CHAPITRE II
Lacordaire rentre à la Visitation. — Nouvelles études. — La lecture de saint Augustin. — A la recherche d'une apologétique. — Premiers essais de prédication. — Revers et succès.
Collaborateur de Lamennais pendant que sa conscience le lui avait permis, Lacordaire pensait que, désormais, il ne pouvait plus suivre son ancien maître sans devenir rebelle à TÉglise. Il était parti peu soucieux de se ménager une transition, uniquement préoccupé de maintenir sa dignité de prêtre obéissant. Néanmoins, la séparation était pénible: elle lui faisait éprouver la tristesse particulière, qui succède aux espérances déçues. Le cœur lui saignait d'autant plus que ses intentions étaient toujours restées droites. Le caractère n'avait rien perdu de sa noblesse. Il semblait n'être descendu dans la poussière soulevée par la lutte que pour mieux remonter ensuite aux champs de la lumière. Après s'être trompé dans les choses humaines, il n'en deviendra que plus vrai dans les choses divines : mélange curieux de clartés et d'ombres, qui ajoutera encore à l'originalité de sa figure.
Arrivé à Paris, Lacordaire s'empresse d'aller se mettre entre les mains de l'archevêque. Ce dernier le reçut à bras ouverts « comme un enfant qui a couru quelque aventure périlleuse et qui revient meurtri au logis paternel. Vous avez besoin d'un baptême », lui dit-il, « et je vous le donnerai. Presque aussitôt », il offrit au jeune prêtre « un asile et du pain » en le rendant à sa « première solitude de la Visitation », où sa mère qui n'avait pas quitté la capitale alla le « rejoindre une seconde fois ^ ».
La retraite est douce et paisible, les ressources à peu près suffisantes; le nouvel aumônier peut refaire des rêves de tran-
* Notice^ p. 5i,
quillité. Il veut prouver qu'il est un « homme simple et sans ambition », chercher sa « joie en Dieu et dans les champs », dire « adieu au renom » et aux « grands hommes ». « Né dans des temps médiocres », il passera « sur la terre entre des choses peu dignes de la mémoire d'un homme ^ », aimant la solitude comme sa vie et comme un bien précieux, sans lequel « on ne fait rien - ». « Modestement et tranquillement », il laissera passer de cette manière le « reste d'orage » qui gronde encore dans le lointain. Peu à peu, les préventions s'éteindront. Son temps sera occupé à préparer « des travaux oratoires » et, en particulier, un ouvrage où il compte « faire le parallèle de l'Eglise et du monde au XIX"^^ siècle » et où il reprendra une foule de questions « dans un esprit conciliateur ». L'œuvre sera considérable, il faudra y consacrer « une décade toute entière -^ ». Il faudra surtout du travail.
Pour rassembler les matériaux nécessaires, Lacordaire s'adonne à la lecture de ses auteurs favoris. Au sortir du Séminaire, il avait déjà lu les ouvrages du philosophe Bautain; il s'était même proposé de commencer une étude particulière pour en défendre les idées. La réflexion, cependant, l'a « ramené dans un milieu plus vrai ». Il se borne, quand elle paraît, de prendre connaissance de ia Philosophie du christianisme. Les notices qu'elle renferme, lui paraissent « pleines d'un intérêt touchant »; mais il est « d'avis que l'auteur abuse d'une vérité importante et la pousse à une extrémité, où elle devient fausse et dangereuse ^ ». A un autre point de vue, c'est « le même vice radica^ que chez AL de Lamennais. Ces deux hommes, par mépris du rationalisme, ont voulu mettre la foi en tête et ils ont renversé tout l'ordre ancien de la défense du christianisme ». On oublie trop facilement que « la base du christianisme est dans la raison, dans l'histoire, dans la conscience, dans la société: on a pu mal employer ces éléments » dans le XVIII"^<^ siècle et « mal diriger la guerre; mais ce n'est pas une raison pour changer les pôles de la vérité. En outre, M. Bautain, en se faisant l'adversaire de la scolastique, a pris une position fausse » ; le chrétien ne doit
' A Montalembert, ii décembre i832, ap. L. M., Lacordaire, p. 122. - Au même. 8 septembre i833 et i5 février 1884, ap. eiimd. ^ A Foisset, 16 février i833, p. 234. — Cf. Lorain, p. 44. ■* Au même, 21 février i835, p. 289.
pas attaquer le passe. En reniant l'héritage philosophique des siècles antérieurs, M. Bautain s'isole de plus en plus et s'engage « sur la même pente, où le pied de M. de Lamennais a glissé ». Aussi, « tout en les respectant », Lacordaire est bien résolu à ne pas s'associer aux « travaux entrepris par le nouveau philosophe ^ ». La crainte de se compromettre et de courir de nouveaux dangers lui fait accorder sa faveur à d'autres auteurs. Renonçant à la lecture des contemporains, il revient à l'antiquité. Déjà en 1828, durant les loisirs de sa première aumônerie à la Visitation, il s'était mis à l'étude de Platon ; le Dialogue de Criton, V Apologie de Socrate, le Phédon avec sa démonstration de l'immortalité de l'âme humaine, toutes ces œuvres, en passant tour à tour sous ses yeux, avaient laissé dans son esprit une impression tellement favorable que, en i833, il se remet à l'examen des problèmes soulevés par la philosophie platonicienne. Il l'avoue dans ses Mémoires et ses amis s'accordent tous à le reconnaître 2. Lacordaire trouve, dans cette étude, un
^ A Foisset, 9 mai 1884, p. 264, — Au sujet des lectures que Lacordaire fait à cette époque, il n'est pas inutile de se rappeler les ouvrages qu'il juge « supérieurs » et « les plus propres » à donner « une véritable connaissance de la religion catholique » : « La Bible. — M. de Maistre. Soirées de «Saint-Pétersbourg; Du Pape: Lettre sur l'Inquisition espagnole: Con- « sidérations sur la France. — M. de Bonald, Recherches philosophiques : « Mélanges de littérature et de philosophie. — M. de Lamennais, i'' volume « de VEssai sur rindifférence. — M. Rubichon, De l'influence du clergé « dans les sociétés modernes. — William Corbett, Lettres sur le protes- « tantisme en Angleterre. — Bullet, Histoire du christianisme par les « seuls auteurs juifs et païens. — Bergier, Traité de la religion. — Guénée, « Lettres de quelques Juifs à Voltaire. — Euler, Essai de défense touchant « la révélation divine. — Leibnitz, Essai de Théodicée. — Malebranche, « Recherche de la vérité : Entretiens sur la métaphysique. ., — Descartes, « Méditations. — Pascal, Pensées. — Bossuet, Histoire universelle : Histoire « des variations: Exposition de la doctrine catholique. — Saint Augustin, « Confessions. — Saint Jérôme, Lettres. — Flavien Josèphe, Guerre des « Juifs contre les Roinains. — Platon, Œuvres complètes. — Cicéron, « Œuvres philosophiques. — Addisson, De la religion chrétienne. — « Littleton, La religion chrétienne démontrée par la conversion de saint « Paul. — Leland, Avantages et nécessité de la religion chrétienne. — Starck, « Entretiens sur la réunion des différentes communions chrétiennes. — « Arnaud d'Andilly, Vie des Pères du désert. — Milton, Paradis perdu.
Lacordaire ajoute que la lecture de ces ouvrages fait naître le désir « de connaître et d'embrasser la vérité. » (Lettres à des jeunes gens, 26 avril 1834, P- 78-)
2 Notice, p. 5\. — LoRAiN, p. 29, 32. — Foisset, Vie, I, p. 229. — VjLLARD, Cor. in., p. 26. — Chocarne, Lacordaire, I, p. 89.
— ii3 —
aliment approprié à son tempérament. Porté aux vues d'ensemble, il a sous les yeux des dissertations philosophiques, des généralisations et des théories marquées du signe de la grandeur ; il peut satisfaire son goût pour l'abstraction et admirer des qualités qui tiennent à la fois de l'orateur et du poète.
Toutefois, le chef de l'Ecole académique a laissé dans l'esprit du futur conférencier' de Notre-Dame une trace moins profonde et moins sensible que le célèbre auteur de la Cité de Dieu. L'influence de saint Augustin est incontestable.
D'abord, nous savons que vers 1827 et 1828, et ensuite après la campagne de V Avenir, il a beaucoup lu les œuvres de ce Père. Il l'affirme dans ses Mémoires 1 et dans sa correspondance. A ses yeux, saint Augustin est un homme « naïf», An, délié et dont l'histoire est fort intéressante; un homme « subtil de style plutôt que dans les choses, et celui de tous les « Pères qui renferme le plus de pensées profondes sur la reli- « gion, outre que, venu l'un des derniers, il a l'avantage de « résumer la doctrine de ses prédécesseurs. C'est le saint Thomas « des temps primitifs - ». L'admiration du jeune prêtre va grandissant et elle devient même si vive, si pleine d'enthousiasme qu'il se déclare « fou » de son auteur '=^.
Dans ce commerce journalier avec les œuvres de l'évéque d'Hippone, Lacordaire profite beaucoup; il acquiert au double point de vue de l'art et de la doctrine.
Sous le rapport de la forme, les traits originaux de saint Augustin sont multiples; ils peuvent cependant se ramener à un seul, à la communication. Saint Augustin cherche volontiers ses termes de comparaison dans les régions de l'expérience morale, dans les objets capables d'éveiller un sentiment ; il ne redoute pas l'image populaire, presque triviale quelquefois; le détail cru ne l'eff'raye pas : autant de qualités et de défauts, que l'on rencontre aussi, non pas dans les discours écrits après coup, mais dans les improvisations de Lacordaire.
Mais là n'est pas la principale ressemblance. Il y en a
^ Page 5i.
■'' Lettre à LoraiTi, Biographie, p. 44 et s.
3 Lettre à Foisset, 29 avril i833, p. 287. — Cf. Chocarne, Lacordaire j L p. 89, 148 et s. — ViLLARD, Cor. in., p. 26. — Foisset, Vie, \, p. 229, 276, 280, etc.
une autre plus frappante et que l'on ne manque pas de constater, si l'on considère « la communication, l'effort constant et victorieux de l'àme pour sortir d'elle-même et passer tout entière dans celle des écoutants ».
Avec la prédication augustinienne, on est « à mille lieues de l'artifice », dans la « veine du naturel et du vrai ». L'orateur saisit l'auditoire, l'enveloppe, le presse, le domine « avec toute l'adresse franche et loyale, avec toute la puissance communicative dont est capable un professeur excellent, résolu de faire entrer à tout prix la vérité dans les intelligences ^ ». A son école, on apprend à « étendre sa manière, à la rendre personnelle et vivante, à rejeter certaines formules raides et glacées, de tradition ou de routine, pour se rapprocher de la causerie animée, souple, familière ou sublime selon l'objet ». En pratiquant les modèles qu'elle offre, on est naturellement amené à l'idée, au désir et au « courage pratique de prêcher moins et de parler plus », de communiquer avec l'auditoire, de faire vibrer « l'accent vrai de l'àme » et auquel l'auditeur ne refuse jamais de faire écho.
C'est ce qui est arrivé à Lacordaire. En tout cas, l'étude de saint Augustin a contribué pour sa part à lui révéler le secret d'exciter « l'active sympathie qui reflue » les âmes vers celui qui parle. A force de lire des instructions simples qui ressemblent à de véritables entretiens, il a contracté peu à peu l'habitude de jouer ces drames de l'éloquence, où l'auditeur est forcé de prendre un rôle et où le discoureur n'apporte pas « de son cabinet, des harangues à laisser tomber de haut, sur un auditoire passif et inerte », mais où il entreprend, après une sérieuse préparation, de répandre son âme dans l'âme de ceux qui l'écoutent. Alors, le ton devient naturellement familier, expansif, le regard tendu, plongeant sans relâche dans les yeux et dans les âmes. Brisant l'enveloppe un peu froide de la forme traditionnelle, Lacordaire semble avoir oublié les préceptes de la rhétorique sacrée pour se souvenir uniquement de la parole libre de saint Augustin. Ce n'est plus « ni le prône, ni l'homélie, ni le sermon, mais une conversation élevée sur les choses divines, où toutes les forces vives de l'auditeur » se
ï Maury, Essai sur l'éloquence^ p. 894.
— ii5 —
trouvent « saisies par les feux croisés de l'éloquence, de la foi, de l'enthousiasme portés à leur dernière limite ». Ce n'est plus même le « prêtre, mais le poète, le citoyen, le philosophe, l'homme tout entier, l'homme du présent parlant aux hommes de son temps des choses du passé, d'une religion qu'ils croyaient à l'agonie et les conduisant de l'admiration du talent au respect de la doctrine ^ ».
Au point de vue doctrinal, l'influence augustinienne a été plus considérable encore.
Bossuet appelle saint Augustin le plus grand de. tous les esprits, celui où l'on trouve le dernier degré de l'intelligence, dont l'homme soit capable. Lacordaire aurait souscrit à cet éloge magnifique. Pour lui, l'évêque d'Hippone a été en ce monde un grand semeur d'idées, dont il importe souverainement d'étudier les œuvres. Aussi, a-t-il puisé à pleines mains dans cette doctrine patristique, dont il se pénètre ; la pensée augustinienne devient sa pensée et souvent il ne songe même pas à citer la source antique, où elle a été recueillie. Quand on lit ses conférences sur la nature de la foi, l'oeuvre de la création, l'origine de l'homme, l'essence divine, la rédemption, les caractères de la véritable Eglise et qu'ensuite on consulte les pages, où saint Augustin parle sur les mêmes matières, on trouve de nombreuses et frappantes ressemblances. L'expression est différente, la forme a changé, le conférencier a fait sienne la théorie que jadis il a étudiée, et quand l'occasion s'est présentée, il s'en est inspiré sans songer à donner de références documentaires.
Toutefois, il ne faudrait pas exagérer. En beaucoup d'endroits, l'orateur indique les sources où il a puisé. Expose-t-il, par exemple, l'œuvre de la création ? Il parle de la « belle loi de la genèse des choses » et il cite la phrase, où saint Augustin enseigne que Dieu a fait deux choses, « l'une proche du néant qui est la matière première, l'autre proche » de la diyinité et « qui est l'esprit pur ^ ». Dans les conférences de Nancy, le nom du saint docteur revient fréquemment. L'orateur reproduit, entre autres, la fameuse parole : « Je ne croirais pas à l'Evangile, si l'autorité de l'Église catholique ne me donnait
^ Chocarne, Lacordaire, I, p. i6o et s. — Cf. d'HAUSsoxviLLE, Lacordaire, p. 141. — Correspondant, 10 avril 1887, p. 70 et s. - Œuvres, IV. p. 344.
— ii6 — • la conviction de la vérité ^ » Il rappelle la théorie de saint
Augustin concernant « la»peine des enfants morts avec le péché originel ~ », la manière dont la tache originelle est transmise aux enfants du premier homme ^, le plan de la création ^, la façon enfin, dont Dieu sait tirer le bien du mal, tout en sauvegardant les droits de la liberté '\ Souvent, il a recours aux enseignements de la théologie augustinienne. Les Considérations sur le systètne philosophique de M. de La^nennais contiennent de nombreux extraits de la lettre à Volusien pour faire voir la nécessité d'une autorité enseignante et infaillible *^. Lacordaire consulte le traité De vera religione, pour établir la nature des rapports qui existent entre la raison et l'autorité ^. Sa réfutation est pleine de citations. Si donc on se rappelle maintenant que cette dernière est «^le péristyle » des conférences de Paris et qu'elle est remplie de pensées développées ensuite dans la chaire de Notre-Dame, il sera difficile de contester la réalité de l'influence augustinienne dans la formation oratoire de Lacordaire.
On arrive à la même conclusion, si on examine de près le fond doctrinal des conférences.
Rompant avec la manière traditionnelle, l'orateur n'a pas recours à l'ordre chronologique. Il préfère le procédé de l'observation déjà mis en pratique par saint Augustin dans l'ouvrage sur l'Utilité de la foi. On sait que ce traité a été composé pour Honorât, un ami, qui s'était laissé surprendre aux promesses^ spécieuses, que faisaient les Manichéens, de ne rien avancer que de clair, de démonstratif et de visible. Saint Augustin voulut le faire revenir de son erreur et le conduire à la vérité par le même chemin qu'il avait suivi lui-même sous l'habile direction de saint Ambroise.
Il est assez curieux de constater que ce « chemin » est semblable à celui, que Lacordaire a cru bon de frayer à ses
^ Conférences prêchées à Nanc\-, I, p. i3j. 2 Ici., II, p. i5.
^ Id., II, p. 22.
* Id., I, p. 257 et s.
« Œuvres, VII, p. 5 1-57, 68-69.
' Id., VII, p. 121, 128, i5o.
contemporains dans les Conférences de Notre-Dame. L'orateur s'est visiblement inspiré de Y Utilité de la foi. Comme son illustre devancier, il montre à son heure l'harmonie qui existe entre l'Ancien et le Nouveau Testament ; il relève la beauté de la doctrine, qu'on trouve exposée dans les Saints Livres, « doctrine extrêmement propre à nourrir l'âme et à réparer ses forces », si bien « accommodée à nos besoins et à notre capacité », qu'elle suffit à tous ceux qui savent en profiter i. A l'exemple de saint Augustin, il enseigne que si l'Eglise propose à notre foi des vérités supérieures à la raison, ce n'est pas sans nous fournir des preuves, ni sans avoir l'autorité de le faire, puisque la religion ne peut subsister sans gouvernement; il fait voir que pour un grand nombre d'hommes incapables de raisonner, le moyen le plus sûr d'arriver à la vérité est d'ajouter foi à l'Eglise enseignante, composée de sages, auxquels le Christ a conféré de merveilleuses prérogatives; — que l'autorité de l'Église touche et gagne avant celle de l'Écriture, parce qu'elle est plus connue, plus apparente et plus manifeste, confirmée qu'elle est par son antiquité et par un consentement universel -; — enfin, que l'Église nous persuade de la réalité de son autorité divine, non seulement par les miracles de Jésus- Christ et par le grand nombre de ceux qui suivent sa doctrine, mais encore et surtout par la pureté des mœurs de ses véritables fidèles; par l'austérité de ses pénitents et de ses confesseurs; par la chasteté de ses vierges, qui vivent dans un corps humain, comme si elles étaient de purs esprits ; par la patience et la résignation de ses martyrs, qui ont souffert de grands supplices, méprisant les tortures et la mort ; par la charité généreuse, avec laquelle ses saints ont distribué leur patrimoine aux pauvres, préférant pour eux-mêmes la pauvreté aux richesses; enfin, par le détachement et le dédain des choses passagères de la vie présente, qui ont éclaté dans ses anachorètes, avides de sortir de ce monde pour aller jouir de Dieu •'.
^ Cf. Chronologie, conférences du lo décembre 1843, 14 janvier 1844.
2 Cf. Id., conférences des 8, i5, 22 mars et 5 avril i835.
'^ MiGNE, Patrologiœ latinœ, tomus XLII, S. Aurelius Augustinus, De utilitate credendi ad Honoratiim liber iinus^ cap. xvi et xvii, passim. — Dans le chapitre xvir, on lit, entre autres, le passage suivant : « Parum « consultum rébus humanis arbitraris... quod continentia usque ad tenuis-
— ii8 —
Ainsi, il existe un parallélisme frappant entre les preuves avancées par saint Augustin, et celles que Lacordaire développe dans ses conférences apologétiques.
Mais il y a mieux encore. Il n'existe pas seulement des ressemblances, nous avons encore des preuves positives, des aveux confidentiels, que Lacordaire fait dans une lettre adressée à son ami Théophile Foisset \ Au début, le jeune prêtre décrit les tergiversations par lesquelles il a passé ; après avoir ainsi jeté un coup d'œil sur sa jeunesse, il regarde vers l'avenir et dit ses projets. 11 déclare qu'il ne veut pas écrire dans les journaux: les « phrases sonores », qui retentissent dans les feuilles éphémères commencent à l'ennuyer. Il médite autre chose. « Depuis dix ans » son esprit « a toujours été tourné vers l'exposition raisonnée de la grande œuvre catholique ». Il voudrait « faire un livre ayant pour titre De l'Église catholique », où il la « consi- « dérerait dans l'ordre philosophique, moral, social et dogma- « tique. Ce serait une Somme théologique, mais de ce temps-ci, « non pas froidement exposée, mais vivante dans l'Église, une « espèce de Cité de Dieu agrandie, non certes par le talent et « la science, mais par une exposition plus complète et par ce « que l'histoire nous donne de matériaux depuis saint Augustin. « Lisez cette admirable Cité de Dieu..., peut-être le plus beau « monument de l'antiquité » et « vous aurez une idée du plan « que j'ai conçu. Et comme le prêtre doit agir, que son ministère « est un ministère d'action », continue Lacordaire, « j'ai le des- « sein de donner tous les hivers une douzaine de conférences de « quinze jours en quinze jours. Cela suffit pour éveiller la vérité « dans beaucoup d'âmes et pour me mettre en rapport avec ceux « des jeunes gens qui auront quelque bon vouloir de conversion. « Ces conférences ne me détourneront pas de mon livre, puis-
« simum victum panis et aqujie... quod castitas usque ad conjugii prolisque « contemplum, quod patientia usque ad cruces flammasque neglectas, quod « Hberalitas usque ad patrimonia distributa pauperibus, quod denique totius « hujus mundi aspernatio usque ad desiderium mortis intenditur ?... Hoc «. factum est divina providentia... Cum igitur tantum auxilium Dei, tantum « perfectum fructumque videamus, dubitabimus nos ejus Ecclesiae condere « gremio, quae culmen auctoritatis obtinuit ?.., »
Cf. Chronologie, conférences des i", 8, i5, 22 et 29 décembre 1844; 5, 12, et 19 janvier 1845.
^ Lettre du 28 août 1834, P- 275.
— iig —
« qu'elles n'en seront que des portions détachées et appropriées « à la chaire. Tous mes travaux se trouvent ainsi coordonnés ».
Ainsi, au commencement de 1834, Lacordaire s'adonne à la lecture de la Cité de Dieu, où il voit se dérouler le présent, le passé et l'avenir du christianisme, où il admire « une grandiose philosophie de l'histoire», dont le sommet « domine d'une immense hauteur toutes les apologies de l'antiquité chrétienne 1».
L'imagination du jeune prêtre est frappée de la grandeur de l'ouvrage. Lacordaire se pénètre de la doctrine - qu'il y trouve et il rêve de composer à son tour sa Cité de Dieu. Surpris de voir saint Augustin faire sans cesse appel aux faits, que l'histoire met sous les yeux de l'observateur, saisi par la force des raisons puissantes, qu'on arrive ainsi à présenter en faveur de la religion, il veut recourir au même procédé expérimental dans son œuvre apologétique : il veut adresser un pressant appel aux droits de la raison humaine, la faire entrer dans les conseils de l'àme délibérant sur les questions de la foi, faire marcher constamment la philosophie et l'histoire avec la religion et la théologie, afin que dans une alliance féconde, toutes les sciences conduisent au pied de la croix.
La réalisation de ce dessein ne s'accomplit pas sans difficulté. Lacordaire médite d'abord la composition d'un ouvrage divisé d'une façon didactique en livres et en chapitres. Mais bientôt les événements l'obligent à renoncer à ce projet. Impuissant à mener de front les travaux de l'écrivain et ceux du conférencier, il est obligé de déposer la plume. La Cité de Dieu qu'il rêve verra le jour, mais sous un autre aspect ; l'œuvre ne
^ Barden'hewer, Les Pères de l'Église, leur vie et leurs œuvres, traduction Godet, tome II, p. 405.
- Une étude comparative minutieuse relèverait dans la Cité de Dieu une quantité de pages, dont Lacordaire a su profiter dans ses conférences. Je ne puis qu'indiquer les livres, qui prêtent le plus à des rapprochements : I" livre, sur l'utilité des souffrances et des tribulations ; II'"', le passage consacré à Sardanapale ; dans le 111"'% il y a des détails mythologiques, que Lacordaire n'a pas oubliés; IV"", sur la dispersion des Juifs et ses conséquences au point de vue chrétien; V"', sur la providence et le gouvernement divin; XI"", sur la création du monde visible; XIII"", sur la chute du premier homme ; XIV"", sur les passions, la concupiscence et le paradis terrestre.
Au sujet de l'influence augustinienne, cf. Foisset, Vie, I, p. 32 1 et s. — LoRATN, p. 44 et 74.
sera point didactique, mais oratoire : elle ne se composera pas de chapitres, mais de discours suivis, réunis en groupes distincts et disposés tous en vue du même but; seuls, l'idée inspiratrice, le procédé et la méthode resteront les mêmes.
Vers 1884, tout concourt à faire entrer Lacordaire dans le ministère de la prédication. Pour l'empêcher de composer des livres, dans lesquels il réfuterait, à l'occasion, les thèses de Lamennais, Montalembert l'y incite le tout premier. D'ailleurs, Lacordaire a exercé la profession d'avocat ; ce n'est pas un méditatif porté à s'absorber dans les considérations purement spéculatives ; il cultive la philosophie et la métaphysique, mais en vue d'une action publique; il est porté à recueillir surtout les pensées profitables à son éloquence naturelle. « La rigueur froide des spéculations scientifiques le rebute » ; la recherche attentive et minutieuse, que demandent le^ travaux d'érudition, n'est pas son fait; il préfère l'idée chaude et généreuse, qui convainc l'intelligence et dont la répercussion immédiate a lieu dans les régions du sentiment et du cœur 1. Enfin, aux yeux de Lacordaire, le prêtre est avant tout un prédicateur, « un homme qui raconte aux hommes la parole de Dieu et qui la bénit en son nom ». « Sa fonction est de la redire », il a le devoir d'annoncer l'Evangile 2.
Ces divers motifs portent le futur conférencier à réaliser son projet d'apologétique autrement que par le livre ; c'est par des discours qu'il va élever le monument de sa Cité de Dieu.
Ce premier doute une fois levé, d'autres succèdent et qui demandent aussi une solutiort. D'abord, il faut savoir à quelle forme et à quels procédés de rhétorique, Lacordaire doit s'arrêter. Ses habitudes d'avocat, les préceptes de V Essai sur léloquejice de la chaire l'engagent à adopter une forme nouvelle, pareille à celle du plaidoyer; par contre, les conseils donnés au Séminaire, les usages traditionnels lui prescrivent de suivre les sentiers frayés et battus par les orateurs du XVII"^^ siècle. Il faut ensuite savoir dans quel ordre, l'orateur doit travailler les matériaux qu'il a recueillis dans ses longues études ? Doit-il employer la vieille méthode, ou en imaginer une qui soit mieux adaptée aux aspirations contemporaines ?
^ Cf. Beslav, Lacordaire, sa vie, ses œuvres, p. 54 et s. 2 JuvENETON, s., L, A., III, p. 17.
A ce double point de vue, Lacordaire a tâtonné; il a cherché, il a tergiversé jusqu'à ce que le succès lui ait révélé le procédé qu'il devait suivre.
Son premier essai eut lieu le jour de Pâques i833 ', à la chapelle du Collège Stanislas. Le discours a été préparé, mais vraisemblablement non écrit. Le genre d'auditoire, auquel il devait s'adresser, le mettait à l'aise et lui permettait de se livrer à tout le feu de l'expression improvisée, où l'imagination se sent libre et peut se livrer. Il réussit à produire une grande impression sur ses jeunes auditeurs.
C'était une indication. Malheureusement, Lacordaire ne sut pas tirer de conclusion opportune et il alla au devant d'un échec. Après avoir accepté diverses demandes, qui lui avaient été adressées, il voulut remplir ses engagements et à l'occasion de la fête de l'Invention de la Sainte-Croix, il alla prêcher à Saint-Roch -. Cette fois, le sermon a été encore plus soigneusement préparé ; il a même été écrit. L'orateur a devant lui une assemblée de quelques rares fidèles, disséminés dans l'enceinte réservée et dont la froideur le paralyse et ne répond point à ses élans. De plus, son regard lit dans le manuscrit qu'il sait par cœur; il s'attache à la lettre, son imagination se trouve prise dans des entraves, qui lui enlèvent toute spontanéité et toute liberté de mouvement. Il échoue « complètement » et chacun sort de l'église en se disant : « C'est un homme de talent, mais ce ne sera jamais un prédicateur •". » Le jeune prêtre est persuadé, de son côté, qu'il n'est point fait pour le ministère ordinaire des paroisses ; il « svmpathise peu avec une assemblée ordinaire de fidèles » ; il constate que son « esprit solitaire et spéculatif par nature » « ne connaît pas assez les mœurs » du commun, et qu'il ignore l'art de compatir « à la faiblesse » des intelligences moyennes. 11 lui faut quelque chose de plus vif et de plus alerte, quelque chose de spontané, « de la passion, qui amène la controverse, de la tendresse de cœur ^.
^ Chronologie, 7 avril i833.
2 Id., 5 mai i833.
3 MoNTALEMBERT, Lacordairc, édition in-12, p. 92 et s. ^ Lettre à M. Delahaye, 7 mai i833.
Ces remarqifes fondées vont bientôt recevoir une nouvelle confirmation. A l'occasion de la fête des saints apôtres Pierre et Paul ', il est invité au Collège Stanislas et dans les mêmes conditions que celles du jour de Pâques. Dans l'auditoire on distingue, parmi les élèves de l'établissement, « beaucoup de jeunes gens étrangers et plusieurs élèves de l'École Polytechnique ». Le prédicateur a choisi l'Église comme thème de son instruction. Il se sent à son aise, il s'abandonne de nouveau à la spontanéité de son verbe fécond et quand il descend de chaire, l'effet qu'il a produit est de nature à le satisfaire. Il est content de lui-même. « Ce sermon » termine « les divers essais » qu'il s'était proposés et qui lui font tirer diverses conclusions. Désormais, Lacordaire se sent « appelé à une œuvre, que réclame la jeunesse » et où il faut étudier la religion « dans son économie générale, *dans ses rapports avec tous les ordres de vérités ». Il a « déjà tracé le plan », où il fera entrer tout ce qu'il a acquis à cet égard, en étudiant « les Pères » et les « écrivains chrétiens ». Son dessein est de cultiver le « genre apologétique », c'est-à-dire « cette forme, où l'on rassemble les beautés, les grandeurs, l'histoire et la polémique religieuse pour agrandir le christianisme dans les esprits et y engendrer la foi -. »
De plus, l'expérience lui a démontré qu'il ne doit point calquer sa parole sur un texte écrit. Son génie est fait d'indépendance ; il ne peut pas se plier à l'observation des règles courtes de la rhétorique sacrée. Il a l'horreur de la correction arrondie, de l'exorde tirée au cordeau, des divisions subdivisées en trois points de dimension égale, de la péroraison résumant le tout et s'échauffant au degré réglé par le thermomètre classique.
Fixé sur la méthode à suivre dans la composition de ses discours, il lui reste maintenant à déterminer le genre particulier d'apologétique, auquel il doit s'adonner.
La religion est, en effet, un réseau de réalités historiques, où domine le fait du témoignage rendu à la vérité divine; Dieu a parlé, il a révélé des vérités éternelles, institué des sacrements
* Chronologie, 3o juin i833.
2 Lettre à Montalembert, 19 août i833, ap. L. M., Lacordaire, p. 125.
et établi une Église à laquelle il faut obéir. Or, pour établir cette thèse générale, Lacordaire n'ignorait pas que trois chemins s'ouvraient devant lui, et qu'il fallait choisir.
Il pouvait, d'abord, partir de l'origine du monde et suivre l'ordre des temps; lire dans l'Ancien Testament la narration historique des premières manifestations divines, la promesse et l'attente du Messie ; puis, voir dans le Nouveau, la réalisation des prophéties et la mission de Jésus-Christ confirmée par le témoignage divin du miracle. Il pouvait aussi s'établir du premier coup, au centre de l'histoire et se mettre en présence de Jésus-Christ, dont il examinerait la sainteté et la doctrine, et dont il présenterait les titres d'envoyé divin. Enfin, il pouvait partir du fait actuel des vertus chrétiennes et prendre comme donnée initiale, la note de la sainteté rayonnant aujourd'hui dans l'Église. La pratique de la vertu est un effet surnaturel, dont il faut rechercher la cause divine et il arriverait par l'examen, à voir en Jésus-Christ la source de la vérité religieuse.
Au séminaire, Lacordaire avait suivi un cours de théologie fondamentale, où l'on avait eu recours au premier procédé. La marche avait été longue, mais la démonstration forte et sûre. Les résultats obtenus avaient fait impression sur lui. Il en garde même si bien le souvenir, que dans ses premières ardeurs d'apôtre, il paraît vouloir recourir au même moyen. Il écrit à un ami, qui n'a point le bonheur de croire, et il voudrait faire luire la lumière devant ses veux. Dans une touchante lettre, il esquisse les linéaments de la démonstration à établir, et il place son point de départ à l'origine de l'homme. La « religion est tout entière dans un livre, qui n'est lui-même que l'histoire du plus ancien peuple du monde ». « Ce peuple existe encore aujourd'hui et rend témoignage à ce livre. » « Les plus grands hommes ont vécu et sont morts dans cette croyance. » A leur exemple, il faut lui accorder sa foi. Or, l'autorité historique des Saints Livres étant admise, « la recherche de la vérité se réduit » à deux points : « une révélation divine est-elle possible », et « la révélation chrétienne est-elle vraie ? La première question embrasse toutes les diflficultés générales, que Ton fait sur la révélation considérée en soi » ; « la seconde comprend tout ce qu'on propose contre la réalité de la révélation, donnée à la terre par le Christ, fils de Dieu ». « S'il est vrai que le chris-
tianisme soit un tissu d'impostures sublimes, il ne faut pas chercher davantage : il faut s'asseoir, couvrir son visage de ses deux mains et pleurer sur l'homme, qui a été jeté ici-bas par une puissance inconnue et avec des destinées incertaines K
Ailleurs, il précise les détails de la démonstration, qu'il offre à établir, et il indique mieux encore les degrés qu'il faut gravir. « Pour arriver au catholicisme, dit-il, par la voie d'exa- « men, il faut monter quatre échelons différents, qui tous ont « leurs obstacles séparés et qu'il est impossible de franchir à la « fois. Il faut commencer par être déiste dans toute l'étendue de « ce terme et admettre par conséquent la possibilité de la rêvé- « lation. C'est le premier pas. » « Ensuite, il faut devenir juif, « c'est-à-dire croire ce que crovaient et croient encore les juifs : « foi qui se réduit à trois points : Moïse a été inspiré par Dieu, « dans la législation qu'il a donnée aux Hébreux ; un Messie «a été promis au monde; le peuple juif est le dépositaire de « ces promesses. Après cela, il faut devenir chrétien, c'est-à-dire « croire que le Messie est venu, que ce Messie est le Christ et « que les Évangiles contiennent la révélation qu'il a faite. « Enfin, il faut devenir catholique, c'est-à-dire croire que le « Christ a institué un tribunal visible, perpétuel et universel « pour interpréter la doctrine avec infaillibilité dans toute la « durée des siècles. » « En un mot, il faut partir de la raison pour arriver à déposer sa raison aux pieds de l'Eglise, avec raison -. »
Ainsi, tout au début de sa carrière, le futur conférencier de Notre-Dame reconnaît les mérites scientifiques de la méthode traditionnelle. Il la croit efficace et sure. Cette conviction ne varie pas les premières années de la vie sacerdotale. En 1834, il reconnaît encore toute la force de la démonstration, que renferme le procédé chronologique. C'est dans les Cotisidérations SU7' le système philosophique de M. de Lamennais, que l'on trouve les premiers signes d'une évolution. L'écrivain y constate « qu'il n'existe aucune défense complète du christianisme »; en ne s'arrêtant pas, le «temps multiplie sans cesse les preuves», comme aussi sans cesse de nouvelles objections surgissent. Dans
^ Lettre à Ladey, 27 mai 1825, p. i3i. — Cf. celle du 20 août 1825, p. iSg. 2 lû., 25 novembre 1825, p. ibj.
l'apologétique, il y a nécessairement « une partie qui demeure incomplète et une partie qui devient inutile »: « mais soit dans sa partie changeante, soit dans sa partie progressive, la défense du christianisme a toujours porté » sur « trois points fondamentaux; l'impuissance du raisonnement pour unir les hommes dans la vérité ; la nécessité d'un enseignement divin par voie d'autorité pour arriver à ce but ; l'existence de cette autorité enseignante et infaillible dans l'Eglise catholique ». La multitude infinie de considérations « qui forment la suite de la controverse catholique se range manifestement sous ces trois chefs, à quelque époque qu'on arrête ses regards », dans les premiers siècles comme au moyen âge, et au moyen âge comme de nos jours i.
Dans ces lignes, Lacordaire reconnaît la même valeur logique à l'un des aspects sous lesquels se présente à nous la méthode traditionnelle. Ses études lui ont appris à considérer le problème sous un angle plus étendu ; mais l'évolution s'arrête à mi-chemin et ne va pas jusqu'à l'abandon de sa conviction première. A la suite de la station de Bordeaux, un avocat, M. Auguste Nicolas, forme le projet de publier ses Études philosophiques sur le christianisme et Lacordaire le félicite d'avoir « respecté la forme donnée depuis deux siècles » à la « polémique contre l'incrédulité ». Il trouve que l'auteur a présenté une démonstration complète, qui n'existait pas encore dans notre langue, « une exposition totale des preuves de la divinité du christianisme, capable de satisfaire la raison, la science, le goût, l'imagination, et tous les besoins si divers d'une âme en peine de la vérité ». Il est heureux que M. A. Nicolas ait mené à bonne fin cette entreprise. Ce dernier a « très bien jugé » « que l'ancien plan apologétique » n'était « pas rempli en entier », qu'il méritait de l'être et « que ce serait rendre un illustre service à l'Église d'en poser une fois les assises dans toute la plénitude de leur ordonnance - ».
Enfin, ce qui fait voir que Lacordaire ne conteste point la valeur logique de la méthode traditionnelle, c'est qu'il a mis
^ Pages 69 et s.
2 Lettre à M. Auguste Nicolas, en tête du I" volume des Études philosophiques^ Paris, Poussielgue, i885.
dans son apologétique les diverses parties, dont se compose l'ancienne démonstration . Tous les détails ne s'y trouvent pas, mais du moins il y a les grandes lignes et les principaux thèmes. Le conférencier donne à l'occasion sa preuve de l'existence de Dieu, il parle de la possibilité et du fait de la révélation divine ; il expose les prophéties de l'Ancien Testament et leur accomplissement dans la personne du Sauveur: il établit la vérité fondamentale de la divinité de Jésus-Christ, il raconte la fondation de l'Église, décrit les pouvoirs qui lui ont été confiés, les bienfaits qu'elle accorde aux hommes et les services qu'elle rend à l'humanité. Les grands points ne sont pas omis. Seulement, Lacordaire ne les présente pas dans leur ordre habituel. Il a recours à un autre plan, il juge à propos de changer de méthode. Pourquoi ?
C'est que d'abord, Lacordaire n'a pas manqué de remarquer les nombreuses objections que soulève l'ancien système. 11 faut commencer par « établir l'existence de Dieu, celle de l'homme en tant qu'esprit et la nécessité du rapport de l'un avec l'autre par le culte. Ces trois vérités fondamentales » servent « de portique à tout le reste ». « Dieu, l'àme, le culte », certes, l'entrée est belle ! Cependant, on ne peut pas « se dissimuler non plus les ténèbres », qui couvrent « ce majestueux portail » et que des mains diverses y ont gravé « des coups durables en mesurant dans l'obscurité son indestructible architecture ». Il nait de là « dans l'intelligence un étrange conflit. Dieu existe, « l'àme existe, le culte existe : mais qu'est-ce que Dieu ? qu'est- « ce que l'àme ? qu'est-ce que le culte ? La nuit et le jour » mêlent « ces questions dans une hyménée terrible, où l'esprit » semble « errer de l'adoration au blasphème et du blasphème à l'adoration i ».
A ces diflScultés très réelles, Lacordaire aurait pu en ajouter d'autres encore ; celles qu'il énumère, révèlent déjà le souci sérieux d'éviter les longs détours et les arguties de l'incrédulité, compagnes nécessaires du procédé traditionnel.
Il fut aussi conduit à l'abandon de l'ancienne méthode par l'exemple, que lui donnait saint Augustin. Ce docteur ne dédaigne pas l'argument tiré du témoignage divin ; pourtant,
^ Lettre à M. Auguste Nicolas, loc. cit.j p. xviii.
il a une prédilection spéciale pour les preuves, que fournit l'examen immédiat des vérités chrétiennes. Quand il conduit le lecteur jusqu'au fond des mystères, ce n'est pas seulement pour les faire adorer, mais bien aussi « pour y puiser, par une contemplation directe, des raisons de les vénérer et de les aimer ». Il se plait à faire voir « leurs rapports intimes avec les besoins de notre cœur et les grandes lois de la société » ; à décrire les vertus merveilleuses qui fleurissent dans le parterre du christianisme: à mettre en relief la félicité intellectuelle et morale que donne la possession de la vérité chrétienne, le malheur de Tàme détachée du vrai, noyée dans le sophisme et les vices : d'un côté, la bonté originelle, la dignité humaine, la noblesse et la générosité ; de l'autre, la déchéance, la corruption et la perversité plus ou moins grande, suivant la mesure précise des relations de l'homme « avec Jésus-Christ, comme l'or resplendit ou pâlit, suivant qu'on l'approche ou qu'on l'éloigné d'une source lumineuse ».
En agissant de la sorte, saint Augustin répond à une « sollicitation, qui fut toujours plus ou moins vive de la part de l'esprit humain ». « Tout en s'appuyant sur les miracles et les prophéties, qui sont le signe sensible de la divinité », ou peut ne pas négliger « non plus cette autre présence de Dieu, qui se manifeste au fond même de la doctrine. »
Les miracles et les prophéties sont le vase de la vérité révélée ; mais la vérité elle-même a son goût et son arôme, et, si précieux que soit le vase, la liqueur se trahit aussi par sa propre vertu. Que d'hommes aujourd'hui, pour qui le christianisme n'est qu'une suite d'assertions absurdes, reposant sur des faits impossibles, et qui cependant ne sauraient affronter la lecture de l'Évangile sans une sorte de stupeur mêlée d'attendrissement ? En vain leur exposerez-vous l'antiquité du christianisme, son cours grossissant avec l'âge, ses prophètes, ses thaumaturges, ses martyrs, son épanouissement sous la croix de Jésus-Christ, ses bienfaits sans nombre et sans pareils, son enchâssement dans les destinées de l'humanité, et enfin toute la structure extérieure de ce haut et profond édifice : leur pensée méprise l'écorce, parce qu'ils n'ont pas goûté le fruit. Ouvrez-leur, s'il est possible, ouvrez-leur le dedans, et peut-être une larme on un éclair vous apprendront qu'une âme de plus appartient à la vérité K
Lettre à M. A. Nicolas, loc. cit.^ p. xxi\ .
Ces considérations nous font connaître, à la fois, les motifs qui portent Lacordaire à ne pas s'arrêter au procédé chronologique et la nature du plan qu'il adopte pour son œuvre de défense de la foi chrétienne. Il ne veut pas imiter « Bergier, La Luzerne » et « Frayssinous », qui ont établi leur démonstration « par l'extérieur »: il préfère qu'elle soit « prise de l'intérieur ». Ce sera un regard dans le dedans de la foi et la vue de son harmonie avec toutes les lois générales du monde. Et cependant, rien ne sera nouveau ; l'esprit de l'antiquité se sentira « à chaque page ; mais le point de vue étant autre », on verra « les mêmes choses sous un autre profil » et tout sera disposé « dans un autre ordre » pour essayer de « changer la face de l'apologie chrétienne i ».
Ce plan était habile et fécond. Il appartient à la troisième voie décrite, à celle dont la donnée initiale est la sainteté rayonnant aujourd'hui dans l'Eglise. Il offre le double avantage de rester « partie intégrante de la preuve historique » et de constituer en outre un « argument psychologique ou moral », dont la valeur est appréciée. Aux partisans de la méthode d'autorité, il montre « la nécessité d'une Eglise enseignante pour l'homme », qui est un être nécessairement enseigné ; aux preneurs de la méthode de transcendance, il fait voir dans l'Église « la plus haute puissance métaphysique, historique, morale, sociale, seule société intellectuelle durable, seule religion digne de Dieu et sanctifiante de l'homme » ; enfin, aux « adeptes de la méthode morale », il offre une « application de leurs principes dans l'Église, montrée seule en possession d'une vie pleine et de moyens capables » de procurer cette plénitude de la vie 2.
De la sorte, le projet de Lacordaire est « au niveau de toutes les intelligences, également décisif pour les plus hautes, où il balance victorieusement les objections même insolubles, et pour les plus étroites, où il fonde l'adhésion rationnelle sur l'infaillible instinct de la conscience ». Il revient à dire que « si le vrai et le bien ne sont pas de pures abstractions, un rapport existe entre eux : c'est la vérité, qui peut produire la
' A M"" SMetchine, 24 octobre 1844, p. 388.
2 FoLGHERA, Repue thomiste, avril-mai 1904, p. 87.
vertu, et seulement la vérité; par suite, la vertu devient le signe authentique de la vérité. Présenté sous tous ses aspects, cet argument peut remuer les cœurs et convaincre les âmes.
Persuadé, en tout cas, de l'efficacité de ce genre d'apologétique, Lacordaire veut essayer d'en faire l'application. Il en a bientôt l'occasion. « Dans le cours du mois de novembre » ou « de décembre i833 ^ », M. l'abbé Buquet, alors préfet des études du collège Stanislas, plus tard vicaire général de l'archevêque de Paris, se rappelant l'impression que la parole de Lacordaire avait produite une fois ou l'autre sur ses élèves, Vint le prier d'entreprendre, dans la chapelle de son établissement, une série de conférences sur la religion. L'offre fut acceptée et le dimanche 19 janvier 1834, Lacordaire commençait ses libres entretiens -. Il parla tour à tour sur « Dieu, la création, l'origine du mal, le péché originel, la promesse de la réparation, le genre humain, le peuple juif, les prophéties, l'Incarnation ^ ».
En considérant ces sujets, un regard distrait n'y voit rien de particulier. Ces thèmes sont traités tous les jours dans la chaire chrétienne ; ce sont les vérités fondamentales du dogme catholique : la nouveauté n'existe pas dans le fond doctrinal, c'est vrai, mais elle existe dans la forme. No?i nova sed nove. Si l'orateur va de Dieu à la création, du péché originel à la promesse de la rédemption et par les intermédiaires habituels, à Jésus- Christ le fondateur de l'Eglise, ce n'est pas pour établir un raisonnement: cet ordre n'indique pas le lien logique, l'argument auquel on a recours pour établir la démonstration ; la chronologie n'intervient dans la pensée de Lacordaire que « comme moyen d'ordonnance et d'organisation »; elle ne fait que marquer l'ordre dans lequel les thèmes ont été traités. L'idée inspiratrice est ailleurs ; elle se trouve dans le fait que le prédicateur expose la doctrine sans s'inquiéter du point de vue historique : il la prend « comme existante, comme un édifice digne d'être étudié » et il en fait « ressortir la démonstration, en montrant qu'elle est toujours rationnelle, irréprochable, puissante,
^ Notice^ p. 55.
2 Cf. Chronologie, 19 janvier-i3 avril 1834.
^ Lettre à Foisset, 20 avril 1834, p. 253.
sublime dans les divers ordres de la pensée humaine, Tordre logique, moral, social, historique, métaphysique, scientifique ^ » C'est encore l'argument traditionnel, mais pris dans l'actualité contemporaine et tel qu'il se présente à notre regard, quand on considère les divins effets de la doctrine chrétienne parmi les hommes. Le procédé tranchait notamment avec celui que Frayssinous avait employé. Dans sa tentative, d'ailleurs très heureuse, ce dernier « s'était borné au vestibule du temple » : il « n'avait pas pénétré dans les profondeurs mystérieuses du dogme chrétien ». « Le génie créateur n'avait point gravé sur « son œuvre le sceau parfait de l'immortalité. Il avait ouvert «une route neuve, il y avait marché honorablement: mais il « n'avait pas été jusqu'au bout, et sa noble carrière encourageait « à le suivre sans désespérer de l'atteindre ».
Pour ne pas rester de la sorte à mi-chemin. Lacordaire essaye de donner déjà à ses premières conférences de Stanislas « cette jeunesse de formes et d'idées, qui ne fut jamais incompatible » avec r« immuable antiquité » du dogme chrétien - : il fait ressortir l'harmonie des vérités de la révélation en visitant des parages encore inexplorés. Une innovation a lieu et elle porte surtout sur le procédé apologétique.
Elle porte aussi sur la forme littéraire. Bien que soigneusement préparées dans le silence du cabinet, les conférences de Stanislas sont cependant improvisées. Lacordaire a renoncé « à rien prononcer d'écrit -^ ». Cette résolution le conduisit au succès, en lui permettant d'être naturel et de sympathiser avec son auditoire. La jeunesse fut immédiatement saisie par cette « parole vive et jeune comme elle, svelte et hardie, abordant par leurs noms les idées nouvelles, en prenant souvent la couleur et l'accent pour les serrer de plus près et pour les rattacher par leur partie saine à l'antique tradition, qui en semblait toute rajeunie * ». On courait, on se pressait dans la petite chapelle du collège Stanislas pour entendre cette parole « vivante ». « soudaine, palpitante, jaillissant de l'àme et allant à l'âme :
^ Lettre à Foisset, 20 avril 1884, p. 253. - Notice, p. 56.
^ Lettre à Lorain, 2 mai 1884, ap. Foisset, Vie, I, p. 285. * Foisset, Vie, \, p. 285 et s. — Cf. Montalembert, Lacordaire (petite édition), p. 94.
parole pleine d'imprévu, de saillies, delan, toute de flamme, ardente, impétueuse, étincelante, émouvante surtout au delà de toute idée ; une voix parfois déchirée et déchirante, qui faisait vibrer à un point qu'on ne saurait dire toutes les fibres de la nature humaine i ».
Au double point de vue de la méthode apologétique et de la forme oratoire, les conférences de Stanislas constituaient « une grande nouveauté dans la chaire chrétienne »^ telle que Bourdaloue et Massillon l'avaient faite. C'était l'aube d'un jour, qui n'avait pas encore lui dans l'histoire de l'éloquence religieuse.
^ FoîssET, Vie, I, p. 286.