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CHAPITRE III

L'état des esprits en 1835. — Lacordaire appelé à la chaire de Notre-Dame de Paris. — Caractères généraux des Conférences de 1835 et 1836. — Études de Lacordaire à Rome. — La station de Metz.

Pour obtenir un résultat pratique, l'apologiste doit rendre intelligible à ses contemporains une doctrine mystérieuse et invariable; il doit à la fois respecter l'immutabilité d'un dogme, qui n'est susceptible d'aucun changement, et présenter des preuves, avoir recours à une méthode conforme à l'esprit de son époque. De là, deux parts également importantes, celle « de l'éternité, qui est la foi catholique, toujours semblable à elle-même »; « et la part du temps, variable selon les âges et le génie des nations ». « Dans la première, l'apologiste trouve les grandes vérités, qui font la base de la doctrine et doivent être prêchées partout » et toujours ; « dans la seconde, il rencontre » « les problèmes sociaux, les ardeurs politiques, la paix et la guerre, la servitude et la liberté, tout ce grand monde, que Dieu a livré à la discussion des hommes ». Toutefois, ces deux régions ne sont pas séparées dans la réalité des choses; leur vraie force est, au contraire, dans leur alliance. Homme du temps et homme de Téternité, l'apologiste cherche et discute tour à tour comme un fils du siècle et comme un fils de Dieu : « parole singulière, moitié religieuse et moitié philosophique, qui affirme et qui débat, qui semble se jouer sur les confins du ciel et de la terre ^. »

Lacordaire n'ignorait pas ces principes généraux -. Dans ses études théologiques, il avait appris à connaître la part divine et immuable, qu'il devait mettre dans ses conférences ;

H. Perreyve, Biographie, p. 54 et s.

Cf. Œuvres, VII, p. 69 et s.

dans sa traversée du monde profane, il avait observé qu'il appartenait à une époque troublée, où la révolution avait amené « à la surface des sociétés ce qui, caché, dort au fond de leurs eaux : instincts mauvais, appétits grossiers, haines aveugles, mais en même temps, passions généreuses, dévoùments exaltés, illusions héroïques ». Un instant, vers i83o, on avait pu croire que le catholicisme avait succombé « sous les coups de la haine populaire » et « sous le poids de l'indifférence philosophique ». Il semblait « qu'on venait d'assister aux funérailles » de la foi chrétienne. Mais cette mort apparente fut bientôt suivie d'une réaction. « Les symptômes d'une résurrection prochaine » ne tardèrent pas à se manifester. « Le sentiment religieux demeurait vivant » et commençait « à se traduire par des manifestations singulièrement étranges ».

Sans parler de l'Église française de l'abbé Chàtel, les prédications de certains disciples de Saint-Simon... ne faisaient pas autre chose que prêter une modulation nouvelle à l'éternel soupir de l'humanité. Ce tourment des choses divines inspirait aussi des voix, qui avaient fait entendre jusque là des accents bien différents. C'était Joseph Delorme traduisant dans certaines pages de Volupté... d'abord les souffrances du doute, puis les extases de la foi. C'était Lélia, l'ancienne Abbesse des Camaldules, morte quelques années auparavant, le blasphème à la bouche, qui ressuscitait sous le nom de Marcie et qui prêtait la même éloquence à l'expression de sa pieuse résignation. C'était aussi, dans un monde tout différent, des hommes politiques, constatant, comme Tocqueville dans ses lettres, ce fait nouveau que la plupart des libéraux reconnaissaient l'utilité politique d'une religion et déploraient la faiblesse de l'esprit religieux dans la population, ou déclarant courageusement à la tribune, comme M. Guizot, en face d'une majorité hostile, qu'indépendamment de tout pouvoir politique, la religion est un principe éminemment social, l'allié naturel, l'appui nécessaire de tout pouvoir politique, la religion est un principe éminemment social, l'allié naturel, l'appui nécessaire de tout gouvernement régulier et la première force morale du pays. Ainsi les haines populaires étaient tombées, l'indifférence philosophique passait de mode, et les hommes qui pensent, commençaient, suivant une belle expression de Michelet, à se demander où est Dieu.

C'était surtout les jeunes gens qui se posaient cette question \ Depuis quelques années, il s'était formé, dans les collèges et les écoles, une génération nouvelle, étrangère aux préventions qu'avait

^ Cf. La Bouillerie, Éloge funèbre du P. Lacordaire, où il est question de ce mouvement de la jeunesse. — De même L. M., Lacordaire, p. 14.

suscitées contre l'église catholique son alliance trop étroite avec la Restauration, encore éprise de liberté, mais déjà avide de foi. Un instant, elle avait écouté la voix de V Avenir, mais cette voix s'était tue, et depuis lors un grand silence s'était fait, qui la laissait dans l'anxiété ^

Les partisans de l'Ancien Régime essayaient bien de dire que la société nouvelle issue d'une révolution provoquée par « un siècle corrompu, portait dans ses flancs un principe de mort irréconciliable avec la vérité » ; que « par la nécessité de son origine, elle refuserait éternellement justice à l'Église»; « que d'ailleurs, outre sa haine native contre toute institution de l'ordre divin, elle reposait elle-même sur des fondements caducs, la liberté politique et l'égalité civile n'étant que l'anarchie cachée sous des rêvées décevants ». C'était en vain. La nouvelle génération ne pouvait consentir au rétablissement de l'ancienne société. Elle gardait» ses préventions à l'égard du passé et s'obstinait à espérer dans l'avenir. Sans aimer les ruines de la révolution, elle les comprenait et les regardait comme un châtiment, qui « n'exclut pas le bienfait ». Il faut savoir « tirer le bien du mal, et la vie de la mort ». Les revendications modernes ne sont pas « inconciliables avec le christianisme ». « N'est-ce pas le christianisme qui a révélé aux hommes leur égalité devant Dieu, et y a-t-il si loin de l'égalité devant Dieu à l'égalité devant la loi ? La liberté politique » elle-même n'est pas étrangère à la doctrine chrétienne : « le moyen âge l'avait « ressuscitée, sous une forme qu'ignorait l'antiquité, et de cette « forme étaient sortis les peuples modernes, avec la monarchie « tempérée, qui faisait leur force et leur honneur. Quant à la « liberté religieuse, elle était le fruit naturel et inévitable de la « dissidence entre les communions chrétiennes. Du jour, où le « christianisme » s'est « partagé en plusieurs rameaux » il a « fallu choisir entre une persécution réciproque, dangereuse « pour tous, tôt ou tard odieuse à tous, et une liberté hono- « rable aux forts et aux faibles, leur laissant, aux uns comme « aux autres, le prosélytisme de l'intelligence et de la vertu ». Ces faits accomplis sont le noeud de ce siècle, et si l'Eglise n'en a pas encore profité pour « son affranchissement personnel, c'est que, tardive à se prononcer, ennemie des ruines

' D'Haussonville, Lacordaire, p. 96 et s.

les plus nécessaires, elle attend de l'expérience une révélation digne » de sa « sagesse ». Mais ses enfants sont tenus à moins de circonspection ; il leur est loisible de revendiquer leur « liberté propre au nom de la liberté de tous ». « Le jour, où l'Eglise aura sa part de la liberté et de l'égalité communes, elle leur apportera sa mesure avec sa force, et le cours des esprits prendra tout ensemble et plus de justesse et plus de gravité i. » Persuadé de la vérité de ces principes, Lacordaire se propose d'en tenir compte dans ses futures productions oratoires ; il a le dessein d'approprier son enseignement aux exigences de l'époque, d'autant plus que l'apologétique n'est pas une science proprement dite, où Ton part de principes indiscutables pour aboutir à des conclusions rigoureusement certaines ; elle est plutôt « quelque chose d'essentiellement relatif », approprié aux circonstances de temps et de lieux, de tempérament et de milieu social. Pour se faire accepter, le conférencier doit donc avoir le souci de l'adaptation -. A des contemporains, qui aiment la liberté, il faut leur parler de liberté. On aime le progrès, il faut invoquer les sciences et les arts. Les hommes de la presse et de la tribune s'efforcent d'accentuer le malentendu entre la vérité religieuse et « les besoins d'un siècle, qui a outrepassé » l'horizon de la foi chrétienne « pour s'élever par ses propres forces à la contemplation » de l'absolu •^. Lacordaire fera voir que sans la révélation et les svmboles, la raison humaine est incapable d'arriver à la connaissance de ses origines et de ses destinées. La société contemporaine recherche l'utile et le beau ; elle trouve la doctrine suffisamment certaine, quand elle lui semble avantageuse. Lacordaire montrera comment la civilisation se meut dans « le fond de lumière », que le christianisme a produit ^ ; par une sage application du principe d'extériorisation, il amènera ses auditeurs à dire avec Chateaubriand : voyez comme l'Eglise est belle, — avec saint Augustin : voyez combien

' Œuvres, VIII, p. 2o5 et s. — VII, p. 8-10. — Cf. Chocarne, Influence de Lacordaire sur so)i siècle^ discours prononcé le 14 mars 1882. — Année dominicaine, 1882, p. 148 et s. — De Broglie, Discours de réception^ p. 22 et s. — etc.

- Annales dominicaines, avril 1904, p. 160.

^ L'Univers, \" mars 1884. article de Bautain.

•* MoNTALEMBERT, Lacordaire, p. SgS.

elle est sainte. -»- et avec tous les deux : voyez comme elle est divine.

Le jeune prêtre se trouvait dans ces dispositions d'esprit, lorsque des jeunes gens allèrent exposer à l'archevêque de Paris, le désir qu'ils avaient de voir contrebalancer par un grand enseignement catholique les mauvais effets des leçons de Jouffroy et des autres cours de la Sorbonne rationaliste i. Il fallait, disaient-il avec une respectueuse candeur, une prédication « qui sortît du ton ordinaire des sermons, où les ques- « tions qui préoccupaient alors les esprits, seraient discutées et « résolues, où la religion serait étudiée» dans ses rapports avec « la société, où l'on répondrait, indirectement au moins, aux « principales publications rationalistes de France et d'Allemagne. « Ils allèrent plus loin : avec la confiance que donne la jeunesse, « ils prononcèrent » le nom « de ^.acordaire, qui leur était connu par VAj>e?îù' - ».

Un peu plus tard, les étudiants tentèrent un nouvel effort. « Ils adressèrent à l'archevêque un mémoire rédigé par Ozanam » et où ils exposaient leurs désirs •*. « Plus que jamais, disaient-ils, se fait sentir la nécessité d'un enseignement chrétien, qui sanctifie » « la science » et « la montre comme la sœur de la foi. L'avidité générale » « des jeunes intelligences pour les études « sérieuses n'a point trouvé l'aliment, qu'elle cherchait dans de « vains systèmes, que chaque jour voit changer et que la raison, « abandonnée à elle-même, élève et détruit. La religion seule, « avec sa sagesse immuable, peut combler ce vide ». Déjà beaucoup d'étudiants le reconnaissent; mais d'autres ont besoin d'être éclairés. « Pour aimer le christianisme », il ne leur manque que « d'en savoir la beauté ». De là, l'utilité de conférences, où l'on ne se bornerait pas « à entrer dans le détail des preuves de fait du christianisme, à démontrer l'authenticité de ses titres, à réfuter les objections vulgaires déjà tombées dans le mépris », mais où l'on développerait « toute sa grandeur », « son harmonie avec les aptitudes et les besoins de l'individu et de la société ». « Là. trouveraient leur place une philosophie des sciences et des arts, qui nous découvrît dans

^ FoissET, Vie^ I, p. 283.

- Id., p. 289 et s.

■■» Id., p. 291.

le catholicisme la source de tout ce qui est vrai et de tout ce qui est beau »; « enfin, une philosophie de la vie qui, sondant les problèmes de la vie humaine, expliquât à l'homme son origine, dirigeât sa marche et lui fit envisager sa fin i ».

Ces idées sur l'apologétique concordaient avec celles de Lacordaire: par contre, elles ne répondaient nullement à l'idéal de l'archevêque de Paris.

« Élève, de M. Émery, M. de Quélen avait présent à Tesprit, plus que personne, l'exemple d'enseignement apologétique de la religion donné à Saint-Sulpice, par M. Frayssinous, au commencement » du XIX"^^ siècle. « 11 savait combien le succès avait justifié l'à-propos de cette tentative. » Il se rappelait le nombre « prodigieux » d'auditeurs, qui accouraient et parmi lesquels il y avait plusieurs milliers de jeunes gens*, « des savants, des hommes de lettres, des fonctionnaires publics, des professeurs et des hommes de toutes les classes un peu distinguées par leur éducation et par leurs lumières - ». Ces souvenirs le portaient naturellement à marcher sur les mêmes traces et à donner aux conférences de Notre-Dame le même caractère. Il « n'entrevovait rien au delà de l'horizon de M. Frayssinous » et avec son esprit d'homme d'un autre âge, il était incapable de comprendre « qu'à tous ceux qui étaient jeunes, il fallait un mode d'évangélisation pleinement nouveau ^ ».

Ces dispositions d'esprit rendaient l'archevêque peu favorable au genre de prédication inauguré par Lacordaire. Mgr de Quélen avait prêté l'oreille aux attaques, dont les conférences de Stanislas avaient été l'objet de la part des membres de l'ancien clergé *, et maintenant il était disposé à ne pas accorder l'autorisation de les continuer. Il craignait les écarts d'imagination, auxquels l'improvisation exposait le jeune prédicateur. Aussi, ne pouvait-il pas se résoudre à lui accorder la liberté

^ Lettres de Frédéric O^anam^ tome I, p. 94 et s. (Édit. Lecoffre, 1878). — Cf. Ricard, Lacordaire, p. 1 19 et s.

- Lettre de Portalis à Napoléon, citée par Foisset, Vie, I, p. 291.

^ Foisset, Vie, I, p. 292. — Cf. Annales de philosophie chrétienne, 28 février 1884, <ïui relatent des extraits du mandement, dans lequel l'archevêque annonce l'établissement des conférences de Notre-Dame.

* Cf. la lettre, où Lacordaire réfute les accusations dont il a été l'objet. ^Foisset, Vie, I, p. 522 et s.)

complète de la parole. Il voulait tout au moins que les conférences projetées soient « soumises à une rédaction, qui puisse elle-même soutenir un examen préalable ». Or, il se trouvait que c'était là justement la condition, à laquelle Lacordaire ne pouvait pas souscrire. Il lui était « impossible de prononcer » ce qu'il avait « écrit sans perdre toute puissance oratoire ». L'expérience le lui avait démontré à deux reprises différentes, et il était fermement décidé à ne pas aller au-devant d'un échec pareil à celui qu'il avait essuyé à Saint-Roch. Il s'en ouvrit franchement à l'archevêque ; il assura que chez lui « parler et écrire » étaient « deux facultés tout à fait séparées » et qu'il ne lui était pas donné d'exercer en même temps. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était d'écrire le plan de chaque conférence et de le soumettre à la critique de l'autorité diocésaine ^

Cette offre conciliante, qui témoignait de la bonne volonté de Lacordaire, ne satisfit point complètement l'archevêque. Mgr de Quélen restait flottant et n'osait accéder aux désirs qu'on lui exprimait, de permettre la continuation des conférences à Stanislas. En vain, M. Affre lui fit remarquer « qu'on pouvait craindre » que Lacordaire « ne devînt sans le vouloir un prétexte pour la jeunesse chrétienne de se plaindre du premier pasteur » du diocèse, « de se séparer de lui » et de s'éloigner pour toujours -. Mgr de Quélen ne pouvait pas se résoudre à accorder l'autorisation demandée.

Cette, indécision funeste mettait Lacordaire dans un cruel embarras. 11 se sentait n'avoir « qu'un seul don » et il était convaincu que, s'il ne s'en servait pas, il serait « réduit au néant comme prêtre ». Il y allait de sa réputation et de son avenir. Aussi, se permet-il de revendiquer « la liberté de prêcher » « jusqu'à ce qu'il soit établi », qu'il « manque à l'orthodoxie, qui est la première de toutes les choses, la chose à laquelle » il ne manquera « jamais, du moins avec opiniâtreté ».

Mgr de Quélen vit dans ces plaintes une « sommation » irrévérencieuse ; il répondit qu'il était dans le diocèse « le juge non seulement de la doctrine, mais encore de la méthode de

^ Lettre du 24 novembre 1884, ~ Cf. Foisset, Vie, I, p. Soô-Soj.

'^ Histoire de Mgr Affre, par Castan, citée par Foisset, Xie, I, p. 3o2.

l'enseignement religieux, de l'opportunité du mode selon les circonstances », « sans être obligé de libeller à chaque réquisition » la mesure qu'il croyait devoir prendre. Il ajoutait que, dans le cas particulier, il voyait « plus d'un inconvénient » à ce que les conférences de Stanislas fussent reprises, à moins cependant qu'elles ne soient écrites et présentées à l'examen préalable de l'autorité épiscopale ^.

A la suite de cette réponse, tout espoir semblait perdu pour Lacordaire. Sa carrière oratoire était brisée dès le début, quand, par un revirement où il y a encore de l'inexplicable, l'archevêque changea tout à fait de manière de voir. Non seulement il rendit sa faveur au disgracié d'hier, mais encore il lui confia soudain la chaire de Notre-Dame de Paris. « Cette ouverture si brusque » ne « causa aucune ivresse » au jeune prêtre. Il répondit que « le temps était bien court » pour se « préparer, que le théâtre était bien solennel et que, après avoir réussi devant un auditoire restreint, il était facile d'échouer devant une assemblée de plus de 4,000 âmes ». Il demanda « vingtquatre heures pour réfléchir ». Après avoir considéré la situation et demandé conseil à ses amis, il donna une réponse affirmative -, et se mit immédiatement au travail redoutable de la préparation de ses premières conférences de Notre-Dame.

Le temps pressait. Lacordaire avait accepté au commencement de janvier et il devait monter en chaire pour la première fois le 8 mars suivant. « Sept semaines, c'était peu pour choisir le sujet » qu'il voulait traiter, « pour en construire la synthèse et ordonner toutes les parties ^ ». Dans une lettre, il indique les thèmes sur lesquels il parlera, et il aflfirme qu'ils « sont tous importants et appropriés à la situation des esprits, surtout après la préface » que venait de publier M. de Lamennais ^.

L'heure est propice pour traiter la question de l'Église. Des

^ Lettre de Mgr de Quélen, citée par Foisset, Vie^ I, p. 3o5.

^ Cf. Chronologie, 8 mars i835. — Foisset, Vie, I, p. 287 à 3 18, où se trouvent les détails les plus circonstanciés. — Xotice, p. 5j et s. — Chocarne, Lacordaire, l, p. 166 et s.

3 Foisset, Vie, I, p. 32 1.

^ Lettre à Foissdt, 21 février i835, p. 289. — Cf. Thomas, dans la Repue des Deux-Mondes, qui affirme le contraire, mais sans donner aucune preuve, loc. cit., p. 296.

hommes viennent d'entreprendre le remplacement de « la société chrétienne par celle de leurs rêves »; ils se sont donnés « pour les messies d'une religion meilleure ». C'est Saint-Simon « qui vient de mourir en disant à ses disciples : l'avenir est à nous. C'est Fourier qui, au nom de l'harmonie, de l'attraction passionnée, de la morale attrayante » organise « le cénacle d'une nouvelle Eglise », dont il se déclare « le Christ ». « C'est Pierre Leroux, qui remplace Dieu par l'humanité, la charité par la solidarité, et Jésus-Christ par lui-même Sauveur et Rédempteur ^ » Tout le monde se préoccupe de la reconstruction de l'édifice social. On est soucieux de relever le pouvoir sans abaisser la liberté. L'attention va aux « problèmes économiques » et pour capter des auditeurs, il faut leur dire : « Le christianisme aussi est une société; l'Eglise catholique aussi s'occupe du bonheur, de la dignité, de la liberté des hommes ; le Christ aussi est législateur; l'Evangile aussi est une charte et une constitution. » Le problème consiste seulement à combiner « l'éternelle doctrine avec le génie du temps ». Il faut commencer l'apologie du christianisme « comme d'ordinaire on la pourrait terminer - ».

En France, cette méthode était toute nouvelle; « elle n'était pourtant point sans précédents » dans l'histoire de la controverse religieuse. Au V'^^ siècle, saint Augustin y avait déjà eu recours dans ses luttes contre les hérétiques de son temps et il en « avait légitimé le principe ». Dans l'un de ses sermons ^, il en fait l'application.

* Baunard, Un siècle de l'Église de France, p. 85.

2 H. Perreyve, Biographie, p. 65. — Cf. Delpech, Éloge du P. Lacordaire, p. 52 et s. — Touchet, Éloge du P. Lacordaire, p. 28''et s. — Notice, p. 71 et s. — Mazade, Revue des Deux-Mondes, p. 23 1.

'^ « Nemo tibi fabulas vendat non latret, rabies haereticorum de angulo. « Toto terrarum orbe Ecclesia diffusa est : omnes gentes habent Ecclesiam... « Ipsa est vera, ipsa est catholica. Christum non vidimus, hanc videmus : « de illo credamus. Apostoli e contra illum videbant, de ista credebant. « Unam rem illi videbant, aliam credebant : et nos e contra unam rem vide- « mus, eliam credamus. Videbant illi Christum, credebant Ecclesiam, quam non « videbant : videmus et nos Ecclesiam, credamus in Christum, quem non « videmus ; et tenentes quod videmus, perveniemus ad eum quem nondum « videmus. Cognoscentes itaque sponsum et sponsam, in tabulis eorum « agnoscamus, ne in tam sanctis nuptiis litigemus. »

Migne, Patrologiœ latinœ, tomus XXXVIII, S. Aurelius Augustinus, p. 1,126, sermo 238"», in diebus paschalibus, ix, in finem.

Les premiers chrétiens, dit-il, ont vu Jésus-Christ et ce qu'ils ont vu les a déterminés à croire ce qu'ils ne voyaient pas encore. Ils ont vu la tête et ils ont cru au corps, c'est-à-dire, à l'Église universelle, qui devait se former dans l'avenir. Nous, nous voyons le corps et nous croyons à la tête. La vue de Jésus-Christ ressuscité les soutenait et les faisait croire à l'Église. Que la vue de l'Église nous soutienne et nous fasse croire à Jésus-Christ.

Par l'application de ce principe, Lacordaire se proposait de conduire ses auditeurs à la vérité sans partir de la métaphysique. Il veut se contenter de « prendre pied sur le sol môme de la réalité vivante » et d'y « chercher les traces de Dieu ». Car, Dieu n'est pas absent « de l'humanité; il y a été, il y est, et il « y sera toujours en une œuvre visible, proportionnée aux « besoins du temps, et qui doit être aux yeux de tous sa révé- « lation. C'est là qu'il faut le saisir, pour le montrer à ceux « qui ne le voient pas, sauf ensuite à remonter de siècle en « siècle aux sources de son action, en éclairant et fortifiant « chaque partie de la lumière et de Tunité de tout ».

Or, l'Église catholique est présentement la grande merveille révélatrice de Dieu. C'est elle, qui remplit la scène du monde d'un miracle, qui a aujourd'hui dix-huit siècles de durée : on peut ne pas la regarder, ne pas l'écouter, ne pas la comprendre; mais elle est là. Elle est là, et celui qui ne la voit point, ou qui la prend pour une chose vulgaire, sera autrement incapable de céder au raisonnement ou de s'instruire du passé. C'est donc par l'Église, qu'il faut ouvrir la démonstration du christianisme, parce qu'elle en est le sommet, et qu'on la découvre d'abord, comme aux rivages du Nil on découvre de loin la tête solitaire et illuminée des Pyramides '.

Ainsi, l'étude de saint Augustin et le souci de s'adapter aux dispositions de ses auditeurs avaient conduit Lacordaire à envisager l'Eglise « comme un grand fait historique, dont il était nécessaire de chercher l'explication, et c'était de ce fait même, de sa durée, de l'action morale et sociale de l'Eglise, qu'il entendait tirer la preuve de sa légitimité - ».

Au jour fixé pour le commencement de la station, de nombreux groupes de jeunes gens descendirent au Quartier Latin. C'étaient les auditeurs de Stanislas, qui accouraient pour en-

^ Œuvres, VI, p. 202.

■ D'Haussonville, Lacor^fj/re^ p. i35.

tendre l'orateur favori et auxquels se mêlaient la jeunesse dorée, les hommes murs de la politique, des lettres, des sciences et des arts. Le fidèle coudoyait l'incrédule, le sceptique ou le disciple rationaliste de Cousin. Au lieu de descendre avec les philosophes dans les parages de la métaphysique, le conférencier se borne à présenter à ses milliers d'auditeurs curieux la description d'un fait manifeste, public et universel. L'homme est un être enseigné; il est incapable d'élever lui-même, en particulier, l'édifice de la foi, dont il a besoin pour arriver à sa fin. Il lui faut une autorité divine, qui lui communique les connaissances nécessaires. Cette autorité existe, elle a été établie par Jésus-Christ et on la reconnaît au signe de l'universalité, que nulle fausse doctrine ne peut contrefaire i. Elle enseigne; elle évangélise les hommes et elle met à ses enseignements répandus dans tout l'univers, le* signe de l'unité, beau fleuron, qui brille au frontispice de l'Eglise et démontre la vérité -. Elle détermine encore la nature de cette constitution, que Jésus-Christ a donnée à son œuvre : fortement assise, elle fait bénéficier l'Eglise du privilège de l'infaillibilité, que seule, parmi toutes les sociétés humaines, elle ose revendiquer •^. Dans la quatrième conférence, Lacordaire revient sur ses pas, comme s'il avait eu un scrupule au sujet de la manière incomplète, dont il avait traité la question du Souverain Pontificat; il retrace les divines origines de la papauté et décrit son action croissante à travers les temps et les siècles *.

Mais si une Eglise enseignante est tellement nécessaire à l'homme, pourquoi Dieu a-t-il attendu tant de siècles avant de l'établir ? Lacordaire résout l'objection dans l'entretien, où il prouve que l'humanité n'a jamais été privée des connaissances absolument nécessaires ; Dieu l'a instruite par le moyen suffisant de la tradition et de la conscience ^. A partir de Jésus-Christ, l'enseignement se donne d'une autre manière plus efficace. A l'Eglise est échue la puissance religieuse, la mission d'annoncer les vérités de la foi chrétienne, de conférer la grâce

' Cf. Chronologie, 8 mars i835. — Cf. Foisset, Vie, \, p. 328 et s. 2 Id., i5 mars i835.

^ Id., 22 mars i835.

* Id., 29 mars i835.

5 Id., 5 avril i835.

divine et de faire observer les commandements. Pour remplir ces fonctions, elle a des pouvoirs, qui n'ont pas été attribués à la société civile; de droit naturel et de droit divin, elle jouit sur la terre d'une pleine et complète liberté, sauvegarde féconde pour l'individu et source de nombreux bienfaits pour l'Etat luimême. Cette prérogative n'est une menace pour aucune constitution légitime i. Elle n'use de rigueur, qu'à l'égard des coupables et des méchants. On lui a contesté le droit de punir. Mais c'est à tort. Comme toute société, elle doit pouvoir se défendre au besoin contre ses ennemis et ses sujets rebelles. Elle use de ce droit d'une façon toute miséricordieuse. Ses pénalités réhabilitent; au lieu de perdre, elles sauvent et purifient. Ce serait une injustice de lui imputer le sang, que dans l'histoire, la société civile a fait répandre en brandissant le « glaive matériel - ».

Ces conférences eurent un plein succès. L'orateur réussit à triompher de la plupart des difficultés qu'il avait à vaincre. Il y avait « tant de douceur, de pureté, de tristesse et de mélancolie » sur sa physionomie, que les auditeurs y mirent de l'intérêt dès le début. Ce n'était pas un maître contre lequel il fallait se raidir d'avance. Sa parole est douce, « ses accents persuasifs ». La prévention est impossible et « l'esprit de révolte est désarmé » par la candeur de la figure et la simplicité, qui est mise dans le début de chaque discours. « Rien d'apprêté, rien de solennel. » Cependant, peu à peu, la timidité s'évanouit, les forces se raniment, l'accent devient plus ferme ; « au bout de quelques minutes », chacun sent que cette nature frêle a une diction nette, précise, une manière d'exposer élégante, qui annonce l'orateur 3. La forme est pleine de charme; les images pittoresques, les pensées neuves et énergiques se pressent, se heurtent et se confondent parfois. Bientôt même le conférencier n'est plus maître de sa pensée; on voit qu'elle le domine et l'entraîne au hasard. Parfois, le plan du discours laisse à désirer *; si la première conférence est d'une belle logique, par

* Cf. Chronologie, 12 avril i835.

- Cf. Chronologie, 26 avril i835. — Le résumé remarquable que Foisset donne dans la Vie, I, p. 828 et s.

^ La Dominicale, i835, p. 407.

* Foisset, Vie, I, p. 826.

contre, la cinquième ne renferme aucune démonstration véritable. Mais, il n'importe; le mouvement existe fort, vigoureux, capable de convaincre et d'entraîner. C'est l'éloquence « d'une conviction profonde, d'un cœur brûlant et passionné ^ ». La parole va au cœur, elle remue les doutes cachés, secoue l'incrédulité et fortifie la foi chancelante. Tous n'admettent pas les idées de l'orateur ; mais la plupart sont touchés, d'autres se bornent à admirer, quelques-uns enfin critiquent, sans pouvoir néanmoins refuser leur sympathie. Cette fois, la parole de Lacordaire a trouvé son élément; « semblable à ces oiseaux de haut vol, qui ne sont à l'aise que dans l'espace et l'étendue », elle a découvert sa région favorite -.

L'archevêque fut le premier à manifester son entière satisfaction. A la fin de la station, il se leva au banc d'œuvre et devant toute l'assistance, il appela le prédicateur son « excellent », son « fidèle ami, qui faisait la joie de son cœur »: enfin, après lui avoir offert l'occasion d'entrer en « possession de la vaste nef de la métropole », il s'empressa de lui en ouvrir encore le « chœur » et le « sanctuaire » en le nommant chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris -^

Investi de la confiance de son évêque, Lacordaire n'avait plus qu'à continuer de la mériter. Avant de se remettre à l'œuvre, la fatigue intellectuelle et physique l'obligea d'aller prendre un peu de repos. Le grand effort, auquel l'avait condamné la préparation hâtive de ses conférences, la dépense de forces, qu'il avait faite pour arriver à dominer son vaste auditoire, avaient ébranlé sa santé ^. Il alla se refaire à Dieppe, au bord de la mer, et où il eut l'occasion de voir fréquemment l'auteur du Génie du christiaîiisme. A la fin de jvuin, nous le retrouvons à Paris, occupé à recueillir les matériaux des conférences, qu'il se propose de donner l'année suivante. Son plan général est déjà tracé et il le croit « bien lié et progressif ». Son intention est de rester fidèle à la méthode, à laquelle il s'est arrêté. Sans s'occuper de disposer « de belles lignes d'ar-

^ Annales de philosophie chrétienne, tome X, i835, p. 266.

2 Sainte-Beuve, Causey^ies, I, p. i85.

^ FoissET, Vie, I, p. 345 et s.

-* Lettre à Lorain, 10 août i835, p. 247.

chitecture scolastique » qui le laisseraient indifférent, il sait où il veut « en arriver dans l'àme » de ses auditeurs et il y parvient souvent sans trop d'effort. S'il abandonnait son procédé, il est persuadé qu'il serait « un homme perdu » : son succès est intimement lié à la question de l'exacte observation des préceptes oratoires, qu'il a définitivement admis. La réussite de la station de i836 est à ce prix i.

Beaucoup de gens, cependant, n'étaient pas sans appréhension. Ils s'étaient réjouis, l'année précédente, en voyant la foule affluer dans la vieille cathédrale de Notre-Dame et « se presser dans ses vastes flancs pour entendre la voix du prêtre et l'enseignement de l'Église, naguère si dédaigné ». La scène avait été splendide. Les auditeurs y étaient serrés comme les tiges dans un champ de. blé et lorsque la parole de l'orateur se faisait entendre, tour à tour calme et tempétueuse, les têtes « s'élevaient ou s'abaissaient, ondulant au souffle de l'esprit, attentives et courbées » « de manière qu'il ne restait debout que le prêtre qui parlait et la croix », étendard et symbole de la vérité annoncée.

Mais, reverrait-on ces beaux jours ? La foule reviendraitelle aussi compacte et nombreuse? N'avait-elle pas été attirée par le seul caprice d'une « curiosité passagère », « mobile effet de la mode»? A cette objection, bien des personnes restaient pensives. En voyant les « cheveux blancs » de ceux qui émettaient de fâcheux pronostics, on se mettait à douter et l'on attendait avec anxiété le jour de l'ouverture de la nouvelle station -.

Dès la première conférence, les pessimistes furent tirés de leur illusion et les craintes se dissipèrent. L'affluence fut la même, elle envahit les parvis de la vieille cathédrale et la grande nef se remplit de manière à former une forêt d'hommes, dont les regards se dirigeaient instinctivement vers la chaire. Cette constance et cet empressement étaient de bonne augure. Le choix du sujet ne l'était pas moins. En i835, Lacordaire avait parlé sur « la constitution organique de l'Église ». En i836, il examine « sa constitution doctrinale » et i-1 veut faire voir

^ Lettre à Foisset, 24 juin i835, p. 292.

- Annales de philosophie chrétienne, t. XII. i836, p. 269 et s.

que sous ce deuxième aspect comme sous le premier, elle est « également surhumaine ^ ».

L'Église possède seule la science certaine de la vérité religieuse, elle seule peut nous dire nos origines et nos fins dernières, nous apprendre la vertu, qu'il faut pratiquer, et le mal, qu'il est nécessaire d'éviter. Détentrice de la parole révélée, elle a une science plus élevée que celle des savants et une fin surnaturelle, dont la source est divine. L'une et l'autre s'adressent à notre intelligence pour éclairer notre route et solliciter nos adorations -.

L'Eglise puise sa doctrine à différentes sources. La première est celle de la tradition, cette « mémoire de l'humanité », dont les enseignements sont appuyés du témoignage concret du « symbole », témoignage qui a la double valeur rationnelle d'un fait et d'une loi universelle ■'■ : la seconde est celle de rÉcriture Sainte, qu'on reconnaît aux effets heureux qu'elle produit et aux révélations prophétiques qu'elle contient *. Ces deux sources renferment l'enseignement chrétien : elles fournissent une doctrine, dont les points fondamentaux concordent avec les principes admis par la raison humaine. Si des oppositions s élèvent, c'est que la science orgueilleuse éprouve de la répulsion à s'humilier devant la croix et devant les mystères ^. Mais, c'est en vain. Dieu a gravé ses enseignements sur un marbre inaltérable. La nature proclame les gloires du Tout-Puissant : les êtres animés et inanimés s'accordent pour annoncer, à leur manière, les grandes vérités de la religion chrétienne ^'. que nous sommes obligés de connaître et de croire d'une foi ferme et inébranlable. Cette adhésion intellectuelle est en même temps raisonnable et méritoire. Elle conduit au salut ". De là, son importance capitale. Il est absolument nécessaire de la posséder. Pour y parvenir, le concours de la volonté est sans doute nécessaire : néanmoins,

^ Œuvres, 111, p. 38i.

^ Cf. Chronologie, 21 février i836.

3 Id., 28 février i836.

Md., 6 mars i836.

" Id., i3 mars i836.

<5 Id., 20 mars i836.

' Id., 27 mars i836.

il faut aussi la grâce de Dieu, grâce qu'il est facile d'obtenir et qu'on ne manque pas de recevoir, si l'on a recours à la prière ^

Tel est l'ordre des pensées, que l'on trouve développées avec une majestueuse ampleur dans les conférences de i836. Au point de vue doctrinal, elles présentent de notables différences avec leurs devancières. En 1835, Lacordaire n'avait pas eu le temps de se préparer à son aise et il avait dû se contenter de puiser « son enseignement et ses preuves dans la partie historique et traditionnelle de la doctrine de l'Eglise ». Il n'en a pas été de même l'année suivante. Il lui a été loisible, dans l'intervalle des deux stations, de s'adonner à l'étude de la théologie et ses conférences s'en ressentent. Il fait encore « de l'enseignement de l'Eelise et de la tradition la base de ses instructions »; mais il puise aussi « ses preuves dans la métaphvsique et dans le raisonnement ». L'expression abstraite se présente plus souvent sur ses lèvres et l'on trouve fréquemment « dans sa bouche les mots cause et effet, phénomène et substance, objet et sujet, matière et forme » et d'autres dénominations semi-aristotéliciennes et scolastiques. L'orateur enchâsse ces expressions dans son texte avec beaucoup d'art, mais non sans rendre son style moins concret et plus obscur, pour les auditeurs inhabitués à cette terminologie. Les démonstrations, par contre, sont menées avec plus de logique que l'année précédente, bien qu'elles paraissent encore souvent faibles et remplies de lacunes. Il manque des anneaux dans la chaîne : l'orateur « franchit les intervalles plus qu'il ne les comble », en se payant de « comparaisons pittoresques ou d'abstractions subtiles », en rapprochant des faits qui diffèrent et qu'il « rassemble à son foyer, comme sous un verre ardent, jusqu'à ce qu'il y ait flamme » ~.

Malgré ce défaut, Lacordaire a grandi comme orateur. Sa contenance est plus ferme, son geste plus complet et plus approprié aux paroles ; sa diction est plus facile. On n'a « retrouvé que rarement ces effets, où on le vovait tourmenté longtemps avant de pouvoir trouver l'expression, qui lui était nécessaire pour se

Cf. Chronologie, lo avril i836.

Sainte-Beuve, Causeries^ I, p. i8i et s.

faire comprendre et où son geste parlait si puissamment aux yeux ». Sa parole coule maintenant « claire, facile, harmonieuse, pittoresque, étrange parfois, mais toujours figurée et rayonnante; et cette parole s accordant admirablement avec une physionomie douce et toute amie de ses auditeurs », s'ouvre « un passage facile à travers les esprits pour pénétrer dans les cœurs ». « Point de ces airs de dignité affectée, aucune morgue de science ou de supériorité »; il n'y a « de fort, d'élevé, d'inflexible en lui que les vérités qu'il annonce ^ ».

Pendant la station, la foule fut constamment très nombreuse ; elle s'entassait jusque dans le fond obscur et éloigné des chapelles -. Un silence profond régnait dans l'auditoire immobile; de temps à autre seulement, un remous allait de rangs en rangs, provoqué par la surprise, l'étonnement ou l'admiration ^. Après la conférence, on «* s'attardait sur le péristvle, sur la place, à échanger l'expression de son enthousiasme ». On se rendait aussi à la porte de la sacristie, par laquelle Lacordaire devait sortir et dans les rues par lesquelles il devait passer. Qu'il est beau ! disait-on sur son passage « avec ses cheveux noirs et abondants, sa figure pâle et ses grands yeux noirs ^ ».

A la vue de ce succès toujours plus affermi et de cette foule toujours plus sympathique, Mgr de Quélen éprouvait une joie d'autant plus consolante, qu'elle était inattendue. « Tout proche encore des jours où il avait vu tomber son palais », « il reparaissait à Notre-Dame avec la majesté d'un évêque, « entouré de son peuple et lui faisant entendre, sous une forme « populaire, par une bouche acceptée, les enseignements d'une « religion vaincue la veille avec une monarchie de dix siècles «et incapable, croyait-on, de ressaisir jamais l'empire des « esprits. C'était une noble réponse au sac de l'archevêché ». « Mgr de Quélen sentait cela vivement », et en retour du service signalé que Lacordaire venait de rendre à la cause religieuse, il l'entourait de son affection paternelle. Un jour, il le présente à M'"'^ Swetchine en l'appelant « notre géant ». A la

^ Annales de philosophie chrétienne, i836, I, p. 270 et s. - D'Haussonville, Lacordaire, p. io5.

^ Cf. Éloge du P. Lacordaire, où La Bouillerie raconte ses impressions de témoin oculaire.

■* D'HaUSSON VILLE, loc. Cit.

fin de la station de i836, il pousse Téloge encore plus loin. Après la dernière conférence, il se lève pour remercier l'orateur, lui exprimer ses regrets de le voir s'éloigner de Paris pour quelques années, et, du haut de son siège, en pleine cathédrale, il décerne à Lacordaire, humble et timide, le titre de « nouveau prophète ^ ».

« Ces témoignages de la faveur épiscopale et de la svmpathie populaire » n'éblouissaient point l'heureux conférencier, qui demeurait maître de lui-même. « Un autre genre de joies d'ailleurs s'adressait » à son « âme et l'élevait dans des régions plus pures que celles de la renommée ». Jusque là, sa « vie s'était passée dans l'étude et la polémique ; elle était entrée, par les conférences, dans les mystères de l'apostolat. Le commerce avec les âmes se révélait » à lui, « commerce qui est la véritable félicité du prêtre, quand il est digne de sa mission ». Au pied de sa chaire, il avait vu « naître ces affections et ces reconnaissances, dont aucune qualité naturelle ne peut être la source et qui attachent l'homme à l'apôtre par des liens, dont la douceur est aussi divine que la force ». Beau- Qoup d'àmes allaient demeurer attachées à la sienne « par le souvenir de la lumière retrouvée ou agrandie », âmes souvent inconnues, mais qui accordaient la goutte d'eau d'une vive reconnaissance. « Initié à ces jouissances, qui sont comme un arôme anticipé de l'autre vie », Lacordaire échappait à la tentation de l'orgueil, qui ne montait plus à son « esprit que comme un souffle impur, dont le goût amer » ne pouvait « le tromper - ».

Cette insensibilité pourtant n'était pas poussée jusqu'à l'indifférence. Il apprenait avec chagrin les critiques nombreuses, dont il était l'objet de la part de certains adversaires et il cherchait volontiers une excuse dans le procédé, auquel sa nature l'avait obligé de s'arrêter. Il reconnaissait que l'improvisation conduit à « la négligence dans le choix » des mots et à la « déclamation ». La véhémence fait le grand orateur ; elle « couvre les défauts d'un discours »; mais aussi rien n'égare comme cette chaleur ; elle « emporte la tête » bien loin des

^ FoissET, Vie^ \, p. 345 et s.

* Notice, p. 61 et s.

épaules et fait parler le cœur en dépit de l'intelligence. Aussi, faut- il excuser « toujours beaucoup » Thomme qui improvise K

Par malheur, c'est ce que ne faisaient pas les adversaires du conférencier. On lui reprochait d'avoir trop exclusivement étudié les Pères de l'Eglise, en négligeant les derniers oracles de l'École, Bellarmin et Suarez -. Des apôtres zélés prétendaient que sa prédication n'aboutissait à aucun résultat sérieux •'. Dans les salons du faubourg Saint-Germain, où le conférencier avait des partisans très vifs, « qui mettaient son éloquence à côté de celle de Bossuet », quelques adversaires « voyaient poindre la révolution sous chacune de ses phrases, l'accusaient de prêcher la démolition de la société et, comme on disait alors, de présenter l'eau bénite dans un bonnet rouge ^ ». Ailleurs, on lui reproche de faire un « anachronisme » en traitant toujours ses auditeurs « pour l'athéisme ou pour le voltairianisme », en faisant une « guerre intempestive » contre Manfred et d'Holbach morts depuis longtemps avec leurs négations radicales de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'àme ; il vaudrait mieux s'occuper des insouciants, « qui se tiennent entre le scepticisme et l'orthodoxie, dans un juste milieu philosophique et paisible, où ils croient trouver le repos de leur conscience et la règle de leur vie ^ ». A ces indifférents, il faudrait exposer les « éléments mêmes du christianisme », le dogme et la morale, les « démêlés qui séparent le catholicisme des autres cultes chrétiens ». Lacordaire dédaigne trop ces objets « naturels de l'éloquence sacrée » pour étaler « tout le bruFt du siècle, tous les échos de ses orages, tous les contre-coups de ses passions, des théories sociales et politiques, des ébauches d'histoire et de philosophie », « un immense appareil de savoir humain dont l'ampleur factice ne cache que des notions vagues et des idées fausses ^' ».

1 ViLLARD, Coi\ in., p. 164 et s., 3i décembre 1828.

2 FoissET, Vie, I, p. 343.

^ Cf. FoissET, Vie, I, 342.

* Mémoires du vicomte de Melun, p. i5ô. — Cf. Alexandre Thomas, Revue des Deux- Mondes, i5 avril 1845, p. 268. " Journal des Débats, 20 avril 1854.

^ A. Thomas, loc. cit.

D'autres adversaires lui reprochaient de ne pas savoir éviter les deux extrémités contraires, par lesquelles beaucoup d'esprits se sont laissé séduire, « extrémités ennemies, auxquelles le langage théologique a donné les noms de rationalisme et de traditionalisme ». Suivant les uns, il aurait exagéré « les droits de la raison » et suivant les autres, il serait tombé « dans d'involontaires et trop fidèles complaisances ^ ».

Des théologiens pointilleux relevaient de leur côté, dans les conférences de Notre-Dame, des « propositions un peu hasardées », inexactes, quand elles étaient séparées du contexte. Dans ce genre d'attaques, un grand vicaire de Lyon, M. Cattet, s'est particulièrement distingué. 11 reprochait à Lacordaire « de nier la connaissance que possède l'homme de la loi naturelle, et de la différence du bien et du mal, indépendamment même de la révélation ». Il dénonçait « trois propositions comme niant la liberté, et il prouvait doctement par des extraits de l'Ecclésiaste, de saint Augustin, de saint Jérôme et du Concile de Trente que l'homme est libre ». D'après lui, Lacordaire avait dit que l'origine de la foi divine et de la foi naturelle est identique, et en parlant des philosophes, il avait excusé la dissimulation coupable qui fait agir comme les peuples et penser autrement. Il signalait, comme inexactes, quatre propositions sur la tradition. Il prétendait que Lacordaire avait affirmé que les Védas des Indiens et le Coran des Mahométans possèdent à des degrés différents les caractères d'une écriture sacrée, accusation qu'il tirait d'un résumé publié par VA?ni de la religion, mais dont il tronquait le texte. Le journal avait dit « d'une écriture sacrée ou crue telle ». Le censeur omettait ces deux derniers mots essentiels, et dont la présence change le sens de la phrase en rectifiant l'affirmation. A tort, il reprochait aussi à Lacordaire d'avoir enseigné que l'homme est un être passif au moment de sa conception : que « la foi ne nous vient point par un enchaînement de raisons, mais par l'enseignement de l'Église »; enfin, que le doute sincère est « le commencement de la foi - ».

A ces nombreuses allégations, dénuées de fondement, il fallait une réponse. AL Affre, alors grand vicaire de Mgr de

1 Henri Perreyve, Biographie, p. 69 et s. — Cf. Loraix, p. ~5 et s. - L'Ami, 7 et 9 juin i836.

Quélen et plu§ tard archevêque de Paris, se chargea de la donner. Il ajoutait à ses diverses observations, que le censeur de Lyon aurait mieux fait de borner sa critique amère aux questions de procédé et d'art littéraire. Dans les discours de Lacordaire, il faudrait, disait-il, « une méthode plus claire, une « discussion plus complète, moins de fécondité pour créer des « expressions nouvelles. Bossuet et tous les hommes supérieurs « ont été créateurs ; mais ils ont usé sobrement de ce grand « privilège. Il aime trop à se frayer une route nouvelle et à ne « pas suivre les sentiers battus ^ ».

Il y a même « dans la nouveauté de sa manière quelque chose d'étrange, qui pouvait inquiéter peut-être la circonspection de quelques âmes religieuses ». Dans le feu du discours, il lui échappe « quelques-unes de ces expressions risquées, de ces rapprochements hasardés, de ces alliances de mots bizarres, qui excitent l'oreille, relèvent l'attention de l'auditoire, piquent vivement la curiosité, mais dont l'inévitable danger, surtout en matière théologique, est de tomber dans la témérité ou l'inexactitude - ».

Ces remarques étaient justes. Avec la redondance et la déclamation, ces défauts sont peut-être ceux qui nous choquent davantage. « Éprise de vérité et de sobriété ^ », notre époque supporte plus difficilement le langage emphatique, que ces « expressions trop crues », familières à Lacordaire, mais qui, dans le débit, étaient « sauvées par un accent grave » qui leur donnait <^ un autre caractère ». On en peut dire autant des trivialités, qu'on lui reprochait. Elles semblaient naître d'un immense besoin de rendre la « pensée à tout prix, sans s'inquiéter des pruderies » de l'étiquette oratoire. Il y avait même « dans ce dédain d'une correction rigoureuse un abandon d'amour-propre, un besoin du vrai », qui gagnait et qui persuadait tout auditeur de bonne foi ^.

En somme, les critiques soulevées par les conférences

^ L'Ami, 9 juin i836.

- LoRAiN, p. 48, 65. — Un exemple est cité par Guillemin, dans le R. P. Lacordaire dans l'audace, etc., p. 20,

'^ D'Haussonville, Lacordaire, p. 149 et s.

^ Antiales de philosophie chrétienne, 1844, t. II, p. 422 et s. — Cf. Correspondant, 10 avril 1887, p. 69 et s.

de i835 et de i836 avaient peu de fondement. Elles ne parvenaient pas à rendre suspecte l'orthodoxie de Lacordaire ; elles prouvaient seulement, qu'il n'était pas un orateur à la manière de Bourdaloue et de Massillon, et qu'il avait jugé à propos de changer de système pour acquérir plus d'empire sur la foule et la remuer plus aisément ^

Cependant, Lacordaire n'était pas insensible à cette hostilité, qui avait peine à désarmer. Il avait beau se dire que lorsque l'Arabe passe au pied des pyramides et leur jette un coup de sa lance, elles ne s'émeuvent pas; il ne savait pas rester indifférent. 11 gardait le silence, mais il souffrait. Le malheur vint encore augmenter sa tristesse. Le 2 février i836, il perdait sa mère et cette mort le plongeait dans un deuil, qui n'a pas été étranger au projet caressé depuis quelque temps de quitter Paris pour une année ou l'autre et d'aller à Rome, près du tombeau des Apôtres, reprendre ses études d'autrefois '-.

]V][me Swetchine ne l'encouragea pas dans cette résolution. Elle le voyait à regret s'éloigner du théâtre de ses exploits et laisser prendre à un autre la chaire de Notre-Dame. Ces représentations maternelles produisirent quelque effet ; elles diminuèrent la fermeté de sa résolution. Il commence à peser les chances qu'il a de voir sa carrière se fixer. Il est « troublé aussi par la douleur d'abandonner tous ces jeunes gens, dont plusieurs » lui « ont témoigné tant de confiance et d'attachement » ; il regrette « ce troupeau naissant », que ces dispositions intérieures lui « permettaient de cultiver avec plus de fruit '^ ».

Sur son chemin, Lacordaire revoit sa Bourgogne aimée, et les lieux où il a passé sa première jeunesse ^: il séjourne deux jours à Aix, où il est charmé du bon accueil de l'archevêque ; il s'embarque à Marseille et une fois arrivé à Rome, où il se met sous la direction spirituelle du P. de V^illefort,

^ Au sujet des attaques dont Lacordaire fut l'objet, Cf. Lui Dominicale i836, p. 272; — l'étude partiale d'ÂLEx. Thomas, loc. cit., p. 205; — FoissETjTî'e, I, 348; — Chocarne, Lacordaire, I, p. i83 et s. — Annales de philosophie chrétienne, XII, p. 269 et s.

2 Lettre à M"" de Coulaine, 27 mars i83ô, p. 253 ; — à Ladey, 17 février i836, p. 25o.

2 A M"" Swetchine, 2 mai i836, p. 54.

-• Id., 24 avril i836, p. 52.

un ancien élèv» de l'École polytechnique devenu jésuite, il est reçu avec la plus grande bonté par le Souverain Pontife, qui lui donne sa bénédiction en priant Dieu de le « confirmer dans la défense » de la cause catholique ^

« Cet accueil était d'autant plus significatif que peu de « jours auparavant, Grégoire XVI, excellent théologien, avait « reçu et lu la brochure de l'abbé Cattet. Il l'avait trouvée « pitoyable et avait dit avec un geste de dédain : Il s'agit de « savoir : i^ si les propositions qu'on attaque sont en effet « censurabies, 2^ si la censure n'est pas plus censurable elle- « même que les propositions dénoncées - ».

Lacordaire prend un appartement dans une maison particulière, non loin du Capitole 3, où logent des ecclésiastiques. Seul dans son grand cabinet de travail, il se met à « prendre des notes », soit sur ses « propres idées », soit sur ses lectures. L'écriture le délasse de la lecture et réciproquement ; il passe ses jours dans une grande uniformité, travaillant le matin et le soir, sauf quand il sort pour faire une promenade aux environs de Rome, dans les lieux célèbres, mais moins agréables que les campagnes de France. Sous le rapport de Ja nature, l'Italie « a un aspect grand, mais les détails sont secs et bien au-dessous de la variété merveilleuse de nos arbres, de nos plantes et des accidents de notre territoire ». C'est surtout l'art qu'il faut chercher en Italie, et encore il aime mieux « notre architecture gothique » que leurs monuments de la Renaissance, qui ont « besoin de marbres, de stuc, d'or et de fresques pour être quelque chose ^ ».

Dans sa retraite laborieuse, Lacordaire est parmi les livres. Il fait des lectures hâtives, mais il s'adonne aussi à des études sérieuses et en particulier à celle du savant ouvrage théologique du P. Petau.

Lacordaire avait remarqué le mérite de cet auteur, dont le savoir est considérable. Homme d'esprit et homme de goût, Petau est un prosateur, dont le style fait penser à celui de

^ A M"" Swetchine, 21 juin i836, p. 61.

2 FoissET, {Vie, I, p. 359), citant le journal inédit de Mgr Lacroix, ancien élève national à Rome.

3 A Lorain, 28 juin i836, p. 255.

* A M"" Louise B., 8 octobre i836; — Villard, Cor. in,, p. 198.

Ciccron. Poète, il sait imiter Virgile. Très versé dans la connaissance de la littérature latine, il joint, à la culture littéraire, la science théologique et philosophique. Son ouvrage est à la fois un exposé méthodique des dogmes et une mine de renseignements historiques. Il comprend cinq volumes in-folio et traite successivement de la théodicée, de la Trinité, des anges, de la création, de la hiérarchie ecclésiastique et de la christologie. Il devait être couronné par un traité sur les sacrements, la loi, les vertus théologales et morales. Malheureusement, la mort empêcha Petau d'achever son œuvre.

C'est à l'étude de ce maître, surnommé par ses contemporains « l'aigle des Jésuites », que Lacordaire se met à consacrer une partie de son temps. Il trouve dans les Dogmes théologiques un résumé de « toute la théologie des Pères de l'Église et qui tient lieu d'une masse effrayante de lectures ». En le lisant, il s'est aperçu que Dieu lui a donné « quelque perspicacité théologique », car il lui « arrive souvent de tomber sur des points de vue », dont il avait « eu antérieurement l'instinct », et dont il s'était « servi sans les avoir vérifiés scientifiquement ». C'est à peine s'il a « eu à modifier quelques-unes » de ses « idées par suite de cette lecture »: mais il en a « acquis plusieurs », qui lui « manquaient, surtout par rapport au mystère de la Sainte Trinité », dont il a achevé le traité vers le mois d'octobre i836.

Mais Lacordaire ne se borne pas à étudier les Dogmes théologiques du P. Petau. Il lit « aussi un ouvrage sur les antiquités ecclésiastiques », où il voit « toute la suite et tous les changements de la discipline, chose dont on ne parle jamais en France et qui est importante pour connaître .l'Eglise et ses origines ». Tout en lisant, il réfléchit, il prend « des notes » ; son jugement et son imagination se « fortifient, en même temps que l'action de la solitude tasse en quelque sorte tout » son « être antérieur i ».

Il sent qu'il « arrive à la virilité et que tous les restes de la jeunesse et du siècle, qui se heurtaient » en lui « avec la vérité, s'éteignent chaque jour ». Va-t-il en profiter pour

^ A M°" Swetchine, ii octobre i836, p. 76. — Lacordaire ne dit pas de quel auteur il s'agit.

remonter bientét dans la chaire de Notre-Dame? Les circonstances le lui permettraient; il pourrait reprendre son enseignement « avec toute la force morale », qu'il a tirée de son séjour à Rome et cette perspective n'est pas pour lui déplaire.

Malgré la beauté du rêve, cependant, il ne peut y songer sans éprouver « de grandes perplexités ». Il peut compter sur « la bienveillance du Souverain Pontife »; il connaît aussi « la force de l'opinion », qui le soutient au dehors et, enfin, ce qu'il a reçu « de Dieu pour supporter avec patience et courage les contradictions ». « Un secret effroi, néanmoins, se fait jour » dans son âme. Il ne peut pas se dissimuler qu'il aura toujours, dans la chaire, quelque chose qui déplaira « à une foule de « gens et qui sera l'objet d'attaques d'autant plus passionnées, «qu'elles peuvent être consciencieuses. Est-il sage de rester « toujours sous les yeux du public et des fidèles comme un « problème ? Peut-on acquérir une autorité vraie, l'autorité « nécessaire au prêtre, lorsque des gens de bien se demandent « si vous êtes ou non orthodoxe ^ » ? Aussi, ne vaudrait-il pas mieux vivre dans sa retraite de Rome, occupé de livres et de publications, d'études et de lectures scientifiques et littéraires, dans cette Rome, où chacun « ne fait pas des dogmes de ses idées, une église de son parti » et où les passions lointaines, qui voudraient s'y glisser, « expirent comme l'écume au bord de la mer - ».

Toutefois, cette résolution, d'abord ferme et énergique, fut bientôt atténuée dans sa rigueur. Aux avances de l'archevêque de Paris, il répond d'une façon négative; mais, il refuse aussi une situation, que le chargé d'affaires lui ofîVe dans la Ville Éternelle. Il ne veut pas se lier pour l'instant et il envisage la question sous un autre aspect. Les « instances » qu'il reçoit de plusieurs grandes villes de France ^, entre autres de Metz, lui font concevoir la pensée que peut-être, au lieu de s'enfermer à Rome, « il serait possible de faire un bien considérable

^ A M"" Swetchine, 21 décembre i836, p. 97; — cf. à la même, 3 et 17 janvier; — à Ladey, 17 janvier 1887; — à Lorain, 14 mars 1887; — A M"" de ia Tour, 1 1 février 1837.

2 A M"" de la Tour, 20 avril 1887, p. 7.

^ A M"" Swetchine, 9 octobre, p. 171 ; 5 janvier i838; 8 août 1837. — Cf. FoissET, Vie, l, p. 434.

par des conférences suivies, données dans les grandes villes de province ». « La France est grande, les besoins sont immenses »; il n'est peut-être pas prudent de « renoncer à tout, parce que Paris » lui « est fermé ». Ailleurs, il n'aurait « plus les journaux, ni cette coterie persécutrice qui a son siège dans la capitale. Il y aurait moins de fracas et plus d'effet solide ^ ».

M"^^ Swetchine eut garde de dissuader Lacordaire. Elle vit, au contraire, dans ce projet une occasion de faire un « grand bien », l'avantage d'entretenir les forces du jeune prédicateur et « de présenter un but déterminé » à son « zèle » et à ses « méditations ». L'intelligence de son fils adoptif n'est point faite « pour les études solitaires », avec le besoin qu'elle a, pour être puissante sur les autres, « d'être réactionnée vivement elle-même ». Enfin, les succès remportés dans les grandes villes de la province ne manqueront pas de le ramener à Paris, qui reste le « vrai centre », où il sera « toujours le plus goûté, le mieux compris » et « le mieux répondu - ».

Lacordaire se rendit à ces raisons avec d'autant plus de facilité, qu'il songeait encore à la jeunesse ignorante des choses de la religion et désireuse néanmoins d'un enseignement supérieur. Il sera tout l'hiver à Metz, qui est une ville d'études; il pourra donner à la cathédrale un cours suivi d'instructions sur les grandes vérités chrétiennes. Ce ne sera pas simplement une prédication de circonstance, force intermittente et passagère ; mais une prédication de plusieurs mois, qui pourra exercer, chaque dimanche, une action continue, comme celle de l'éducation, sur les auditeurs accourus au pied de sa chaire ^.

Cette perspective d'un bien à procurer acheva de décider Lacordaire. Il accepte les propositions du grand vicaire et de révêque de Metz et, après un séjour à Rome de dix-huit mois, il quitte ses études et sa cellule de Saint-Louis des Français. Après avoir traversé les Alpes par la voie du Simplon, il arrive dans l'ancienne capitale de l'Austrasie, où, le dimanche suivant, 3 décembre 1887, il parle pour la première fois à l'église cathédrale.

1 A M"" Swetchine, 4 juillet 1887, p. i33.

2 A la même, 27 juillet 1837, P- '^7.

3 A la même, 8 novembre 1837, P- M7-

Dans les ct)nférences de Metz, on voit appliquer le même procédé logique, que dans celles de Stanislas et de Notre-Dame de Paris. Lacordaire a le souci de partir « de la base de l'observation ». « Le fait est la première de toutes les révélations, le piédestal sur lequel toute science doit reposer » : le phénomène est « la manifestation des forces de la nature »; il conduit à la connaissance des lois qui régissent le monde i.

Pénétré de ce principe, le conférencier veut en faire une application aux choses de la religion. Il dit que dans le monde il y a un fait religieux, un fait manifeste, « éclatant comme la lumière du soleil ». Dans les stations de la seconde période de sa carrière oratoire, il établira l'existence de ce fait religieux 2; dans les discours de Metz, il ne commence point par cette thèse fondamentale; il a plutôt l'air de la supposer évidente ou déjà démontrée, et dès le début, il ^e met à analyser' la nature de la force et de la loi religieuse. La science profane a son objet, la foi possède aussi le sien; elle enseigne l'invisible et répond au triple désir qu'a l'homme de vivre, de connaître et d'aimer, et qui place tous les êtres raisonnables, dune manière ou de l'autre sous le joug aimable de la croyance '•^. Nous parvenons à la connaissance de l'invisible par la « lumière médiatrice » de la parole, qui affirme, démontre et instruit. L'affirmation précède toujours la démonstration et, dès lors, il ne faut pas s'étonner que nous la trouvions dans le procédé religieux, où Ton tient compte, en premier lieu, de la révélation divine •*. La parole de Dieu est infaillible; on la reconnaît aux quatre caractères de l'universalité, de l'antiquité, de l'unité et de la sainteté, que Dieu seul possède par essence, mais qu'il peut communiquer à l'homme '">. C'est ce qu'il a fait en établissant une société une, antique, sainte et perpétuelle, avec laquelle il est nécessaire d'être en communion "^ et qui remonte jusqu'aux origines de l'humanité, comme aussi elle doit durer jusqu'à la fin des temps '.

^ Conférences prêchées à Nancy, I, p. 29.

- Par exemple, à Nancy, Grenoble, Liège et Dijon.

^ Cf. Chronologie, 3 décembre 1837.

* Id., 10 décembre iSSy.

^ Id., 17 décembre 1887.

^ Id., 24 et 3 1 décembre 1837.

' Id., 7 janvier i838.

Jusque là, les conférences de Metz sont uniquement apologétiques ; elles font reluire, dans leur ensemble, la vérité de l'Eglise catholique, mais d'une manière un peu nouvelle. Arrivé au catholicisme par ses « croyances sociales », « il avait inféré « la nécessité de l'Église par ces degrés très simples : point de «société sans religion, point de religion sans christianisme, « point de christianisme sans l'Eglise catholique. Il tenait ainsi « les deux anneaux extrêmes de la chaîne : la société et « l'Eglise 1 ». Dans les conférences messines, le terme final est le même ; mais le chemin pour y parvenir est différent. C'est de l'analyse de la foi qu'il procède. L'homme éprouve un besoin irrésistible de vérité, que Dieu a mis en lui. A ce besoin légitime, universel et de tous les temps, Dieu a donné une satisfaction, et c'est à trouver le précieux remède, que l'orateur consacre ses investigations.

Parvenu au terme désiré, Lacordaire quitte le genre de l'apologétique pure, pour entrer sur le terrain de la controverse. Le 14 janvier i838, il donne sa conférence sur les origines et le faux principe du protestantisme : conférence qu'il reverra dans la suite, et qui reviendra plusieurs fois dans la seconde période de sa carrière oratoire 2.

Cependant, il ne reste pas longtemps dans la controverse; il se hâte d'en venir à l'exposé pur des enseignements dogmatiques, que le catholicisme présente à ses fidèles. Tour à tour, il décrit les divers moyens mis à la disposition des hommes pour leur rendre le salut possible et même facile ^; il sonde, d'un regard pénétrant, la vérité du mystère de la Trinité et décrit la nature des processions divines dans cette belle conférence, revue ensuite, et qui fera plus tard l'admiration des connaisseurs ■^ ; il retrace l'histoire et le plan de la création du monde •'' ; indique l'origine du mal ^ ; montre Adam et Eve sous les berceaux de l'Eden, cueillant le fruit défendu et transmettant à leur postérité le vice originel ^; enfin, il révèle les

^ Chocarne, Lacordaire, I, p. 92.

■^ A Bordeaux, Nancy et Lyon.

^ Cf. Chronologie, 21 janvier i838.

^ Id., 28 janvier i838.

•"' Id., 4 et 1 1 février.

^ Id., 18 février.

" Id., 25 février.

miséricordes dit-ines du Tout-Puissant résolu à sauver l'humanité déchue, se revêtant de notre humaine nature, descendant des Cieux sur la terre pour réconcilier les fils d'Adam avec Dieu, leur Créateur, et nous fournir le moyen sûr de nous sanctifier ^. Mais, si ces discours appartiennent au genre dogmatique, il ne faut pas croire que leur fond était emprunté seulement à l'enseignement spéculatif et doctrinal de l'Église. Au passage, le conférencier ne néglige pas les considérations philosophiques, historiques et sociales ; il ne méprise même pas les digressions et les hors-d'œuvre apparents ; il met en relief les conséquences et suggère les conclusions pratiques, que l'auditeur est invité à tirer pour son utilité particulière. Son but est d'être utile, de faire connaître la vérité et accepter les préceptes de la morale chrétienne. Il y parvient tout en gagnant la faveur de son nombreux auditoire. La station de Metz obtient un remarquable succès -.

Dans l'accomplissement de sa tâche, Lacordaire sut faire constater que les méditations, auxquelles il venait de se livrer à Rome, ne lui avaient pas été inutiles. Avec une autorité nouvelle, il apporta « tout l'éclat, toute la puissance, toute la conviction de sa jeune parole, sans aucune inégalité » et « sans aucune fatigue d'improvisation -^ ». Comme dans les conférences de i835, la forme, à laquelle il s'arrêta, était romantique; en pleine cathédrale moyenâgeuse, il eut recours au style fleuri de Chateaubriand et de Lamennais. Sa parole s'adressait à des personnes de tous les âges, elle plut cependant d'une façon particulière aux jeunes gens des carrières libérales ; c'est pour ces derniers surtout que l'orateur se laissait emporter, déployant tout l'essor, dont il était capable, et s'élançant vers les sommets d'une pensée mûrie dans l'étude.

Après les conférences de Metz, Lacordaire a inauguré les deux genres de prédication, qui vont remplir la deuxième période de sa carrière oratoire. En i835 et i836, il pose les premières assises de ce monument d'apologétique, qu'à l'exemple de saint Augustin, il a entrepris d'élever et auquel, dans quelques années,

' Cf. Chronologie, 4 mars i838.

2 Id., la dernière conférence de Metz.

^ Lettre de Falloux à V Univers, 28 janvier i838.

il continuera de travailler avec ardeur. A la fin de iSSy, il commence une autre sorte d'enseignement ; il donne sa première station de province, qui sera suivie plus tard d'un grand nombre d'autres, où il s'efforcera toujours de présenter un ensemble varié de thèses religieuses, propre à donner une idée, sinon complète, du moins fidèle de la doctrine chrétienne.

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