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CHAPITRE IV

La fin de la préparation. — Lacordaire étudie la « Somme théologique » de saint Thomas. — Influence de cette étude. — La pleine maturité et la fin de la première période.

Lacordaire venait de remporter à Metz un succès considérable et dont le retentissement prolongé devait l'encourager dans ses entreprises. Le dernier jour de la station avait été même pour lui un véritable triomphe. Sa joie fut néanmoins tempérée par les acerbes critiques, que son genre oratoire avait soulevées dans le parti républicain et parmi les partisans des anciennes méthodes de prédication. Ces contradictions ravivèrent dans son âme le souvenir encore peu lointain de l'acharnement déloyal, avec lequel on avait attaqué les conférences prêchées à Notre-Dame de Paris et contribuèrent à lui faire prendre une résolution, dont il examinait déjà les conséquences possibles.

Dans ses Mémoii^es, Lacordaire nous renseigne lui-même sur les premières origines de cette idée. « Entré dans le clergé depuis douze ans », il se voyait « seul encore, sans lien avec aucune institution ecclésiastique » et sans goût pour le ministère des paroisses, où il aurait pu s'élever. D'autre part, il voyait à Rome « les restes magnifiques » des ordres religieux fondés par des saints et « sous cette trace lumineuse, qui est comme la voie lactée de l'Église », il discernait « pour principe créateur les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, clef de voûte de l'Évangile et de la parfaite imitation de Jésus-Christ ». Au souvenir des grandes choses accomplies par les moines, il se persuada peu à peu, que ce serait un « grand service » rendu à l'Église, que « de faire quelque chose pour la résurrection des Ordres religieux », et pour l'imitation des vertus que les saints

avaient pratiquées ^. Son attention était attirée particulièrement sur deux instituts, sur celui qui était « né au XIII"i<^ siècle pour la défense de l'orthodoxie contre l'invasion des premières hérésies latines » et sur celui qui avait été « suscité au « XVI'"*^ siècle pour être une barrière à la diffusion du protes- « tantisme. Rivaux partout et toujours, parce que leurs armes « étaient les mêmes et leur but identique, il y avait cependant « entre ces deux instituts des différences notables. Saint Domi- « nique avait chargé le corps en donnant beaucoup de latitude « à l'esprit ; saint Ignace avait resserré l'esprit dans des liens « plus étroits, mais en affranchissant le corps des prescriptions « qui peuvent l'affaiblir et le rendre moins propre au ministère « de l'enseignement et de la prédication; saint Dominique avait « donné à son gouvernement la forme d'une monarchie tem- « pérée par des élections, d'où sortaient les supérieurs et par « des chapitres, d'où sortait la législation ; saint Ignace avait « donné au sien la forme d'une monarchie absolue ». Lacordaire étudia ces deux constitutions et finit par donner sa préférence à celle de saint Dominique ~.

Arrivé de Metz à Paris, il s'ouvrit à ses amis au sujet de son dessein: mais aucun ne lui donna de réponse encourageante et favorable. M"^^ Swetchine le « laissait faire » et ses autres confidents ne vovaient dans son « projet qu'une chimère ». «Selon celui-ci, le temps des Ordres religieux était passé; selon celui-là, la Compagnie de Jésus suflRsait à tout et il était inutile d'essayer la résurrection de Sociétés, qui n'étaient plus nécessaires ; quelques-uns ne voyaient dans l'Ordre de saint Dominique qu'un institut décrépit, empreint des idées et des formes du moyen âge » et « dépopularisé par l'Inquisition ■' ». Dom Guéranger fut seul à penser autrement et à donner son adhésion au projet de restauration, que Lacordaire voulait entreprendre. Pour arrêter définitivement sa résolution, ce dernier va se mettre en retraite à Solesmes et sous la direction de l'Abbé du monastère. Après dix jours de méditations, il se sent

^ Notice, p. 66. et s.

- A cet égard, voir Delpech, Éloge du P. Lacordaire, p. 12 et s. — Œiipres, IX. p. 98 et s.

'^ Notice, p. 73. — Cf. FoissET, Vie, I, p. 435, où se trouvent divers détails complémentaires.

« toujours plus confirmé v et il prend le parti de se rendre de nouveau à Rome 1. Après avoir fait ses adieux à l'archevêque de Paris, qui le reçoit la tristesse peinte sur le visage et qui lui raconte le rêve, où il a vu des « hommes vêtus de blanc et occupés » à convertir le peuple parisien 2, il quitte les bords de la Seine, se dirige sur Lyon, Turin et Gênes, où il prend le bateau pour Livourne. Le 9 avril 1889, l'abbé Lacordaire revêtait la robe blanche des disciples de saint Dominique et le lendemain, il partait pour Viterbe, « où, coïncidence étrange ! le couvent de la Chênaie — en italien la Quercia — était assigné à son noviciat '^ ».

Les considérations précédentes nous révèlent quelques-uns des motifs qui ont porté Lacordaire à entrer dans l'Ordre des Frères -Prêcheurs. Dans le Mémoire, qu'il a publié sur la question, il en indique d'autres encore. Parmi les différents instituts, dit-il, « c'est celui qui va le mieux à notre nature, à notre esprit, à notre but : à notre nature par son gouvernement, à notre esprit par ses doctrines, à notre but par ses moyens d'action, qui sont principalement la prédication et la science divine ^ ».

Après avoir considéré les deux premiers points, Lacordaire constate avec complaisance que saint Dominique a eu le privilège de susciter dans son siècle « une armée de prédicateurs »; il a su créer la passion dans les âmes chrétiennes et comme « l'éloquence est le son que rend une àme passionnée », le saint fondateur n'a pas eu « besoin de fonder des écoles de rhétorique », il lui a suffi de frapper juste au cœur de sa génération et d'y faire naître l'enthousiasme. Émus et touchés, les jeunes gens des universités se jetaient « dans les hasards de cette chevalerie de l'Évangile » et apportaient sous le froc le feu de leur entraînement ; ils mettaient dans leurs discours l'effusion, qui les avait ravis ; et Lacordaire trouve même que les Frères-Prêcheurs eurent toujours « une grande habileté à saisir le genre de prédication, qui convenait à leur temps ». Ils surent

1 A iM"' Swetchine, 25 juin i838, p. i58. - Notice, p. 76 et s.

^ ViLLARD, Cor. in., p. 58, sans date. ^ Œuvres, IX, p. io5.

parler des « langues diverses » selon la disposition des esprits, ils étudiaient le « mouvement commun », qui emporte les hommes ; ils cherchaient à connaître quelle est « Tinclination particulière » des intelligences, pour y adapter leur manière d'annoncer l'Evangile. De cette façon, leur parole trouvait le chemin des cœurs et produisait dans l'àme des fruits abondants 1.

Enfin, Lacordaire est attiré dans l'Ordre de saint Dominique par la doctrine de la Somme théologiqiie , dont les Frères-Prêcheurs sont les interprètes traditionnels et les plus autorisés 2,

Il est difficile de préciser le moment exact, où Lacordaire a commencé à lire et à étudier saint Thomas. Au Séminaire et dans les premières années du sacerdoce, il semble ignorer la valeur de ce grand théologien ; il ne parle jamais de lui dans sa correspondance^ ni non plus dans ses premières productions oratoires. Quand il est à Rome en i836 et en iSSy, toute sa préoccupation est d'étudier les Dogmes théologiques du P. Petau. C'est vraisemblablement à la fin de iSSy que Lacordaire apprit à connaître la Somme de saint Thomas. Son ignorance se transforma bientôt et vite en enthousiasme. Dans son Mémoire pour le rétablissement eti France de l'Ordre des Frères-Prêcheurs, composé à la fin de i838 ou tout au commencement de 1889, il est déjà gagné et, dans son admiration, il ne tarit pas d'éloges sur l'œuvre jusque-là ignorée de lui.

Certes, dit-il, jusqu'à l'Ange de l'Ecole, bien des traités avaient vu le jour. Eusèbe avait écrit sa Préparation évaîigélique et saint Augustin, sa Cité de Dieu. Toutefois, aucun auteur de la primitive Église n'était « parvenu à l'édifice total de la théologie. Après douze cents ans de travaux, leurs écrits épars dans le passé ressemblaient aux ruines d'un temple qui n'a pas été bâti » et qui attend avec patience « la main de l'architecte '^ ».

L'architecte devait être Thomas d'Aquin. En peu de temps,

^ Œuvres, IX, p. loj-iiS et s. — Cf. Régnier, Souvenirs, etc., p. io5^ — DoNNET, Éloge funèbre, p. 17.

2 A M""' Swetchine, 4 février 1840, p. 217.

^ Œuvres, Mémoire pour le rétablissement, etc., IX, p. i32.

il est devenu <^ le docteur le plus célèbre de l'Eglise » « et sa naissance même, si royale qu'elle était, a disparu dans la magnificence de sa renommée personnelle ». Il a rassemblé « dans un corps unique les matériaux épars de la théologie », et de ce qui pouvait n'être « qu'une compilation », il a fait « un chef-d'œuvre, dont tout le monde parle, môme ceux qui ne le lisent pas, comme tout le monde parle des pyramides », sans les visiter. « Cette popularité, plus forte que l'ignorance, est le dernier terme de la gloire ici-bas. »

Avec les éléments de la science humaine, que contenaient les écrits d'Aristote, il fallait créer une psychologie, une ontologie et une morale dignes de s'unir aux dogmes de la foi. «. Saint Thomas le ht. Laissant de côté les chimères et les observations du Stagyrite, il tira de ses écrits ce qui pouvait s'v glaner de vrai, éleva et transforma ces matériaux, et, sans abattre ni adorer l'idole de son siècle, il ourdit une philosophie, qui avait encore dans les veines du sang d'Aristote, mais purifié par le sien et par celui de tous ses prédécesseurs dans la doctrine. »

« A l'esprit de discernement dans l'emploi de l'élément humain ou fini, saint Thomas joignit une vue pénétrante de l'élément divin. Il eut, en considérant les mystères de Dieu, ce regard ferme représenté par l'aigle de saint Jean, ce trait de l'œil difficile à définir, mais que l'on reconnaît si bien, lorsque après avoir médité soi-même une vérité du christianisme, on interroge un homme, qui a été plus loin que soi dans l'abîme, ou mieux écouté le son de l'infini ». Il voit « ce que l'œil vulgaire ne voit pas » et trouve « dans la cause même qui le contient, l'étendue qui le ravit ». « Cette union, au même endroit, de la nécessité la plus parfaite avec le vol le plus hardi, cause à l'àme une aise indicible, qui fait mépriser tout le reste à qui l'a une fois sentie ».

Quand on étudie une question dans les livres de saint Thomas, on sent qu'on franchit aisément « plusieurs orbes d'un seul coup et que la pensée ne pèse plus ». Il a l'art de lier « l'un à l'autre », « l'élément naturel et l'élément divin »; enfin, son style « fait voir la vérité dans les plus grandes profondeurs », comme on voit « les étoiles au travers d'un ciel pur, style aussi calme qu'il est transparent, où l'imagination

ne paraît pas plus que la passion, et qui cependant entraîne

'intelligence

Ces éloges accordés à saint Thomas révèlent la nature des préoccupations studieuses, qu'avait Lacordaire au commencement de 1839. Tout son désir est de se plonger dans ce qu'il appelait « les eaux profondes » de la So}n}ne théologique. Il regrette de n'avoir pas connu ce chef-d'œuvre dès l'âge, où il commençait de « s'initier aux lettres divines ». Mais, désormais, il va en faire « l'étude de tous les jours » de sa vie. 11 a fait de « longs détours avant de rencontrer cette pleine source, d'où la vérité coule avec tant d'abondance, tant de force, tant de grâce et de limpidité ». Mais depuis qu'il y a posé ses lèvres, il ne peut plus s'en « détacher un seul jour, et le reste n'est plus » pour lui « qu'un appendice », où il va « çà et là, chercher quelque rayon de lumière pour le rattacher à ce centre éclatant de la théologie ». Sans doute, tout n'est pas dans la Somme ihéologiqiie : « l'histoire des dogmes et des erreurs, les « Pères de l'Eglise, l'Ecriture sainte elle-même n'y ont qu'une « place étroite et incomplète : mais la foi y est ramenée à la « raison et la raison à la foi avec une suite et un empire, qui « ne sont comparables à rien, et qui resteront à jamais le « désespoir des apologistes autant que la source, où puisera « leur génie. Depuis que les écoles catholiques ont abandonné «la Somme, au lieu de l'éclaircir et de la compléter, elles ont « en vain cherché le tronc d'un vigoureux enseignement. La «théologie, méprisant le nom de scolastique et s'enorgueil- « lissant du nom de positive, est devenue une sorte de compi- « lation de textes, où la tradition se trouve pour la mémoire, « mais où la liaison manque pour la pensée, et, à tout le moins, « n'y a pas ce qui fait dans un édifice le ciment, l'étendue et la « profondeur - ».

Convaincu de la nécessité qu'il y. a pour lui de compléter sa formation intellectuelle dans le sens de la théologie thomiste, Lacordaire écrit au Général de l'Ordre une lettre datée du 25 janvier 1840, et dans laquelle il sollicite « la grâce de passer trois années à Rome » pour s'initier à la « tradition scientifique »

^ Œuvres, IX, p. 134-140.

- ViLi.ARD, Cor. in., à l'abbé Drioux, i85o, p. 200 et s.

léguée par le docteur Angélique K Atin de mieux se livrer exclusivement à cette étude, il hâte la composition de sa Vie de saint Domiiiique et prend la résolution de mettre la plume de côté. « Soir et matin », il suit les cours de la « classe de théologie ». Il prend goût à la matière. « Ces nouvelles études » le « remplissent de joie ». S'il avait eu « saint Thomas pour maître dès l'origine », il aurait « eu bien des peines de moins ». « Il est vraiment inconcevable qu'on ait abandonné ce grand homme pour de chétifs ouvrages », « où il est impossible que l'esprit trouve la moindre satisfaction, pour peu qu'il ait de vie et d'élévation ». Avec lui, on acquiert, « à peu de frais, une sagesse » qui, sans lui, ne manque pas de coûter « bien des larmes - ».

A partir de cette époque, il y a toujours un livre de saint Thomas sur la table de travail de Lacordaire '. La Somme théologique devient son « livre de prédilection », il la lit et la médite, il en fait ses « délices ^ ». Son « temps, qui s'écoule rapidement, est partagé entre cette étude et la préparation de ses conférences ■'• ». Adonné à ce double labeur, il forme des « approvisionnements » de savoir et de doctrine pour le reste de sa vie. Il acquiert de la profondeur, les idées se précisent et s'élargissent, le coup d'œil devient plus profond et les ailes rendues plus fortes lui permettront de prendre un vol plus hardi. Plus tard, une fois lancé dans la vie, il ne pourra plus continuer son enquête, ni se rafraîchir ^ tous les jours dans de nouvelles études; toutefois, les résultats resteront acquis, sans compter qu'il lira encore et consultera son nouvel auteur favori. Il pourra même dire dans sa cinquième conférence de Dijon, qu'il prend toujours saint Thomas « pour guide » dans les « graves questions » développées en chaire.

Une étude aussi assidue, aussi persévérante produit des effets. La mentalité de Lacordaire s'en ressent et les œuvres

» A M"" Swetchine, 4 février 1840, p. 21 3.

2 A M"" de la Tour, 24 juillet 1840, p. 64. — Cf. Notice, p. 86. — A M'"' Swetchine. iS mai 1840, p. 282, — Régnier, Souvenirs, p. ii5. — FoissET, Vie, II, p. 17. — Chocarne, Lacordaire, I, p. 295 et s.

•' Chocarne, Lacordaire, II, p. 84.

^ Id., p. 9.

^ A jM"" Swetchine, 5 juin 1841, p. 278.

^ Lettres à des jeunes gens, 23 mars i85o, p. i58.

— lôg —

qu'il produit, vers 1841, portent déjà le reflet de cette nouvelle lumière. Un auditeur des conférences de Metz, qui aurait assisté à celles de Bordeaux ou à celles de Nancy, aurait remarqué une différence et un changement. Par malheur, des conférences de Bordeaux, nous n'avons que de pâles analyses et de celles de Nancy, nous ne possédons pas un texte revu et publié par Lacordaire lui-même.

Cependant, dans ces dernières, une influence peut être constatée et qui affecte même la forme verbale. L'orateur parle de « l'essence » de la foi religieuse, qui atteint au dehors la plus grande unité. « Comme acte de l'intelligence », la foi est une « connaissance de l'infini se révélant à l'homme par la parole » : « la raison est sa compagne inséparable ».

En origine, la foi précède, forme et développe la raison... La raison et la foi ne peuvent être en contradiction; car elles sont les deux rayons d'un même foyer, qui se manifeste par deux procédés différents. La foi est une lumière, bien que son objet soit incompréhensible et qu'on n'en puisse atteindre le fond. Il en est de même de la raison et de la science, puisque les essences des choses échappent toujours à nos investigations '.

La foi est soumise aux lois de la vie... L'homme est doué d'un organisme intellectuel, et il existe un foyer intellectuel : l'ordre métaphysique et l'ordre moral. Sans l'humanité qui est médiatrice entre l'organisme intellectuel de chacun de nous, et la nature qui est le foyer commun, l'homme à lui seul n'arriverait pas à communiquer avec la nature, dépositaire des idées rationnelles et morales -.

L'univers est le premier phénomène, la première apparition de l'infini. Un triple principe est évident : quelque chose de borné existe, donc il y a quelque chose d'illimité; quelque chose de temporaire existe, donc il y a quelque chose d'éternel; il y a du variable, du relatif, donc il y a de l'absolu, de l'immuable. En résumé, il existe quelque chose, donc il existe un être infini. Or^ l'infini doit résumer l'être dans toute sa perfection : donc il est la vie, l'intelligence, la volonté au plus haut degré ■\

Abstraction faite des idées philosophiques énoncées dans ces phrases, qu'il serait facile de multiplier, nous sommes en présence d'un style et d'une manière d'argumenter, qui n'est

^ Conférences prèchées à Sancy, I. p.

■'' Ici.. I, iSg.

3 Id.. l, 253.

— lyo —

plus guère ceHe des conférences que Lacordaire a préchées à Notre-Dame en i(S35 et i836. Ce n'est plus la langue d'un poète lyrique, emporté par la verve de son imagination féconde, mais bien plutôt celle d'un homme, qui raisonne froidement à la manière d'un philosophe nourri de scolastique.

Ce changement est tout aussi sensible dans les conférences, que Lacordaire a prononcées à Notre-Dame, en 1843, et qui ont été publiées par lui même. L'orateur traite la question des « effets de la doctrine catholique sur l'esprit ». Or, sauf dans la première qui n'est qu'une introduction non reproduite dans les Œuvres complètes, les entretiens sont pleins de considérations présentées dans une langue, où abondent les termes philosophiques. Il disserte sur le genre de « certitude suprarationnelle » produite dans l'esprit par la doctrine catholique et il en indique les diverses qii^lités, « la cause active », « l'effet final 1 » ; il parle ensuite des « trois raisons », qui gouvernent le monde, « la raison des hommes d'Etat », « la raison des hommes de génie » et « la raison populaire - » ; il dit la faiblesse de « la force rationnelle » mise au service de l'homme, et qui ne peut engendrer la « foi surnaturelle » et fondée sur la « véracité divine ^ ». La « certitude mystique » ne peut provenir que d'une « puissance mystique » et placée dans un « organisme mystique * ». Il analyse les qualités de la connaissance et dans le développement, il est tour à tour question de la « connaissance phénoménale », des êtres et des causes, des lois et des substances, enfin, de la « cause des causes », de la « substance des substances », de la « raison finale » de tous les phénomènes ^. Dans la dernière conférence, l'orateur décrit la « triple communion » qui existe entre la raison humaine et la raison catholique », la « communion d'intelligibilité », la « communion d'analogie », la « communion de confirmation réciproque ^ ». Et ainsi de suite '.

^ Conférence du 10 décembre 184?.

2 Id., 17 décembre 1843.

^ Id., 3i décembre 1848.

* Id., 7 janvier 1844.

° Id., 14 janvier 1844.

^ Id., 21 janvier 1844.

^ Cf. Edm. Schérer, Études critiques, p. 164 et s.

— lyi -

Avec le temps, Lacordaire laisse de côté les mots, dont Tabstraction peut être une énigme pour un grand nombre d'auditeurs: se mettant mieux à la portée de la foule, il parle une langue moins haute et plus accessible à la multitude. Sous ce rapport et à la longue, son style s'épure et se perfectionne dans une évolution lente, qui arrive à l'apogée à la fin de la seconde période de sa carrière oratoire. Au moment où Lacordaire abandonne le ministère de la prédication, il est parvenu au degré le plus rapproché de son idéal. Témoin la péroraison sténographiée de la dernière conférence de 1854 ^.

A part cette influence verbale, que l'étude de saint Thomas a exercée sur le vocabulaire, il y en a une autre plus importante et qui porte sur le fond. Dans le commerce du « prince de la théologie », la science dogmatique de Lacordaire devient plus « ample et plus sûre d'elle-même »; « les eaux de l'imagination et de la passion » baissent « considérablement » dans son esprit 2. « On s'en aperçut bien à la manière large et féconde avec laquelle, agrandissant et creusant encore sa pensée, il décrivit les effets produits sur l'esprit et sur l'àme par la doctrine catholique ». On admira également « la pénétration psychologique, tantôt fine et déliée, tantôt énergique et véhémente », dont il fit preuve « en parcourant le cercle entier des répulsions inspirées à la raison et aux sentiments de l'homme par la doctrine catholique, et en célébrant la victoire divine et mystérieuse de la loi sainte sur l'opposition réunie des hommes d'Etat, des hommes de génie et du bon sens positif- ».

Ce qu'Ozanam et Lorain ont remarqué, nous pouvons le constater nous-mêmes. Il importe seulement de faire une restriction. Si l'influence doctrinale de saint Thomas a été considérable au point de vue des idées, elle n'a cependant pas été assez radicale pour porter Lacordaire à abandonner son plan primitif. L'architecture reste la même, l'ensemble ne varie pas.

Dans les stations quadragésimales de i835 et i83b, Lacordaire avait parlé de l'Église, de la nécessité d'une autorité enseignante, de la nature de cette autorité et des sources divines, où

^ Cf. Chronologie, 12 février 1854.

- A M"" Swetchine, i" mai 1843, p. 343. — Cf. Lettre d'Ozanam à M. L... 4 janvier 1844.

^ LoRAIN, p. 83.

elle va puiser»sa doctrine. 11 l'avait montrée « sous un double aspect, à la fois précise et mystique, donnant sur certains points des solutions formelles et arrêtées, sur d'autres, au contraire, répondant par le mystère, et cachant la vérité sous le symbole ». La doctrine a une « double forme, la forme de la science et la forme de la foi ». « Ce n'est ni une science absolue, ni une foi pure et simple » ; « elle démontre et se « soumet, elle est lumière et ombre, semblable à la nuée mirage culeuse qui éclairait les enfants d'Israël en même temps «qu'elle aveuglait leurs ennemis. Lui demandez-vous des «faits? Elle vous donnera les plus grands faits du monde. «Lui demandez-vous des principes? Elle en posera qui rejail- « liront jusqu'au fond de l'entendement... Lui demandez-vous « des sentiments? Elle remplira votre cœur épuisé ^ ».

En résumé, telle est la %méthode qu'en 1884, Lacordaire avait résolu de suivre et dont il fait une première application dans les conférences de i835 et i836. Quand il reprend, sept ans après, son enseignement de Notre-Dame, il ne change pas son plan. Ses études ne l'ont pas convaincu qu'il faut modifier sa méthode. Il garde celle qu'il a choisie et en fait une nouvelle application. « 11 avait entrepris de demander à l'expérience les preuves de la doctrine catholique. » Il va continuer « en montrant l'influence de cette doctrine sur l'homme et par contre-coup sur la société ». 11 consacrera « d'éloquents développements » à ce qu'il appellera « les trois vertus réservées, l'humilité, la chasteté, la charité ^ » : \\ indiquera les eff'ets de la doctrine catholique au point de vue social pour essayer de réconcilier l'Eglise avec la société civile et par là même, il sera amené à exposer le dogme sous les diff'érents aspects, qui intéressent l'humanité : Jésus-Christ comme fondateur de l'Église et rédempteur, Dieu dans sa nature et ses opérations ad extra, créant le monde, le gouvernant et le conduisant à ses immortelles destinées.

« Les célèbres conférences sur la vie » qu'il prononcera en 1854 à Toulouse, se rattacheront encore « à ce plan général » et formeront « la conclusion logique de ces longues prémisses »,

^ D'Haussonville, Lacordaire, p. i36 et s. 2 Id., p. 137.

car, il V démontrera « l'influence religieuse sur la vie intérieure de l'homme ». 11 fermera ainsi le cercle et reviendra à son point de départ : il a commencé « en montrant la nécessité sociale de l'Église », il terminera « en montrant sa nécessité morale ^ ». Ainsi, l'influence de saint Thomas n'a pas fait modifier le plan des conférences, comme elle n'a pas changé non plus les idées sociologiques de Lacordaire. Il avait entrepris la double tâche d'exposer le dogme et de dévoiler l'action de l'Eglise sur la société. Au premier point de vue, saint Thomas lui a donné de précieux enseignements ; mais il s'est tû à l'égard du second. 11 ne lui a rien appris sur les relations de l'Eglise avec la société du XlX"ie siècle. C'est de lui-même que Lacordaire a été ramené à la vérité par l'évidence sociale du catholicisme ; c'est de lui-même aussi, qu'il a entrepris de faire passer cette conviction dans l'àme de ses contemporains. Dans l'accomplissement de cette tâche, il a été aidé, il est vrai, des considérations qu'il a lues dans le Génie du christianisme ; mais, dans les âges antérieurs, il n'a rencontré aucun théologien, ni aucun philosophe pour lui servir de modèle. A ce point de vue, saint Thomas n'est pas son inspirateur. Aussi, son œuvre oratoire contient de nombreux discours, dont les thèmes n'ont rien de commun avec la théologie scolastique. Lacordaire y développe des idées toutes contemporaines sur « la richesse et la pauvreté », « le service public dans la société chrétienne », « l'évangélisation des pauvres », « les devoirs des catholiques envers l'Eglise », « l'inégalité et l'harmonie des conditions », « la foi, principe de toute civilisation moderne » et dautres sujets semblables -. Dans les discours de ce genre, Lacordaire se montre fait pour aborder dans la chaire l'étude des questions sociales. Créateur d'une nouvelle manière de prêcher, il émet sur la charité et la solidarité, des idées d'une « séduisante élévation ». On sent que, dans les choses religieuses, il aff'ectionne le côté, par où elles touchent à l'organisation des sociétés humaines ^. A ce point de vue, il est vraiment son propre précurseur.

^ D'Haussonville, Lacordaire, p. 140.

^ Cf. les sermons du 21 novembre 1844, 3o janvier 1845, 25 octobre 1846, 9 décembre 1849, 14 avril i85o, 21 juillet i85o, 3o août i853. ^ LORAIN, p. 82.

On n'en peut pas dire autant des discours, dans lesquels se trouve de la théologie. A ce point de vue et malgré certaines apparences, Lacordaire est avant tout disciple de saint Thomas; c'est à ce dernier qu'il demande, selon un aveu fait dans une conférence prononcée à Dijon, les renseignements théologiques, dont il a besoin, quand il traite d'une question doctrinale.

A cette assertion, on peut être tenté d'objecter que Lacordaire n'est pas un théologien. « La patience nécessaire à l'investigation des livres s'allie mal au feu qui jaillit d'une pensée créatrice i ». Dans ses conférences, il ne donne pas des preuves d'une vaste culture philosophique ; quelquefois même le brillant de la forme l'emporte sur la solidité du fond. Tout cela est souvent vrai ; on peut même ajouter que certains discours sont d'une remarquable nullité au point de vue théologique. Ainsi en est-il, par exemple, de la conférence sur « l'importance des doctrines pour l'élévation et la direction de la vie 2 ».

Pour répondre à cette objection, il importe de remarquer qu'un certain nombre de sermons se rapportent à des sujets d'actualité, où il y a peu de place pour les aperçus d'une profonde métaphysique. On y trouve plutôt des considérations sociales, qui exigeaient des tableaux et des descriptions lyriques, où soient magnifiés les effets salutaires de l'Eglise sur la société humaine.

Il faut ensuite observer que Lacordaire s'est efforcé d'approprier son enseignement à la mentalité particulière de ses auditeurs. Pour se faire comprendre, il a du être théologien avec discrétion. Une fois en chaire, il entrait en relation avec son auditoire. « Chaque âme se révélait à lui au fur et à mesure qu'il avançait dans le développement de sa pensée générale, et ses paroles lui étaient dictées par cette vision, en sorte que chacun pouvait s'y reconnaître. » Or, « ces hommes divers « d'âge et de condition, nés dans un pays où l'ignorance et la « culture de l'esprit vont d'un pas égal, et où l'erreur est plus « hardie que savante, inégalement instruits d'ailleurs, divisés « d'opinions, agités de mille passions contraires, n'étaient pas « capables de recevoir avec le même fruit un enseignement

^ Œuvres, VIII, p. 240.

2 Cf. Chronologie, conférence du 3 décembre 1843.

«dogmatique plus substantiel et plus élevé. Il fallait leur « parler des choses divines dans un langage qui allât au cœur « et à la situation de jous », effleurer plutôt que traiter à fonp les sujets, afin de ne pas être incompris du grand nombre, envisager, enfin, la vérité par ses côtés les plus accessibles. Lacordaire ne parlait pas pour acquérir la renommée d'être un remarquable théologien ; ce qu'il voulait avant tout, c'était accomplir une œuvre d'apôtre et pour cela, il fut obligé de proportionner le dosage philosophique et doctrinal au tempérament de ses auditeurs ^.

Ce n'est pas tout. Lacordaire a vécu dans la première moitié du XIX"^^ siècle, au temps de Lamartine et de V. Hugo, à une époque où l'on aimait le lyrisme en poésie, comme dans le discours. Puissamment doué sous le rapport de l'imagination, le conférencier est entré volontiers dans ce courant ; il s'est abandonné aux élans de sa parole romantique et « amie des hasards ». Or, une pareille forme oratoire est presque incompatible avec le «avoir scientifique et s'allie mal avec le souci de la précision, poussé jusque dans les détails. Les figures et les métaphores nombreuses auxquelles il avait recours, ne devaient pas manquer de faire dire : c'est un orateur, mais ce n'est pas un théologien. C'est ce qui est arrivé. Encore de nos jours, il est convenu qu'il y a, dans les conférences de Notre- Dame, de belles tirades, quelquefois un peu creuses, mais on se hâte d'ajouter que ce n'est point là qu'on peut trouver de la forte doctrine, ni de la théologie substantielle -,

Enfin, ce qui a nui à sa réputation de théologien, c'est que Lacordaire considère le dogme par le côté esthétique. Sous ce rapport, il imite l'illustre exemple donné par Chateaubriand. Il n'épuise jamais la question et ne fait pas de traité en règle; il se contente de semer avec éclat des principes et des idées, puis, sans s'arrêter à tous les détails de l'objection qu'il veut réfuter, il passe outre. Persuadé qu'il ne peut se charger de preuves qu'au détriment de la marche et de l'essor, il préfère mettre beaucoup de doctrine en quelques lignes et la rendre

^ Correspondant, lo avril 1887, p. 70 et s. — Cf. Touchet, Éloge funèbre, p. 26 et s.

- Henri Perreyve, Biographies, p. 61 et s.

ensuite triomph*ante par la magnificence dont il la revêt. Quelle que soit l'aridité de la question, il saisit toujours le côté esthétique, qui est au fond de tout, et, séduit par ce mirage, il appuie sa thèse sur des raisons d'art, qui sont parfois dénuées de force démonstrative, mais qui, du moins, sont admirées de ses auditeurs ^

De ces diverses considérations, il ne faut pas conclure que Lacordaire n'a pas de goût pour la spéculation thomiste. Son esprit est, au contraire, naturellement porté aux abstractions de la métaphysique. Sa pensée s'abandonne volontiers aux tendances déductives, qui devancent l'expérience ; il éprouve du penchant pour l'examen des questions élucidées dans saint Thomas, et, quand on se rappelle la persévérance avec laquelle il a fait de la Somme théologique son livre de chevet, on ne peut pas s'empêcher de voir dans les affinités que renferment ses conférences, une preuve de l'influence exercée par saint Thomas sur son esprit.

Dans son Avent de 1843, Lacordaire disserte sur la « certitude rationnelle produite dans l'esprit par la doctrine chrétienne », et il a recours à des considérations, qui rappellent la philosophie scolastique. La doctrine tend à conquérir les esprits : soif de régner, qui provient de la charité encline à répandre le bien de la vérité. Or, pour conquérir les esprits, la doctrine donne la certitude de sa vérité, tantôt la certitude rationnelle, que l'erreur est incapable de produire -, tantôt la certitude suprarationnelle, dont la cause adéquate ne peut être que divine '^. La seconde est supérieure à la première par l'étendue, la profondeur et la clarté ; dans sa connaissance, elle va plus loin que les phénomènes, les causes et les lois natureHes; elle nous révèle la cause première de notre être, la raison finale et suprême de tous les phénomènes ^.

Entre la raison divine et la raison humaine, il ne peut y avoir de réelles contradictions ; car les premiers principes sont communs à l'une et à l'autre. Entre ces deux raisons, il y a une distinction de cause à effet, mais il y a aussi une triple

' Cf. Lettres d'Ozanam, II, 254 et s.

2 Conférence du 10 décembre 1843.

•' Id., 7 janvier 1844.

* Id., 14 janvier 1844.

communion, dont Tune existe dans l'intelligence, la seconde dans l'analogie et la troisième dans une confirmation réciproque ^.

Dans ces propositions développées dans l'Avent de 1848, il est facile de voir des souvenirs de théologie thomiste. L'expression n'est pas toujours celle de l'école, mais bien la pensée et la doctrine.

Les conférences de 1844 ^^nt moins philosophiques. Elles traitent des « effets de la doctrine catholique sur lame ». L'orateur parle tour à tour de l'humilité, de la chasteté, de la charité d'apostolat et de fraternité, de la vertu de religion. Ces thèmes prêtent beaucoup plus à des applications d'ordre social qu'à des considérations spéculatives. Pourtant, il serait encore aisé d'y surprendre, ici et là, des notions qui rappellent le traité des habitudes, exposé par saint Thomas dans la Secunda Secundœ.

On en peut dire autant des allocutions adressées en juillet et août 1847, ^^^ religieux de Notre-Dame de Chalais. Lacordaire y a parlé sur la vie spirituelle et tout particulièrement de la vertu d'humilité, retraçant « les grandeurs, les consolations et surtout les devoirs de la vocation religieuse ». Nous ne possédons que des squelettes et encore peu nombreux de ces allocutions; ils sont, néanmoins, suffisants pour témoigner de l'influence exercée par la lecture du même traité, et, en particulier, des Questions 160, 161 et 162, sur la vertu d'humilité et le vice de l'orgueil.

Ces thèmes moraux font penser aux conférences de Toulouse. Lacordaire y a parlé de la vie. Après l'avoir définie, il indique la nature de la félicité, l'obligation que nous avons d'y tendre, les obstacles que la liberté et la passion sèment sur nos pas, le soutien que nous avons de la loi universelle, qui régit les êtres et en particulier l'homme ; il montre la nécessité de pratiquer la vertu, une dans son essence, mais multipliée à cause de la diversité des objets et des actes, auxquels il faut l'appliquer - ; il examine la manière dont la vertu conduit l'homme à sa fin naturelle et surnaturelle, en créant en nous

^ Conférexice du 21 janvier 1844.

- Conférences des 8, i5 et 22 janvier 1854.

Tapaisement des sens et la véritable affection, en nous béatifiant par la similitude et la sympathie, qu'elle fait naître entre nous et Dieu, ce qui nous ouvre, dans la voie de la transfiguration, l'issue la plus proche du but ; enfin, il décrit les effets de la grâce divine, qui met de la beauté céleste dans notre âme sanctifiée par le Sauveur i. Or, si l'on prend chacun de ces points, si l'on en examine de près la doctrine et la compare ensuite avec les enseignements particuliers que, sur les mêmes questions, nous donne saint Thomas, on est surpris de la concordance générale, qui existe entre les deux théories. Il est manifeste que nourri des principes de la philosophie thomiste, Lacordaire a multiplié dans ses conférences de Toulouse les occasions d'en profiter et de les exposer d'une façon neuve et originale.

Les conférences sur Jésus-Christ prêtent aussi à de semblables rapprochements. L'orateur démontre la divinité du Sauveur par l'afiRmiation réitérée de sa nature consubstantielle à celle du Père et par la manifestation d'une puissance divine dans l'accomplissement des merveilles opérées dans les âmes et dans l'ordre physique -: puis, il examine l'œuvre de l'Homme- Dieu, comment il a établi la foi en obtenant des hommes le sacrifice de leur amour propre, comment il a vaincu la difficulté publique, qui s'opposait à l'établissement de son royaume spirituel, comment il conserve cette institution à travers les siècles, malgré les formidables oppositions qui s'élèvent contre elle, comment le Christ s'est préexisté dans l'histoire du peuple juif, comment enfin il surmonte tous les jours les efforts surhumains, qui sont accomplis pour dénaturer sa vie divine •'". Ces diverses questions se rapportent toutes au traité de l'Incarnation du Verbe, considéré au point de vue apologétique : ce qui permet à Lacordaire de tirer profit de certaines ressources, que lui offre à cet égard la troisième partie de la Somme théologique.

Toutefois, on a remarqué avec raison que c'est surtout en 1848 *, que l'orateur a mis en œuvre les connaissances,

* Conférences des 29 janvier et 5 lévrier i85 i.

2 Id., du 29 novembre 1846.

^ Id., des i3, 20, 27 décembre 1846, 3, 10, 17 janvier 1847.

■• Œuvres, avertissement, I, p. 40.

qu'il a acquises dans son étude et sa lecture quotidiennes de saint Thomas. Dans les conférences de cette année, il se montre disciple fidèle à la doctrine du maître, tout en gardant son indépendance et son originalité. Son inspiration est large et n'a rien de servile. Ainsi, dans sa démonstration de l'existence de Dieu, il n'expose pas les cinq preuves développées dans l'article 3, question 2 de la Première Partie: il cherche plutôt à rajeunir le thème en examinatit tour à tour le témoignage de la nature, de l'intelligence, de la conscience et de la société ; puis, par l'application des principes de la métaphysique thomiste, il tire de cette triple intuition la conséquence souhaitée de l'existence d'un Etre suprême 1.

Après s'être demandé si Dieu est, comment il vit, l'orateur examine la manière dont les choses sont émanées de Lui. La nature sensible ne s'explique pas sans l'intervention, à l'origine, d'une nature plus haute; il faut admettre la création. Le Tout- Puissant n*a pas créé l'homme par intérêt, ni par utilité personnelle, ni même par amour, mais seulement par une bonté, qui s'épanche d'autant plus vers son objet que ce dernier est plus pauvre et plus misérable. Dans son oeuvre, Dieu a employé deux sortes de principes, la matière et l'esprit; et aux êtres sortis du néant, il a communiqué une triple qualité correspondant à sa perfection métaphysique, intellectuelle et morale : l'unité qui règne dans tout ce qui existe, lame spirituelle possédée par l'homme, la justice et la bonté, dont la conséquence est la béatitude. Si maintenant on considère la créature raisonnable, on remarque en elle la .faculté de connaître, qui est la perfection de l'intelligence, et de connaître la vérité, que Dieu nous a révélée, afin de mieux nous faire échapper aux atteintes du scepticisme; la faculté de vouloir, qui appartient à la volonté et qui est naturellement portée à rechercher le bien, n'importe où il se trouve et sous quelle forme il se présente à nous. Cette volonté est libre et capable d'amour, qualités qu'on ne peut refuser à l'homme sans battre en brèche l'ordre moral tout entier -.

Ayant ainsi montré l'homme pourvu du libre arbitre,

^ Conférence du 27 février 1848.

2 Id., des 12, 19, 26 mars, 2 avril 1848.

Lacordaire étudie le genre de relations, qui lient l'homme à Dieu dans l'ordre surnaturel, la nature de l'épreuve, à laquelle nos premiers parents ont été soumis, la chute et la transmission de la tache originelle, enfin l'existence et les lois du gouvernement divin. Dans toutes ces questions, mais dans celles qu'il expose en 1848, plus encore que dans les conférences des années suivantes, Lacordaire s'est visiblement inspiré de la doctrine de saint Thomas. La terminologie n'est pas toujours celle du thomisme, mais bien par contre les principes, dont il fait l'usage, les définitions approchées qu'il donne et tout le fond doctrinal.

Parmi les conférences sur Dieu, une surtout mérite d'être signalée. C'est celle que Lacordaire a prononcée maintes fois sur le mystère de la Sainte-Trinité 1. L'orateur commence par décrire la nature de l'activité divine ad intra et par une suite serrée de considérations métaphysiques, il arrive à la conclusion qu'il y a en Dieu plusieurs personnes : la première, principe ni fait, ni engendré, mais engendrant un fils semblable à lui ; le Verbe non créé, mais éternellement engendré de la substance du Père ; enfin, le Saint-Esprit, ni créé, ni engendré, mais procédant par « spiration » des deux premières personnes. Cette doctrine diflfîcile est exposée avec un art merveilleux ; Lacordaire paraît à l'aise, il poétise la métaphysique, et à le voir se jouer des obstacles, on se met à admirer l'habileté, avec laquelle il a traité la question. Cette conférence est un résumé lumineux du traité de la Trinité, exposé en vingt articles dans la Somme - ; elle est une preuve de l'influence exercée par l'étude de saint Thomas; elle témoigne enfin qu'à l'occasion, Lacordaire était capable de monter dans les plus hautes régions de la spéculation et de la théologie.

Je n'ignore pas que cette dernière affirmation contredit un peu les jugements sévères, trop sévères, que certains critiques ont portés sur la valeur théologique et doctrinale des conférences de Notre-Dame. On a aflirmé qu'on y trouve « nulle théologie » et « nulle science d'aucune espèce ». « La philosophie la plus superficielle » formerait « tout le fond de la

^ Cf. Chronologie, 5 mars 1848.

2 I Pars, q. 27 et s.

prédication de Lacordaire ^ ». On a dit encore qu'il a prêché un Dieu méprisant et sévère, qui ne donne à l'humanité que des avertissements matériels et la pousse en aveugle dans des voies inflexibles », « un Dieu superbe, qui n a point daigné laisser à sa créature un sens assez droit pour qu'elle pût suivre son chemin », un Dieu enfin qui ne « peut gouverner les âmes sans les abêtir - ». On a dit que les conférences de Notre-Dame sont un « livre posthume de M. de Maistre », s'attardant aux vieilleries de Dupuis et prouvant « en forme que Jésus-Christ a existé -^ », un livre, où la discussion n'est pas sérieuse, mais rapetissée ^.

Ces jugements sont exagérés, ils ont tous le tort d'être trop absolus. Parce que l'œuvre de Lacordaire renferme des parties faibles, il ne faut pas généraliser; elle renferme aussi des conférences très théologiques, où l'orateur a mis un grand scrupule dans la méditation des problèmes, qu'il cherche à résoudre. Il pousse même la sincérité jusqu'à développer les objections des adversaires avec une force et une vigueur, qui mettaient les fidèles dans la crainte et faisaient souhaiter des réponses étendues et fortes. Enfin, il est encore plus faux de dire avec Renan, qui s'égayait « des pantalonnades théologiques » applaudies à Notre-Dame « à force d'aplomb et d'éloquence », que Lacordaire prouve « la divinité de Jésus-Christ par Mahomet ou par la bataille de Alarengo ^ ». Dans la réalité, l'apologète établit sa démonstration « par des arguments d'un tout autre ordre ». On pourrait y souhaiter plus de dialectique vigoureuse, plus de force logique; l'argumentation n'est pas sans défaut ^; toutefois, l'ensemble de la thèse présente une preuve grave et sérieuse, qui mérite d'être prise en considération '.

Plus juste et moins outrancier, Hello prétend que le conférencier de Notre-Dame a été original, mais seulement original ^.

^ M, Cahen, ap., Petit de Julleville, Histoire de la langue, VII, p. 579.

2 Thomas, Revue des Deux-Mondes, loc. cit., p. 284 et s.

^ Edm. Schérer, Études critiques, p. i63.

•* Petit de Julleville, Histoire de la langue, VII, p. 579.

5 Correspondant, 10 novembre 1887.

^ Cf. Chronologie, 29 novembre 1846.

" Correspondant, loc. cit.

^ Monde catholique, 1862, II, p. 5o8 et s.

11 a des « idé^s ingénieuses sur les rapports de la religion et de la philosophie », ajoute Beslay i ; mais, il a un faible pour le subtil et il a donné parfois « à la vérité les apparences du paradoxe ». « Il a cédé à la pente naturelle des âges de déclin littéraire, où les meilleurs font effort pour paraître neufs, ce qui les entraîne à tenter de rajeunir de vieilles vérités en les présentant sous un jour insolite et imprévu 2. » Si ce reproche couvre une demi qualité, il n'est pas sans fondement. Avec son langage presque toujours vibrant et métaphorique, Lacordaire semble avoir « plus de littérature que d'histoire, plus d'histoire que de philosophie, plus de philosophie et même de politique que de théologie ^ ». Mais ce travers est plus dans l'apparence que dans le fond. Il provient de ce que, chez lui, l'imagination est d'une exubérante vivacité. Il ne faut pas en conclure que le jugement et la raison font défaut; la pente naturelle de son esprit va au contraire à la spéculation philosophique et il en met même partout, dans le corps, « dans le plan et jusque dans les titres de ses conférences ^ ».

Remarquons, enfin, que les défauts observés dans les conférences de la première période diminuent à mesure que Lacordaire avance en âge. L'imagination est moins abandonnée à elle-même, la raison étend son empire de jour en jour, de sorte que, vers 1854, le conférencier parvient à un sommet de perfectionnement, d'où il ne descendra plus, gardant pour le reste de sa vie les trésors de savoir et les qualités de simplicité, qu'il a gagnées peu à peu par son travail et sa propre expérience.

Au point où nous sommes arrivés dans cette étude, nous sommes encore loin de cette apogée du talent de Lacordaire. Nous touchons, néanmoins, au jour où il va terminer ses études théologiques pour entrer dans la lice d'une façon définitive. Son premier noviciat fini, il prononce ses vœux le

12 avril 1840. La cérémonie a lieu au couvent de la Quercia, devant une copie de la Madone « magnifiquement encadrée, grâce à la munificence de la princesse Borghèse ». Les vœux

^ Lacordaire, p. 62.

- FoissET, Vie, II, p. 55 1.

3 DiDOT, Biographie générale, XWIII, p. 554.

* FoissET, Vie, II, p. 552.

sont reçus par le Maître Général en présence, disait en riant Lacordaire, « de presque toutes les nations de l'Europe » ' ; on remarque, en effet, dans rassemblée, une princesse anglaise, une comtesse allemande, des religieux italiens et espagnols, enfin, diverses personnes venues de France. Le lendemain, le nouveau religieux prend « la route de Rome, emportant avec lui l'image de la Madone de la Quercia, comme les anciens Romains leurs dieux pénates - ». 11 se rend à Sainte-Sabine, sur le Mont Aventin, un endroit pittoresque et élevé, d"où l'œil plonge sur l'intérieur de Rome et s'arrête aux collines du Vatican.

C'est dans cette antique demeure, pleine de vieux et gracieux souvenirs, que Lacordaire s'installe au lendemain de sa profession religieuse. 11 a auprès de lui « les prémices de la restauration dominicaine » : « trois buchéziens » et un ancien élève de l'École Normale supérieure, tous les quatre « des hommes des temps nouveaux », saturés d'esprit moderne et devenus moines, après avoir «vidé jusqu'au, fond la coupe du rationalisme et celle des doctrines démocratiques ». Dans leur retraite, les nouveaux Frères-Prêcheurs se préparent à la vie dominicaine et reçoivent « d'un Père, espagnol de nation, deux leçons de théologie par jour ' ».

Dans les premiers élans de sa ferveur ardente, Lacordaire se propose de rester plusieurs années à Sainte-Sabine *. Pour la troisième fois, il veut refaire sa vie à certains égards et la rendre meilleure. Il lui semble que son intelligence n'est pas encore « complètement formée »: il s'étonne de « la lenteur » de ses progrès intellectuels, troublés qu'ils sont encore par une sève trop abondante d'ardeur et de vie ^\ Instruit par l'expérience, il désire multiplier ses efforts pour faire moins de fautes que dans le passé.

Tout en continuant ses études théologiques, il met la dernière main à sa Vie de saint Dominique. Tel qu'il a été

' FoissET, Vie, II, p. 20.

- Chocarne, Lacordaire, I, p. 320. —A M'"' Swetchine, i3 mai 1840, p. 226. ^ FoissET, Vie, II, p. 29.

■* Lettre au Maître Général, 25 janvier 1840, ap. — A .\r' Swetchine. 4 février 1840, p. 21 5.

^ A M°" Swetchine. iS mai 1840, p. 226.

composé à k Quercia, le manuscrit comprend « une dissertation sur l'Inquisition et plusieurs grands chapitres, qui retarderaient » le mouvement de la narralion. « Lacordaire juge bon de les retrancher et de raccourcir » le volume d'une centaine de pages 1. Ainsi modifié, le texte définitif est expédié par une voie sûre à M"^^ Swetchine, qui est priée de le parcourir et qui se déclare bientôt enchantée de sa lecture. Elle appelle le volume non pas seulement « un chef-d'œuvre », mais encore « un miracle ». A ses yeux, c'est un de ces livres « dont la lumière intérieure a son auréole au dehors et qui parfume toute une atmosphère. On ne peut le lire sans se sentir transporté dans cette région, où la paix est la récompense du sacrifice, où la main de Dieu est si sensible, que l'on tressaille sous sa touche ». « L'introduction est un admirable tableau ; la bataille de Muret, la mort de Simon de MontfOrt, celle du jeune Raymond sont des morceaux d'histoire achevés. Jamais on n'a mieux parlé de la chevalerie comme institution chrétienne. » « Les descriptions », la forme littéraire, « tout concourt à l'ettét. » « Le choix des légendes est fait dans un sentiment tout chrétien » ; une seule déplaît à M™^ Swechine -, qui fait encore une réserve ou l'autre sur certains passages désignés à l'auteur ■\

A l'apparition de l'ouvrage, la critique est moins indulgente que M^^ Swetchine. Les uns louent beaucoup, les autres font des réserves. La plupart admirent avec Chateaubriand ^ le talent et le beau style, la chaleur et le mouvement, la <^ langue forte et imagée », avec laquelle l'ouvrage est écrit. Mais on constate aussi qu'il ne répond point « à toutes les exigences de la critique moderne ^ ». x\ l'exemple de Montalembert, l'historiographe de sainte Elisabeth, Lacordaire a bien recours aux sources rapprochées des événements *% à ce qu'il appelle les « invincibles » écrits du XIII'^'^ siècle ^ Sous ce rapport, il prend part à la révolution hagiographique si résolument entreprise dans le cours

* A M'"' Swetchine, 8 juillet 1840, p. 282. ■^ M°" Swetchine au P. Lacordaire, 19 août 1840, p. 238. =^ A M"" Swetchine, i" septembre 1840, p. 242. 4 ly^mc s^vetchine au P. Lacordaire, i3 décembre 1842, p. 33o. ^ Ledos, Lacordaire, p. 161.

^ M. D'Haussonville affirme le contraire, mais c'est à tort. — Cf. Lacordaire, p. 1 19 et s.

" Œuvres, I, p. 9.

du siècle passé. Mais ce qui lui manque, c'est le sens critique, l'art d'interpréter les textes et de démêler la vérité historique de la pieuse légende i.

Arrivé au moment où il va entrer dans la vie pratique, Lacordaire a conservé et augmenté les connaissances que les études du collège lui ont données ; mais, au point de vue critique, il paraît n'avoir rien gagné. 11 a gardé la candeur et lingénuité de son enfance ; la lecture de Chateaubriand et de saint Augustin ne lui a pas inspiré le souci de contrôler les documents, où il va puiser. Pourvu qu'ils soient du siècle où a vécu saint Dominique, il admet à peu près tous les ouvrages; incapable de douter de la réalité des faits, dont il lit la narration, il puise dans les récits d'une Soeur Cécile, bien qu'elle ait une tendance à l'exagération et au merveilleux ; il accepte les traits légendaires recueillis par un Etienne Bourbon ou un Rodrigue de Cerrat; enfin, il ne rejette pas les rapsodies de Pierre Cali. Ce manque de critique a eu pour effet l'acceptation de pieuses légendes, que, de nos jours, on est unanime à rejeter. On veut bien encore reconnaître le réel mérite littéraire de la Vie de saint Dominique, mais on refuse de lui accorder une grande valeur historique.

Après avoir remis son manuscrit à l'éditeur par l'intermédiaire de Mf^e Swetchine, Lacordaire se demanda, s'il n'était pas opportun de se rendre à Paris pour recueillir, disait-il, les fruits de la publication de son ouvrage. Il avait passé huit mois dans la studieuse retraite de Sainte-Sabine ; malgré les anciennes velléités d'y rester plusieurs années pour compléter ses études de théologie scolastique, il lui paraissait maintenant, qu'il était temps de rentrer en France et d'unir « l'activité à la préparation laborieuse » de la solitude. A ces réflexions personnelles, venait s'ajouter l'avis autorisé du Maître Général et des religieux dominicains, ses confrères. Autour de lui, tout le monde était convaincu, « qu'une absence non interrompue pendant de longues années », ne manquerait pas d'être nuisible à la cause supérieure, qu'il représentait. Il fallait tout au moins aller à Paris « pour faire acte de présence ». Un pareil voyage ne pouvait être qu'avantageux. Il devait en particulier le mettre

' FoissET, Vie, II, p. 3o et s. — Chocarne, Lacordaire, I, p. 326.

en relation a?ec Mgr Affre, l'ancien Vicaire Général, qui, jadis, avait pris la plume pour le défendre et qui venait de monter sur le siège archiépiscopal de Paris. Lacordaire comptait sur cette ancienne bienveillance pour reprendre possession, en temps opportun, de la chaire de Téglise métropolitaine i.

Parti de Rome le 3o novembre 1S40, Lacordaire n'emporte avec lui que ses habits de religieux et un manteau noir, dont il se servira, au besoin, pour couvrir sa robe blanche. « Entré en France par le Pont de Beauvoisin », il traverse successivement plusieurs provinces, vêtu d'un froc que nul Français n'a vu « depuis cinquante ans - ». Aucun incident fâcheux ne trouble son voyage. Arrivé à Paris, il est accueilli avec transport par ses nombreux amis. Les ennemis d'autrefois sont surpris de cette apparition inopinée et n'ont pas « le temps de songer à leurs rancunes refroidies ». Tout le monde cède « à la curiosité du fait ». Tous veulent « voir un moine, ce revenant d'un autre âge, un fils de Dominique l'inquisiteur, et savoir en particulier ce que celui-ci » va « faire » et va « dire ». Mgr Affre reçoit « le Père Lacordaire avec bonheur »; il ne voit « aucune difficulté » à ce qu'il parle à Notre-Dame sous son nouvel habit et le prie simplement de désigner le jour, qu'il choisit pour monter en chaire ^. L'orateur indique le 14 février 1841 et annonce son intention de donner un sermon de charité, en faveur des pauvres visités par les membres de la Société de Saint-Vincent de Paul.

Au jour fixé, l'église métropolitaine se remplit de bonne heure d'une foule curieuse et avide d'entendre le nouveau religieux. A une heure précise, le P. Lacordaire paraît en chaire « avec sa tête rasée, sa tunique blanche » et son manteau noir. « Pendant une heure et demie, » il parle à ses auditeurs sur la « vocation de la nation française » : la foule frémit « d'émotion '^ » : mais, il la « tient captive et recueillie » ; un silence respectueux règne au sein de la multitude immense ^''.

Les jours suivants, tous les journaux parlent du discours,.

1 A M"* Swetchine, 8 juillet 1840, p. 282, et 4 novembre 1840, p, 248.

2 FoissET, Vie, II, p. 36.

3 Chocarne, Lacordaire, I, p. 324 et s. * FoissET, Vie, II, p. 38.

^ Cf. Chronologie, 14 février 1841.

qui vient d'être prononcé à Notre-Dame. Le P. Lacordaire a fait un « heureux coup de main », un de ces actes de surprise et d'audace, qui conviennent au côté aventureux de son génie ^

Cette harangue célèbre, où la politique côtoie la religion, est le signal de la réapparition de Lacordaire sur la scène de la vie publique. Désormais, le travail de préparation passe au second rang, en attendant qu'il prenne fin d'une façon définitive. Le conférencier a d'autres préoccupations que celles de s'adonner à une étude tranquille et silencieuse. Rentré à Rome, où il va s'installer à Saint-Clément, il s'occupe bien encore de sciences sacrées en donnant à ses compagnons « des leçons d'Écriture sainte et des gloses sur les conférences de Cassien, qui les transportaient d'un indicible enthousiasme - », mais cette parole improvisée, qui résonne sous les arceaux du vieux couvent, plein des souvenirs du pape Zozime et de Pascal II, n'est pas celle d'un novice, qui étudie pour se préparer à l'accomplissement de la grande œuvre que lui réserve la Providence ; c'est plutôt celle d'un supérieur de maison religieuse, tout préoccupé de la formation de ses subordonnés, et dont la mission transitoire va prendre fin. Bientôt, Lacordaire cède aux instances de l'archevêque de Bordeaux, qui l'invite depuis longtemps. Il se rend donc sur les rives de la Gironde. Sa voix retentit sous les voûtes de la cathédrale de Saint-André et obtient des succès si encourageants, qu'il ne peut plus désormais se soustraire au labeur de la prédication évangélique.

Cette fois, l'ère de la préparation est terminée ; celle de la vie active commence, — et avec elle, la deuxième période, la plus féconde et la plus belle, de la carrière oratoire de Lacordaire.

^ Chocarne, Lacordaire, I, p. 326.

* FoissET, Vie, II, p. 42.

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