CHAPITRE PREMIER
L'attente et la seconde préparation. — Lacordaire à la Visitation et au lycée Henri IV. — Influence mennaisienne. — A « l'Avenir ». — Souvenirs qui restent de cette période agitée. — Les « Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais ».
Au point où nous sommes arrivés, Lacordaire a parcouru avec ^rand succès le C}xle des classes littéraires; il a étudié le droit et obtenu, à Dijon, son diplôme de licence; il a plaidé au barreau de Paris pendant quelque temps; enfin, répondant à lappel d*En-Haut, il est entré au Séminaire de Saint-Sulpice, où il a complété son cours de philosophie et où il s'est adonné avec ardeur aux sciences théologiques. Après ces longues années de préparation, beaucoup d'hommes auraient jugé à propos d'entrer définitivement dans la vie active. Telle n'est pas cependant la résolution de Lacordaire. Il va passer ses premières années de sacerdoce dans l'obscurité, dans le labeur et le travail. Au lieu d'imiter l'impatience de ceux qui sont pressés d'agir, il ne veut pas forcer l'heure de Dieu ; il connaît l'art d'attendre. Semeur infatigable, il ne croit pas avoir jeté suffisamment de grain en terre pour la moisson future ^. C'est une persuasion intime en lui « que le temps est plus nécessaire à la maturité de l'esprit et de ses conceptions qu'à toutes les œuvres, qui se
^ L. M., Lacordaire, p. 67.
font sous le soleil*». On ne regrette jamais d'avoir tardé à se produire. « Il est convenable de ne pas se charger trop jeune de l'enseignement solennel du peuple et d'acquérir le droit d'annoncer aux hommes de toutes les conditions le Dieu inconnu que nous cherchons tous ici-bas, quelles que soient nos opinions ». Pour ce qui le concerne, Henri Lacordaire confesse qu'il a toujours eu « peu d'estime pour ces abbés d'autrefois, qui arrivaient dans la capitale avec de l'esprit et qui se précipitaient dans toutes les chaires pour y solliciter la renommée ^ ».
A l'heure présente, tel est le programme du jeune prêtre. Guéri de la maladie de faire des rêves de gloire, il refuse la place d'auditeur de rote, qu'on lui offre. On a beau lui représenter que cette charge honorable conduit infailliblement à l'épiscopat, d'après les coutumes (îe la cour romaine, et même souvent à la pourpre cardinalice; ces brillantes perspectives ne parviennent pas à le séduire. 11 ne se sent pas fait pour l'administration, ni même pour le ministère ordinaire des paroisses; sa seule ambition est de servir l'Eglise par la parole -. Les instances que l'on fait, ne peuvent pas lui faire changer de sentiment; à toutes les promesses, il préfère un modeste poste de chapelain, « dans un couvent de la Visitation, perdu aux extrémités de Paris, dans une des rues étroites et tortueuses qui avoisinent le Jardin des Plantes •• ».
A la fin de février 1828 ^, Lacordaire va prendre possession de sa nouvelle demeure. Sa principale occupation est d'enseigner le catéchisme à une trentaine de jeunes filles de douze à dix-huit ans et d'adresser, le dimanche, une allocution aux religieuses du monastère. Le jeune prêtre y met toii^t son zèle et toute son application. Malgré la métaphysique de ses discours, il est goûté de ses auditrices et sa valeur est remarquée ^.
Ces courtes instructions dominicales laissent à Lacordaire
^ Lettres nouvelles, p. 196, i3 septembre 1827.
'- Ricard, Lacordaire, p. 45. — L. M., Lacordaire, p. 68. — D'HaussoNviLLE, Lacordaire, p. 29. — Maffre laisse entendre que Lacordaire n'a pas été nommé auditeur de rote à cause de ses opinions libérales, qui déplaisaient à Mgr d'Hermopolis. (Lacordaire, etc., p. 27 et s.)
^ FoissET, Vie, I, p. 82.
^ Idem. — Ledos dit « en janvier 1828 ». (Lacordaire, p. 44.)
^ Cf. Chronologie, année 1828.
de nombreux loisirs. Il les passe dans le calme et la retraite, au coin du feu et près de sa mère, « lisant l'Ecriture sainte, V Imitation et des livres de philosophie ». « La force est aux sources », écrit-il à Lorain i, et il se propose d'y « aller voir ». Il forme le projet de recueillir sur sa route tout ce qui pourra lui « servir pour l'apologie du catholicisme », qu'il rêve déjà, mais « dont le cadre n'est pas encore déterminé » dans son esprit -. Il sait seulement où il doit aboutir : l'apologie de la religion chrétienne, « voilà son but, sa mission, le foyer, où convergeront toutes ses forces » et vers lequel il va diriger tous ses efforts '^. Pour le moment, il n'écrit encore rien, il se contente de rassembler les matériaux qui lui seront nécessaires. A cet effet, il prend connaissance des différents ouvrages, qui ont été publiés en France sur la matière de ses réflexions ; mais, tout ce qu'il a lu jusque-là, lui semble « faible ou incomplet. Les théologiens modernes ne marchent pas assez sans guides ». Ils agissent à la manière des touristes qui sont portés à prendre « le chemin qu'un voyageur célèbre a suivi » et à négliger le sentier voisin « qui mènerait à de nouvelles beautés, mais qui n'est pas historique encore *^ ».
Pour ne pas tomber dans le même défaut, Lacordaire veut se frayer des chemins nouveaux. Il étudie « l'histoire de l'Eglise », il apprend « la théologie dans ses sources, dans l'Ecriture sainte et dans les Pères de l'Eglise ». <^ Saint Augustin surtout » lui devient « familier ^ ». Il veut cultiver aussi la philosophie. Mais à cet égard il s'avoue un peu embarrassé. Il ne sait pas « trop par quel bout commencer. La philosophie ressemble au firmament; elle en a l'étendue, les étoiles et les nuages », elle en a aussi les « astres errants », « les comètes qui apparaissent avec majesté dans l'espace et qui longtemps perdues pour nos yeux, reviennent à de grands intervalles » et « se montrent à d'autres générations sous une forme nouvelle ». Aussi voudrait-il bien savoir « les auteurs les plus nécessaires à connaître pour apprécier les divers systèmes philosophiques »
^ Lettre du 14 novembre 1827, ap. Foisset, Vie, I, p. 83.
- Idem.
^ Chocarne, Lacordaire, I, p. 87,
* Lettre à Lorain. 14 novembre 1827, ap. L. AL, Lacordaire, p. 69.
^ Foisset, Vie, I, p. 83.
du présent et du passé K Après avoir demandé conseil, il choisit parmi les philosophes anciens et modernes. Au témoignage de son ami Foisset, il lit à cette époque « tout Platon ». « une partie d'Aristote, Descartes tout entier » et « sans les approuver encore, les ouvrages de M. de Lamennais - ».
Infatigable au travail, il passe ainsi d'un auteur à l'autre, de l'étude de l'histoire à celle de la théologie et de la philosophie. Levé à cinq heures et couché à neuf, il ne sort qu'entre son déjeuner et son dîner : il ne voit personne et personne ne vient le distraire par des visites. Il vit d'occupations sérieuses, toutes profitables à son développement intellectuel et ce régime lui paraît si salutaire, qu'il voudrait avoir encore devant lui « dix années semblables •" ».
Ces impressions enthousiastes d'un instant ne devaient pas durer. Lacordaire se méprenait sur son réel état d'âme. Si avide qu'il parût de travail personnel et de retraite, son esprit était cependant tourné vers l'activité extérieure et son effort tendait naturellement vers un but d'apostolat plus précis. Lacordaire était dans ces dispositions lorsque, vers la fin de 1828, l'Archevêque de Paris vint, fort à propos, lui offrir de joindre à la petite charge de la Visitation celle de second aumônier du lycée Henri IV *. Ces nouvelles fonctions paraissaient « faites pour lui ». L'ancien élève du lycée de Dijon était, plus que tout autre, préparé pour les remplir dignement et avec chances de succès. 11 les accepta. Cette nouvelle situation avait pour effet d'augmenter un peu son maigre revenu. D'autre part, elle n'ajoutait pas beaucoup à ses occupations : une fois par semaine, il devait donner une leçon d'instruction religieuse aux élèves de cinquième, de quatrième et de troisième ; enfin, tous les deux mois, il avait à prononcer une allocution. Il reste encore à Lacordaire de nombreux loisirs. Il en profite pour continuer ses études favorites : il « mêle l'histoire ecclésiastique à la théologie ». Il est persuadé de l'importance des connaissances historiques. « Tout est dans l'histoire », écrit-il à l'un de ses amis. Du reste, il « ne combine rien par rapport
^ Lettre à Foisset, 6 janvier 1828, p. 157.
■^ Foisset, Vie^ loc. cit.
3 Id., Vie, I, p. 83. «
^ Lettres nouvelles, 3i décembre 1829, p. 229.
à un but fixe »; c'est son « tour du monde », qu'il fait une première fois, les mains dans les poches « et pour voir un peu, en fumant, ce que c'est que ce ciel, que cet océan, comment est l'orage, et ce que disent enfin tous ces vieux rivages après avoir tant vu de choses ^ ».
Dans ces courses lointaines sous des cieux étrangers, il perçoit de la volupté légitime. Toutefois, l'enthousiasme de naguère a déjà disparu. Il ne se sent pas encouragé dans ses fatigues. 11 est « las de penser et de parler » inutilement et pour la défense d'aucune noble cause. Il est « comme la faculté de théologie de l'Académie de Paris », il a suspendu sa « harpe « aux saules de la Sorbonne. Comment penser, — dit-il — «quand il n'y a plus de pensée catholique? Comment parler, « quand tout Israël dort, et qu'on n'a pas, comme David, « enlevé la lance de l'ennemi ? Non, vraiment, cela n'est pas «possible; laissez dormir le pâtre au bruit du vent, et ne lui « demandez pas ce qu'il voit dans son sommeil - ».
Malheureusement, ce sommeil symbolique est traversé de sombres rêves. L'âme de Lacordaire est découragée, son cœur envahi par la tristesse; il ne supporte plus la mélancolie comme jadis, au Séminaire, en disant que « c'est un dard pareil au javelot de Mantinée enfoncé dans la poitrine d'Epam inondas » et qu'on ne peut enlever qu'à la mort par son entrée dans l'éternité •^. Au lieu de lutter, il paraît plutôt pactiser avec l'ennemi et dans sa tour du lycée Henri IV, au milieu de ses études et de ses livres, Henri Lacordaire ne jouit guère des plaisirs de sa tranquillité laborieuse. Il a soif d'activité apostolique et il se persuade que, parmi les jeunes gens confiés à ses soins, son ministère d'aumônier est réduit à l'impuissance. Il rêve pour l'Eglise de France une ère de prospérité et elle lui paraît plongée dans la torpeur et l'engourdissement. Il cherche des yeux Thomme providentiel, dont le génie va sauver la cause religieuse de son pays et il ne voit autour de lui que des plaines arides, dévastées, où se présente aux regards un seul être vivant, — celui-là même que plus tard il appellera « un
' Lettre à Foisset, 29 décembre 182g, p. 180. — Cf. Lorain, p. 82. '' Id., i3 avril i83o, p. i83.
^ Lorain, p. 27.
monolithe brisé »,'« une statue de Memnon ensevelie dans le désert » et « dont on ne s'explique ni l'origine, ni les relations avec aucun monument ^ ».
Aux approches de 1829, Lacordaire regarde le « monolithe » avec intérêt et il commence à l'admirer.
En rencontrant Lamennais à son entrée dans la vie pratique, Henri Lacordaire « trouvait un prêtre plus âgé que lui ; l'inconnu, un homme déjà célèbre ; l'écrivain à ses débuts, un écrivain déjà consommé ; Lamennais devait saisir Lacordaire en exerçant sur lui » la triple influence « de la célébrité, de l'expérience et du génie - ».
On a prétendu que cette influence a été tellement considérable que tout ce que Lacordaire « est en bien et en mal, il le doit à M. de Lamennais ». Il ne serait « qu'un homme de reflet ». « Le vigoureux génie » du solitaire de la Chênaie aurait « laissé sur cette âme une empreinte » presque ineff'açable. S'il a secoué le joug, « la fascination » aurait subsisté tout entière -^ On a encore prétendu que Lacordaire a dû sa conversion à l'auteur de V Essai su?' l'Iîidifférence, ce qui a fait dire qu'il « est un des plus beaux ouvrages de M. de Lamennais ^ ». Enfin, quand il remportera ses premiers succès dans les conférences de i835, Lamennais semblera lui-même s'attribuer une part de l'illustration échue à son ancien collaborateur en ne craignant pas de dire avec un peu de mélancolie : « Ce sont là pourtant des œufs que nous avons couvés '". »
Ces assertions sont-elles fondées? Indiquent-elles vraiment la part d'influence exercée par Lamennais dans la formation intellectuelle du futur conférencier de Notre-Dame de Paris?
Dans ses Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais, Lacordaire nous apprend qu'après sa conversion, il a lu les ouvrages du solitaire de la Chênaie, dont il étudia la doctrine « pendant six années consécutives, de 1824 à i83o ». Cette étude laborieuse le « jeta dans des perplexités sans fin »; il ne parvenait pas à fixer ses « irrésolutions », qui
^ A M"" Swetchine, 3i mars 1854, p. 522.
- Beslay, Lacordaire^ p. 19. — Cf. Lorain, p. 33.
^ MouLLET, Écho de la jeune France, p. 295.
■* Biographie générale de Didot, t. XXVIII, p. 55 1.
^ Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XV, p. 127.
devaient durer jusque vers 1834. « A la veille de Tannée i83o », il parut néanmoins prendre le parti de rendre les armes et de s'avouer vaincu. Cédant aux sollicitations réitérées des amis de Lamennais, il finit par accomplir le pèlerinage de la Chênaie: il consentit à partager le sort du grand homme, mais « plutôt par lassitude, que par une entière conviction ; car, même au plus fort des travaux de Y Avenir, il passait de temps en temps dans » son « esprit des apparitions philosophiques ennemies » et capables d'ébranler ses convictions mal assises 1.
Ce témoignage important indique le point de départ de l'action mennaisienne sur l'esprit de Lacordaire. Cette action ne remonte pas jusqu'au temps du stage. A cette époque, la vue du grand homme lui cause plutôt une fâcheuse impression. Introduit par l'abbé Gerbet, il rend compte ensuite de sa visite en termes peu favorables. M. de Lamennais est à ses yeux « un homme petit, sec, d'une figure maigre et jaune, simple dans ses manières, tranchant dans ses discours, plein de son livre. Aucun trait » <^ ne révèle son génie. Il n'a de remar- « quable que cette sécheresse de corps, qui faisait que César se « défiait de Brutus. Qu'on place M. de Lamennais dans une « assemblée d'ecclésiastiques, avec sa redingote brune, sa culotte « courte et ses bas de soie noire, on le prendra pour le sacris- « tain de l'église - ». En somme, en 1823, la vue et l'entretien du célèbre breton ne produisait encore sur Henri Lacordaire « qu'une impression de curiosité "^ ».
Mais, si l'aspect extérieur de la personne n'avait rien d'imposant, les ouvrages devaient, par contre, semble-t-il, commander le respect, piquer la curiosité et s'imposer à l'attention. Pas même. A cette époque, Lacordaire est encore indifférent aux problèmes soulevés dans les volumes sortis de la plume de Lamennais. Il ne s'intéresse pas aux Réjîexiojis sur l'état de l'Eglise en France, où est dépeint, sous des couleurs sombres, l'asservissement des évêques et des prêtres au César du jour : ouvrage pourtant qui a fait quelque sensation et dont la suppression, ordonnée par Fouché et mise à exécution par la police
1 Œuvres, VII, p. 124. — Cf. p. 48. — Notice, p. 33.
2 Lettres nouvelles, 3 juin 1823, p. 34. ^.Notice, p. 24.
impériale, a eu pour effet de faire connaître le nom de Lamen^ nais 1. A ce premier livre, le Guide spirituel a succédé, en 1809, donnant d'opportunes directions sur la piété chrétienne; en 1814, la Tradition de l'Eglise sur l'Institution des Èvêques réfute les maximes gallicanes renouvelées par Napoléon; enfin, en 18 18, le premier volume de VEssai sur l'indifférence en ?natière de religion obtient un succès prodigieux, qui aurait dû, semble-t-il, attirer l'attention de Lacordaire.
Dans cette œuvre puissante, Lamennais faisait ressusciter les « raisonnements antiques et éternels, qui prouvent aux hommes « la nécessité de la foi, raisonnements rendus nouveaux par leur « application à des erreurs plus vastes, qu'elles n'avaient été « dans les siècles antérieurs. Sauf quelques phrases, où le luxe « de l'imagination annonçait une sorte de jeunesse, qui rehaus- « sait encore la profondeur de l'ouvrage, tout était simple, vrai, « énergique, entraînant; c'était de la vieille éloquence chrétienne, « un peu dure quelquefois. Mais l'erreur avait fait tant de mal, « elle se reproduisait de nouveau avec tant d'insolence, malgré « ses crimes et sa nullité, qu'on en prenait plaisir à la voir « châtiée par une logique de fer - ».
Cette logique, cependant, n'a pas ébranlé, en 181 8, l'esprit de Lacordaire. A cette date, il est encore incroyant et n'éprouve aucun intérêt à étudier le problème de l'indifférence en matière de religion. Plus tard, quand il est stagiaire à Paris, une évolution s'opère; il est moins dédaigneux des choses chrétiennes et il lit peut-être alors VEssai sur l'indifférence. En tout cas, lorsque le volume lui tombe sous les yeux, il se met à l'admirer et il ressent de la joie en constatant que la vérité a trouvé un vengeur digne d'elle. A ses yeux, l'ouvrage est un coup de maître, qui a investi Lamennais « de la puissance de Bossuet ».
Lors de l'apparition de la seconde partie, l'enthousiasme ne se maintient pas au même niveau. Lacordaire regrette que Lamennais ait quitté les « hauteurs de la défense antique de la foi » pour descendre « aux discussions arides de la philosophie, à la question de la certitude, tout à la fois la plus
^ Cf. Repue de Fribourg, février 1905, article intitulé Lamennais et Napoléon, par M. Feugère, p. 119 et s, 2 Œuvres, VII, p. 36.
claire et la plus obscure de l'esprit humain ^ ». Au Séminaire, il réfute les opinions mennaisiennes, il prend rang parmi les adversaires les plus déterminés et il enseigne à son ami Joseph Régnier la manière de « les contredire » victorieusement -. Un peu plus tard, au mois de juin 1825, il écrit à Lorain, qu'il « n'aime ni le système philosophique de M. de Lamennais », qu'il croit « faux », « ni ses opinions politiques », qu'il trouve « exagérées, ni son attitude », qui lui « semble ravir à son talent une grande partie de sa puissance pour le bien ». Il est « déterminé — quant à lui — à n'entrer dans aucune coterie quelque illustre qu'elle puisse être -' ». Au mois de septembre de la même année, à une avance flatteuse faite par Gerbet et Salinis, il répond en déclarant qu'il ne peut pas « faire alliance avec leurs principes ^ ». Au mois de mars de l'année suivante, il reçoit la visite de l'abbé Gerbet ; dans l'entretien cordial qui est engagé, il avoue tout simplement combien ses croyances difi'èrent de celles de M. de Lamennais et manifeste à son ami la peine qu'il ressent, en le voyant prendre « des routes si peu propres à ramener les esprits, surtout dans un siècle comme le nôtre ^ ». Même genre d'appréciations défavorables dans une lettre du mois d'avril. Lacordaire fait la remarque fondée, que plus on lui fait opposition, plus Lamennais se croit dans la vérité et avec un peu d'irrespect, le jeune séminariste compare le grand homme à une Médée, à laquelle il ne reste plus aucun espoir ^.
Ces convictions affirmées au Séminaire suivent l'abbé Lacordaire dans la vie active du ministère, auquel il s'adonne à la Visitation et au lycée Henri IV. Ses nombreuses lectures ne modifient pas sa manière de considérer les choses. Au début de l'année 1829, il se montre encore peu admiratif des idées que contient le dernier ouvrage de Lamennais. L'auteur du Progrès de la révolution et de la guerre contre l'Église est, à ses yeux, « un grand exemple du mal que fait à la vérité une
* Œuvres, VII, p. 36 et s.
2 RÉGNIER, Souvenirs, p. 82 et s.
^ Lettre du 7 juin 1825, ap. Foisset, Vie, I, p. iSy.
■* Lettre à Foisset, iS septembre 1825, p. -jb.
^ Id., i5 mars 1826, p. 107.
^ Id., 25 avril 1826, p. 112.
précipitation, qui 'n'a pas permis à l'esprit de se mûrir ». Lamennais « a mal engagé et mal défendu sa cause ». Le volume est « une exagération des pensées de M. de Maistre ». Son auteur « n'invente pas »; « il ne fait que mettre en œuvre ses devanciers en outrant les proportions ». En le voyant agir. Lacordaire songe à « un peintre refaisant le déluge de Poussin sur cent pieds de long et de large i ».
Ainsi, jusqu'au mois de juillet 1829, Henri Lacordaire n'a pas encore subi la contagion des idées mennaisiennes. Ce n'est pas l'auteur de VEssai su?' l'indifférence, qui l'a fait quitter les parages de l'incrédulité et l'a ramené aux convictions chrétiennes. Le jeune converti est demeuré rebelle aux théories du maître illustre. De bonne heure, il a été prévenu ; il a échappé au danger et à l'heure présente, à la veille des vacances de 182g, l'ennemi n'a pas pénétré dans la pl^ce : l'assiégé repousse encore tous les assauts, quand, tout à coup, le vainqueur de demain dépose les armes et se rend.
Pour comprendre ce revirement soudain, il faut savoir que « durant l'oisiveté des vacances » de cette année 1829, « il se fit dans l'àme » de Lacordaire « une fermentation terrible - ». Il souffrait de son isolement, il se sentait condamné à une impuissance incompatible avec son ardeur juvénile et son inlassable activité. « Sans aliment au dehors, cette flamme se dévorait elle-même ». Il était assoiffé d'affection et aucune âme sacerdotale n'était en communication intime avec la sienne. Sa pensée errait au hasard, se métempsycosant tous les jours. Isolé dans ses rêves d'apôtre, isolé dans son cœur jeune et plein d'ardeur, il cherchait un appui et, à un moment donné, il croit le trouver dans la personne de Lamennais.
Dans ce revirement soudain, inattendu, l'imagination a exercé la principale influence. Faut-il croire, cependant, avec Lorain '^ que Lacordaire n'a cédé à aucune espèce de raison de l'ordre intellectuel ? C'est peu probable.
Aux approches de i83o, en effet, les idées de Lamennais subissent une modification. Les théories développées dans ses
' Lettre à Foisset, 17 juillet 1829, p. 177. - Foisset, Vie, I, p. 137.
3 Lorain, p. 84.
derniers ouvrages ont rencontré de vives résistances ; elles ont été combattues, en religion, par les gallicans et en politique, par les partisans de la royauté. Il a même eu l'honneur d'être cité en justice par le gouvernement pour avoir osé attaquer la déclaration de 1682. Défendu par Berryer, il a été « condamné pour la forme à 3o fr. d'amende » ; il est sorti « triomphant de la lutte », mais la poursuite « dirigée contre lui, au nom du roi », fait germer dans son cœur un « ressentiment » implacable. A partir de ce jour, il rompt tous les liens qui l'attachent aux Bourbons. Il prophétise la destruction du régime ; il voit déjà les rois chanceler sur leurs trônes, il veut séparer sa cause de leur cause pour s'attacher à ce qui reste, « à ce qu'on ne vaincra jamais, à la croix de Jésus de ^Nazareth ». Jusque-là, il a dit : « Dieu et le roi »: dorénavant il va dire : « Dieu sans le roi 1 », ou plus exactement : Dieu et la liberté.
Après avoir changé d'idéal politique, Lamennais fait tendre ses efforts vers un autre but. Il entreprend de catholiciser le libéralisme ; il revendique le droit de semer sur le sol de la vieille Europe les germes féconds de la liberté américaine, favorable au droit commun.
Ces idées généreuses devaient sourire à une nature comme celle de Lacordaire, capable de dévoyer seulement du côté de ce qui est noble et grand. C'est ce qui est arrivé. On le voit d'abord relire les ouvrages du grand homme. Son cœur est charmé de le trouver « très simple et très bon, sans emphase et sans charlatanisme ». Ses prétendues préventions de jadis s'évanouissent peu à peu. Au mois de mai i83o, il déclare pour la première fois, qu'il goûte les ouvrages de Lamennais, « qui traitent des rapports de la religion avec l'ordre politique - ». Dans une lettre du 19 juillet i83o, il nous apprend que dans ses pensées, il a cherché à résoudre le problème complexe des « rapports de la religion avec la philosophie et l'ordre social ^ ». Or, à ce double point de vue, des <^ études faites avec conscience » l'ont amené à une « réconciliation entière et invincible » avec l'école mennaisienne, qui « seule travaille à quelque
1 FoissET, Vie, I, p. 117. — Cf. de Broglie, Discours de réception à l'Académie, p. i5.
- Lettre à Foisset, 25 mai i83o, p. 186.
-^ Elle est adressée à Théophile Foisset, p. 190.
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chose, et à des choses qui avancent tous les jours ». Avec elle, il admet désormais en philosophie, que « la raison particulière et la raison de l'Église catholique » « ont leur point de concours dans les traditions et les croyances générales ». Avec elle encore, il admet en politique, que « la société spirituelle et la société matérielle doivent subsister ensemble, sans se détruire ». Or, ce résultat peut être atteint « par trois moyens : supériorité de Tune sur l'autre, indépendance de l'une et de l'autre, engrènement variable de Tune et de l'autre par des concessions réciproques. Le dernier moyen est faux »; le second « place l'Eglise très haut dans l'esprit des peuples, fait de l'Église une société mâle, très adaptée aux siècles de la liberté populaire; mais il scinde le monde ». « C'est un remède sublime, mais un remède ». « Le premier moyen place l'esprit devant la chair, fait du corps social un être parfaitement un. » Dans le passé, « c'est le système des papes » : ce sera aussi le système de ravenir : mais à l'heure présente et en attendant mieux, il faut mettre l'Église « à l'état d'indépendance absolue », il faut « l'affranchir ^ ».
Dans cette profession de foi, Lacordaire indique fidèlement les conclusions, auxquelles il vient de s'arrêter. Donne-t-il aussi un résumé exact du système politique admis par Lamennais au lendemain de la révolution de i83o? Il est permis d'en douter. Il est plus probable, qu'il se faisait illusion en attribuant au maître les idées du disciple. Quoi qu'il en soit, Lacordaire voit maintenant en Lamennais « le fondateur de la liberté chrétienne et américaine - ». Il est persuadé que « le grand homme » va jouer un rôle important et rendre à l'Église un signalé service. Victime de sa chimère, il cède enfin aux sollicitations, dont il est l'objet depuis longtemps ; entraîné par celui-là même qui devait plus tard l'attaquer ouvertement, dans un
^ Lettre à Foisset, 19 juillet i83o. — Ce document très important, laissé dans l'ombre par certains biographes, prouve que Lacordaire n'a pas été séduit par le désir de réconcilier « l'Évangile et la Révolution de 1789 », comme a l'air de le dire Saint-Marc Girardin, dans sa Réponse au discours de M. le prince de Broglie, et après lui, Ricard, dans sa biographie intitulée Lacordaire, p. 54 et s. — Cf. à ce sujet Ledos, Lacordaire, p. 56 et s. — — D'Haussonville, Lacordaire, p. 40 et s. — Chocarne, Lacordaire, \, p. 95 et s.
2 Lettre à Lorain, 2 juillet i83o, ap. Foisset, Vie, 1, p. 139.
journal religieux, il part pour Dinan un jour du mois de mai i83o; il s'enfonce seul par des sentiers obscurs et à travers les bois ; enfin, il arrive « en face d'une maison solitaire et sombre, dont aucun bruit ne trouble la mystérieuse célébrité ». C'est la Chênaie ^
« Prévenu par une lettre » qui lui annonçait l'arrivée d'un nouveau disciple, Lamennais reçoit cordialement Lacordaire. Le lendemain, il l'appelle dans sa chambre et il lui fait entendre « la lecture de deux chapitres d'une théologie philosophique, qu'il préparait, l'un sur la Trinité, l'autre sur la création ». Le jeune visiteur est étonné ; la théorie qu'il écoute développer, lui paraît « fausse ». Cette fâcheuse première impression est heureusement atténuée par les conversations étincelantes - qui bientôt sont engagées au salon, puis ensuite à la clairière, où maîtres et disciples se rendent après dîner. Néanmoins, un doute reste ; Lacordaire se méfie de la théologie de Lamennais, dont il se met à soupçonner l'orthodoxie. Mais, c'est trop tard : il est venu et malgré la baisse subite de son enthousiasme, il faut rester.
« Cette démarche fausse et peu explicable — dira-t-il à la fin de sa vie — décida de ma destinée ^. »
Du reste, il n'y avait pas seulement la question de la théologie, mais encore celle du programme politique. Or, par ce côté, « M. de Lamennais rachetait aux yeux de Lacordaire ses faibles côtés et reprenait tous ses avantages * ». « C'est un druide ressuscité en Armorique, écrivait-il, et qui chante la liberté d'une voix un peu sauvage. » Mais enfin il la chante et « ce mot est éloquent dans toutes les langues, même quand il n'y reste qu'une corde, comme à Sparte •'' ». Amant passionné de la liberté, Lacordaire la croyait nécessaire à l'Église comme à l'Etat. Il aimait à dire que « la religion a besoin de liberté et la liberté, de la religion ». Il avait la conviction profonde du rôle néfaste joué par le despotisme ; il était
^ FoissET, Vie, I, p. 140.
^ Id., p. 142 et s.
^ Notice, p. 33 et s. — Cf. Petit de Julleville, Histoire de la langue, etc., VII, p. 569.
* FoissET, Vie, I, p. 142.
" Lettre citée par Lorain, p. 33. — Cf. Ricard, Lacordaire, p. 5j et s.
persuadé que « 15 servitude ronge les âmes », qu'elle « les affaiblit jusque dans l'ordre religieux » et qu'elle « donne le vertige de Tidolâtrie à Bossuet lui-même ».
Attiré par ces idées, dont il avait la paternité beaucoup plus que Lamennais, Lacordaire subissait les conséquences d'une attraction exercée à la fois par le sentiment et l'imagination. A l'ombre des arbres, qui bordaient les allées du parc, il causait avec le grand homme et admirait son intelligence; il était surtout attendri par la simplicité, la douceur et l'abandon, qui régnaient dans la maison et dont la célébrité du maître décuplait la valeur K Lamennais paraissait être réellement l'homme génial, dont on avait besoin, « l'O' Connell de la France », le libérateur, qui allait peut-être obtenir « après de glorieux combats », « l'acte d'émancipation » nécessaire à la religion et au pays tout entier -.
Cet enchantement devait être de courte durée. Après avoir pris naissance dans les premiers mois de i83o, il parvenait à son apogée au mois de juillet: puis, il diminua graduellement pour disparaître avec ÏApe}ii}\
Durant cette période, le jeune prêtre fut vraiment le « brillant et valeureux Lacordaire », dont parle Sainte-Beuve ^. Il fut un collaborateur précieux, apportant avec la fierté d'une âme libre, « les illusions et les témérités de la jeunesse, croyant tout possible » à ses « efforts et tout permis » à son dévouement. Dans le désarroi d'une société, « qui touchait à tous les écueils comme un vaisseau démâté ^ », il se jeta dans la mêlée à corps perdu, comme le cheval de bataille peint dans le livre de Job, toujours frémissant, toujours « prêt à la lutte et qu'excitent au lieu de l'effrayer, les cris des combattants et l'éclat des trompettes '• ». « Au journal, à la tribune, à l'école, écrivant, plaidant, enseignant, il était partout », sur toutes les brèches et sur tous les remparts: il allait, méprisant le danger
^ Cf. Œuvres, Vil, p. 154 et s., i58 et s. 2 Notice, p. 36 et s.
"^ Nouveaux lundis, p. 424.
"* Sur les faits qui se rapportent à l'entrée de Lacordaire à V Avenir, consulter Ledos, Lacordaire, p. 55 et s. — Foisset, Vie, I, p. 149 et s. 2 ViLLARD, Cor. in., p. 32.
et « jetant ses ardents appels à tous les échos du patriotisme^ de la religion et de la liberté ^ ».
Plus tard, Lamennais a parfaitement caractérisé le rôle joué par son collaborateur au sein des rédacteurs de VApenir, quand il écrivait à Montalembert : « Lacordaire a fait parmi nous l'office d'avocat -. » Ses articles ne sont, en effet, nullement ceux d'un écrivain froid et paisible, qui disserte et raisonne ; ils rappellent plutôt l'orateur emporté et véhément, qui s'abandonne volontiers à « l'invective ardente », à « la protestation passionnée », au « défi violent et hardi '^ ». Ils sont nombreux et variés ^. L'auteur y parle au jour le jour des événements de la politique française, belge ou italienne. Quant aux idées, il a déjà une prédilection pour celles, sur lesquelles il parlera, plus tard, dans, ses conférences. Son attention se porte particulièrement sur les grands intérêts de la religion. Le problème de l'Église se présente à lui avec ses alentours sociaux. Il étudie la question de la liberté d'enseignement, dont la société religieuse a besoin pour remplir sa mission doctrinale ^; il revendique pour l'Église une autre liberté que celle qui consiste à « chanter des psaumes », à « enterrer les morts » et à « répondre ajiiejî à tous les commandements de l'État ^ »; il signale aux partisans du gallicanisme les dangers que le schisme fait courir^; il s'inquiète de la servitude tyrannique. sous laquelle gémissent les ministres du culte pour obtenir le « pain précaire », que l'État donne d'une main parcimonieuse et avare, et auquel il faut préférer la pauvreté libre et indépendante des premiers chrétiens ^; il raconte comme a fini la « religion de Louis XIV et
^ ViLLARD, Cor. in., p. 32.
2 Lettre de Lamennais citée par Joseph Brunhes dans Lacordaire apocat, p. 17.
3 Nettement, Histoire de la littérature, p. 3 19. — Cf. Ricard, Lacordaire, p. 59 et s.
^ « En moins de 14 mois, il écrivit pour VAvetiir — dit la grande encyclopédie — plus de cent articles d'une étendue inégale, mais tous d'une réelle valeur. » Cette assertion est un peu hasardée. Lacordaire journaliste reproduit seulement 38 articles. Il est difficile de fixer un chiffre exact, parce que les articles ne sont pas toujours signés.
^ Lacordaire journaliste, p. iii, 118, i3o, 291, 298.
^ Idem, p. III.
^ Idem, p. 122.
^ Idem, p. 134, i38, 142, 147.
de Bossuet, tuée le 28 juillet » i83o « à la 148'"'^ année de son âge, après une vie, dont les infortunes ont été plus longues que les années W> ; il gémit sur les anomalies et les conséquences déplorables, qu'entraîne la nomination des évêques par un gouvernement, qui peut être composé d'incrédules, d'athées, de juifs et de protestants -; il se plaint de ce que le pouvoir civil s'arroge illicitement le droit de supprimer les fêtes religieuses, empiétant ainsi sur les attributions dévolues à l'Eglise 3; il se réjouit des progrès, que réalise le catholicisme favorisé d'un continuel mouvement d'ascension *; enfin, il donne la notion vraie de la loi, d'après les principes du droit naturel et la doctrine de l'Évangile '\ Dans ces études composées à la hâte, on ne trouve pas d'exposition didactique et mesurée; c'est plutôt de la polémique violente, qui dénote un goût inné pour la controverse et qui annonce déjà l'apologiste plu« apte à défendre la doctrine de l'Église, qu'à l'exposer méthodiquement. Ce n'est pas un écrivain qui développe, mais un orateur qui ajoute à l'expression abstraite des idées, « l'action plus concrète d'une personnalité vivante ». Sa plume ne suggère pas « le recueillement et la réflexion », mais elle fait naître le mouvement et l'action, à l'instar des rhéteurs. Elle « gagne plutôt », qu'elle ne « persuade ^ ».
Ainsi, Lacordaire n'avait pas encore manié la parole dans la chaire d'une cathédrale, « qu'elle brisait déjà son enveloppe et dressait la tête. Il y a du geste et de la voix » dans ses articles de V Avenir :« on voit poindre le feu sur la lettre morte de l'écriture; « la plume consume le papier et dégage des flamèches et des « étincelles. La première fois, qu'il laissa couler ce torrent com- « primé dans le procès de V Avenir, les uns désiraient pour la « tribune, les autres attendaient pour la chaire ce jeune homme, « qui parlait de la liberté comme Mirabeau, et de Dieu comme « Bossuet ' ».
' Lacordaire journaliste, p. 162.
2 Id., p. 167, 289, 280.
^ Id.^ p. 177.
4 Id., p. 184.
^ Id., p. 220. — Sur les doctrines défendues par VAvenir, voir Ledos, Lacordaire, p. 61 et s. — Foisset, Vie, I, p. 128 et s. « Delpech, Éloge de Lacordaire, p. 48 et s. ' La Dominicale, t. V, article sur Lacordaire, i836.
Toutefois, comme on peut le supposer, Lacordaire se révéla surtout orateur et avocat dans les divers procès engagés par son journal batailleur. Avec l'assurance d'un homme convaincu de son bon droite il poursuit la feuille universitaire Le Lycée, où l'on avait pris violemment à partie les aumôniers des collèges royaux, et lance à l'adversaire des « reparties éloquentes », qui sont applaudies de l'auditoire. Il établit éloquemment que le prêtre n'est pas un fonctionnaire de l'Etat et bien que ses conclusions soient d'abord rejetées, il remporte finalement la bataille devant la Cour suprême i.
Ce demi échec ne le décourage point. Après avoir joué le rôle de plaignant, il va prendre celui de prévenu.
C'est d'abord dans le procès intenté par le gouvernement à VAvenif\. où avait paru un article contre le droit de nomination des évêques par le roi. Les débats ont lieu en présence d'une « afiluence prodigieuse ». Lacordaire paraît à la barre, « revêtu de sa robe d'avocat » ; il clame « éloquemment son droit à la liberté » dans un long plaidoyer; parvient à émouvoir les jurés et « quand, à minuit, l'arrêt libérateur » est « rendu, l'auditoire éclate en applaudissements - ».
Un instant éloigné du prétoire par la décision du conseil des avocats, qui refuse d'inscrire son nom au barreau de Paris, il y reparaît bientôt dans une occasion mémorable. Au mépris du monopole universitaire, les rédacteurs de VAvenir avaient ouvert une école ^. Le ministère public se hâta de les poursuivre devant le tribunal correctionnel, dont Lacordaire plaide l'incompétence dans un discours fréquemment interrompu par des « applaudissements passionnés », et qu'il termine par la fameuse parole de l'Apôtre : Cœsarem appello ^. Après divers incidents, l'affaire allait être portée devant la juridiction du second degré, lorsque, à la suite de la mort du comte de Montalembert, les inculpés devinrent justiciables de la Cour des Pairs. C'était pour l'abbé Lacordaire un événement considérable, qui devait attirer sur lui les regards de ses contemporains; ce fut aussi pour lui une occasion superbe de prononcer
^ Pour les détails, voir la Chronologie, 19 janvier i83i.
2 Id., 3i janvier i83i.
3 Id., 9 mai i83i.
* Id., 3 juin i83i.
un solennel discours, où ses qualités de tribun et d'avocat excitèrent l'admiration des nobles juges ^
Ces luttes ont contribué à la formation du conférencier de Notre-Dame ; elles lui ont acquis un renom d'orateur et l'ont entouré d'une popularité nécessaire pour réussir dans les grandes entreprises 2. Les événements qui suivirent furent moins efficaces. La rédaction de VApeni?' commet la faute de ne point marquer « d'une manière assez précise la limite de ses opinions », et elle paraît « toucher à l'excès des pensées par l'excès du langage ». La liberté a des limites, la presse « ne saurait avoir le privilège de l'injure », la conscience ne peut pas « demander d'ériger des temples publics aux passions les plus honteuses du cœur de l'homme », les rapports de l'Eglise et de l'État ne doivent pas être rompus entièrement. L'ÂpeJii?' parut l'oublier 'K Ce fut son tor^ *.
Bientôt, les nuages s'amoncelèrent sur sa tète. De toutes parts les ennemis surgirent, les partisans de l'ancien régime, ceux du gouvernement et de l'opposition démocratique. « La jeune école de M. de Lamennais s'effrayait peu de la guerre»; mais lorsqu'elle devint l'objet de la défiance de l'épiscopat, « sa foi et sa loyauté s'arrangeaient mal de ces vagues soupçons qui planaient sur son orthodoxie. Elle désirait une explication nette, franche, à ciel ouvert ». Sur la proposition de Lacordaire, on voulut aller « la demander au juge des controverses dans l'Eglise, au successeur de Pierre ^ ». Sans compter avec « l'opportunité, la patience et le temps », Lacordaire et ses compagnons avaient oublié « le titre de leur journal, ils mettaient
1 Pour les détails, voir la Chronolo^'ie, 19 septembre i83i.
2 Delpech, Éloge du P. Lacordaire, p. 8. > ^ Notice j p. 37.
^ Pour être complet, il faudrait ajouter que V Avenir n'a pas eu seulement des torts, M. Ledos a fait observer avec raison que ce journal a placé « les intérêts suprêmes du catholicisme » «. au-dessus des mesquineries de la politique »; qu'il a séparé « l'Église de tout attachement » exclusif « à un parti quelconque » en acceptant « franchement le pouvoir établi » ; enfin, qu'il a promis « assistance et respect à toutes les lois, qui ne violaient ni les droits de la conscience, ni les promesses de la constitution ». Ces principes « étaient alors à peu près neufs ». « Ce sera l'un des titres de gloire des compagnons de Lamerwiais de les avoir implantés dans beaucoup de consciences et d'avoir levé cet étendard qui était vraiment celui de l'avenir. » (Ledos, Lacordaire^ p. 61 et s.)
^ Chocarne, Lacordaire^ I, p. 118 et s.
tout au présent. Ils s'étaient jetés en entants terribles et à larme blanche à l'encontre des puissances humaines ; ils allaient se heurter plus inconsidérément encore au pouvoir, qui n'est pas de ce monde », et « demander une solution prompte et définitive à l'oracle, qui en donne le moins possible sur les questions controversées ^ ».
« Les pèlerins de la liberté » arrivèrent à Rome à la fin de décembre i83i. Le froid accueil, avec lequel ils furent reçus, « froissa l'orgueil de M. de Lamennais » et « ouvrit les yeux à l'abbé Lacordaire ». « Éloigné de Paris, du champ de bataille, rendu à lui-même », il se mit à réfléchir.
« Lorsque la tête a blanchi et qu'on regarde derrière soi à 3o ans de distance dans sa propre histoire », on « se surprend à sourire à révocation des systèmes toujours infaillibles de ses jeunes années, au souvenir de cette persuasion naïve que le monde allait se transformer docilement au souffle de nos idées. A la vue de la Ville Éternelle », de la « ville des vieillards et des sages », de la « ville qui ne s'étonne de rien, parce qu'elle a vu passer toute grandeur humaine, comme l'eau du fleuve qui baigne le pied de ses collines ». Lacordaire ressentit la même espèce de « désenchantement ». « 11 arrivait de Paris, en compagnie d'un homme qui s'était fait un nom aussi grand que l'Europe », qui « avait du génie » et de l'éloquence, — et Rome considérait avec froideur ce système, comme tous ceux qu'elle avait « vus passer à ses pieds », en faisant aussi de splendides promesses non réalisées dans la suite des temps. « Ce calme de la vérité, qui a foi en elle, ce sommeil apparent du Vicaire du Christ sur sa barque, au milieu de la tempête, cette grandeur de Rome chrétienne enfin fut une révélation pour l'abbé Lacordaire. » « Il s'inclina avec joie devant cette souveraine et douce majesté -. » Il s'agenouilla au tombeau des Apôtres et quand sa prière fut achevée, une lumière inconnue vint frapper son regard : il vit ce qu'il n'avait pas encore remarqué : il apprit de sa « propre expérience que l'Église est la libératrice de l'esprit humain ; et comme de la liberté de l'intelligence décQ.ulent nécessairement toutes les autres », il
^ Chocarxe, Lacordaire^ p. 119 et s. - Id., I, p. 122.
aperçut <^ sous leur véritable jour les questions, qui divisent le monde ' ».
« Délivré du système qui lui pesait comme un remords », il restait de se séparer de l'homme génial, qui l'incarnait. L'occasion s'en présenta bientôt. Rentré seul en France, il attendit avec anxiété la réponse de Rome au sujet des affaires de YAvenir. Sollicitée avec instance par M. de Lamennais, qui mit le Saint-Siège en demeure de sortir de sa réserve et de son silence, elle arriva au mois d'août i832. On sait qu'elle fut défavorable à l'évangile mennaisien. « En avocat respectueux des arrêts de la justice, Lacordaire s'inclina devant la décision » portée et se soumit -. Ce fut le premier acte de la séparation. Le second eut lieu quelque temps après •\
Le II décembre i832, « pendant que M. de Lamennais était à la promenade » après dîner, l'abbé Lacordaire quittait la Chênaie, « seul, à pied » et « pour n'y rentrer jamais ». Parti sans dire adieu, il laissait une lettre explicative, où il indiquait le motif de sa détermination; il y affirmait, entre autres choses, qu'il ne pensait pas comme le maître « sur l'Église et sur la société ^ ». Ce dernier le vit s'éloigner « sans regret, débarrassé, comme il le croyait, d'un censeur incommode et d'un disciple infidèle ^ ».
Ce jugement demande un correctif. L'abbé Lacordaire n'avait pas été disciple, il avait été seulement un « auxiliaire » et un collaborateur. « Dès le premier jour, l'atmosphère d'idolâtrie qu'on respirait aux pieds de M. F'éli déplut à la nature simple et franche de Lacordaire. » Après la rupture, Lamennais « convenait lui-même d'une sorte de répulsion de celui-ci à son « endroit, qu'il n'avait jamais pu vaincre. Ce n'est pas sa faute, « disait-il, si je n'ai pas su lui inspirer plus de sympathie. « — Oh ! mon Dieu ! s'écriait de son côté Lacordaire, dès le « temps de VAvenii\ je ne puis parvenir à le contenter. En
1 Œuvres, VII, p. \bj.
2 Joseph Brunhes, Lacordaire avocat, p. 3o.
^ Au sujet de ces faits racontés tout au long par les biographes, on peut consulter avec fruit Foisset, Vie, I, p. 200 et s. — Chocarne, Lacordaire, I, p. 126 et s. — Ledos, Lacordaire, p. 76 et s.
■* FoissET, Vie, I, p. 219.
° MoNTALEMBERT, Le P. Lacordaire, p. 427,
« réalité, ces deux hommes ne se convenaient point : l'un était « la domination, l'autre l'indépendance. Il était impossible à « Lacordaire de n'être, comme l'abbé Gerbet, qu'une cire molle « empreinte du cachet du maître ^ ».
Plus tard, Lacordaire s'est expliqué longuement sur la nature de ses rapports avec Lamennais. Sur dix années, « il y en eut six, pendant lesquelles » il repoussa « les sollicitations multipliées » qu'on lui adressa ; « il v en eut une, pendant laquelle » il le servit avec dévoùment : il y en eut une autre, où il lutta « douloureusement contre la nécessité » de se séparer de lui ; « et le reste s'est achevé dans cette séparation. Sur les quatre phases qu'a présentées son école : la phase philosophique, la phase monarchique, la phase libérale et la dernière, à laquelle » Lacordaire ne veut pas « donner de nom, il n'y en eut qu'une seule » où il prit « part, la phase libérale, non pas en ce sens » qu'il alla à M. de Lamennais, mais en ce sens que ce dernier arriva lui-même où Lacordaire était « depuis longtemps ». En deçà et au-delà, ils ne s'entendirent « jamais ». En servant la pensée de l'auteur de V Essai sur r indifférence, il a servi la sienne. Leurs idées « s'étaient une fois rencontrées » ; mais sa « nature résista bien vite, même au milieu des travaux de V Avenir, à cette abdication » de sa « liberté - ».
Ces très nettes déclarations fixent une part de l'influence exercée par Lamennais sur la formation intellectuelle de Lacordaire. Cette action fut peu considérable au point de vue philosophique. La doctrine mennaisienne ne Ta jamais complètement persuadé ; elle n a réussi — d'après l'intéressé — qu'à « tenir sa raison en suspens -^ ». A dire vrai, cette afl^rmation catégorique ne concorde guère avec celle de la lettre du 19 juillet i83o, où Lacordaire prétend que ses études l'ont « amené à une réconciliation entière et invincible » avec l'école de Lamennais. Mais cette dernière assertion est sujette à caution, parce qu'elle a été donnée dans un moment d'enthousiasme, où le mirage empêchait peut-être la raison de considérer froidement le système sous ses aspects divers. Au contact de Lamennais, le disciple
^ FoissET, Vie^ l, p. 226-227. — ^*- P- 262.
- V'iLLARD, Cor. in.^ p. 496. — Cf. Notice, p. 35.
^ Œuvres, VII, p. i56. — Cf. Chocarne, Lacordaire, I, p. m et s.
d'un instant s'est» ressaisi avec promptitude et s'est hâté de reprendre une partie de sa liberté intellectuelle K II examine de nouveau et il constate qu'il a mal lu, mal compris et mal interprété. Le fondement est peu sûr. Il voit le vice de la théorie dans cette « étrange conception du genre humain, posée comme la source unique de la certitude, comme le seul titre légitime de l'autorité » et qui applique « la souveraineté du nombre à la politique », « à la religion et à tout le domaine des idées. » Si le genre humain est infaillible, l'Eglise perd « manifestement toute autorité, le jour », où elle cesse « d'être l'écho » des peuples et des nations -.
De pjus, le genre humain est une « église sans prêtres, sans évêques, sans pape et sans Bible '^ ». « Qui décidera que telle doctrine est la tradition orale universelle, que telle autre n'en est pas? La raison particulière? » Mais alors « errant dans un cercle sans limites », chaque individu « se fait centre de l'humanité » et « salue ses propres pensées du nom d'universelles ». Il reste isolé dans ses recherches et dans ses vérifications : « sa voix frappant les espaces indéterminés qui l'entourent, ne lui rapporte qu'un écho de sa propre intelligence, d'autant plus trompeur qu'il est agrandi; ou si d'autres voix lui répondent, il prend le chœur lointain et harmonieux de quelques esprits pour la parole universelle ^ ». Ainsi, « chaque homme reste libre » « de tourner le genre humain contre l'Église » et d'invoquer contre le magistère infaillible, institué par le Christ, une opinion individuelle et trompeuse, à laquelle on prête une autorité souveraine ^.
Ces considérations se présentent à l'esprit de Lacordaire et font naître de bonne heure la conviction, cette fois réellement « invincible », de la fausseté du système mennaisien. Quand il se rend à la Chênaie, l'orthodoxie du maître lui devient immédiatement suspecte et en pleine lutte de YAvetiir, il va même jusqu'à mettre en garde un ami de Séminaire contre les
1 Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler la fâcheuse impression ressentie par Lacordaire dans sa première visite à la Chênaie.
2 FoissET, Vie^ I, p. 264.
^ Œuvres, VII, p. iSy.
4 Ici., p. 143.
5 AY., p. 146.
« doctrines » ardemment défendues dans le journal, où il écrit, mais dénuées de cette « modération » qui « est la meilleure manière d'honorer ses opinions ^ ». L'enthousiasme momentané de jadis a complètement disparu. Au retour de Rome, dans les premiers mois de i832, Lacordaire songe à rompre publiquement avec son ancien maître. Désormais, il ne s'occupe de la philosophie mennaisienne que pour la réfuter avec ardeur, et pour bénir la Providence d'avoir échappé au piège d'une funeste erreur.
Peut-on en dire autant des théories politiques? Théophile Foisset le prétend. Selon lui, Lacordaire ne doit à Lamennais l'acquisition « d'aucune de ses idées ». « Bien avant que M. de Lamennais eût dit un seul mot pour la liberté — bien plus, quand M. de Lamennais l'excommuniait encore de toute la passion de son âme, — l'amour de la liberté politique était, au contraire, toute la vie de Lacordaire - ». Guillemin semble affirmer le contraire dans une « doléance amicale » chantée en vers. L'ancien patron se demande si son protégé d'autrefois tient son « flambeau d'une main ferme et sûre » et s'il ne garde point « quelque part la blessure »
De ce superbe novateur Que son « âme candide avait pris pour tuteur » ?
Il constate que l'accent de sa voix n'est pas « toujours sacré » et il lui reproche la nature des opinions politiques, manifestées dans le discours sur « la vocation de la nation française ^ ». Eugène Poitou partage le même sentiment. « En « se séparant de M. de Lamennais, en rejetant ce que Rome « avait condamné comme excessif et dangereux dans ses doc- « trines, Lacordaire sut garder ce qui s'y trouvait de vrai et de « bon. Il est resté fidèle à ces deux grandes causes qu'il avait « embrassées », « la foi et la liberté ». Après sa soumission, il demeura « aussi libéral qu'il l'était auparavant. Pour l'avoir « été un jour avec quelque excès, il ne se crut pas interdit de « l'être avec mesure '^ ».
^ Lettre citée par Ledos, Lacordaire^ p. 67, sans date.
2 Foisset, Vie, etc., I, p. 226.
^ Guillemin, Le P. Lacordaire dans l'audace, etc., p. no.
* Portraits littéraires, p. 240,
Cette opinion* s'est propagée. La plupart des biographes l'admettent et il est convenu de reconnaître que, si Lacordaire nest point tombé comme Lamennais, il a gardé du moins « l'odeur de ses utopies », lui empruntant les idées fondamentales de ce libéralisme, généreux selon les uns, « hybride » selon les autres, adonné à la tâche difficile « de concilier des antilogies » doctrinales pour composer un credo politique, dont les articles plaisent aux contemporains i.
Bien que cette opinion soit presque générale, elle n'en est pas moins fausse. L'origine du libéralisme de Lacordaire est antérieure aux ouvrages du solitaire de la Chênaie; il faut la chercher dans le courant des idées, qui circulaient sous la Restauration, dans les principes admis par les politiciens modérés, auxquels agréaient les délicates nuances et dont les formules, vagues et imprécises étaient empruntées au romantisme de Chateaubriand. C'est dans les productions de l'époque, que Lacordaire a puisé ses idées politiques. Il les a même respirées avec l'air natal et dès sa première jeunesse, à Bussières et à Dijon. A l'exemple de tous les jeunes gens de son époque, il était libéral « par son éducation classique » ; il l'était même « par instinct », a-t-il dit plus tard. A peine eut-il entendu « le retentissement des affaires publiques » qu'il fut de sa « génération par l'amour de la liberté » comme il en était « par l'ignorance de l'évangile - ».
Ces tendances n'allèrent pas en diminuant. A l'Ecole de droit, il se contente d'abjurer les erreurs politiques du Contrat social; il se borne à adhérer au programme de la Restauration, amendé et complété par certaines revendications démocratiques •^. Comme la plupart de ses contemporains, il veut « le. triomphe définitif des principes de 1789, par l'exécution et l'affermissement de la charte de 1814 ». « Tout était là » pour lui. A cette époque, « l'Eglise ne se présentait » à sa « pensée, que comme un obstacle » ; il ne lui « venait pas à l'esprit, qu'elle eut besoin elle-même d'invoquer sa liberté et de réclamer dans le patrimoine commun sa part du droit nouveau ».
Revenu à la foi chrétienne, Lacordaire modifia ce dernier
1 At, Apologistes français, p. 5i.
2 Notice, p. 35.
3 FoissET, Vie, II, p. 5i3, 5i5-5i7, 527-528.
— lOI
point de vue. Il ne renonça pas au culte de son idole, mais il en étendit l'empire. Il cessa d'en accorder exclusivement les avantages à la cause humaine et patriotique, pour en faire bénéficier l'Église. Au lieu de se rétrécir, sa conception s'élargit. Son libéralisme « embrasse tout ensemble la France et l'Eglise ^ », dont il admire les principes de sage modération, les garanties offertes contre l'esclavage et les services rendus à l'humanité, lorsque « le monde gémissait sous la botte des Césars » et que les premiers chrétiens parlaient de charité « sous le palais de Néron - ».
Ainsi pense Lacordaire en 1825, plus de cinq années avant son entrée à la rédaction de VAveîii?' et à une époque, où le prestigieux Lamennais n'exerce encore sur lui aucune influence sensible. Ce « libéral impénitent », comme il s'est appelé à la fin de sa vie, n'a pas puisé ses principes politiques dans Tœuvre mennaisienne.
Mais alors qu'a-t-il emprunté à cette dernière, qu'il a pourtant étudiée plusieurs années? Au point de vue des idées, peu de chose; rien même, dit Théophile Foisset, et après lui, le P. Chocarne ^. L'influence mennaisienne a porté presque entièrement sur la forme et l'expression.
« Pamphlétaire de génie », Lamennais a poussé très loin « l'art de la diatribe et de l'insulte ; son éloquence est toute de haine et d'invectives ». Non content de lutter contre « ses adversaires directs », il attaque aussi les hommes pacifiques, qu'il soupçonne de ne pas admettre « entièrement toutes les nuances de ses opinions ^ ». Dans l'emploi de ses procédés poussés jusqu'à l'outrance, il ne cherche pas à plaire aux « intelligences d'élite », seules capables de saisir « les nuances », mais aux « entendements étroits » et qui aiment les « couleurs tranchées ^ ». Il savoure avec « délices la volupté du mépris »; il recourt aux mots à effet, qui le dispensent « de toute argumentation ». Il préfère l'invective à la démonstration ^; il met
* Notice, p. 35.
■^ Lettres à des Jeunes gens, p. 63-64, '^25.
^ Foisset, Vie, I, p. 226. — Chocarne, Lacordaire, I, p. 1 1 1 et s.
* D'Haussonville, Lacordaire, p. 37 et s. ^ Foisset, Vie, I, p. 1 10.
^ Id., p. 1 13 et s.
dans son style et dans son verbe « un frémissement étrange de vie et de sensation ». Il aime à avoir une tête de Méduse, dont le regard pétrifiant, loin de Tintimider, l'excite au contraire, le provoque et l'incite à brandir sa lourde massue et son terrible assommoir. Il est un « étonnant visionnaire, un grandiose créateur de symboles, de formes tantôt pathétiques et tantôt fantastiques, qui donnent une force incroyable de pénétration à l'idée abstraite qu'elles revêtent ^ ».
Ce don précieux est une épée à deux tranchants. S'il permet de produire de fortes émotions dans les âmes, il porte aussi à l'exagération dans la doctrine et aux excès de l'emphase dans le style : un double écueil, que Lamennais n'a pas su éviter. A ces deux points de vue, il a donné de pernicieux exemples, dont la contagion s'est propagée dans son entourage et que Lacordaire a malheureusement imités, dès son entrée à la rédaction de ÏApeîiî?\
A l'exemple de son chef, il s'adonne à une polémique acerbe et agressive, Il aime le procédé violent. « Je n ai qu'une méthode en politique — disait-il un jour à Montalembert — c'est de ne jamais reculer ». Sa conviction était encore que « la liberté ne se donne pas », mais qu'elle « se prend »; « et sans scrupule », Lacordaire « joignait l'exemple au précepte ». A l'instar de son chef, il « sonnait la charge » et tenait à se signaler par de brillants faits d'armes. Dans ses articles sur la suppression du budget des cultes ou la nomination des évèques par l'Etat, il « parlait au clergé comme à une armée rangée en bataille », lançant « en éclaireurs les plus ardents », stimulant « le zèle des retardataires » et attachant « au pilori les déserteurs ». « Les chefs- étaient harangués, les plans de campagnes « indiqués d'avance, l'ennemi signalé et poursuivi à outrance. « Philosophes, briseurs de croix, ministres, ombres de procon- « suis, universitaires, bourgeois, gallicans, tous étaient attaqués « à la fois. » Au lieu de la calmer, « les résistances irritaient la fougue» des combattants et excitaient leur humeur belliqueuse 2.
1 Gustave Lauson, Histoire de la littérature, p. 902.
2 Chocarne, Lacordaire, I, p. 99 et s. — Cf. idem, p. 119 et s. FoissET, Vie, I, p. 175.
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Avec une pareille stratégie, on suppose bien que Lacordaire n'était pas le dernier à prendre une attitude altière et provocatrice. C'est lui, qui se chargeait de rédiger « les plus vives catilinaires » et de traiter les questions les plus épineuses. Dans ces études hâtives, il employait de préférence l'expression hardie, fière et audacieuse. 11 n'était pas seulement « passionné », mais encore « déclamatoire et parfois même virulent ^ » dans ses appréciations, dans ses revendications et ses exigences. Il avait de justes plaintes à formuler, mais il aurait dû les « honorer » d'une parole moins âpre ; il aurait fallu que son « style se ressentît plus du christianisme, que de la licence des temps - ».
Devenue à ce point belliqueuse, la plume de Lacordaire manquait de justice envers les hommes et de justesse dans les thèses défendues. Au double point de vue de l'idée et de l'expression, il tombait dans le grave défaut des allures emportées, que pratiquait si bien son maître. Plus tard, il l'avouera avec une franchise qui le grandit et l'honore '.
Heureusement, la Providence place le remède à côté du mal ; dans la circonstance, elle eut recours à deux événements qui font époque dans la vie de Lacordaire.
Ce fut d'abord la sentence de Rome. Avec une humilité admirable, Lacordaire courba le front et l'une des conséquences de cet acte de soumission a été de lui faire éprouver le besoin de se mettre en « garde contre la tendance aux procédés violents ». Il apprit à mieux « compter avec l'opportunité, la patience et le temps » : à se rappeler « que la logique des faits n'est pas aussi pressée que celle des idées » ; à se persuader « que, si le grain n'arrive à maturité que de longs mois après avoir été confié à la terre, l'esprit public est un sol plus froid encore et plus lent »; enfin, « que c'est beaucoup pour une vie d'homme d"avoir jeté dans le monde une idée féconde et qu'il
1 FoissET, Vie, I, p. 175. — Cf. Paul Fesch, Lacoy\iaire journaliste, les articles sur « la liberté de l'enseignement », « la suppression du budget du clergé », « la Pologne », « l'élection et la nomination des évêques », etc.
2 Notice, p. 38. .
^ Notice, p. 35. — Lamennais violent et passionné ne goûtait pas luimême les articles fougueux de Lacordaire ; il disait familièrement de ce dernier à ses autres disciples : « Les exagérations de ce garçon-là nous perdront. » (Alfred Roussel, Lamennais intime, p. 263. i
faut s'estimer heifreux, si la génération suivante la voit germer et fleurir au soleil ^ ».
Ce fut ensuite la rencontre de M"^*^ Swetchine. Un jour du mois de janvier i833, Montalembert propose à son ami de le « présenter à une dame du faubourg Saint-Germain, qui désirait » le « voir ». La proposition fut acceptée. « La personne à laquelle » il fut présenté, n'était point Française ; « née en Russie dans la foi grecque, puis convertie à la reli- « gion catholique, elle était venue chercher en France ce premier « bien des âmes, la liberté intérieure et extérieure de la con- « science. Liée à tout ce qu'il y avait de plus illustre dans son « ancienne et nouvelle patrie, elle connaissait parfaitement les « affaires du monde et celles de l'Église, et un tact souverain « achevait dans son intelligence la lumière qu'elle tenait de ses « magnifiques relations ». M'^^ SNvetchine accueillit Lacordaire « avec une bienveillance qui n'était pas celle du monde ». Il s'habitua vite à lui faire part de ses peines, de ses inquiétudes et de ses projets; de son coté, elle se mit à le considérer comme son fils. Elle le « voyait entouré d'écueils, conduit jusque-là par des inspirations solitaires, sans expérience du monde, sans autre boussole que la pureté » de ses vues, « et elle crut qu'en se faisant » la « providence » de ce nouveau protégé, « elle répondait à une volonté de Dieu. Depuis ce jour», Lacordaire ne prit « aucune résolution sans la débattre » avec M^^ Swetchine 2.
Cette femme distinguée, dont Sainte-Beuve a doucement raillé « les grâces théologiques », a été la seconde mère d'Henri Lacordaire. Par sa « façon un peu subtile d'aborder les questions en biais, pour les rendre moins offensantes ou moins absolues », elle a exercé « une influence balsamique » ; « ce qu'il y avait de trop vif et souvent d'irréfléchi dans les sentiments », s'est adouci sous cette main légère, « qui savait mêler, à doses homéopathiques, l'avertissement, la louange et le conseil ^ ».
A cette école, Lacordaire gagne le goût de la mesure. 11 devient l'ennemi de l'esprit de parti. 11 acquiert « le sentiment
^ Chocarne, Lacordaire^ I, p. 119.
- Notice, p. 52 et s.
3 PoNTMARTiN, Nouveaux samedis, \, p. i85 et s.
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du réel », qu'Edmond Scherer lui a pourtant dénié i; la prudence vient tempérer chez lui « l'aspiration vers l'idéal », il cesse d'aller toujours <^ jusqu'au bout des idées et des situations », se rappelant que parfois, il est impossible de « ravir le feu du ciel » d'un seul coup et dès le premier essai. Grâce à cette nouvelle culture, l'esprit de conciliation portera l'écrivain à être impartial, à chercher dans les doctrines moins l'erreur que la vérité, moins ce qui divise que ce qui rapproche "-; il mettra dans les discours de l'orateur « la rare alliance d'une ardeur intrépide avec une modération », une sagesse de vues « qui lui permettra de satisfaire souvent la raison ombrageuse du siècle sans affaiblir jamais la vérité de l'Évangile », un « bel assemblage de force et de douceur », « ce prodige d'entraînement et de possession de soi, d'enthousiasme et de calme », « ces élans contenus, ressorts intimes de l'éloquence, qui étonneront et tiendront suspendues d'immenses assemblées "^ ».
Il est vrai que cette métamorphose ne se produit pas en un jour ; elle a lieu cependant et si bien que, dans ses conférences, surtout dans celles de Toulouse, Lacordaire semble avoir perdu le souvenir des exemples du maître.
Peut-on en dire autant des procédés littéraires ? A ce point de vue, l'assertion de Théophile Foisset demande une explication et peut-être un correctif. Lamennais est éloquent dans ses écrits. Il a l'imagination « qui anime toute chose et transforme les idées en vivants symboles ». A côté de cette qualité maîtresse, cet homme, qui « ne prêcha point et ne prononça pas de discours », a des « défauts d'orateur » : il est quelquefois prolixe et souvent déclamateur ^. Quand il s'emporte, il rappelle J.-J. Rousseau : même abondance, même ardeur à pousser un raisonnement jusqu'à l'extrême, même prédilection pour les procédés habituels de la rhétorique, autant de défauts, qui se rencontrent aussi chez Lacordaire et qui semblent bien provenir, pour une part, de la lecture des ouvrages mennaisiens. J.-J Rousseau
^ Études critiques, p. 154.
- A M""' Swetchine, 9 janvier 1840, p. 208. — Cf. 6 mai i852, 24 avril 1857. — Foisset, Vie, II, p. 497 et s. — Montalembert, Lacordaire, p. 5o3, 509 et s. — ViLLARD, Cor. in., p. 38.
•■' P^RREYVE, Biographie, p. 59.
^ M. Cahen ap. Petit de Julleville, Histoire de la langue, VII, 566.
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et Lamennais ont* exercé sur lui une action, qu'il est difficile de mesurer, mais qui n'en est pas moins certaine et ces deux influences se sont combinées pour communiquer aux conférences de Notre-Dame quelque chose de ce lyrisme uniformément solennel, qui les dépare à nos yeux.
Ainsi, Lamennais a exercé une influence très restreinte sur Lacordaire. Entre ces deux figures des lettres du XIX^^*^ siècle, il existe à la fois un lien étroit, qui les a unies un certain temps, pendant la vie, et un abîme qui les séparera toujours, aux yeux de l'historien. Le génie de Lacordaire a eu le singulier privilège d'être à la fois le complément et l'antithèse de l'œuvre mennaisienne : il a été le continuateur de l'entreprise commencée et l'adversaire du système. La raison de Lacordaire attire et se donne, celle de Lamennais domine et accable. Messager de paix dans un siècle* où règne la révolte, Lacordaire comprend la nécessité de la soumission : vis-à-vis de l'Eglise, il est tout obéissance; vis-à-vis de l'homme, tout pardon. Lamennais, au contraire, ne sait ni excuser, ni obéir; toute autorité l'humilie, tout ordre le blesse ; il ne peut pas se résigner à courber sa tête altière.' L'œuvre de Lacordaire est une, défendant toujours les mêmes principes catholiques; celle de Lamennais se compose d'éléments contradictoires, sa doctrine est une suite de théories, nées d'un principe développé jusqu'à l'outrance, mais qui se réfutent les unes les autres ^. En somme, le principal service que Lamennais a rendu à Lacordaire, c'est de l'avoir associé à une entreprise retentissante, et par là même, de lui avoir fourni l'occasion de se faire connaître des contemporains, qu'il était appelé à évangéliser.
Après la publication des Paroles d'un croyaîit qui furent, selon le mot de Sainte-Beuve, « le coup de canon qu'on tire en mer pour dissiper le brouillard », Lamennais se sépara de l'Eglise, que jusque là il avait servie, pour tomber « parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps ». Lacordaire voulut répudier publiquement cet ouvrage, « apocalypse toute bariolée de prières et de blasphèmes - ». A cet eflet, il écrivit à YUîiivers
1 Delpech, Eloge du P. Lacordaire, p. 68 et s. — Cf. Petit de JllleviLLE, Histoire de la langue et de la littérature^ VII, p. 570. - GuizoT, Mémoires, III, ap. Foisset, Vie, I, p. 259.
religieux un article sur VÉtat de l'Église en France, où il annonçait qu'il n'appartenait plus à l'école de Lamennais et qu'il ne connaissait « d'autre guide que l'Eglise, d'autre besoin que l'union, d'autre ambition que de se presser autour du Saint- Siège et des évêques » « donnés à la France ^ ».
Une fois dégagé, par ce désaveu, de toute solidarité avec les Paroles, Lacordaire aurait du peut-être garder le silence et, pour ménager la personne de celui dont il avait été le collaborateur, laisser à d'autres le soin de faire une réfutation du système mennaisien. Cependant, il ne fut pas de cet avis. Il ne pensa pas qu'une pareille publication pouvait être intempestive. Après avoir demandé conseil à M^"*^ Swetchine, il résolut d'attaquer le second volume de VEssai sur l'indifférence. Les Considérations parurent le 29 mai 1834. Elles sont une date dans la vie de Lacordaire. Elles n'accentuèrent pas seulement la séparation déjà opérée, mais elles firent encore ressortir la fausseté des doctrines mennaisiennes. On y trouve aussi le premier développement des idées exposées plus tard, avec ampleur, dans les conférences de Notre-Dame.
Après avoir analysé le système réprouvé, l'auteur fait voir de quelle nature est l'autorité du genre humain au point de vue philosophique. « On a toujours admis — dit-il — comme base de la raison humaine les principes universels, perpétuels, indémontrables, qui sont le fond commun de toutes les intelligences, au-delà desquels il est impossible de remonter et que nul ne nie sans se séparer de la communion des hommes -. » On a également toujours admis certaines vérités religieuses, qu'on ne peut rejeter sans contredire le témoignage de la raison universelle ; ce sont « l'existence de la divinité, le culte qui lui est dû, la différence du bien et du mal, les peines et les récompenses futures ». Ces principes fondamentaux de l'idée religieuse ont toujours été reconnus et l'Église n'a pas essayé de les soustraire à l'autorité du genre humain; elle a seulement refusé « ce qui n'appartient qu'à elle seule, une autorité enseignante et infaillible ». Après avoir longuement cité saint Augustin, qui a traité cette question dans sa lettre à Volusien,
^ FoissET, Viej I, p. 260.
2 Œuvres^ VII, p. 45.
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Lacordaire prouve* qu'une pareille autorité est nécessaire « pour unir les hommes dans la vérité », et pour leur procurer les moyens surnaturels, dont ils ont besoin. Les sages de l'antiquité comme les savants actuels se sont trompés sur les vérités religieuses les plus élémentaires ; ils ont été incapables de résoudre le problème de la vie future. Il a donc fallu un enseignement révélé pour sortir l'homme des ténèbres de l'erreur.
Or, cette révélation divine, l'Église prétend la posséder; elle affirme, qu'elle en est l'interprète autorisé et que le chrétien est obligé d'admettre ce qu'elle enseigne. « Jamais l'autorité du genre humain n'a été invoquée par un docteur de l'Eglise, comme le fondement logique de la religion i. » C'est donc vers l'Eglise, qu'il faut se tourner pour arriver à la certitude au sujet des questions religieuses, qui échappent à la perspicacité de l'intelligence humaine. Elle seTile est le phare de la lumière surnaturelle, qui éclaire le monde. L'impuissance de la philosophie à établir « une démonstration suffisante d'une partie des choses invisibles » l'atteste victorieusement. Puissant est le génie de Platon, grande est la science d'Aristote, célèbre est la théorie de Descartes, pénétrante est la métaphysique de Thomas d'Aquin; toutefois, ces philosophes renommés sont impuissants à nous donner la certitude dans le domaine spirituel. « Dans l'ordre philosophique et religieux », le monde intellectuel est assis « sur l'autorité de l'Église catholique » ; elle seule a pu engendrer « l'union des esprits, qu'on appelle la foi - ». Le système de Lamennais a le tort de donner naissance à un protestantisme où, en définitive, « chaque homme reste libre », par une interprétation privée, « d'invoquer contre l'autorité de l'Église l'autorité infaillible du genre humain ^ ». « Quiconque n'écoute pas l'Église végète, comme les anciens philosophes, dans des conjectures privées, impuissantes pour satisfaire d'autres esprits que le sien, pour satisfaire toujours le sien même. » « La nécessité de l'autorité est le premier anneau de la chaîne, qui conduit et qui rattache les hommes à l'Église; la solitude et le doute sont la peine présente de ceux, qui méconnaissent
1 Œuvres, VII, p. 70, - Idem, p. 112.
^ Idem, p. 146.
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son autorité sacrée ». « En établissant une autorité infaillible autre que l'Église », on « détruit la nécessité absolue de l'Eglise », on « délivre de la solitude les esprits rebelles » et on « ouvre la porte à un protestantisme nouveau ^ ».
Dans ces thèses, et les arguments dont elles sont étayées, il est impossible de ne pas voir des idées, qui seront plus tard exploitées avec prédilection sous la forme oratoire. Ce que Lacordaire dit dans ses Considérations d'une manière didactique, il le redira dans ses discours avec le charme d'une éloquence fleurie de métaphores. La théorie ne changera pas, les preuves resteront les mêmes. Aussi, est-ce avec raison que Lacordaire affirme lui-même que, dans son opuscule, le lecteur découvre « sans peine des pensées qui, depuis, ont servi de base à la doctrine développée dans les Conférences et dont il est d'ailleurs comme le péristyle - ».
^ Œuvres, VII, p. i5o.
2 Id., p. 3.