‹ Lacordaire [microforme]Chapitre 9 sur 22 · HA · texte numérisé non relu

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Préface.

4 premiere de ces conférences fut donnée le 17 mars 18 5. 3 I a dit précisément, dans son. 4 ge funèbre de MY de Forbin-Janson, à en la cathédrale de Nancy, le 28 août 1844 : Ceux-là sont heureux qui naissent à la mesure L'homme n'est fort que pur SA correspondance au mouvement réel de l'humanité, et toutes les fois qu'il reste en dehors de se Mouvement où qu'il lutte contre lui, il est semblable au passager laissé dans un désert par le vaisseau qui le portait, et dont il suit de l'œil sur les flots l'irréparable fuite, »

de leur temps.

nais est d'être né trop tot, et d'avoir, comme tous les voyants, énoncé des opinions qui étaient trop en avant de la marche de son sivele. Tandis que Lacordaire venait à son heure. M, de Quélen le qualifiait de « prophète des temps nouveaux » ! indiquant par là les harmonies de sa nature avec les tendances de son époque et tout ce qu'il pouvait attendre de son action pour la régénération chrétienne du pays.

Certes, Lacordaire n'a pas trompé ces espérances. L'auditoire compact qui se pressait à sa première conférence lui resta fidèle jusqu'à la fin, se grossissant d'année en année de recrues nouvelles. Et c'était moins par habitude que l'on s'y portait que par la force d'un enthousiasme tenu constämment en haleine. Notre-Dame, bien abandonnée jusque-là, redevenait la principale attraction de Paris.

Lorsqu'on lit aujourd'hui ces conférences, l'on ne s'explique pas bien peut-etre, qu'elles aient eu un

retentissement si considérable et qu'elles aient pu à

1. Après la conférence du 10 avril (Pâques) 1836, l'archeris se lève au banc d'œuvre, et se met à remercier 1 milieu de ses fidèles «un prophète nou-

vèque de P Dieu d'avoir suscité veau », dont la voix, «plus amie au fond des âmes «la fibre chré par FAVRE. Page 238.

ncore qu'éloquente », à remué ienne ». V, Lacordatre orateur,

[ 3 ] ce point passionner les plus grands esprits, leur arracher des applaudissements, et ce qui vaut mieux, des larmes, provoquer en France un profond mouvement de retour vers le catholicisme. Dans le jugement que

l'on porte sur elles, il faut, si l'on veut être équi-

table, tenir compte de bien des choses.

Et d'abord, Lacordaire y tient le rôle d'apologiste, c'est-à-dire qu'il s'efforce de détruire les préjugés alors courants contre la religion, et de rétablir entre elle et ceux qui l'écoutent, une harmonie qui n'aurait jamais dû être brisée. Or, l'état d'âme de la génération de 1830 n'était pas le nôtre; je ne dis pas que celui-ci est plus parfait, mais il est différent. Nous n'envisageons plus le christianisme sous le même angle, et peut-être même est-il exclu tout-à-fait de nos préoccupations, ou bien nos esprits se sont teintés de nouvelles formes d'erreurs. En tout cas, nos façons de penser et de sentir à cet égard ont certainement évolué au cours de trois quarts de siècle. Lacordaire, s'adressant À des hommes qui avaient sur ce point des manières de voir qui n'étaient ni plus ni moins sensées que les nôtres, et voulant les en faire changer, a nécessairement empreint ses discours d'un cachet d'actualité de nature à les rendre

plus efficaces dans le présent, mais plus faibles peutêtre aussi aux yeux de l'avenir !. Comme l'a dit M. d'Haussonville à propos de l'Æssa? sur l'Indifférence,

«c'est le propre des livres d'apologétique de vieillir

vite » ? Or, si cela est vrai du livre, à combien plus

forte raison de la conférence.

Et puis, Lacordaire était beaucoup trop de son temps pour n'avoir pas subi l'influence du romantisme. Et le romantisme est une mode littéraire à laquelle bien d'autres ont succédé déjà. Epris à notre tour de nouveaux procédés, nous sourions des an-

ciens, nous appelons naïvetés, lieux communs de la

1. «... C'est par ce qu'il a mis dans sa prédication de son âme propre et de celle de ses contemporains, que Lacordaire, après s'être fait admirer de ceux qui l'ont entendu, peut encore nous intéresser: ses conférences symbolisent pour nous un moment de l'histoire des âmes notre siècle. I faut cependant avouer que ces discours n'excitent en ous aujourd'hui ni l'émotion qu'ils provoquèrent jadis, ni l'admiration qui s'attache à jamais aux vrais cheis-d'œuvre. Lacordaire a tout fait pour proportionner son discours à l'esprit de ses auditeurs. Le succès de ses conférences s'explique par là ; mais il en a fallu payer la rançon... La forme n'échappe pas davantage à la critique... »

(ist. de la lang. er de la littér. fr. publ. sous la dir. de Petit de Julleville, tome vu. eh. xt, à l'article « Lacordaire », par Albert CAHEN, p. 567 et seq.)

2. Lettres inédites de Lamennaïs à la baronne Cottu, publiées

avec une introduction et des notes par le comte d'Haussonville. (Paris, Perrin, 1910). Introduction, p. vu.

sentimentalité, tout un ordre de développements oratoires auxquels nos pères ne se faisaient pas faute de vibrer !. En cédant au goût du jour dans l'expression, le vêtement de sa pensée, le conférencier de Notre- Dame contribuait donc à assurer à sa parole un succès plus immédiat, au détriment peut-être de sa valeur esthétique absolue et de ses chances de durabilité.

Et enfin, Lacordaire a été un improvisateur au sens le plus complet du mot. De discours acadé-

mique, il n'en a fait qu'un, lors de sa réception sous

la Coupole, et il l'a, autant dire, presque manqué ? Ce n'était pas son genre.

1. « Cette éloquence nouvelle, qui rompait avec les anciennes règles du genre, et successivement familière et déclamatoire, artificielle et sincère, mais toujours pleine de mouvement, n'est Pas Sans rapport avec le goût qui inspirait alors les productions de l'école romantique, »

(Zist. de la langue et de la littér. Jr. loc. cit. p. 580.)

2. Ce discours fut prononcé le 24 janvier 1861. L'orateur y fait l'éloge de son prédécesseur, M. de Tocqueville. Sainte- Beuve fait une chronique intéressante de cette séance de réception. Il n'est pas tendre pour Lacordaire, qu'il aimait cependant. Pour lui, c'est M. Guizot, chargé de la réponse, qui a eu le beau rôle. En lisant cette critique, il est bon de se rappeler que Sainte-Beuve était une créature de ce Second Empire, que Lacordaire méprisait. Causeries du lundr, tome XV, p. 122.

M. Foisset fait au contraire de grands éloges de ce discours

Il disait, dès sa première conférence de Notre- Dame.

« Appelé à élever la voix au milieu de vous, non pas par ma volonté propre, mais par celle du pontife vénérable qui tient pour moi la place de Dieu, n'at-

tendez pas, Messieurs, que je vous parle avec art. Si vous êtes venus chercher ici ces vains jeux de la parole, vous vous êtes trompés. Ah! périsse l'élo-

en soi et dit en propres termes qu'il fut souligné d'enthousiastes applaudissements. Qui faut-il croire, du critique ou de l'ami? Je pense que le mieux est d'adopter une solution moyenne.

Nous ne pouvons nier qu'il y ait là de bonnes parties, entr'-

autres le parallèle entre la démocratie américaine et la démocratie européenne. Mais on ne trouve pas de ces intuitions, de ces envolées particulières à Lacordaire et qui font le grand charme de son éloquence. Rien n'y est soudain. Sa pensée subit comme une sorte de contrainte : elle se sent emprisonnée dans un moule peu fait pour elle. Et le débit, l'action extérieure a dû néc irement en souffrir aussi.

Dans un article intitulé : : Le Duc d'Aumale en exil, et qui vlent de paraître dans le n° du 15 juillet 1912 de la Aezwe des Deux Mondes, M. Alfred Mézières donne quelques détails au sujet de la candidature académique de Lacordaire. Nous nous empressons de les cueillir: «Cuvillier-Fleury paraissait bien placé pour recueillir les suffrages des académiciens. Ille croyait du moins et il aurait sans doute réussi à la suite de la guerre d'Italie qui avait mécontenté le monde conservateur et catholique, l'idée n'était venue à quelques personnes de présenter une candidature religieuse pour mieux indiquer le désaccord qui s'accusait entre l'esprit de l'Académie et la politique impériale. « Je ne suis plus assez nuancé, écrivait mélancoliquement

quence du temps ! je ne demande que l'éloquence de l'éternité. Je ne lui demande que la vérité et la chaleur de Jésus-Christ... »

Il y a de ces orateurs qui préparent jusqu'aux

moindres mots de leurs discours, qui savent prévoir

et calculer la quantité d'émotion qu'ils devront dépenser, se fixer le moment précis où leur cœur devra s'ouvrir et s'épancher, qui aiguisent à l'avance des mot: d'esprit en leur laissant toutefois un certain air d'être venus tout seuls. Ah! qu'ils répondent peu, ceux-là, à l'idéal de l'orateur. Par tant de soins, ils

peuvent se prémunir contre une chûte toujours pos-

« Cuvillier-Fleury, pour représenter l'Académie dans son oppo- «sition à la politique du gouvernement ; il faut un papiste, « n'importe lequel, pourvu qu'il ait un général qui soit à Rome. « Mon général, à moi, est à Twickenham, et ce n'est pas assez. » Quoique le candidat évincé exhalât sa mauvaise humeur, il n'avait pas le droit de se plaindre du concurrent qu'on lui oppo- Ce n'était rien moins qu'une de: gloires de l'Eglise, le Lacordaire. Le gouvernement impérial avait fermé la bouche de l'éloquent prédicateur en ne lui permettant l'accès d'aucune chaire. L'Académie lui rendait la parole, c'était de bonne guerre. e se donnait ainsi le double mérite d'honorer un personnage célèbre, comme elle en a le devoir, et de témoigner de son indépendance. Ce fut une grande séance que celle où le protestant Guizot reçut le dominicain Lacordaire. Deux noms glorieux, une renommée universelle, dont le rapprochement indiquait la largeur d'esprit des académiciens. »

sible, mais ne s'interdisent-ils pas aussi toute envo-

lée ? Quel que soit d'ailleurs le mérite de ces pièces

ainsi élaborées dans le silence du cabinet d'étude, elles ne sont pas de la véritable éloquence ; elles n'en sont pas précisément parce qu'elles sont trop oratoires. Pascal n'a-‘-il pas dit: « La vraie éloquence se moque de l'éloquense !? » Ce sont des cauplets de bravoure aussi bien faits pour être lus qu'entendus. Par delà l'auditoire qui l'écoute scander ses admirables périodes et ses phrases à effets, l'orateur en vise un autre plus lointain, et l'on sent trop qu'il parle pour la postérité.

Le conférencier de Notre-Dame procédait de tout autre façon. Son sujet choisi, il en établissait solidement les bases, en montait l'architecture, en dilatait les parties essentielles. Puis, il se mettait à féconder cette matière par une méditation intense, il la vivait, se l’assimilait. Il en rédigeait certains

points, les données abstraites, et pour le reste, pre-

1. Œuvres choisies de B. PASCAL, tome unique. Pensées et Opuscules, llection des bons livres, Paris, A. Roger et F. Chernoviz, éditeurs). A l'article XXV, intitulé « Pensées diverses ». Pensée LvI.

nait de simples notations, prévoyait la ressource à tirer de tel ordre de sentiments. Et c'était après tout ce travail de gestation qu'il se présentait devant son auditoire. Là commençait vraiment l'œuvre de création; là son génie insufflait en ces matériaux informes une âme vivante et harmonieuse !. Tous ces membres dispersés s'enchaïinaient, et il en naissait la chose d'art. Mis en contact avec une foule que son regard électrisait, qui vibrait ou frissonnait à sa voix doucement métallique, l'orateur s'animait peu à peu, et les pensées se rangeaient en ordre à son appel intérieur — « comme les étoiles du matin à l'appel du Tout-Puissant », pour emprunter une formule du Livre Sacré *— et les expressions vives ou tendres, âpres ou mélancoliques, se pressaient sur ses lèvres, s'en échappaient pour aller retentir longuement, se

perdre dans les nefs augustes ; et parfois des coups

d'ailes l'emportaient si haut qu'il en avait le vertige ;

1. « L'éloquence n'est pas autre chose que la parole qui vit. » Lacordaire. Pan. du bx. Fourier, prononcé dans l'église de Mattaincourt, tome vin de ses Œuvres compl., p. 47.

2, Cum me laudarent simul astra matutina. « Alors que les étoiles du matin éclataient en chants d'allégresse ».

Job, XXxXvVIN, 7

et des accents lui venaient dont la magnificence, la beauté plastique « l'étonnaient lui-même !».

Comment expliquer cela ? Est-ce que le mystère de l'inspiration se définit ? Peut-on analyser cet ébranlement de l'être qui saisit l'artiste au moment solennel où il va créer 2 N'est-il pas étonné tout le premier

du phénomène qui se passe alors en lui ? Ne se sent-

il pas envahi par une force étrange, le mens divinior,

qui transforme ses facultés et les hausse jusqu'à l'infini ? L'éloquence de Lacordaire portait éminemment cette empreinte divine et transitoire. Et c'est pourquoi elle a eu tant d'empire ; c'est pourquoi aussi, hélas ! il ne nous en reste plus que des notes affaiblies. Est-ce que l'on fixe un souffle ? est-ce que l'on

cristallise un éclair? La transcription nous a répété,

1. Année 1846, 39° confér. De l'établissement du Règne de Jésus-Christ. C'est l'une des plus éloquentes de toutes. Les mots que nous avons mis entre guillemets se trouvent à peu près textuellement dans le fameux développement qui commence ainsi: «Il y a un homme dont l'amour garde la tombe »... et qui se termine par ce cri du cœur: «il y a un homme enfin, et le seul qui a fondé son amour sur la terre, et cet homme, c'est vous, Ô Jésus, qui avez bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moments ouvre mes entrailles, et en arrache cet accent qui me trouble moi-même, et que je ne me connaissais pas. » Conf. de N.-D., tome iv, p. 74,

aussi fidèlement que possible, tout ce que l'orateur a dit. Mais l'on sent si bien que ce n'est là qu'un écho... Les mots seraient-ils absolument les mêmes, qu'il y manquera toujours l'instant, le lieu où ils furent prononcés, ces mille entours qui en rendaient l'effet plus extraordinaire, et par-dessus tout la voix sonore et profonde qui les exhalait, et qui leur a donné un moment l'âme et la vie pour qu'ils aillent ensuite pâlir et s'éteindre. Car l'espèce de prolongement que la forme livresque essaie de donner à ces créations brûlantes du cœur et de l'esprit n'est que l'ombre de leur existence première. Ah! l'éloquence est le premier des arts, mais n'en est-elle pas aussi, par un certain côté, le plus faible et le plus vain ? Il semble qu'elle soit trop immatérielle, trop spirituelle pour se perpétuer dans le temps. Son essence, par sa perfection même, se plie mal à nos modes de durée. Elle

ne frappe et n'éblouit un irstant les regards que pour

remonter à sa source éternelle...

Lacordaire ne s'est fait aucune illusion sur ce que les qualités les plus brillantes de ses conférences avaient de nécessairement éphémère. Aussi notait-il, non sans mélancolie, en les donnant en volume :

2 sr tr ot TV

« Je publie aujourd'hui les paroles que je disais Elles arriveront au lecteur froides et décolorées ; mais quand, au soir de l'automne, les feuilles tombent et gisent par terre, plus d'un regard et plus d'une main les cherchent encore, et, fussent-elles dédaignées de tous, le vent peut les emporter et en préparer une couche à quelque pauvre dont la Providence se souvient au haut du ciel. »

Qui ne se féliciterait d'être ce pauvre-là ? Car, en dépit de tout, ce qui reste de ses conférences a encore de la grandeur et de l'éclat. Je ne parle pas des vérités dogmatiques ou morales qu'elles exposent, et qui seront toujours neuves, parce qu'infinies. Mais le langage dont il les a revètues, les rapprochements qu'elles lui ont inspirés, les effusions personnelles dont elles sont semées, les vives intuitions qui les sillonnent, tout ce qui, en un mot, sur le fond éternel et transcendant des thèmes, est la part et l'œuvre propre de l'orateur, cela se prolonge en des vibrations qui ont toujours le don de nous émouvoir. À la seule lecture, l'on sent passer sur soi ce petit frisson particulier que donne toujours le contact avec une chose de beauté.

Nous n'avons pas, d’ailleurs, que les conférences

de Notre-Dame pour nous faire une idée de la sou-

plesse et de la variété du génie oratoire chez Lacor-

daire. 11 y a encore les conférences de Metz, de Lyon et de Toulouse ; ces homélies prèchées dans la chapelle des Carmes !, par exemple, simples, savoureuses, gonflées de la moelle des évangiles, dont le sceptique mais délicat Sainte-Beuve louait le ton dégagé et la ferveur de sentiment ; tel discours de circonstance, comme celui sur les 2r#nces de la pensée, et qui n'est qu'une envolée sereine ; tel éloge funèbre, celui du général Drouot en particulier, duquel Sainte- Beuve encore a dit qu'il peut être mis en parallèle avec les grandes oraisons de Bossuet *.

1. A propos de ces homélies, Lacordaire écrivait à la baronne de Prailly : « Imaginez-vous que je suis devenu curé. Tous les dimanches, après l'évangile, je fais un prône d'une demi-heure, ou, si vous l'aimez mieux, une homélie sur le texte évangélique du jour. Notre église est pleine. On paraît content de ce genre de prédication, et l'on croit qu'il produira du bien, plus de bien même que les conférences de Notre-Dame, »

Voir Lettres du R. P. Lacordaire à M" la Baronne de Praillv, publiées par le R. P. CHOCARXE, (Paris, Poussielgue, 1885.) Lettre du 26 novembre, 1849, page 170. C'était M" Sibour qui avait offert au P. Lacordaire l'église et une partie de l'ancien couvent des Carmes où avaient eu lieu les massacres du 2 septembre 1792. Le Père en p"* possession le 15 octobre 1849. (Mème Corresp., p. 164, au: :).

2, Voir Causeries du lundi, tome 1, page 221-240. Quand

Sainte-Beuve a écrit cet article (1849), il n'avait pas d'attaches

2er NT ren A Nr PEN

[#1 J'aime à en citer ce passage :

« Ouvrons ce cœur dont nous venons de suivre pendant un demi-siècle, les actes magnanimes et jamais démentis ; pénétrons jusqu'au sanctuaire, et cherchons-y la flamme où s'alluma toute cette généreuse vie. Un triple amour en était l'incorruptible et immortel foyer : l'amour des lettres, l'amour des hommes, l'amour de Dieu. L'amour des lettres ! Ah ! faut-il que je surprenne par là peut-être quelqu'un de mes auditeurs ? Sommes-nous déjà si loin du temps où la culture des lettres pour elles-mèmes était une

passion distinctive de toutes les natures noblement

trempées ? Le nombre va-t-il diminuant des esprits délicats et sérieux pour qui les lettres sont autre chose qu'une vague réminiscence de la jeunesse ou un vulgaire métier? Je n'ose le croire... Le général Drouot avait appris dans les laborieuses études de

politiques pour l'empêcher de dire de La-ordaire tout le ‘” qu'il en pensait. Aussi lui est-il très sympathique. Ainsi hi « de ses homélies : « Ces humbles instruct ons ont du naturel, ue la grâce, et avec lui elles ne manquent jamais d'élévation, » Et, de l'éloge funèbre de Drouot : « Cette Oraison funébre me parait un chef-d'œuvre dans l'ordre des productions modernes. Elle peut se lire après l'Oraison funèbre de Condé et après celle de Turenne : et si Bossuet, comme on peut croire, reste incomparable et grand de toute sa hauteur, combien l'œuvre de Lacordaire nous paraît aujourd'hui préférable par certains côtés à celle de Fléchier. »

sa jeunesse cet amour antique des lettres humaines. Un chef-d'œuvre était pour lui un être vivant avec lequel il conversait, un ami du soir qu'on admet aux plus familiers épanchements, Penser en lisant un livre, le prendre, le poser sur la table, s'enivrer de son parfum, en aspirer la substance, c'était pour lui, comme pour toutes les âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. Le temps coule dans ces charmants entretiens de la pensée avec une pensée supérieure ; les larmes viennent aux yeux : on remercie Dieu qui a été assez puissant et assez bon pour donner aux rapides effusions de l'esprit la durée de l'airain et la vie de la vérité. Ne vous demandez plus ce qui animait la solitude du vétéran de la grande armée, et lui enlevait les heures que le cours de son âge lui apportait. Tandis que nous vivions dans le présent, il vivait dans tous les siècles ; tandis que nous vivions dans la région des intérêts, il vivait dans la sphère du beau. Vie rare et excellente, parce que le goût n'y suffit pas, mais qu'il y faut le cœur et la vertu. Ce n'est pas sans raison que les anciens l'appelaient du nom de culte, et comme on dit la religion de l'honneur, on pouvait dire aussi la religion des lettres !...»

1. Au tome Vin de ses Œuvres, édition Poussielgue, Paris, 1880, p. 1475.

Tout cela sans doute n'est que de la lave refroidie, mais de la lave qu'il ne faut pas un grand effort de notre imagination pour ranimer et renflammer. A la toucher, à la pétrir, l'on devine l'énergie du bouillonnement intérieur qui a fait jaillir cette matière ignée.

Oui, les débris de cette éloquence ont encore de la grâce et de la majesté. Et cependant nous ne pouvons nous empècher de dire, en les contemplant :

Pourquoi faut-il que Lacordaire, avec les grands

orateurs de tous les temps, paie si chèrement dans l'avenir la gloire d'avoir connu les triomphes écla-

tants du verbe ?

Le Moine

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