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CHAPITRE IV

Lacordaire au Séminaire. — Ses études à Issy et à Saint- Sulpice. — Ses lectures : « l'Écriture sainte » et « l'Essai sur l'éloquence » de Maury. — « Sacerdos in seternum. »

Le retour à la foi chrétienne rendit la paix à l'àme du jeune avocat. Le cœur se met à jouir des douceurs d'une tranquillité inconnue jusque là et qui succède à l'orage. Le calme cependant n'est que relatif. L'ne fois en possession de la vérité, Lacordaire commence à se demander s'il ne doit point quitter le barreau. La vérité qu'il vient de « saisir, cette vérité dont l'éclat » a « dissipé ses doutes et dans la contemplation de laquelle son esprit trouve le calme et le repos si longtemps cherchés » ne la doit-il pas à ses contemporains? N'est-ce pas « pour lui une obligation de se dévouer à ravir d'autres âmes à ces ténèbres et à cette ombre léthifère », d'où il vient « de sortir par un coup de la miséricorde divine ^ » ? Avec la logique ardente, dont il est doué, le jeune converti est porté à le croire. Incapable de rester dans un milieu conseillé par la prudence humaine, il se lance « d'un seul bond tout au bout » de sa nouvelle voie, « comme tout au fond d'un sentiment ou d'une idée ». On peut être chrétien et continuer sa carrière dans le monde. Dans son cas particulier, Lacordaire pensa autrement: se convertir, pour lui, fut l'équivalent d'être prêtre -. Une fois convaincu de sa vocation sacerdotale, il ne tergiversa point : il résolut de renoncer aux brillantes perspectives, que le barreau faisait miroiter à ses yeux et de changer sa robe d'avocat contre celle d'un séminariste.

^ Ledos, Lacordaire, p. 29. — A ces motifs, il faut en ajouter d "autres qu'on trouve mentionnés dans les documents cités par Villard (Cor. in., p. 481-484), ainsi que dans la lettre à Foisset du 1" mai 1824, p. 25.

^ Foisset, Vie, \, p. 63.

Rayon de soleil •sur lame de l'enthousiaste néophyte, cette résolution Ht, autour de lui, l'effet d'un coup de foudre; elle provoqua l'orage dans sa famille et le cercle de ses connaissances. Sa mère ne fut pas la moins attristée. Elle avait fondé sur son fils d'autres espérances: elle avait rêvé pour lui « la « simarre de Daguesseau ; elle comptait sur lui pour l'honneur « et pour la douceur de ses vieux jours ; elle redoutait de le « voir porter l'évangile dans des contrées, où elle ne pourrait « le suivre. Peu préparée à la pensée de le voir quitter le « monde, elle eut d'autant plus de peine à s'y résigner... qu'elle « se croyait autorisée davantage à se défier d'une vocation, qui « semblait si soudaine et si insuffisamment prouvée. Elle lui « écrivit six lettres, où respire le combat entre la joie de la « conversion de son Augustin et la tristesse de le perdre ^ ». Au bout de cinq semaines elle se ^rendit cependant; avec un déchirement de cœur, elle donna son consentement et renonça à la réalisation de toutes ses espérances maternelles.

Ses autres parents furent également douloureusement surpris de cette détermination soudaine. Son frère aîné, Tliéodore, fut particulièrement affecté. C'était pour lui, disait-il, « le plus grand chagrin » qu'il ait éprouvé jusque-là dans sa vie -. Ses amis partageaient les mêmes sentiments. Malgré l'ardeur de sa foi, Théophile Foisset lui-même demeure « comme atterré de cette nouvelle »: il craint « une décision hâtive, insuffisamment mûrie par la réflexion et provoquée par les illusions généreuses d'un enthousiasme sans lendemain •'• ».

Ailleurs, ce fut pis encore. Au lycée de Dijon, « où l'on conservait le souvenir du rhétoricien brillant et incrédule, les écoliers, qui avaient hérité de son incrédulité sans hériter de son intelligence ^ », furent singulièrement étonnés et quelquesuns mêmes s'abandonnèrent à des explosions de colère % que les idées du temps seules peuvent expliquer : « Voltaire alors

^ Foisset, Vie, I, p. 64 et s.

^ ViLLARD, Cor. in., p. 12. en note.

•^ Ledos, Lacordaire, p. 3i. — Lettre de Foisset à Lacordaire, 4 mai 1824^ ^ Id., loc. cit.

^ Pour les détails, voir Régnier, Souvenirs, p. i5.

Ces regrets et ces dépits mal contenus ne parvinrent pas à ébranler la résolution de Lacordaire. Il resta inflexible. Muni de l'autorisation de sa mère, il va se présenter à l'archevêché de Paris, où Mgr de Quélen le reçoit avec bonté et avec grâce. « Vous défendiez au barreau, lui dit le prélat, des causes d'un intérêt périssable : vous allez en défendre une, dont la justice est éternelle. » Une demi -bourse au Séminaire de Saint- Sulpice est offerte au néophyte : l'excorporation est demandée sur le champ à l'évêque de Dijon, qui s'empresse de l'accorder K afin d'être agréable à l'archevêque de Paris; enfin, le 12 mai 1824 -. vingt-deuxième anniversaire de sa naissance, Henri Lacordaire se dirige, à travers les rues grouillantes de la capitale, vers la solitude d'Issy, où est installée la succursale du grand Séminaire de Paris. En passant, il jette un coup d'œil distrait sur les bosquets de Fleury: il regarde le massif des grandes forêts de Meudon, « dont les chasses royales ont fait de véritables jardins anglais à la disposition des promeneurs ^ » et accompagné de M. Gerbet, mort évêque de Perpignan, et de M. de Salinis, décédé archevêque d'Auch, il va se présenter à la direction de l'établissement. La maison est « vieille, les cellules sont étroites, la fenêtre est en vitraux ; les meubles consistent dans une table, deux ou trois chaises, une commode, quelques rayons de bibliothèque en sapin, un lit ^ » et un bénitier: mais cette simplicité est accompagnée de bonheur paisible, d'une nature spéciale, et dont il veut jouir.

Assis maintenant sur le rivage, il essuie ses cheveux et son « corps mouillés par la tempête ». Il repasse les années, qu'il vient de vivre et il est « content du passé, parce que les égarements de la pensée laissent une instruction profonde et que la vérité est mieux sentie, lorsqu'on a un terme de comparaison dans l'erreur ». Il est également satisfait du présent; autour de lui, il règne « une gaieté, qui part du sentiment

1 Au sujet des divers événements, qui se succèdent entre le stage et l'entrée au Séminaire, voir les Mémoires, p. 26. — Régnier, Souvenirs, p. 16 et s. — L, M.^ Lacordaire, p. 49 et s. — Villard, Cor. in., p. 483 et s, — FoissET, Vie, I, p. 63-67.

- A Foisset, i" mai 1824, p. 25.

^ RÉGNIER, Souvenirs, p. 18.

* Lettres nouvelles, 17 mai 1824, p. 91.

intérieur, que goûte Tàme ^ ». Il lui semble que le monde est

transformé, que c'en est lait « des guerres et des victoires et que les cieux à peine voilés, sans canicule et sans tonnerre, enserrent une terre nouvelle ». Le silence règne dans les 'Corridors peuplés de cellules. « La sérénité des visages égale la blancheur et la netteté de la maison. Ce qu'éprouve l'âme est une sorte d'aimable enivrement de frugalité et d'innocence ».

Les exercices variés ont « pour effet de rompre toute violence de pensées et d'égaliser les âmes ». Au benedicamus Domitio du matin on répond par un Deo gratias, qui est comme un « premier bégaîment à la lumière ». Puis, viennent la prière et la méditation, suivie de l'audition de la messe. A sept heures, on rentre en cellule, où « seul avec ses livres, sa table étroite, sa chaise et son lit modeste », on met de l'ordre pour le reste du jour. A cette humble occupation, Henri Lacordaire prétend gagner « de concevoir la vie du pauvre: reporté en idée à tant de chétives existences, dans les galetas misérables des cités », il se prend de pitié pour la grande famille des hommes. Ces soins de ménage sont courts ; il étudie ensuite à son gré et dans cette paisible solitude, il retrouve toutes ses « pauvres chambres d'autrefois, redevenues éclaircies et pures » comme aussi tous ses « vœux de chartreuse exaucés ». Partagée en nombreux exercices, la journée s'écoule rapidement: il apprend à apprécier la valeur d'un temps divisé avec soin et il admire « par combien de rigoles adroitement ménagées, la source descendue de la colline » passe « en un seul matin pour fertiliser le jardin d'une àme - ».

L'esprit de Lacordaire se tourne de plus en plus vers Dieu. Dans ses promenades, il considère le progrès des fruits, il admire le carmin des fleurs et le spectacle de la nature élève sa pensée ; il songe à l'intelligence supérieure, qui se révèle à

^ Lettres nouvelles, 9 juillet 1824, p. 100.

- Sainte-Beuve, Volupté, p. 334 ^^ s- ~~ ^^^ impressions décrites par Amaury sont dues à la plume de Lacordaire, auquel le célèbre critique s'était adressé pour avoir des détails sur la vie de Séminaire. Cf. Villard.. Cor. in., p. i5 et s.

Sur la vie de Lacordaire à Issy, Cf. Lettres nouvelles, p. 92-94. — RÉGNiERj Souvenirs, etc., p. 18. 25-29.

nous dans la création et « qui a mis dans la plus petite feuille d'arbre des merveilles inaccessibles à la raison de l'homme ^ ».

Cependant, la vue des beautés de la nature ne lui fait pas oublier le travail intellectuel. Sa pensée se reporte au temps éloigné, où dans ces mêmes parages ombragés, Bossuet discutait avec Fénelon et au souvenir de la valeur de ces deux grands hommes, il s'encourage au travail -. Il veut d'abord compléter ses « études philosophiques, qui ont été très légères et qui sont d'une haute importance dans l'état » ecclésiastique. Il y consacre les labeurs de cinq mois entiers et dans le temps jugé trop court, qu'il peut vouer à cette science, il s'efforce de marcher aussi vite que possible ■'. Sa grande facilité d'assimilation se fait bientôt remarquer. Entré le dernier, longtemps après le commencement des cours, il arrive néanmoins à atteindre ses collègues. A partir de cette heure, sa supériorité s'atteste de plus en plus. Dans les discussions, il est obligé de se retenir pour ne pas embarrasser dans l'argumentation le professeur lui-même. L'n jour, cependant, il cède à la périlleuse tentation. Le rude jouteur de la Société d'Études de Dijon saisit « pour ainsi dire « corps à corps le professeur ébahi, le poussant, le pressant, «l'accablant, comme l'athlète antique au combat du ceste... « C'était un jet incessant de flamme et de fumée, une vigueur, « une verve d'argumentation, qui jetait les élèves dans l'éblouis- « sèment et le maître dans la stupeur. Ainsi, les rôles se trou- « valent intervertis : l'étudiant avait l'air de faire la leçon et le « professeur de la recevoir ^ ».

Peu habitué à de tels assauts d'armes scolastiques, ce dernier crut devoir imposer silence au philosophe novice. Lacordaire comprit alors qu'il avait dépassé le but et pour ne plus s'exposer au danger de pareilles aventures, il prit la résolution de ne plus soulever de difficultés, ni de parler en dehors des interrogations, qui lui seraient posées ''.

Ce fut en vain. Sa réserve méritoire ne parvint pas à

^ Lettre à Lorain, 2g juillet 1824, ap. Foisset, Vie, I, p. 69. -' Lettres à Foisseï, I, p. 28, i" mai 1824. ' Id., I, p. 39, 24 mai 1824. — Cf. L. M. Lacordaire, p. 55-56. •* Foisset, Vie, I, p. 74. — Régnier, Souvenirs, p. Sq. — Cf. lettres à Foisset, I, p. 122, i" juillet 1826. ■' Régnier, Souvenirs, p. 39.

désarmer la défiance, qu'il avait réussi à semer autour de lui. La vivacité téméraire, avec laquelle il obligeait ses contradicteurs à battre en retraite ; la pétulance qu'il témoignait parfois à l'égard de ses camarades; « le plaisir même qu'il prenait aux amitiés particulières, assez contraire à l'esprit sulpicien, étonnait profondément ses maîtres, que rebutaient encore ses opinions libérales i ». Il avait apporté au Séminaire d'Issy des dons brillants et remarquables, mais il conservait aussi de sa traversée dans le monde, une allure élégante et libre, un €sprit habitué à discuter toutes espèces de thèses et qui n'avait pas eu le temps de se « désabuser de mille fausses notions, de mille sentiments sans rapport avec le christianisme »; il se trouvait « tout ensemble vivant du siècle et vivant de la foi, homme de deux mondes avec le même enthousiasme pour l'un et pour l'autre, mélange incompréhensible d'une nature aussi forte que la grâce et d'une grâce aussi forte que la nature ~ ».

Lacordaire était une énigme indéchiffrable pour des hommes comme les Sulpiciens habitués à ne vivre que dans l'un de ces mondes. Il ne leur inspirait aucune confiance, sans compter que « le peu de goût, qu'il montrait pour les petites pratiques de la dévotion commune, faisait mettre en doute la solidité de sa piété -^ ».

Les choses ne pouvaient durer de la sorte. Lacordaire exprima lui-même le désir de quitter l'établissement d'Issy. D'autre part, le supérieur général, le vénérable et savant M. Garnier, voulut avoir l'ancien avocat « auprès de lui, afin «de juger par lui-même sa vocation. Mon cher ami, lui dit-il, « je vous appelle à la maison de Paris. Je vous ferai maître « de conférences, car il faut que vous sachiez à fond la théo- « logie. Je vous ferai aussi l'un des catéchistes de la paroisse « Saint-Sulpice, afin que vous puissiez exercer votre don de « parole ^ ».

L'exode eut lieu à la fin de janvier 1826 ''. A Paris, Henri

^ Le DOS, Lacordaire, p. 37.

2 A M"" Sweîchine, 25 juillet i836; p. 66.

3 Ledos, Lacordaire,, p. 38.

* FoissET, Vie, I, p. 74 et s.

^ Id. et îbid.

Lacordaire trouve « une maison plus nombreuse, des professeurs plus forts, des salles plus belles, un logement plus agréable, un air moins vif, une nourriture bonne»; en un mot, il est « très content de tout ^ ». Instruit, néanmoins, par l'expérience, il essave d'une autre méthode dans ses rapports avec ceux, qu'il côtoie et qui l'entourent. Il contient sa verve naturelle, non seulement dans les cours, mais aussi dans les récréations. Il se met à vivre dans une espèce d'isolement; il fuit autant que possible la société de ses camarades et s'absorbe dans ses propres pensées, sans s'inquiéter de ce qui se passe autour de lui. Ses préoccupations appartiennent de plus en plus à Tordre intellectuel. Persuadé que ses études antérieures ne lui ont pas découvert « toute la profondeur des preuves du christianisme », il se met plus que jamais à l'étude des sciences sacrées. Il s'y livre de tout cœur, comme à la science de Dieu et « sans laquelle le ministère apostolique n'est qu'une chimère dangereuse. Il faut savoir, avant d'enseigner les autres », disaitil 2. Il pensait que « rien n'est plus dangereux que la théologie quand on la fait mal ; les demi connaissances sont nuisibles en toutes choses, mais surtout dans celle-là, où un mot mal compris peut ébranler les croyances les mieux fondées et perdre des empires ■" ».

Malgré les tendances au lyrisme de son imagination poétique, il ne se laisse point rebuter par les détails arides, qu'on trouve plus ou moins dans les éléments de toutes les sciences et dont la théologie n'est pas exempte. Si les débuts ne présentent aucune perspective, l'horizon s'élargit bientôt, et les merveilles qui tombent sous le regard, font oublier la sécheresse du procédé scolastique *. Nonobstant son caractère peu attrayant, cette méthode est encore préférable à toutes les autres.

La plupart des jeunes gens, dit-il, ne sont pas destinés à ces spéculations élevées, qui emportent les âmes au-delà des bornes vulgaires de la pensée, et qui, après avoir placé une question à sa plus grande hauteur, l'envisagent de là sous toutes ses faces, avec tous ses rapports et toutes ses conséquences. Les formes oratoires

''■ Lettre à Foisset, i5 mars 1826, p. 107. - ViLLARD, Cor. in., p. 232, 22 novembre 1846. ^ Id., p. i52, lettre du 11 décembre 1825. * Lettre à Foisset, \" décembre 1824, p. 5i.

employées par les «premiers Pères de rÉglise ne sont pas propres à fixer dans des intelligences encore neuves les points de doctrine si multipliés que renferme la théologie, outre que la plupart des élèves n'ont pas reçu en partage cette facilité d'élocution, qui seule peut donner quelque force à des raisonnements revêtus des couleurs de l'éloquence.

De plus, « l'espace de trois ans serait bien loin de suffire au développement large et magnifique de la théologie ; le double ne suffirait peut-être pas ». Aussi, la marche actuelle est encore la plus simple et la plus adaptée à tous les genres d'esprits.

On donne les éléments du dogme, de la morale et de l'Écriture sainte dans des ouvrages écrits simplement et qui procèdent dans toute la rigueur logique. Tout le monde est capable de retenir un syllogisme; tout le monde ne l'est pas d'analyser une page de Bossuet ou de Pascal, de graver cette analyse dans sa pensée, de l'en faire sortir à propos et d'écraser ses adversaires de souvenirs si imposants. Celui qui étudie bien sa théologie et sa Bible, sait au bout de trois à quatre ans, ce qui lui est absolument nécessaire pour exercer les fonctions du sacerdoce. Les uns n'iront jamais plus loin : les autres, après avoir mesuré en tâtonnant les abîmes de la science, y descendront avec ardeur, choisiront dans ce qu'ils auront appris, découvriront le fort et le faible, et ne s'arrêteront dans la carrière que là où la faiblesse humaine ne permet plus d'avancer K

Henri Lacordaire veut être des seconds ; il a l'intention d'étendre autant que possible le domaine de ses connaissances théologiques. On verra, dans la suite, jusqu'à quel point il a réussi. En attendant, il assure que son « ignorance » l'épouvante tous les jours; plus il avance, plus il voit qu'il ne sait rien ~. Il a commencé son cours de dogme par « le traité de la religion et de l'Église », ces deux fondements sur lesquels tout le reste s'échafaude. Le premier traité, il l'étudié d'après un « auteur détaillé ». Les autres parties de la théologie sont enseignées d'après l'ouvrage classique de Bailly, sauf des éclaircissements et des additions données par les professeurs •'.

Bien persuadé que « rien ne sert que ce qui est fécondé par la méditation », Lacordaire n'éparpille point ses forces sur

^ Lettre à Foisset, 24 janvier 1825, p. 55.

2 Id.

3 Id.

des entreprises nombreuses et superficielles. « Une vaste lecture éblouit l'esprit, et, si l'on a beaucoup de mémoire, elle peut éblouir les autres, mais elle ne donne ni solidité ni profondeur 1 ». Ce qu'il faut, c'est le travail personnel. Lacordaire s'y adonne de tout cœur. Il profite des heures de liberté pour développer ses facultés réfléchies et les exercer sur les thèmes théologiques, exposés par les professeurs. Au traité de Bailly, il ajoute des lectures correspondantes, où les questions sont étudiées sous un autre aspect. Il passe d'un sujet à l'autre, mais seulement après en avoir tiré tout le profit possible. Il s'efforce de pousser son étude à fond, considérant chaque vérité un peu sous toutes ses faces, afin de mieux graver la doctrine catholique dans son esprit et d'acquérir de nouvelles connaissances.

Dans le temps de ses récréations, comme aussi pendant les vacances, il s'adonne à la lecture des revues et des nouveaux ouvrages. 11 passe par les difl'érents domaines de la pensée, quelquefois pour les étudier avec soin et plus souvent pour les eflleurer au gré de son caprice. Il s'arrête avec complaisance aux productions « qui intéressent la religion - ». Les belles lettres et la philosophie ne sont pas oubliées. Il prend connaissance de ï Essai sur rentendement humain et il s'en déclare « bien mécontent ^ ». A cette même époque, il lit aussi « presque tout Schiller » et plusieurs pièces de Shakespeare ^. Dans les œuvres du premier, il trouve « de belles choses », mais à son avis, « cela ne mérite ni une admiration exclusive, ni une admiration supérieure à celle, qu'exigent nos poètes dramatiques ■' ». Il porte un jugement à peu près semblable sur le second. Il reconnaît que ses pièces « contiennent de véritables beautés » ; mais elles « ne sont que de l'histoire supérieurement mise en dialogue » et il s'étonne « même qu'on n'ait pas mieux fait avec une latitude si grande et des matériaux si immenses *' ». En somme, il a été « ravi de Jules César, très

^ Lettres à des jeunes gens, p. i56, 7 novembre 1849.

2 Lettre à Foisset, 1-4 décembre 1825, p. gS.

^ Lettres nouvelles, p. i52, 20 octobre 1825.

* Idem.

'" Lettre à Foisset, 23 septembre 1825.. p. 82.

« Lettres nouvelles, p. i52, 20 octobre 1825.

mécontent de Macbeth, fort mal satisfait de Romeo ». « Nathan le sage Ta souverainement ennuyé » et il ne craint pas de dire que « s'il n'y a pas de peinture de mœurs plus exacte, que celle de Gœtz de Berlichigen, il n'y a pas non plus de drame qui paraisse plus insignifiant ^ ».

Henri Lacordaire se montre également sévère à l'égard d'Auguste Schlegel. Après une lecture à vol d'oiseau, il se dit « peu content » de ce critique allemand ; ses ouvrages ne lui ont paru « contenir aucune vérité neuve, mais une simple analvse plus ou moins piquante des pièces de différents théâtres ^ ».

Ces lectures, faites d'un œil distrait, n'ont pas dû exercer d'influence sur la formation du futur conférencier. Elles ne firent que donner un aliment à une curiosité de fantaisie.

On en peut dire presque autant de certaines autres lectures plus graves et plus sérieuses, qu'il a faites à cette même époque. Suivant le conseil de son ami Théophile Foisset, il se met à étudier YHistoire ecclésiastique de Fleury. Parvenu à la fin du premier volume, il manifeste son désenchantement. Il n'y a trouvé point de plan, point de but et point d'aperçus généraux, mais seulement « des récits de miracles, des martyres, des analyses de saints Pères placés les uns à la suite des autres, suivant l'ordre des dates, avec la succession des évêques »; tout cela peut être bon, fort curieux même, mais ce n'est pas de l'histoire ^.

Il est plus favorable à Joseph de Maistre. Après avoir lu le Pape, il se déclare « ravi », bien qu'il ait des réserves à formuler. Parmi nos écrivains, nul « n'a émis des pensées aussi profondes et aussi pratiques ^ ». Attiré par l'excellence de cette impression, il reviendra plus tard à l'auteur des Soirées de Saint- Pétersbout^g, auquel il ajoutera de Bonald. Malgré la sévérité excessive, qu'il constatera, il restera pleinement satisfait et s'efforcera de partager les « espérances pour l'avenir » que les deux philosophes ont émises dans leurs différents ouvrages ^.

' Lettres nouvelles, p. i56, 8 novembre 1825.

2 Idem, p. i52, 20 octobre 1825.

^ Lettre à Foisset, 24 janvier 1825, p. 55.

^ Id., I, p. 77, 23 septembre 1825.

^ A M"' Swetchine, 16 septembre 1843, p. 354 ^^ s.

Il est moins explicite à 1 "égard de Pascal. 11 apprend à connaître les Petisées et les Provinciales, mais il ne communique guère les impressions, qu'il a ressenties à cette lecture; il se contente de remarquer à cette occasion, que sa « pensée se mûrit d'autant mieux, qu'elle n'est pas obligée de se répandre au dehors et d'épuiser ce qu elle amasse peu à peu ». Son esprit est « comme un champ, qui se nourrit des rosées du ciel ». Toutefois, on peut croire que les Pensées ont fait impression sur son esprit. Pascal est trop souvent cité dans les conférences de Notre-Dame pour qu'il en soit autrement: ses théories sont rapportées, son nom est rappelé, il est l'objet de discrètes allusions ^ et même d'une critique motivée, quand l'orateur vient à parler de la dégradation causée à la nature humaine par le péché originel -.

Nous sommes guère mieux renseignés sur le soin, avec lequel Lacordaire a étudié Bossuet. Nous savons que dans les premières années de sa jeunesse, il a partagé à cet égard les préjugés de ses contemporains et qu'il a peu lu les Oraiso?îs funèbres. Mais bientôt ses préventions tombèrent complètement. Un jour, le discours « sur la vie cachée en Dieu » lui tombe sous la main et après en avoir commencé la lecture sans enthousiasme, il « dévore le petit chef-d'œuvre », où il voit du « divin ». A partir de cet instant, il goûte beaucoup « cette éloquence de Bossuet, qui ravit l'àme à des hauteurs inconnues » et qu'il faut préférer à la manière plus douce et plus suave de Fénelon. Dans quelle mesure, cette révélation l'a-t-elle incité à étudier les œuvres du grand évèque, c'est ce qu'il omet de dire dans ses lettres. Dans les conférences de Notre-Dame, le nom de Bossuet figure de loin en loin ; ici, l'orateur relève une expression heureuse; là, il exploite une pensée empruntée aux Elévations sur les mystères ou au Discours sur r histoire universelle •-. Et c'est tout. Pourtant, l'admiration subsiste jusqu'à la fin. Aux yeux de Lacordaire, Bossuet a beaucoup de qualités et de mérite. L'antiquité tout entière revit sur son

^ Cf. 9"" et 20'" cojiterences de Nancy. — Sermon du i5 novembre 1846.

— 6'"' conférence de Notre-Dame en 1848. — 2"" conférence de 1849, etc. - Lettre à Foisset, II, p. 100 et io3, 17 janvier 1826. '

■^ Conférences de Xancy, I, p. 822; II, p. 257, 274. — 5"" conférence

de Notre-Dame en i85i. — Sermon du 3 avril i853, etc.

front et y imprrme « malgré sa jeunesse, la tradition de tous « les siècles chrétiens. Il parle et Démosthène l'envie ; il écrit « l'histoire et Tacite se demande qui lui a ravi son burin ; il « dispute de la vérité et saint Augustin, qui croit se reconnaître, « admire pourtant un style plus pur que le sien, un goût plus «vrai, une élévation plus grande peut-être et mieux soutenue; « il philosophe et de la bouche de Platon à celle de Descartes, « il court un murmure, qui nous fait entendre que nous avons « devant nous un des plus hauts représentants de la sagesse « humaine ^ ».

Ce jugement présente de l'intérêt, il ne nous renseigne cependant pas sur la lecture, que Lacordaire a faite des ouvrages de Bossuet. A l'égard des Livres saints, il est plus explicite.

Déjà, pendant son stage d'avocat, Henri Lacordaire se plaisait à lire l'Évangile et nous avons relevé la vive émotion produite en lui par une page de saint Mathieu. Une fois au Séminaire, il a l'occasion et le devoir de cultiver ce goût naissant. Comme tous ses collègues, il est astreint à suivre des cours spéciaux d'exégèse ; il entre en communication avec le texte sacré. Alors, il revit les délicieux moments, où l'Evangile s'est manifesté à lui pour la première fois. La lumière augmente en son âme et lui fait mieux apprécier la « mystérieuse beauté » qu'on y trouve. « Ah ! quel livre ! écrit-il, quel enchaînement extraordinaire depuis la première parole de l'Ancien Testament jusqu'à la dernière du Nouveau -! » Avec le temps, il voit grandir son admiration et il arrive à aimer « mieux une virgule de l'Ecriture sainte que tout le Digeste. Au moins, dit-il, cette virgule ne passera pas -^ ».

Dès lors, la Bible est toujours sur sa table de travail. Le matin, il en lit un chapitre ou l'autre, s'arrôtant à chaque pensée qui le frappe, « plus désireux de méditer et d'approfondir, que d'aller aux recherches savantes et à l'érudition ». Dans cet exercice quotidien, il « découvre chaque jour de nouvelles clartés » et de nouvelles profondeurs. Tandis que « la parole des hommes » est épuisée d'un seul coup, celle « de Dieu est un abîme sans

* Œuvres, VII, p. 235.

- Cité par Lorain, p. 22.

^ Lettres nouvelles, 4 janvier i83o, p. 23i. — Cf. lettres à M"" de Prailly, p. 291, 22 mars i855.

fond. » Chaque mot lui « semble un éclair » et lui donne une consolation. La lecture des Épîtres de saint Paul, que plus tard il lit « de préférence », le jette de plus en plus dans le ravissement. « C'est un océan, dont Dieu est partout le rivage ^ ».

Ce commerce quotidien des grands modèles, que fournissent les Livres saints, a eu son action sur l'esprit et le cœur de Lacordaire : influence, il est vrai, qui ne s'exerce pas à forte dose, mais plutôt goutte à goutte, avec la sûreté des coups lents et répétés, que rien ne vient troubler, ni interrompre.

Dans cette étude de tous les jours, Lacordaire a d'abord élargi le champ de ses connaissances. Il a vu dans la Bible un enchaînement magnifique, « où chaque flot pousse celui, qui le précède et porte celui qui le suit ». « Les doctrines s'y entrelacent du centre à la circonférence, et dans leur réseau sans couture, ne laissent ni vide ni confusion -. »

L'Écriture sainte précède toutes les histoires par l'antiquité, la suite et l'authenticité de la sienne; seule, elle remonte au berceau du genre humain et pose la première pierre de tout l'édifice du passé. En tant que recueil juridique, elle n'a pour égale aucune des collections qui contiennent les lois des grands corps de peuples. En tant que philosophie morale, elle oppose ses livres sapientiaux à toutes les maximes des sages les plus renommés et l'on y sent une présence de Dieu, qui élève l'àme au-dessus de la portée naturelle de la raison. En tant que poésie, elle a les chants de David et des prophètes, répétés après deux ou trois mille ans par tous les échos du monde chrétien et créateurs d'une langue, qui s'est infiltrée dans toutes les langues humaines pour louer et bénir Dieu.

Ce passage caractéristique indique ce que Lacordaire va chercher dans l'Écriture sainte. Il est heureux d'y trouver de la poésie ; mais avant tout, il y voit des dogmes, des commandements divins, une histoire, qui « remonte au berceau du ^enre humain ». Avant de s'inquiéter de l'expression, Lacordaire retient les maximes du philosophe, les lois du jurisconsulte et les faits de l'historien. Dans le Nouveau Testament, il regarde et considère la personnalité du Sauveur, dont la venue est annoncée « sous les ombrages émus du paradis terrestre ».

' Cité par Chocarne, Lacordaire, II, p. 84 et s. — Cf. Foisset, Vie, II, p. 535. — Lettres a des jeunes gens, p. i55, 287 et s. 2 Œuvres, IL p. 188.

Transmise aux patriarches, cette promesse « prend de livre en livre une clarté, qui remplit tous les événements et les pousse vers l'avenir, comme une préparation et une préfiguration de ce qui est attendu ». L'attente une fois réalisée, « l'Evangile succède à la loi et aux prophètes »; la vérité « resplendit sur le passé, qu'elle explique après en avoir reçu le témoignage. Tous les temps se rencontrent dans le Christ, et l'histoire prend sous son pas son éternelle unité ^ ».

Mais autre chose est de sentir la vérité d'une preuve, autre chose de se nourrir de la vérité sentie. Quand la foi est entrée dans l'âme, « les doutes se sont enfuis, la certitude est mai- « tresse ; on ne cherche plus, on n'examine plus...; l'histoire « devient parole, la parole même de Dieu, et cette parole coule « dans l'àme comme un fleuve de lumière et d'onction. Elle « pénètre jusqu'aux dernières fibres de nos plus lointaines «puissances... : elle nous dégoûte de tout autre aliment spirituel, « ou plutôt tout ce que nous lisons et tout ce que nous pensons « se transfigure au contact de ce flot... de vérité, qui nous vient « de l'Écriture - ».

Ainsi, Lacordaire trouve dans l'Evangile la vérité morale et religieuse, l'aliment spirituel de son àme. Il fait abstraction de la forme verbale: ce qui l'intéresse, c'est plutôt la substance même du livre sacré, la vision de Jésus-Christ, qui apparaît dans toutes les pages et « s'y entrelace aux grands événements du monde », le dépôt des vérités nécessaires à l'homme, « la charte de ses droits, le trésor de ses espérances, l'abîme de ses consolations..., la bouche de Dieu sur son cœur ■'.

Pourvu d'une belle imagination, il n'éprouve pas le besoin d'enrichir sa prose de nouvelles formes imagées; Rousseau et Chateaubriand lui ont appris le nécessaire. Sa plume fait « jaillir inévitablement devant elle » des traits heureux et pleins de lumière ^. Les trouvailles de mots qui saisissent, lui sont familières ; elles lui viennent sans eff'ort, à la vue du moindre objet, surtout lorsqu'il est inattendu \ Il est même

* Œuvres, IX, p. 272 et s.

•' Id., IX, p. 276.

** Ici., p. 295.

^ Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, p. 450.

^ Lettres nouvelles, p. yb.

obligé de brider sa faculté d'invention pour ne pas la laisser mettre de l'esprit « à toutes les lignes de ses discours ^ ». Son unique préoccupation est d'acquérir des idées et quand il cite l'Écriture sainte, ce n'est point pour enchâsser une expression pittoresque dans sa prose, c'est plutôt pour avancer un témoignage historique et appuyer son affirmation de l'affirmation divine. Il cherche des pensées, des arguments, des preuves et non des mots et des métaphores 2. Dans beaucoup de conférences, il n'y a même aucune réminiscence biblique; sa forme littéraire ne rappelle en rien le style des auteurs inspirés. Les hyperboles des prophètes ne se présentent pas sous sa plume^ comme sous celle de Bossuet, pour embellir et poétiser la parole ^.

Mais si l'imagination de Lacordaire se ressent peu de la lecture quotidienne de la Bible, il n'en est peut-être pas de même de la sensibilité. Lacordaire a pris contact avec cette poésie des prophètes, où le sentiment s'allie avec les images pour créer partout le drame, le mouvement et la vie. Il a saisi la mobilité et la souplesse de ces âmes orientales, qui courent d'une impression à l'autre, exactes à sentir chaque chose, frappant vite et fort toutes les notes de la gamme du sentiment. Les visions se pressent, accompagnées d'exclamations et d'élans passionnels. Tout parle et tout agit. Il y a dans le style une vie intense et cette passion, le voyant, la fait déborder de toutes parts et la communique à tous les êtres. « Chaque personnage, à tour de rôle, pose, vit et se meurt dans cette admirable mise en scène..., emporté avec tout le reste dans le mouvement dramatique de l'âme du prophète ^. »

A ce spectacle, la nature « presque muliébrile •' » de Lacordaire, cette nature « qui se tend et se détend comme des nerfs », n'est sans doute pas restée indifférente. Il a été ému et touché. Il a constaté qu'avec de pareils procédés, il est impossible de

1 Martin, Portraits littéraires, p. 191.

^ Qn en a la preuve dans les conférences suivantes : i", 2"", 4"", 5""', 6"", 7""' de l'année i835. — i", 4""°, 6"% 7'"' de i836. — 3"", 4"" et dernière de 1848, etc.

^ Cf. à titre de preuve, la 3"" conférence de i835. — 2'"' et 3"' de i836. — 5"" de 1843, etc.

■* LoNGHAYE, La prédication, p. 5o et s.

° Barbey d'Aurevilly, Les œuvres et les hommes, 1, p. 261.

se désintéresser, d5 se distraire, et il a été porté à imiter ces divins exemples, afin d'arriver à son tour à captiver ses auditeurs.

C'est ce qu'il a fait. « Sensible jusqu'à l'extrême à l'élément divin de l'idée », il en perçoit la chaleur et la lumière, « comme on perçoit la chaleur et la lumière de l'éclair aux soirs orageux de l'été, instantanément; et sous le choc de cette impression pénétrante, son verbe subitement délié » est porté à rompre ses digues et à se précipiter, « imprévu, fort, coloré, en torrent ». « Le Dieu, que Mirabeau reprochait à Barnave de ne pas connaître », habite en lui i. Il va donc le laisser parler. Il visera les auditeurs constamment et de face; il établira un dialogue avec eux, les prendra à partie, conversant dans une langue qui est exempte de recherche, mais dont la vivacité impétueuse emporte et la passion touche le cœur -.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que Lacordaire monte dans le nuage dès le premier instant. Au début de ses discours, il était au contraire calme et simple. Quand il abordait la question mise à l'étude, rien, paraît-il, ne trahissait l'orateur. A peine admirait-on la fécondité, avec laquelle il accumulait les idées. Mais bientôt la muse tragique, qui semblait parler en lui, s'éveillait. Alors, il s'abandonnait à la chaleur de sa conviction et à la spontanéité de l'inspiration. Sa parole devenait saisissante, « ses mouvements entraînants et rapides » : le feu de l'illumination « brillait soudainement dans ses yeux pleins d'une mélancolie » rêveuse ; il devenait beau d'émotion et d'énergie. Son langage prenait « une magie » qui attachait; la phrase procédait par fusées, jaillissait de sa bouche et retombait « en pluie d'étincelles sur son auditoire » subjugué et ravi d'aise '^.

Ces élans de passion font songer à l'enthousiasme inspiré des prophètes. On y trouve la même vie intense. En tout cas, dans cette parole pleine de mouvement, il est permis de voir une trace de l'influence, que la lecture quotidienne de la Bible a dû exercer sur l'esprit de Lacordaire.

' Mgr ToiCHET, Éloge du P. Lacordaire, p. 20.

- Marle, Introduction aux conférences de Lyon, p. xxx.

3 Id.

Entré à Issv, Lacordaire est naturellement porté à employer dans le sermon les formes et les procédés oratoires, auxquels il s'était arrêté dans ses plaidoyers. Avant de tenter l'aventure, il veut néanmoins s"appuyer sur une autorité. A cet effet, il se met à lire un écrivain qui possède, dit-il, « infiniment d'esprit ^ » et dont Touvrage n'est pas de nature à lui déplaire. Il s'agit du cardinal iMaury. Dans sa première ferveur, il dévore le volume et comme l'admiration va en grandissant, il se « propose d'en faire une analyse, qui fixera » dans son « esprit les principales idées, que Tinstinct de l'orateur devine, mais qu'il est toujours utile de méditer - ». Lacordaire ne dit pas ensuite, s'il a réalisé son dessein ; mais tout porte à le croire : on peut constater, en tout cas, le soin avec lequel il a observé quelques-unes des maximes de l'Essai su?' l'éloquence de la chaire.

A celui qui veut réussir dans l'art diflPicile de la parole publique, le cardinal Maury donne d'abord le conseil d'envisager ses auditeurs comme un seul individu, comme « un seul être collectif, qui les réunit et les représente tous, avec la plus exacte ressemblance » et avec lequel, l'orateur doit entrer en relation, parlant avec lui, conférant avec lui, le considérant tantôt comme un confident et tantôt comme un juge, lui dévoilant « ses sentiments les plus cachés », provoquant son attention et son effroi, excitant ses remords. Alors, parmi les milliers d'auditeurs, « il n")i aura plus qu'une seule pensée, un seul intérêt, un seul sentiment »; le ministre de la parole se confondra « avec son auditoire, qui réagira puissamment sur lui-même »; et un flux et reflux de pensées et de sentiments ira de l'orateur aux auditeurs et des auditeurs à l'orateur •'.

Pour établir ce courant magnétique, il est nécessaire d'ajouter à son instruction générale « une connaissance très approfondie du sujet », sur lequel on parle: il faut l'étudier à loisir, le méditer longtemps pour « en pénétrer tous les principes et en découvrir tous les rapports ». C'est par ce travail préalable, que Ton fait amas « d'une forêt d'idées » qui, en s'accumulant, donnent « un invincible besoin de déclamer seul ». On aura soin

^ Essai sur l'éloquence de la chaire, par Maury, p. 38o et s. Paris Didot, 1877.

^ Lettre citée par le P. Bayonne, S., I., A., I, p. 3. ^ Essai, p. g et s.

de tenir « son imagmation toujours en haleine et toujours libre de son essor... Pour improviser avec succès, il faut s'abandonner à la verve du moment et se défendre en toute rigueur de préparer d'avance une seule phrase ^ ».

Si maintenant on passe de la préparation prochaine à l'architecture même du discours, on rencontre d'autres principes également mis en pratique par Lacordaire. Selon Maury, « le début d'un discours doit être simple et modeste ». Dans l'exorde, il est bon de se « restreindre au développement d'une seule idée principale, qui découvre toute 1 "étendue de largument oratoire ». Les germes du plan sont indiqués pour donner une « explication naturelle et nécessaire du sujet "^ ». « A peine le sujet est-il exposé, qu'il faut se hâter de bien le définir, surtout quand on traite des questions abstraites •'. » Dans le dévoloppement des preuves, l'orateur doit s'efforcer « d'avancer sans cesse sur la même ligne tracée par le fil des conceptions progressives », afin de donner de la rapidité au discours et de soutenir la marche. Il faut se méfier des saillies séduisantes. Il est utile de se précipiter avec force « vers son but principal, sans regretter jamais les sacrifices apparents ». Si l'auditeur aperçoit le jeu de la phrase, il se détache, écoute sans intérêt et perd « le fil du discours au milieu de ces écarts » de déclamateur fleuri, « qui cherche à briller, tandis que son sujet languit énervé par tant d'esprit, sans chaleur, sans couleur et sans vie ^ ». Enfin, il est fastidieux, dans la péroraison, de rappeler « ses principaux raisonnements» et d'en présenter l'analyse; une pareille répétition rend « le discours languissant », elle fait courir le danger de revenir sur ses pas et de ressembler à ceux, qui piétinent sur place ^.

Après coup, il est à conseiller de « retoucher Iç sermon chaque fois qu'on le prêche ». La chaire devient ainsi « une école d'éloquence très instructive et très sure » ; elle fait ressortir les beautés et les défauts; elle signale les morceaux faibles ou languissants, <^ qui réclament un nouveau travail *' ».

* Essaie p. i3 et s.

2 Id., p. 23.

* Id., etc., p. 26 et "> Id., p. 415.

''' Id., p. 484 et s.

Ces divers principes, et beaucoup dautres encore que le cardinal Maury donne dans son ouvrage K étaient conformes à la conception du discours, que s'était créée l'ancien avocat stagiaire. Lacordaire les recueille soigneusement, s'en pénètre et s'en inspire à l'occasion. Appelé, comme tous ses collègues du Séminaire, à donner un sermon au réfectoire, il se met à le composer suivant sa méthode particulière et sans tenir compte des préjugés traditionnels. Cette audacieuse entreprise lui attire quelques critiques de la part de ses maîtres. On veut bien ne pas lui contester la possession de brillantes qualités; mais on insinue cependant que « la division n'est pas assez nettement indiquée ». De plus, çà et là, on rencontre « des inégalités qui tranchent sur l'ensemble d'une façon défavorable - ».

Henri Lacordaire ne se décourage pas pour autant. Lorsque son tour est revenu de monter sur la chaire d'exercices, il prononce de nouveau un sermon de même forme et de même architecture. La distribution des parties, leur agencement naturel, le style et l'allure n'ont pas changé. Il reste fidèle à l'idéal qu'il s'est fixé. Il entend aussi formuler des critiques pareilles à celles, dont il a été l'objet la première fois : on lui reproche encore « un défaut de clarté dans sa division » et l'on trouve trop peu rigoureux « l'enchaînement de ses propositions -^ ». Content néanmoins de la vive impression qu'il a produite, il voit dans son succès un encouragement pour l'avenir et une orientation; il fixe ses « idées sur le genre de travail », auquel il a lintention de consacrer sa vie. Jusque-là, il hésitait entre le ministère de la chaire et la préparation dans la retraite d'un « ouvrage complet sur l'histoire et les preuves de la religion

1 Cf. surtout les chapitres suivants : sur l'emploi de l'Écriture sainte, p. 38o; — sur l'utilisation des œuvres des Pères, p. 892; — sur l'éloquence du barreau, p. 29; — sur le choix des sujets, p. 65 ; — des panégyriques de la sainte Vierge, p, i32: — des métaphores, p. 197: — des comparaisons, p. 201 ; — du style nombreux, p, 216; — de la clarté, p. 226; — des traits frappants, p. 228; — des citations profanes, p. 400: — des lectures du prédicateur, p. 402 ; — de l'action oratoire, p. 428, etc.

2 RÉGNIER, Souuenirs, etc., p. 5o. — Cf. dans la chronologie, le sermon du 8 décembre 1825.

3 Lettre de Sylvestre Foisset à son frère Théophile, citée par le P, Bayonne, S.^ L, a., I, p. 7. — Cf. dans la chronologie, le sermon prononcé « vers le 20 novembre 1826 ».

catholique ». Désottnais, il est décidé. Le sermon, qu il vient de prononcer, lui a « révélé » son avenir et lui a fait comprendre, qu'il a beaucoup plus de dispositions à devenir orateur qu'à être un écrivain. Ce qui domine dans son « esprit, c'est l'imagination et la sensibilité, et c'est de la combinaison de ces deux facultés unies au raisonnement » qu'il tire sa « plus grande force ». L'émotion qu'il a produite, malgré les conditions défavorables dans lesquelles il se trouvait, lui a prouvé qu'il serait « touchant en chaire » et que sa « parole pouri'ait exercer une grande puissance », bien qu'il lui « reste encore à faire ^ ».

A la vérité, ses supérieurs étaient moins optimistes. Effrayés des tendances libérales remarquées chez l'ancien stagiaire, alarmés de son impuissance à suivre, comme tout le monde, les sentiers habituels, « ils doutaient de sa vocation et ils laissaient passer les délais ordinaires » sans lui faire conférer les ordres. Après deux ans et demi de Séminaire, Henri Lacordaire n'en avait reçu aucun. Quand il apprit « ce qu'on pensait de lui », il commença à se demander s'il serait condamné à languir, à s'exalter sans trouver d'écho et à vivre « sans profit pour Dieu ? » Dans ces conjonctures, il tente de se persuader que « grand orateur placé à l'ombre de la pourpre », il ne ferait rien, mais que « simple missionnaire sans talent, couvert de haillons et à trois mille lieues » de son pays, il remuerait peutêtre des royaumes -.

Ces velléités d'immolation apostolique furent bientôt suivies d'un autre dessein beaucoup plus sérieux. Dans l'enthousiasme de son cœur, Lacordaire faisait « des rêves de pauvreté, comme d'autres, des rêves de fortune; il aspirait à l'obscurité », comme jadis au barreau « il avait aspiré à la gloire ^ ». Quand il vit donc les retards apportés à son ordination, il crut que pour réaliser ce noble dessein, il devait songer à entrer dans un Ordre religieux et dans cette intention, il sollicita de l'Archevêque de Paris la permission d'entrer au noviciat des Jésuites à Montrouge. « A cette manifestation non équivoque des dispositions intimes » du jeune séminariste, les craintes s'évanouirent

^ Lettres nouvelles, p. i6i et s.. 21 décembre 1825.

2 Lettre à Lorain, 21 octobre 1826, ap. L. M., Lacordaire, p. 64.

3 L. M., Lacordaire, p. 64.

tout à coup ; les Supérieurs de Saint-Sulpice furent touchés et ils laissèrent « tomber les barrières qu'ils lui avaient oppo- « sées jusque-là. La veille de Noël de l'année 1826, l'abbé « Lacordaire recevait le sous-diaconat, et, le 25 septembre 1827, « il écrivait : Ce que je voulais faire est fait, je suis prêtre depuis « trois jours, sacerdos in œternum ^ »...

^ Lettre à Lorain, citée par Foisset, Vie, I. p. 82. — Cf. Régnier, Souvenirs, etc., p. 58 et 62. -— Lorain, p. 29.

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