‹ Lacordaire [microforme]Chapitre 15 sur 22 · Deuxième conférence, année · texte numérisé non relu

Deuxième conférence, année

idéal ! [1 sait que le reste viendra par surcroît, et que son action extérieure sera d'autant plus large et puissante qu'elle aura sa source dans une âme davantage embrasée par l'amour. La sainteté, il la cherche dans le sacrifice.

« Si les apôtres ont converti le monde, affirme-t-1l,

c'est qu'ils ont su mettre du sang sur leurs paroles !, » Et ceci n'est-il pas à rapprocher de la célèbre pensée de Pascal : « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger *?» L'Apôtre moderne sera digne des anciens, et, pour bien continuer leur œuvre féconde, il teintera aussi ses paroles de sang. C'est-à-dire qu'il observera d'abord tous les devoirs de la règle austère qu'il a embrassée. Oh! non, la vie religieuse ne sera jamais pour lui ce que ses détracteurs veulent qu'elle soit essentiellement pour tous, et ce qu'elle est devenue parfois, hélas ! par la faiblesse des hommes, dans les temps de décadence, une vie commode et bourgeoise, à l'abri des soucis

1. Il a dit aussi: « Ce n'est rien de parler, il faut mettre du sang sur les paroles, et confirmer ainsi ce qu'on a dit pour Dieu. » Cf. Correspondance publiée par Henri Villard, ©. xY.

2. Pensées. Edit. Victor Rocher (3° édit. Tours, Mame, 1879). Il° partie, livre second. c. 2, Les Apôtres et les Evangélistes, parag., |". Les Apôtres. Pensée 688.

quotidiens. Comme son grand frère, Jérôme Savo-

narole, il est entré dans le cloître « pour ÿ apprendre à souffrir» ', L'idéal dominicain, il l'a puisé à :

source, dans la vie mème de saint Dominique. Non seulement il a contemplé longuement et amouicusement cette grande figure du moyen-âge, ma | à essayé d'en retracer les traits en un livre qui est peutêtre son meilleur ouvrage *. A l'époque où il | écrivait

1. Lacordaire avait commencé même 4 préparer les matériaux d'une vie de Savonarole, Il en parle en divers endroits «le sa correspondance avec M" Swetchine en particulier. Ainsi, dans sa lettre datée de Sainte-Sabine, 30 septembre 1840, nous lisons : « Je commence à préparer la vie de Jérôme onarole. Pour bien des raisons que vous devinerez en part doucement, selon les loisirs, » V. Correspondance avec Sawetchine, page 252,

Nous croyons savoir que s'il n'exécuta pas son dessein, ce fut moins faute de temps qu'à cause des difficultés presque insolubles que présente le sujet. C'est là une question épineuse entre toutes, sur laquelle, dans l'état actuel de la science et des idées, le plus sage est de réserver son opinion. Sera-t-il jamais opportun de la soulever à nouveau et d'en tenter une explication ? Tibi silentium laus.

2. Sainte-Beuve en dit ceci: «Il écrivit une Vie de saint Dominique qui serait à discuter historiquement, mais où respire et reluit l'intelligence vive du moyen-âge. » Causeries du lundr, tome 1, p. 234. Et M. Albert Cahen : «11 employa en partie l'année de son noviciat à écrire une Vie de saint Dominique : c'est une biographie qui ne saurait satisfaire les historiens. Les amis de l’auteur n'eurent pas tort cependant d'y voir comme une tentative de renouveler en France un genre délaissé depuis la fin du moyen-âge, celui de l'hagiographie. Mais, le genre même

La)

l'hagiographie était une branche perdue de l'art ; et les études historiques n'avaient pas encore renouvelé leurs méthodes ni inventé ces procédés d'investigation qui sont devenus si rigoureux. D'ailleurs, Lacordaire n'a jamais eu le souci de ce qu'on nomme érudition !. Il a même traité d'assez haut l'esprit de recherche minutieuse : « Lorsqu'on peut, disait-il, créer des mondes et les lancer dans les espaces, l'on ne s'attarde pas à se frayer péniblement une route à travers des globes éteints * » Et donc, ce n'est peutêtre pas la précision de la vraie science qu'il faut demander à sa vie de saint Dominique. En revanche, elle fourmille de vues intuitives et justes sur l'état de la société chrétienne d'alors en Europe, elle à 11 grand charme d'éloquence, un profond accent de piété une fois admis, le livre de Lacordaire est loin d'être un chefd'œuvre». Dans Perir pe JuLLevILLE. fist. de la langue el de la littérature françaises, tome VIE p.

1, « Rien n'égalait sa parfaite indifférence pour les livres en

éral, » Chocarne, 10me I, € XV, p. 83.

2. «n'est pas ordinaire qu'un homme érudit soit un homme éloquent. La patience nécessaire À l'investigation des livres et des antiquités s'allie mal au feu qui jaillit d'une pensée créatrice : on n'aime pas, quand on peut jeter des mondes dans l'espace par un souflle de sa vie propre, chercher péniblement sa route à travers des astres vieillis et trop souvent éteints, » Notice sur

Frédéric Osanam. Au tome vin de l'édit. in-12° des Œuvres de Lacordaire, p. 240.

filiale. L'idéalisation enserre et soulève la vérité du récit, en sorte que tout se fond en amour et en beauté.

Le disciple s'essaie maintenant à reproduire en lui la ressemblance de ce modèle supérieur. D'autant plus fidèlement qu'il est lui-mème chef d'Ordre et qu'il devine toute la portée qu'auront ses propres

exemples. Ainsi son étroite cellule ne renferme que

les objets indispensables : une planche de pin pour le

court repos de la nuit, un grossier bureau de travail, quelques livres, un crucifix, une image de la Vierge et de saint Dominique. Le seul luxe qu'il se permette est la propreté la plus absolue. Sa robe de laine est toujours immaculée. Pas un grain de poussière nulle part. Il n'aurait pu méditer ni écrire s'il en eut seulement aperçu l'ombre. Sur ce “hapitre, il est intraitable. Il prèche aux novices L propreté comme une « demi-vertu ». En voyage, il ne se permet que Îles dépenses strictement nécessaires. J'ai tenu dans mes mains l'un des carnets où il inscrivait ses frais de pé-

régrinations !

+ Comme l'esprit de pauvreté y parait !

Il tient un compte exact de tout ; il ne verse pas cinq

centimes sans raison valable ; il marque le chiffre et

1. Ce carnet est en la possession du R. P. Louis Mothon, O, P.

le pourquoi de ses plus menus déboursés. Au couvent, il est le premier rendu à tous les exercices de communauté : lever de nuit pour matines, méditation, office choral, etc. Füt-il occupé à préparer telle de ces conférences qui retentiront dans Paris et la France,

uand la cloche sonne, il va là où elle l'appelle ,

comme le plus humble des religieux. On dirait, à voir l’assiduité avec laquelle il s'acquitte de tous les devoirs claustraux, qu'il n'en a pas d'autres qui le préoccupent. Et pourtant, on se dispute sa parole ; il est accablé de visites ; il a une nombreuse correspondance, des fondations à établir et à pourvoir... Quels que soient ses soucis d'homme d'action, il fait la part de plus en plus large à la vie intérieure. Plus le foyer en sera intense, et plus il est certain d'accomplir vite et fructueusement les œuvres du dehors. Et en vérité il trouve du temps pour tout et il fait chaque chose parfaitement. Ce fut pendant ces années qu'il connut d'incomparables et de constants triomphes oratoires et que l'on répéta à son propos le mot de l'évangile : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme !, » Il y avait en effet quelque chose de surna-

1. « VNunqguam sic docutus est homo, sicut hic homo, » JAN. vu,

turel dans son inspiration. Ses mortifications sur-

élevaient sa pensée, communiquaient à ses paroles la

vertu divise. Ses succès, achetés par la pénitence, il les expiait par de plus dures macérations encore. Car ils étaient tels parfois qu'il en tremblait pour luimême.

Et alors, rentré dans son couvent, il se faisait flageller jusqu'au sang ; ou bien on le trouvait abimé sur son prie-Dieu, noyé de larmes, se reprochant comme un crime épouvantable d'avoir osé s'attribuer une parcelle d'un mérite qui n'appartenait qu'à son Maitre ; ou encore, il se mettait une corde au cou, et ordonnait à tel frère-convers de le trainer par les cloitres comme une guenille, de le fouler aux pieds,

de lui jeter à la face des injures.

Bien plus, le Christ qu'il aime et qu'il sert a été crucifié. 11 l'imitera dans son dernier supplice. Et l'on montre encore, dans la crypte de cette chapelle des Carmes où il improvisait des homélies si ravissantes, la croix de bois à laquelle, un Vendredi-Saint, il se fit lier et resta suspendu pendant trois heures, trois heures d'un martyre atroce et délicieux, où il a

vécu l'adorable « mystère de Jésus » et cherché à l'im-

primer profondément dans son âme et dans sa chair ! !

Ou encore, est-il en route vers quelque ville où l'appelle la fondation d'un nouveau couvent, il se demande par quelle pénitence il pourrait bien attirer les bénédictions du ciel sur ce projet, et il a recours à la plus cruelle et à la plus répugnante de toutes : il entre dans une sacristie, avise tel jeune prètre dont il sait qu'il est connu, révéré, admiré, se jette à ses pieds et lui fait avec larmes et componction, avec un luxe de détails, l'aveu général des fautes de toute sa vie, laissant l'autre, — c'était l'abbé Bougaud, plus tard évèque de Laval, — absolument confus de tant d'humiliation volontaire chez le sublime orateur de Notre-Dame *. Et que d'autres traits parfaitement

authentiques je pourrais citer encore !

N'est-ce pas là assez de sang mis sur ses paroles ?

Chocarne, tome 1H, €. XI, p. 00.

it, qui s'est passé dums les derniers jours de l'automne de 1 , à Dijon € consigne par écrit à Meursault, le 26 août 1865, par l'abbé Bougaud mème, alors vicaire-grénéral d'Orléans, Son récit se termine par ces mots : « Non content d'affirmer sur mon honneur la vérité de ce fait et de ses moindres détails, je me déclare prêt, si besoin en était, à en déposer devant l'Eglise, sous le sceau du serment. » La Semaine Religicuse de Dijon de novembre 1898 à été la première à publier cet écrit que l'Année dominicaine à reproduit dans son numéro de janvier

Et Lacordaire n'a-t-il pas gagné que son éloquence, teinte de pourpre, suscite je ne dis pas seulement d'indescriptibles enthousiasmes, mais d'abondantes conversions et jette les âmes en pleurs dans les bras de son Christ? Sans doute, le monde ignore sa vie intime et souffrante ; il ne soupçonne pas dans quel

bain d'amertume l'apôtre trempe ses syllabes avant

de leur donner l'essor, de les lancer dans l'espace.

Fallait-il donc tant de perspicacité Pourtant pour deviner, à son accent, à la flamme de son regard, à la force de conviction qui émanait de tout son être,

que ce moine vivait vraiment ce qu'il prèchait 2 Avec quelle vérité il avait dit un jour :

« Nous ne sommes pas des académiciens qui élaborent dans le silence du cabinet des découvertes utiles aux jouissances de l'humanité, et qui ensuite les portent fastueusement au milieu d'assemblées publiques où les battements de mains, les pensions et les honneurs les dédommagent de leurs sueurs et de leurs veilles. Nous, messieurs, quand nous apportons la vérité aux hommes, elle sort d'un cœur brisé, elle vient du pied de la croix ; cette vérité dit que le cœur de l'homme est un abime, et qu'il faut le purifier par

une austère pénitence ; elle vient du sang, et elle demande du sang ; et si vous étiez tentés de mettre en doute s2 pureté, elle vous répondrait : comment ne serais-je pas pure, puisque je suis née crucifiée ! ? »

C'est lui qui a défini l'éloquence : « le son que rend une âme passionnée » *. Or, dans ce son que rendait son âme et qui était répercuté par tous les échos de

France et d'Europe, passait, avec sa passion pour

Jésus, son étrange folie de la croix, sa soif d'immo-

lation. Et de là venait son irrésistible empire sur tous ceux qui l'avaient une fois entendu.

Lacordaire consacrait chaque jour quelques heures de la matinée à sa correspondance. C'était pour lui un autre moyen d'apostolat, Elle lui servait aussi à exhaler l'amour qui le consumait et à modeler des âmes parfois imconnues d'après l'exemplairadivin qui le faisait extasier lui-même. Son biographe nous le montre procédant avec une sorte de solennité à cet exercice duquel allaient dépendre des éternités peut-

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