PREMIÈRE PÉRIODE
A l'École de droit de Dijon, Henri Lacordaire fait partie de la Société d'Études établie par quelques jeunes gens, et où il est inscrit dans les quatre sections de philosophie, d'histoire, de droit public et de littérature. Dans les réunions, il prend une part très active à la discussion soulevée et prononce fréquemment des « improvisations pleines d'éclairs », « remplies d'agilité, de ressources inattendues, de souplesse et de saillies » pétillantes, qui, naturellement, n'ont pas été recueillies, mais dont ses condisciples n'ont pas perdu le souvenir i.
Le 20 novembre 1822, Henri Lacordaire prête le serment d'avocat devant la Cour royale de Paris et comme son protecteur, M. Guillemin, lui remet « immédiatement quelques affaires de son ancien cabinet », il paraît successivement « devant le tribunal de la Seine et la barre de la Cour
^ Cf. LoRAiN, p. i2-i3. — FoissET, Vie, I, p. 41-42.
d'assises 1 ». En décembre 1822, il a « trois affaires entre les mains ». L'une d'entre elles est « une question d'état magnifique - ». Dans une lettre adressée à Lorain, il cite une plaidoirie, où il a réussi à sauver son client « de la prévention de faux ^ » et qui lui a mérité l'honneur d'être nommé dans un compte rendu du Journal des Débats *.
8 décembre.
Entré au Séminaire, Henri Lacordaire donne à Issy, au réfectoire, son premier sermon. L'orateur avait choisi, comme sujet, le mystère de l'Incarnation. Il voulait montrer que cette vérité « est sublime et qu'on ne peut rien changer dans l'idée qu'en donne l'Eglise sans tomber dans des conséquences révoltantes ». A cet effet, il avait divisé son discours en trois parties : Jésus-Christ est Dieu, il est homme, il est Dieu et homme dans une seule personne.
« La croix est impuissante sur Dieu, si Jésus-Christ n'est pas Dieu, parce qu'alors il n'a pu satisfaire pour les hommes, et dans ce cas, la croix ne présente plus à l'univers, depuis dix-huit siècles, qu'une victime humaine immolée à Dieu. »
« La croix est impuissante sur les hommes, si Jésus-Christ 'n'est pas homme, parce qu'elle cesse d'être une source de consolations et de vertus, et que les souffrances et la mort de Jésus-Christ ne sont plus qu'une dérision sacrée. »
« La croix est impuissante sur Dieu et sur les hommes, si Jésus-Christ n'est pas Dieu et homme dans une seule personne : sur Dieu, parce que la nature humaine étant séparée de la divine, ce n'est plus qu'un homme, qui a satisfait ; sur les hommes, parce que les deux natures étant divisées, la croix devient une source d'idolâtrie ^. »
^ FoissET, Vie, I, p. 53.
' Lettre à Ladey, 3i décembre 1822, p, 9.
8 3 août 1823.
* Cf. Joseph Brunhes, Lacordaire avocat, p. 8-12. — Jean Cruppi, Lacordaire à l'audience, p. 7-8, — Foisset, Vie, I, p. 52-55. — Lorain, p. 14-16. — ViLLARD, Cor. in., p. 485. — Ladey et Vyré, Lettres nouvelles, p. n, 36-41.
^ D'après le canevas tracé par Lacordaire dans une lettre adressée à
— ^97 — Au dire de certains biographes K ce premier discours de Lacordaire aurait produit une fâcheuse impression. L'un des directeurs du Séminaire l'aurait même jugé de la manière suivante : « Moitié galimatias, moitié sans aucun sens et le tout ridicule. » Cette appréciation n'est pas relevée dans les lettres connues de Lacordaire. Dans ses Souvenirs et Lettres d'ami 2, Régnier décrit au contraire la « bonne » et « grande » impression produite par la parole du jeune orateur. Tous les yeux étaient fixés sur lui et le soir, quand le Supérieur, M. Ruben, rendit compte du sermon prononcé le matin, la critique fut bienveillante. « Le discours de M. Lacordaire, dit « le grave Sulpicien, au milieu du silence et de la curiosité de «tous, est... généralement bon... Mais, il y a quelques défauts «de détails qui n'ôtent rien aux qualités du fond. Ainsi, la « division n'est pas assez nettement indiquée et il y a çà et là « des inégalités qui s'effaceront avec le temps et l'expérience. « En somme, M. Lacordaire a fait un bon discours. »
Cet éloge modéré déplut aux « chauds amis » de Lacordaire. Ils auraient voulu des félicitations plus vives. Aussi, arrivés en récréation, ne manquèrent-ils pas de se livrer à des commentaires humoristiques sur les prétendus défauts signalés par M. Ruben : la nouveauté du genre admis par le prédicateur, l'absence des formules traditionnelles, le manque de divisions clairement indiquées, et d'autres semblables griefs, qui paraissent dignes de leurs « innocents brocards '^ ». L'attitude de ses condisciples et l'admiration qu'on lui témoigna, ne manquèrent pas d'aller au cœur de Lacordaire. Dans une lettre à Ladey, il parle du « succès » qu'il a obtenu, et l'enthousiasme provoqué par son essai lui a même fait prendre la résolution de se « consacrer uniquement », quand l'heure sera venue, « au ministère de la parole évangélique * ».
Foisset (17 janvier 1826) et où il a transcrit, de plus, l'exorde du second point afin de mieux faire saisir la portée de son discours. L'un et l'autre ont été reproduits par le P. Bayonne dans les S., I., A., I, p. 4-7.
1 Ricard, Lacordaire, p. 87. — Frédéric Godefroy, Histoire de la littérature française, XIX"" siècle, Prosateurs, 1, p. 149. — Didot, Biographie générale, XXVIII, p. 55 1, etc.
2 Pages 5o et 5i.
^ Régnier, Souvenirs, p. 49-52,
^ Cf. Lettres nouvelles, p. 161-162, 164. — Lettres à Foisset, I, gS, 102 à 106.
L'Année dominicaine, (i883, p. 485-487), signale un autre discours pro-
iiDDADV CT fJ/^r^VC rnilFCF
— igS —
Vers le 20 novembre, Paris.
Ce sermon fut donné à Saint-Sulpice, où Lacordaire est entré à la fin de février 1826. La date exacte est ignorée. Il en est de même du texte. Nous ne possédons qu'un plan fort sommaire, indiqué par M. Sylvestre Foisset dans une lettre à son frère Théophile.
Le prédicateur commença son discours par quelques « réflexions générales sur les scandales. Leur malice est particulièrement grave; ils ébranlent le seul moyen que nous avons pour arriver « à la connaissance de la vérité », ils tendent à la destruction de « la voie d'autopité ^ ».
Ce discours fut jugé par M. Garnier, professeur au séminaire, « avec une inconcevable rigueur ». Il lui reprocha « un défaut de clarté »; il accusa Lacordaire « d'avoir calqué les pensées, le style et la couleur de M. de Bonald » ; il trouva le style « trop philosophique et peu oratoire », le geste et le débit « emphatiques ». Mais cet avis ne fut point cependant celui de tous les assistants. Sylvestre Foisset afl^rme que le discours de son ami fut « goûté par tous ceux qui étaient capables de le juger - ».
25 décembre, Paris.
Rien n'est resté du sermon, que Lacordaire a prêché sur la fête de Noël à la chapelle du collège Stanislas. Nous savons seulement que le texte « fut écrit tout entier » et que le pré-
noncé par Lacordaire au Séminaire d'Issy. Il a eu pour sujet « la prédestination y>. 11 a été prononcé devant l'archevêque de Paris et a mérité au jeune orateur le témoignage suivant : « Vous nous avez suffisamment démontré — dit à propos Mgr de Quélen — que la Providence vous prédestine à annoncer sa parole. » La date et le texte de ce sermon, où se trouvaient, paraît-il, des traits d'une grande élévation, n'ont pas été conservés. ^Témoignage de M. Simon, médecin, ancien condisciple de Lacordaire.)
^ P. Bayonne, 5., /.^ A., I, p. 7. — L'orateur prit pour texte : « Vse mundo a scandalis. »
2 Lettre de Sylvestre Foisset à son frère Théophile, 26 novembre 1826,
dicateur produisit « une émotion profonde » sur son jeune auditoire. Plus tard, un ancien élève de Stanislas disait « qu'il avait toujours conservé le souvenir » de l'impression « causée par l'accent et l'enthousiasme, avec lesquels l'orateur avait répété le chant des anges sur le berceau de l'enfant Jésus : Gloria i?i excelsis Deo ' ».
25 février, Paris.
A la chapelle de la Visitation, alors située rue Saint-Étienne du Mont et aujourd'hui rue Denfert-Rochereau, Lacordaire a prêché, la veille des Cendres, un sermon, qu'il a probablement donné à deux reprises différentes. La première fois, il était encore simple diacre et il l'aurait adressé à ses élèves du catéchisme de persévérance. Ravies, les religieuses auraient voulu le conserver et à cet efFet, elles auraient chargé les pensionnaires plus âgées d'en prendre des copies, dont l'une d'entre elles a été sauvée. Après coup, l'exhortation a été corrigée et retouchée par Lacordaire « pour être mieux appropriée au lieu, à l'auditoire et aux circonstances ». Malheureusement, nous n'avons pas ce second texte revu et amendé. Force nous est donc d'analyser le premier '-.
A la fin de sa vie, dit l'orateur, Josué rassembla autour de lui les tribus d'Israël. Après leur avoir rappelé les bienfaits du Seigneur, il leur adressa ces paroles : « Le choix vous est donné, voyez aujourd'hui ce qu'il vous plaît de faire »... Cette invitation est encore adressée à chacun de nous.
Il est juste de servir le Seigneur. Ses bienfaits sont innombrables. Le principal est celui de la rédemption. Nous étions
citée par le P. Rayonne dans les 5., /.j A., I, p. 7. — Cf. Lettres de Lacordaire à Théophile Foisset, I, p. 134, où il est dit que ce sermon fut préparé pendant les vacances.
^ P. Bayonne, s., L, a., I, p. 9. — Cf. LoRAiN, p. 29.
2 Pour le détail, voir les S., /., A., du P. Rayonne, I, p. 10 et 11.
L'orateur prit pour texte : « Le choix vous est donné : voyez aujourd'hui ce qu'il vous plait de faire, si vous devez servir les dieux que vos pères ont servis dans la Mésopotamie, ou les dieux des Amorrhéens dont vous habitez la terre; pour moi et ma maison, nous servirons le Seigneur.» (Josué, XXIV, i5.)
esclaves du démcni, du péché, d'un monde injuste et Dieu nous a rendu la liberté à ce triple point de vue. En retour, voulonsnous servir le Seigneur ou le trahir en nous livrant aux passions? 11 faut choisir.
Ensuite, il est doux de servir Dieu. Dans l'Ancien Testament, c'était le régime de la crainte et des <\ innombrables observances ». Tout est changé depuis Jésus-Christ. Désormais, il suffit de mettre en pratique les commandements de Dieu et de l'Eglise. Combien il est plus doux d'observer cette loi que celle du monde « inconstant dans ses attachements », enclin au vice et incapable de faire disparaître le remords, qu'il a fait entrer dans l'àme ! Ecoutons la voix du Seigneur ^
Vers la fin de l'année 1827 -, Lacordaire est nommé aumônier du couvent de la Visitation, près de Saint-Etienne du Mont. Il donne régulièrement des instructions aux religieuses et fait « le catéchisme à 3o pensionnaires de 12 à 18 ans ». Son genre a l'heur de plaire. Ses auditrices trouvent ses sermons « un peu philosophiques », mais cependant « purs de style », « neufs d'idée » et surtout « fort attachants ».
Devenu, à la fin de 1828, aumônier adjoint du lycée Henri IV, Lacordaire est chargé de donner un cours de religion aux élèves de trois classes et « un petit prône d'un quart d'heure tous les trois mois ». Il est très goûté. Il se fait « remarquer par ses brillantes instructions improvisées » et par « l'éloquence naturelle », avec laquelle il s'exprime.
Malheureusement, les œuvres oratoires de cette époque n'ont pas été conservées ^.
^ D'après le texte publié par le P. Bayonne, S.^ !.. A., I, p. 11 à 3i.
2 Foisset dit à « la fin de février 1828 » ( Vie, î, p. 82). et Ledos {Lacordaire, p. 44), « en janvier 1828 ».
3 Cf. P. Bayonne, 5., /.. A., I, p. 3i et 32. — Lettres à Foisset, I, p. 160- 161. — Lettres nouvelles, p. 206. — Régnier, Soiipenirs, p. 67-69. — Villard, Cor. in., p. 438, où M""' Lacordaire parle avec une grande satisfaction d'un « petit discours » prononcé par son fils Henri « dans une assemblée pour une œuvre de charité ». — Le Monde, 26 août i863.
Si l'on en croit une lettre citée par Forgues i, vers la fin de 1829 ou peut-être au commencement de i83o, Lacordaire aurait donné devant la cour de Charles X une série de « trois ou quatre sermons » où il aurait voulu établir « les dogmes fondamentaux du christianisme » et développer « dans toute son étendue la méthode d'autorité ». La dauphine, qui était présente, aurait fait ensuite « des compliments » au jeune orateur. Frayssinous aurait « écouté constamment avec son oreille gallicane ». « Quoiqu'il en soit, continue Lacordaire, j'ai dit « la vérité tout entière à nos sourds couronnés. Il y a eu tou- « jours foule à mes sermons, et le jour où j'ai été présenté au « roi, des officiers supérieurs qui avaient suivi toute ma sta- « tion, sont venus m'entourer dans la salle du trône pour me « témoigner tout le plaisir qu'ils avaient eu à m'entendre... « Du reste, je n'ai pas ouï dire que mes prédications aient con- « verti un seul courtisan. Je n'avais cependant en vue que le « salut des âmes. Puissé-je du moins avoir semé quelques « remords dans ces âmes flétries ! »
19 janvier.
Plaidoyer devant la Cour de Paris sur la question suivante : « Un aumônier de lycée est-il un fonctionnaire public .'^»
Attaché au service du lycée Henri IV, Lacordaire voulut déployer son zèle au milieu de la jeunesse universitaire, « dévastée par l'esprit de doute et d'indiff^érence ». 11 n'avait point la prétention « d'arrêter le torrent », mais l'espérance de faire aimer la vérité au moins à quelques intelligences. Son espoir fut bientôt déçu. Il en ressentit une vive douleur, et dont il subsiste encore un monument remarquable, le mémoire « sur la situation religieuse et morale des collèges de la ville » de Paris.
Dans cet écrit, Lacordaire disait son « abattement profond »
^ Forgues, Lamennais^ Correspondance, Œuvres posthumes, tome I, p. 84 et 85, lettre de Lacordaire.
et son dégoût; îl peignait « l'impuissance presque absolue » de son ministère auprès de jeunes gens, dont l'enfance est encore pieuse, mais qui, vers lage de i5 ans, cessent de remplir leurs devoirs religieux et perdent complètement la foi.
Ce mémoire, qu'une indiscrétion fit connaître au public, fut vivement attaqué par le journal universitaire Le Lycée et dénoncé « comme un modèle de délation et d'hypocrisie ». Les aumôniers étaient accusés d'avoir attribué le mal moral, dont souffrait la jeunesse, aux exemples et aux leçons des maîtres chargés de l'instruire.
« Une poursuite en calomnie fut immédiatement dirigée contre ce journal. » Mais par quel, tribunal l'affaire devait-elle être tranchée ? « Si les aumôniers étaient de simples citoyens, la diffamation restait justiciable des tribunaux ordinaires; si c'étaient des fonctionnaires pubHcs, le jury devait connaître de la plainte ». Ainsi posée, la question vint devant le tribunal de la Seine, qui « se déclara incompétent ». Mais le procureur du roi appela de cette décision, sur laquelle la Cour de Paris dut se prononcer. C'est devant cette juridiction que Lacordaire prononça son « remarquable plaidover » du 19 janvier.
L'orateur commence par faire l'historique de la discussion débattue, puis il indique sa proposition : Je désire le jugement de mes concitoyens ; « je repousse avec la même fermeté le titre de fonctionnaire public; et si ces deux choses sont incompatibles devant la loi, elles ne le sont pas dans mon cœur ». A l'appui de sa thèse, Lacordaire cite les articles de la loi et il en tire la conclusion « que si l'aumônier d'un collège royal est un simple particulier, le tribunal de police correctionnelle est seul compétent pour connaître des diffamations commises contre lui dans l'exercice de ses fonctions ». « Un seul point reste à débattre : laumônier d'un collège est-il fonctionnaire public ou simple particulier? » L'orateur soutient « qu'il n'est qu'un simple particulier » ; car, il ne peut être « fonctionnaire public que comme prêtre ou comme attaché à l'Université ». Or, il ne l'est pas comme prêtre, qu'on peut considérer dans ses rapports avec le monde, avec la société civile et avec la loi. Devant le monde, le prêtre annonce la parole de Dieu. Devant la société, il jouit de tous les privilèges de la liberté civile; sa condition native n'est pas changée; c'est de Dieu,
qu'il tient son titre et non de l'État. Enfin, devant la loi, ni le concordat, ni les articles organiques, ni les dispositions du code pénal ne contiennent des textes, d'où Ton puisse inférer que le prêtre soit un fonctionnaire. Mais si l'aumônier, comme prêtre, n'est pas fonctionnaire, il ne l'est pas non plus comme attaché à l'Université. Les lois et décrets portant sur l'organisation de l'Université ne mentionnent les aumôniers, ni parmi les « fonctionnaires d'administration », ni parmi les « fonctionnaires d'enseignement ». En terminant, Lacordaire réclame pour lui « ce titre sublime d'homme privé », qu'il veut défendre comme sa propre vie et comme son honneur.
La thèse de Lacordaire ne fut pas admise par la Cour Royale de Paris ; mais, quelques mois plus tard, la Cour de Cassation fut « appelée à se prononcer sur cette matière » et elle consacra la doctrine opposée par un arrêt rendu le 23 juin i83i. Lacordaire avait eu raison de réclamer pour lui le « titre sublime d'homme privé ^ ».
31 janvier, Paris.
« Usant pour la première fois de la prérogative que le Concordat avait consacrée », le roi Louis-Philippe venait de nommer trois évêques. A la suite de cette nomination, Lacordaire publia dans VAvenir son fameux article intitulé « Aux évêques de France ~ », où il prétend que l'épiscopat est tombé « dans une position pire que les évêques grecs à la prise de Constantinople ». Le numéro fut arrêté à la poste et, irrité des « intentions perverses » qu'on lui imputait, le gouvernement résolut de poursuivre les rédacteurs de VAvenir. Lacordaire et Lamennais furent traduits devant le jury de la Seine « comme accusés d'excitation à la haine » de l'autorité civile « et de provocation à la désobéissance aux lois ». Ils comparurent le 3i janvier i83i. Lamennais fut défendu par M^ Janvier. « Lacordaire se défendit lui-même ; il sut émouvoir ses juges
^ D'après les textes publiés par le P. Juveneton dans S., L, A.j IIL p. 3 à 32. — Cf. Ledos, Lacordaire, p. 69. — D'Haussonville, Lacordaire, p. 53-54. — Lettres à Foisset, I, p. 20g.
2 Paul Fesch, Lacordaire Journaliste,, p. 167-173.
en entremêlant* à la hardiesse de ses doctrines un touchant et modeste retour sur lui-même i. »
Il commence par constater ~, qu'à l'encontre de ce qui se passait autrefois, sa qualité de prêtre est muette pour sa défense. Il est seulement un « catholique obscur », qui a vécu longtemps loin de Dieu. Il a été incrédule dans sa jeunesse, mais il est devenu depuis chrétien et prêtre. Accusé, il va démontrer la fausseté de la double imputation dont il est victime. Il ne voudrait pas, comme Léonidas, mourir pour les lois de son pays. Cependant, il respecte et il défendra toujours la Charte de France. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est son attitude à l'égard du Concordat. Le Saint-Siège a le droit de passer de pareils traités avec les gouvernements ; mais on ne peut pas accepter l'application tyrannique et arbitraire, qu'en a fait la puissance civile sous les règnes de François I^»", Louis XIV et Napoléon. En protestant, il n'a attenté à aucune loi. Il a simplement usé du droit de la parole, droit qu'on possède toujours, quand on reste dans les limites de la vérité. Il n'a pas même attaqué la partie de la législation relative au Concordat. Il a seulement demandé la dissolution des articles organiques, qui sont des « violations de la foi jurée ». Il a réclamé l'abolition d'un régime, où les évêques sont à la merci tantôt d'une cour, dans laquelle il ne faut pas aller chercher « des âmes viriles », et tantôt d'un ministère formé d'hommes qui sont « chrétiens, juifs, athées, selon que bon leur semble ».
Reste le second grief. Il est vrai que l'orateur a reproché « au gouvernement des torts réels ». Néanmoins, il l'a fait « sans avoir l'intention d'exciter les catholiques à le mépriser et à le haïr ». Il a exposé des abus et voilà tout. Il a rempli son devoir. A ses juges de remplir le leur en le renvoyant absous, attendu qu'il a seulement combattu pour « son Dieu et sa liberté ^ ».
1 P. JuvENETON, Allocutions et écrits divers, p. 33-34.
- D'après le texte intégral, publié ibidem, p. 34 et s.
3 Ce discours n'a pas été sténographié. Cédant « aux instances de ses amis », Lacordaire consentit à le reproduire en consultant ses notes et ses souvenirs. 11 fut publié dans V Avenir du 8 février i83i. Il y manque la « fougue de la parole vivante et ce qu'il y avait de la pythonisse dans toute improvisation de Lacordaire ». Cf. Foisset, Vie, 1, p. 164.
Le P. Juveneton a publié le texte de VApenir dans les Allocutions et
Les deux accusés furent acquittés. L'arrêt ne fut rendu qu'à minuit. La séance avait duré i5 heures. Lacordaire n'avait pu commencer à plaider qu'à 7 ^ 2 heures. Mais il fut dédommagé de ce retard par les applaudissements, que lui accorda « la sympathie de la foule », qui remplissait le prétoire. Quand la sentence fut prononcée, les vainqueurs furent entourés et félicités. Puis, la foule secoula peu à peu. Montalembert et Lacordaire rentrèrent seuls, dans l'obscurité, le long des quais. Sur le seuil de sa porte, le premier salua en son ami « l'orateur de l'avenir ». Mais Lacordaire « n'était ni enivré, ni accablé de son triomphe »-; pour lui, les « petites vanités du 5uccès étaient moins que rien, de la poussière dans la nuit ^ ».
9 mai, Paris.
Allocution pour l'inauguration de l'école libre.
La victoire remportée précédemment n'était pas faite pour abattre les courages. Une nouvelle campagne fut entreprise. Cette fois, ce fut en faveur de la liberté de l'enseignement, promise depuis longtemps, qui avait même « obtenu droit de cité dans la Charte », mais que le gouvernement se montrait peu pressé d'accorder. A la suite de différents abus révoltants, les rédacteurs de Y Avenir résolurent d'agir. « Attendu que la liberté se prend et ne se donne pas », ils commencèrent par annoncer l'ouverture à Paris d'une « école libre et gratuite - ». Puis, un avis préalable fut envoyé au préfet de police et le 9 mai i83i, « dans un local situé rue des Beaux-Arts et consistant en deux pauvres chambres, l'école fut ouverte ». « L'n assez grand nombre de spectateurs remplissaient la deuxième salle ». Parmi eux, on remarquait « plusieurs membres du jeune barreau ». « Des enfants de différentes classes de la société vinrent successivement se présenter et furent inscrits
écrits divers, p. 34 à 61. — Montalembert en a donné les principaux fragments dans Le Père Lacordaire, p. 27 à 34.
^ Montalembert, Le Père Lacordaire, p. 34-35. — Cf. Lettres à Foisset, I, p. 209. — Foisset, Vie, I, p. 163-164. — D'Haussonville, Lacordaire, p. 57- 58. — ViLLARD, Cor. in., p. 446.
- Montalembert, Le Père Lacordaire, p. 35-36.
par les institutdlirs, MM. de Coux, Lacordaire et le vicomte de Montalembert. Après quelques moments d'attente, tout le monde s'étant assis, Lacordaire prit la parole. »
« Nous sommes rassemblés, dit-il, pour prendre possession de la première liberté du monde, de celle qui est la mère de toutes les autres », « de la liberté d'enseignement ». « Nous en prenons possession, parce que c'est notre droit naturel », « parce que c'est notre droit de chrétien », parce qu'enfin cette liberté nous est accordée par « la glorieuse Charte de i83o ». Nous accomplissons un acte saint, dont il faut se réjouir. Les jeunes verront mettre un terme à ce « monopole, dont la dure oppression a fatigué leur première existence ». Les pères de famille « ne verront plus une autorité mercenaire s'introduire au foyer domestique ». Enfin, les enfants recevront, sur une terre libre, « les connaissances* qui font l'homme plus heureux ». Mais, probablement, on nous opposera quelque « reste de despotisme, qui n'a plus de titres et plus de nom. Nous lui résisterons, comme il convient à des citoyens » et Dieu nous protégera i.
3 juin, Paris.
Déclaration devant le tribunal de police correctionnelle pour décliner la compétence de cette juridiction.
Le 10 mai i83i, la classe du matin se tint tranquillement; mais, le soir, un commissaire de police se présenta pour donner lecture « d'une commission rogatoire du juge d'instruction » et somma les enfants de sortir. Lacordaire les somma au contraire de rester. A la fin, il fallut cependant céder. Les enfants sortirent les premiers, puis vint le tour des instituteurs et, enfin, celui de Lacordaire lui-même. Les scellés furent apposés et une instruction judiciaire fut engagée -. Le 3 juin, Lacordaire comparut avec ses compagnons devant le tribunal de police correc-
^ D'après le Procès de l'École libre, cité par le P. Juveneton, dans les S., I., A., III, p. 44-46. — Cf. ViLLARD, Cor. in., p. 448, où M"" Lacordaire fait une pittoresque réflexion au sujet de l'école inaugurée par son fils Henri. — Foisset, Vie, I, p. 164-165.
2 Pour plus de détails, voir le Procès de l'École libre, cité par le P. Juveneton dans S., L, A., III, p. 47 et s.
tionnelle. Au début de l'audience, l'avocat des prévenus déclina la compétence du tribunal et pria de renvoyer ses clients devant le jury. Lacordaire demanda ensuite la parole pour faire connaître les motifs de leur requête.
En réclamant le jury, nous ne voulons pas donner. — dit-il, — une « marque de défiance à la magistrature ». Nous voulons seulement conserver à l'acte commis sa véritable nature « d'attaque ouverte » contre l'Université, de « protestation politique », et « d'invocation publique » de la Charte. Nous réclamons le jury, parce qu'il est « la magistrature naturelle de la société ». Enfin, la question débattue « est la cause de tous les pères de famille, la cause des pauvres, la cause des hommes qui gémissent de n'avoir reçu qu'une incomplète éducation, la cause du peuple ». Il faut que ce dernier ne soit pas étranger à la sentence qui sera portée.
L'avocat du roi voulut s'opposer à cette demande et dans son discours, « il accuse M. l'abbé Lacordaire d'avoir fait devant le juge d'instruction des réponses peu dignes d'un bon citoyen ».
Lacordaire ne voulut pas rester sous le coup de ces inculpations. Dans sa brillante improvisation, il suit pas à pas le ministère public. On lui a reproché d'avoir invoqué « le droit naturel qui donne aux pères de famille un pouvoir inaliénable sur l'éducation de leurs enfants ». Mais, répond l'orateur, la loi civile ne peut rien contre un pareil droit; car, elle ne peut rien contre « l'éternelle législation, dont le genre humain est dépositaire ». Si le ministère public entend lui reprocher cette invocation, il déclare qu'il s'en fait gloire, parce qu'il met la « cité de tous les peuples avant la cité de France ». De même, on ne peut pas lui reprocher d'avoir parlé de l'Evangile ; il a le droit de révéler devant la justice son « caractère de chrétien et de prêtre ». Enfin, on ne peut pas lui faire un crime d'avoir invoqué les décrets des Papes en faveur de la liberté d'enseignement; car, il est libre de se soumettre aux volontés qu'il aime le mieux et d'estimer les décrets pontificaux, qui ont protégé les sciences et les lettres et créé la civilisation. Catholique et libre, il veut user du droit que « donne la Charte d'aimer qui nous voulons, de croire ce que nous voulons et de raconter partout nos croyances ».
Cette réponse fut accueillie favorablement. Les débats étant clos, le tribunal se retira pour délibérer. Quand l'audience fut reprise, le président annonça que le tribunal se déclarait incompétent. Lacordaire venait de remporter une victoire, dont la nouvelle fut accueillie « par les applaudissements d'un public nombreux, composé de tous les partis ^ ».
Dans cette phase du procès concernant la liberté d'enseignement, Lacordaire fut « admirablement beau ». « Il fallait entendre sa voix, dit un témoin, voir son cou tendu, sa lèvre pâle et frémissante, son geste écrasant ». Les applaudissements les plus passionnés l'interrompirent à diverses reprises, et l'on ne peut se faire l'idée de l'effet qu'il a produit, quand, invoquant comme saint Paul son droit de citoyen, il prononça cette parole de l'Apôtre : Cœsarem appello, qu'il traduisit hardiment en ces termes : « J'en appelle à la Charte -. »
19 septembre.
Discours à la Chambre des Pairs.
Pendant que se vidaient les incidents divers de la poursuite intentée à Lacordaire et à ses amis, la mort du comte de Montalembert investit son fils Charles de la pairie héréditaire, et, « l'action contre les prévenus étant indivisible, ils devinrent tous trois justiciables de la Cour des Pairs ». Le jugement eut lieu le 19 septembre i83i. « M. de Montalembert et M. de Coux prirent la parole après la plaidoirie de leurs défenseurs ; l'abbé Lacordaire s'était réservé pour la réplique -^ »
Cette improvisation remarquable est restée célèbre. Elle commence par ces mots bien connus : « Nobles pairs, je « regarde et je m'étonne. Je m'étonne de me voir au banc « des prévenus, tandis que M. le procureur général est au banc « du ministère public; je m'étonne que M. le procureur général « ait osé se porter mon accusateur, lui qui est coupable du
ï Procès de l'École libre, cité par le P. Jlveneton dans S., L, A., III, pages 49-56. — Cf. Foisset, Vie, 1, p. i65-i66.
- Foisset, Vie, I, p. i65-i66,
3 JuvENETON, S., L, A., III, p. 56. — Cf. d'HAUSSONViLLE, Lacordaire, p. 58. — Ledos, Lacordaire, p. 74-75.
« même délit que moi. » Lacordaire montre qu'il a « usé d'un droit écrit dans la Charte et non encore réglé par une loi », tout comme le procureur général « demandait naguère la tête de quatre ministres en vertu d'un droit écrit dans la Charte et non encore réglé par une loi. Puis, l'orateur énonce sa proposition : il veut établir qu'il n'a pas violé de loi.
En effet, la loi de 1806 n'a pas créé, mais elle a simplement promis de créer l'Université pourvue du monopole de l'enseignement public. Or, une semblable promesse n'a pas force légale et l'ordonnance qui la contient ne peut pas être invoquée.
On ne peut pas non plus invoquer les décrets portés sur l'organisation intérieure de l'Université; car, on ne peut pas les assimiler à une loi. D'ailleurs, on ne les a jamais considérés, en fait, comme des prescriptions légales. On les a bien exécutés sous l'Empire: mais pour les transformer en une loi, cette exécution ne suffit pas : il faut encore d'autres conditions et entre autres, la coutume « qui exprime la loi par excellence » et qui suppose une liberté et un consentement commun, dont on cherchera vainement les traces pendant toute la durée de l'empire. Sous la Restauration, les décrets n'ont pas changé de nature ; le gouvernement royal a plutôt porté des ordonnances, qui les contredisent et qui sont favorables à la liberté d'enseignement. Enfin, quand la Restauration fut tombée, cette liberté fut proclamée dans la Charte et l'Université put apprendre que « fille du despotisme », « elle avait fatigué vingt ans la patrie ». Au lieu de promulguer à nouveau les décrets de l'Empire, il s'agissait au contraire de supprimer le monopole.
Aussi, en ouvrant une école libre, l'orateur n'a violé aucune loi. Il n'a fait que d'user d'un droit inscrit parmi les engagements de la Charte. Au reste, s'il y avait violation d'une loi réellement existante, il faudrait se rappeler qu'il y a de « saintes fautes »; au-dessus des préceptes humains, il y a les préceptes éternels. En faisant ce qu'il a fait, Lacordaire a servi la cause de la liberté et de la religion, deux choses qui ne périssent pas 1.
Ce discours produisit un grand effet sur les pairs. Les prévenus furent condamnés au minimum de la peine, à 100 fr.
* Lacordaire. Œluvres, \'II, p. i63-i82.
d'amende; moraltment, ils avaient gagné la bataille. Les orateurs, et Lacordaire en particulier, avaient contraint l'opinion publique à s'occuper de la question de la liberté d'enseignement. Parmi les pairs, on était resté « sous le charme de la parole et de la personne » du prêtre avocat. « L'heureuse audace de son improvisation avait éveillé l'attention des moins sympathiques »; il « les avait émerveillés par son éloquence enchanteresse ^ ». Désormais le nom de Lacordaire est célèbre.
7 avril, Paris.
Le jour de Pâques de cette année, Lacordaire donne, à la chapelle du collège Stanislas, un sermon sur la résurrection de Jésus-Christ. Au témoignage de M. Buquet, préfet des études, le prédicateur produisit une grande impression sur son jeune auditoire. Malheureusement, ce discours paraît ne pas avoir été recueilli. Il est seulement signalé dans une lettre à AL Delahaye -.
5 mai, Paris.
Encouragé par Montalembert, Lacordaire avait résolu de s'adonner à « la prédication ordinaire des paroisses ». Il se mit à accepter les demandes de services, qui lui étaient adressées et se laissa lier par divers engagements envers plusieurs églises ; Saint-Roch était du nombre. Lacordaire devait y prêcher à l'occasion de la fête de l'Invention de la sainte Croix.
Au jour convenu, le dimanche 5 mai i833, vers 7 heures du soir, « un public très clairsemé se groupait dans l'église », « entre la chaire et le banc d'œuvre, à la lueur sépulcrale d'une lampe » comme pour « entendre une prédication de surcroît ». On n'avait pas fait d'annonce officielle. L'auditoire se compo-
1 Montalembert, Le Père Lacordaire, p. 37, 45 et 46. — Cf. Foisset. Vie, I, p. 166-172. — LoRAiN, p. 38-39. — Notice, p. 39 et s. — Villard, Cor. in., p. 451, où M"" Lacordaire dit les impressions que lui a produites le discours de son fils. — Nettement, Histoire de la littérature, page 322.
- Lettre du 7 mai i833. — Cf. Foisset, Vie, I, p. 281, 282.
sait d'amis « modestement invités » par M"^^ Swetchine ^, « de quelques curieux » et de plusieurs ecclésiastiques. Lacordaire parla pendant une heure sur les bienfaits de la rédemption. Son discours n'a pas été conservé - ; nous n'en possédons qu'un plan fort restreint.
L'orateur « voulait prouver qu'ayant perdu nos avantages les plus précieux par le péché, nous retrouvons tout dans la rédemption et dans la croix ». Sa démonstration comprit trois points. L'homme ici-bas n'a pas la vie véritable, puisqu'elle ne dure qu'un moment et qu'elle disparaît sans cesse. Il n'a pas la gloire, ni la richesse, ni la puissance. Enfin, il n'a pas l'amour, puisque « toutes les affections humaines sont impuissantes et périssables ». Or, ces trois biens inappréciables, dont l'homme est privé, sont accordés par la croix. La rédemption « donne la vie véritable et éternelle, l'honneur avec une incomparable distinction et l'amour parfait et immuable ^ ».
Ce discours « n'eut pas le moindre écho ». « Chacun sortit en se disant : ce ne sera jamais un prédicateur *. » Cet échec eut pour effet de jeter le jeune prêtre dans un découragement momentané. Convaincu qu'il n'avait pas « la force physique », ni les. qualités d'esprit nécessaires pour réussir dans la prédication paroissiale, il retira toutes les promesses qu'il avait faites de divers côtés pour « une vingtaine de sermons ■' ».
30 juin, Paris.
A l'occasion de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul, Lacordaire donna un sermon à la chapelle du collège Stanislas, « Beaucoup de jeunes gens étrangers » étaient présents, ainsi que « plusieurs élèves de l'Ecole polytechnique ». Dans une lettre ^, Lacordaire avoue qu'il n'a pas été « mal content » de lui-même. C"est tout ce que nous savons de ce discours.
^ Edouard Dumont parle à tort d'invitations faites par Lacordaire luimême. — Cf. Ricard, Lacordaire, p. 103-104.
■^ Edouard Du.mont, Le Monde, 24 août i863.
3 P. Rayonne, S., L, A., I, p. 34-35.
^ FoissET, Vie, I, p. 282.
° Édolard Dumont, Le Monde, 24 août i863. — Cf. Montrond, Le P. Lacordaire, p. 70. — D'Haussonville, Lacordaire, p. 70. — Alfred Nettement, Histoire de la littérature, p. 370. — Ricard, Lacordaire, p. io3-io8.
^ Elle a été publiée par le P. Bayonne dans les S., L, A.^ I, p. 36-37.
19 janvier-13 avril.
Conférences données au collège Stanislas.
« Emu d'un vif désir de voir contrebalancer par un grand enseignement catholique les mauvais effets » des cours « de la Sorbonne rationaliste », Frédéric Ozanam avait fait, dans ce but, une démarche auprès de l'archevêque de Paris au commencement de juin i833. Sa demande était appuyée de la parole du « jeune de Montazet, petit-neveu de l'archevêque de Lyon » et d'une « pétition couverte de cent signatures » qui fut remise à Mgr de Quêlen. Les pétitionnaires furent accueillis avec bienveillance et obtinrent des assurances conformes à leurs désirs ^.
« L'impulsion était donnée, la pensée d'Ozanam fit son chemin. » Elle enflamma bientôt la Société de Saint-Vincent de Paul et fut particulièrement goûtée de M. Buquet, préfet des études au collège Stanislas, un homme qui jouissait- d'une grande réputation parmi la jeunesse studieuse. Bientôt, il projeta même de lui donner un commencement de réalisation. Comme il n'avait pas oublié les heureux effets produits par les sermons du 7 avril et du 3o juin, il se rendit auprès de Lacordaire au commencement de novembre i833 et lui proposa de donner des conférences religieuses aux élèves de Stanislas. Il arrivait au bon moment. Lacordaire venait d'achever sa lettre sur le Saint-Siège ; il avait des loisirs, dont il pouvait disposer. D'ailleurs, l'offre amicale qui lui était faite, répondait à une « vieille idée », objet de ses réflexions et dont il était hanté à cause de la privation, où avait été sa « jeunesse de toute parole chrétienne capable de l'éclairer - ».
Les conférences promises furent ouvertes le dimanche 19 janvier 1834, à 3 heures de l'après-midi, dans la chapelle
' FoissET, Vie, I, p. 288-284. "~ Cf. Lettres de Frédéric Ozanam, t. I, p. 49-5o. — Les S., /., A. [(III, p. 257) reproduisent une partie du texte de la pétition.
2 Notice, p. 5-i.
du collège Stanislas, située alors rue Vavin. L'enceinte n'était pas « très grande » ; elle pouvait « contenir, outre les élèves les plus âgés, cent à cent-cinquante étrangers ^ ». Le premier dimanche, il ne s'y trouva que les élèves du collège et quelques amis de la maison. A la deuxième conférence, les auditeurs du dehors furent beaucoup plus nombreux. Le troisième dimanche, il fallut renvoyer la plus grande partie des élèves pour donner place à une multitude d'hôtes imprévus 2. Dès lors, les élèves des classes supérieures furent seuls admis et les bancs des deux divisions inférieure et moyenne furent envahis par « deux cents jeunes gens » « des écoles de droit, de médecine, normale et polytechnique -^ ». A la fin de février, la réunion était « très brillante » ; elle attirait « toute la jeunesse pensante et nombre d'hommes distingués, voire même de grandes célébrités » qu'il eût été fort difficile de rencontrer ailleurs ensemble -^.
Chaque dimanche, la cour était envahie par la foule. On se disputait les places laissées libres, après vêpres, par les élèves congédiés. Instruits par l'expérience, les auditeurs se mettent à prendre leurs avances. Bientôt, la chapelle est comble « deux heures » avant le commencement de la cérémonie ^. Alors, il devient impossible de pénétrer à l'intérieur. Arrivé trop tard un dimanche, un monsieur « à redingote noire gravement boutonnée jusqu'au col » a recours à un singulier stratagème. A sa demande, on apporte une échelle et il se « met en devoir d'en gravir les échelons jusqu'à la hauteur d'une fenêtre », par laquelle « il apparaît soudain dans la chapelle, où l'on ne peut s'empêcher de rire » « malgré la sainteté du lieu et aussi malgré le respect dont jouissait l'auteur de l'escalade. C'était Berryer ». « Le vicomte de Melun lui tendit la main pour l'aider à descendre » et le célèbre avocat put pénétrer dans l'enceinte où, plus avisés que lui et moins en retard, « se pressaient déjà Chateaubriand, Odilon Barrot, Lamartine, V. Hugo, et avec eux, les hommes les plus éminents des Chambres, du barreau.
^ Lettres nouvelles, p. 235, 28 janvier 1834.
^ Le Collège Stanislas, Notice historique, p. 180.
3 Lettre à Foisset, l, p. 246.
* Maurice de Guérin, Journal, lettre du 28 février 1834.
^ ViLLARD, Cor. in., p. 453, fi mai 1834.
de la presse et» du journalisme, en un mot, le tout Paris d'alors ^ ».
Ce tout Paris intelligent et sceptique venait écouter un enfant du siècle, ami des temps nouveaux, qui exposait les principaux dogmes du catholicisme. La puissante attraction qu'il exerçait, fait supposer que les discours prononcés étaient magnifiques, pleins de vie. Malheureusement, ils ne sont point parvenus jusqu'à nous. Diverses sténographies ont été pourtant relevées -, des analyses ont été rédigées •\ l'orateur lui-même avait tracé des plans détaillés ^, mais les uns et les autres paraissent ne plus exister nulle part. Ce qui a survécu, à notre connaissance du moins, ce sont des souvenirs épars ici et là. Ainsi, nous savons que dans sa première conférence Lacordaire a prononcé « d'une voix vibrante cette parole » originale : « N'oubliez jamais* que le premier arbre de la liberté a été planté dans le paradis terrestre ^. » De son côté, Maurice de Guérin parle de certaines théories exposées par le conférencier, et où il voit des réminiscences de la doctrine de Lamennais et des thèses de VApenir ^. Edouard Dumont nous apprend que, dans une de ses conférences, Lacordaire a
^ Ricard (Lacordaire, p. 108-109) rapporte ce trait d'après le témoignage du vicomte de Melun. — C. Baunard, Le vicomte de Meliin, p. 89.
2 « Il n'est rien resté des conférences de Stanislas; je le (Lacordaire) trouvai un jour recueillant quelques passages seulement de la copie sténographique qu'on lui avait remise. » (Edouard Dumont, Le A/o;irfe, 26 août i863.)
^ MoNTALEMBERT (Le Père Lacordaire, p. 941 mentionne une « analyse très abrégée » qui aurait été faite par « le docteur Halléguen, de Chateaulin, l'un des auditeurs de Stanislas et l'un des premiers membres de la Société de Saint-Vincent de Paul ». Malgré d'activés investigations faites à Paris, je n'ai pas retrouvé ces analyses. De son côté, M. Riest, ancien censeur du Collège, les a vainement cherchées à la bibliothèque de Stanislas et l'un de ses amis, M. Isnard, sous-bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale a bien voulu parcourir les annales, les recueils et les périodiques des sociétés savantes de la Bretagne et dans lesquels le D' Halléguen écrivait; mais il n'y a vu, à cette signature, que des articles d'archéologie étrangers à la question des conférences de 1834.
^ Kn 1844, Lacordaire travaille à la publication de ses conférences. Voici comment il s'excuse de ne pas éditer ses premières œuvres : « Je ne pouvais songer aux conférences de Stanislas dont il ne me reste aucune trace et qui d'ailleurs eussent été en dehors de mon plan général » (lettre -à M"' Swetchine, 24 octobre 1844).
^ Le Collège Stanislas, Notice historique, p. 181.
^ Maurice de Guérin, Journal, 10 mf^i 1884.
traité « de la nécessité pour l'homme d'être enseigné et du danger de subir des autorités fausses en refusant de suivre l'autorité de l'Église ^ ».
Ce qui nous renseigne encore le mieux sur la nature de ces conférences, c'est le sommaire transcrit par Lacordaire luimême dans une lettre adressée à son ami, Théophile Foisset -.
Le plan de mes conférences, dit-il, est très simple. J'expose la doctrine catholique, en suivant son cours naturel dans l'histoire ; je la prends comme existante, comme un édifice digne d'être étudié, et j'en fais ressortir la démonstration, en montrant qu'elle est toujours rationnelle, irréprochable, puissante, sublime dans les divers ordres de la pensée humaine, l'ordre logique, moral, social, historique, métaphysique, scientifique; c'est ainsi que j'ai parcouru Dieu, la création, l'origine du mal, le péché originel, la promesse de la réparation, le genre humain, le peuple juif, les prophéties, l'Incarnation. J'en étais là quand j'ai cessé. Il y a eu en tout treize conférences ^.
La dernière a eu lieu le i3 avril 1884, second dimanche après Pâques, au moment, où l'enthousiasme était peut-être à son comble et où rien ne faisait prévoir une soudaine interruption. L'orateur ne dit pas le réel motif, qui faisait tomber de ses lèvres une parole d'adieu. Il se contenta d'alléguer « l'épuisement réel de ses forces et le besoin de se retremper dans le travail solitaire de la méditation ». Mais personne ne s"y méprit, et dans cet auditoire grave, presque solennel, courut un long murmure. On accusa le Gouvernement de Juillet, qui pourtant n'y était pour rien. Jamais il n'avait conçu dombrage des conférences de Stanislas ; les ministres ne s'en étaient jamais plaints et M. Guizot en particulier, alors placé à la tête de l'Instruction publique, « les voyait avec le plus grand plaisir ^ ». La cause était ailleurs. Après chaque conférence, des groupes se formaient dans la cour du collège ; des
^ Edouard Du.mont, Le Monde, 28 août i863.
^ Lettres à Foisset, I, p. 256. ~ Cf. Foisset, Vie^ I, p. 285.
^ Edouard Dumont dit, par contre, qu'il y a eu 14 conférences. (Le Monde, 26 août i863.)
Cet exposé montre qu'à Stanislas, Lacordaire n'a pas simplement commenté « le catéchisme pour des écoliers », comme l'affirme le prince de Broglie dans son Discours de réception à l'Académie française (p. 21).
•* Lettre de Lacordaire à l'archevêque de Paris. 3i octobre 1834. — Cf. lettre à M"" Swetchine, 8 décembre 1834.
discussions s'élevaient entre les auditeurs, « les uns amis, les autres censeurs ». « Des ecclésiastiques qu'on ne reconnaissait pas toujours, parce que les inquiétudes de l'époque avaient amené la dispense du costume obligatoire, notaient d'erreur, d'inexactitude, de nouveauté suspecte tel passage, telle phrase, tel mot ». Plusieurs se montraient parfois sévères. « Ils y voyaient les opinions de V Avenir » ; ils critiquaient « l'incertitude du plan » mal fixé, « le flot bondissant » des pensées « hasardeuses i », l'emploi d'expressions mal choisies, le tort des allusions politiques. Les alarmes allèrent en augmentant. On dénonça au gouvernement les prétendues théories du « républicain forcené - ». On se répandit en récriminations auprès de l'archevêque. On alla même jusqu'à écrire au Saint- Siège. « Solitaire, occupé, confiant en Dieu et dans l'avenir, Lacordaire demeurait calme $t supérieur aux tracasseries, qui lui étaient suscitées -^ ». A la fin cependant, il s'effraya de l'orage qui grondait autour de lui ; il écrivit à Mgr de Quélen une lettre émue, dans laquelle il le remercie de ses bienfaits passés, de la protection présente dont il est entouré, et qu'il termine en avouant ses alarmes. Dénoncé à Rome, il ne se croit « pas assez fort pour tenir tête » à ses nombreux adversaires ; il va céder en mettant fin à ses conférences ^.
Ce dessein ne fut pas mis à exécution tout de suite : Lacordaire se sentait soutenu de l'archevêque et il voyait Rome refuser de sévir malgré toutes les dénonciations de ses ennemis. Mais bientôt la police entra en scène; alarmée probablement des théories révolutionnaires, que la mauvaise foi prêtait à Lacordaire, elle écrivit une lettre à l'archevêque de Paris et en présence des observations officielles, qui lui étaient faites, ce dernier devint perplexe. Mgr de Quélen s'ouvrit à Lacordaire ; il lui exposa l'embarras, où le mettait cette démarche de l'autorité civile et sans lui intimer aucun ordre, il lui suggéra l'idée « de clore spontanément ses conférences ». Lacordaire comprit et toujours soumis à la volonté de ses
1 Edouard Dumont, Le Monde, 24 août i863.
2 Lettres à Foisset, I, p. 255.
^ Foisset, Vie, I, p. 288.
* Lettre datée du 21 mars 1834, ap. Foisset, Vie, I. p. 52o et s.
supérieurs, il se résigna. Le dimanche suivant, il disait adieu à ses auditeurs.
Les conférences de Stanislas avaient duré trois mois et pendant ces trois mois, Lacordaire avait réussi, en les captivant, à tenir « sous son joug les esprits », les âmes et les cœurs. La station était « mieux qu'un succès » : c'était « la révélation du génie ». « Lacordaire à l'église, Berryer à la tribune ; — disait avec un peu d'emphase la mère de l'un des auditeurs de la chapelle de la rue Vavin — en dehors d'eux, il n'y a rien à Paris ^ »
Il faut tout au moins reconnaître que les conférences de Stanislas « font époque dans la vie » de Lacordaire. « Elles lui révèlent sa vocation - ».
9 septembre.
A cette date, Lacordaire bénit le mariage de son frère Théodore et prononce une allocution qui n'a pas été conservée, mais qui est mentionnée dans une lettre adressée à M'^^ Swetchine '^.
l'^'^ mars \
Première conférence de Notre-Dame de Paris, sur la nécessité d'une Église enseignante.
La crainte des hardiesses de pensée et des témérités d'expression, qui peuvent facilement se glisser dans des discours improvisés, avait porté l'archevêque de Paris à ne pas accorder l'autorisation de continuer les conférences de Stanislas. A la
1 Lettres nouvelles, p. 237. — Du Boys (Annales de philosophie chrétienne, 1844, P- 4'5) dit à son tour que Lacordaire « excita une admiration qui tenait de la stupeur ».
- Chocarne, Lacordaire, I, p. 160. — Cf. Régnier, Souvenirs et lettres d'ayni, p. 96. — Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, IV. p. 452.
=^ A M°" Swetchine, p. 18-19, i3 septembre 1834.
* La date du i5 février, donnée par certains auteurs, est fausse. — Cf. Lettres a Foisset, I, p. 288, où Lacordaire indique le jour de l'ouverture de la station, ainsi que les articles de V Univers publiés les i3 et 14 mars i835.
suite de ce refus, le grand vicaire, M. Affre, intervint auprès de Mgr de Quélen ; il lui expliqua que condamner le jeune orateur à réciter un texte, c'était l'exposer à perdre « toute puissance oratoire »: il lui fit voir enfin que les inconvénients d'une improvisation « perdraient une grande partie de leur gravité à raison du caractère si droit et si franc de Tabbé Lacordaire ^ ^>.
D'autre part, un ancien supérieur du collège Stanislas « avait fait circuler dans le clergé de Paris un mémoire manuscrit, où il inculpait vivement l'administration archiépiscopale » et où il était question des conférences de Stanislas. Mgr de Quélen « y était taxé d'inintelligence et de faiblesse à propos de la conduite, qu'il avait tenue » à l'égard de Lacordaire ^.
Ces accusations allèrent au cœur du prélat. Ses sentiments de défiance disparurent les uns après les autres et il en vint même, à un moment où rien ne faisait prévoir une pareille détermination, à lui offrir la chaire de l'église métropolitaine. Il ne mit à son offre qu'une seule condition : la remise préalable d'un canevas, où se trouverait <^ la suite complète des idées » à développer et qui serait soumis à l'approbation des grands vicaires ^.
Cette brusque ouverture ne manqua pas d'étonner Lacordaire, mais elle ne lui causa « aucune ivresse ». Après avoir constaté le peu de temps qu'il avait pour se préparer, il demanda « 24 heures pour réfléchir » et après avoir consulté ses amis, il finit par accepter ^.
^ Castan, Histoire de Mgr Affre, p. 72-74, citée par Foisset, Vie, I, page 3oi.
2 Notice, p. 59. — Cf. Charles de Mazade, Revue des Deux-Mondes, 1" mai 1864, article intitulé : Le Père Lacordaire, p. 287, où on lit qu'au milieu des tracasseries dont il est l'objet de la part de M. de Quélen, Lacordaire « résiste sans se révolter, il obéit sans s'abaisser, en gardant au contraire sa dignité et même la supériorité morale sur le prélat ».
^ Lettres a Foisset, \, p. 287.
Au sujet de cet épisode, voir les détails que donne Foisset, Vie, I, p. 3oi-3i5. — Notice, p. 57-60. — Ricard, Lacordaire, p. 129-182. — Chocarne, Lacordaire, I, p. 162-167. — D'Haussonville, Lacordaire, p. 95-100. — Éo, Dlmont, Le Monde, 24 août i863.
* Notice, p. 58-59. — Cf. Foisset, Vie, I, p. 3 12.
Annoncée dans V Univers et VAîhi de la religion i, la nouvelle eut un grand retentissement. Les auditeurs de Stanislas étaient au comble de la joie, les censeurs de Lacordaire se divertissaient en secret de le voir exposé à une redoutable épreuve et les uns et les autres s'apprêtaient à aller l'écouter.
Le 8 mars eut lieu l'ouverture de la station. De « très bonne heure 2 » la foule envahit la vaste enceinte. Les chaises sont retenues « dès 8 heures du matin ^ ». A côté des personnes qui déploient leur journal pour le lire, on voit « un domestique en grande livrée qui retient la place de son maître ». « Près du fidèle paroissien, qui entend de son mieux la grand'messe ou de l'auditeur patient et pieux qui égrène son chapelet », le dandy s'entretient sans affectation impudente des plaisirs de la veille et de ceux du lendemain ; on discute ici les intérêts du christianisme, là, le mérite de la partition nouvelle. On voit s'ouvrir en même temps le livre d'heures et le roman à la mode, la Dominicale et la Nouvelle Minerve, la Galette de France et le National ^.
L'auditoire hétéroclite est formé d'éléments les plus divers, d'hommes de tout âge, de toute croyance et de tout drapeau ; il y a des orateurs et des jurisconsultes, des médecins et des officiers, des monarchistes et des républicains, des athées même et des matérialistes ^. On évalue à 5, 000 le nombre des auditeurs ^. On se montre les illustrations de la politique et des lettres, les Berryer, les Lamartine et les Janvier ^
A l'aspect de cette multitude, les assistants s'interrogent avec anxiété. Que va dire à ces milliers d'hommes l'orateur favori qu'on attend avec impatience ? « Sa voix pourra-t-elle « fixer la frivolité, les ramener à une pensée et commander à « leurs convictions ? Et l'esprit se prend à rêver d'un orateur « dont la tête blanchie sous le poids de longues études, joint à
^ Lettres à Foisset, l, p. 287.
2 D'après une lettre d'Ozanam, dont parle Ricard : Lacordaire, p. i36,
■^ Anicet Digard, Souvenirs de Notre-Dame, les Retraites.
"* La Dominicale, i835, p. 407.
^ Chocarne, Lacordaire, I, p. 170- 171.
''' L'Univers, des i3 et 14 mars i835. La Dominicale, parle même de 6,cxx) assistants. Tocqueville (tome VI de ses œuvres, p. 47) dit que « près de 5,000 personnes » assistent aux conférences.
^ V Univers, du 10 mars i835.
« l'autorité du savoir et du génie, celle d'un âge où l'expérience « a tout appris. Le nom de Bossuet est au fond de toutes les « pensées » pendant que la messe basse s'achève K
« A une heure, l'archevêque arrive au banc d'œuvre, accompagné de l'évêque de Meaux et de plusieurs vicaires généraux ». Un assez grand nombre d'ecclésiastiques sont près de lui 2.
Soudain, Lacordaire apparaît. « Il arrive les yeux baissés, avec un maintien modeste, timide, embarrassé ». Chacun de ses mouvements décèle la crainte ; et à le voir ainsi presque suppliant, on dirait un séminariste accoutumé à la solitude de sa cellule et transporté tout à coup au milieu de cette foule d'hommes, qui se tournent vers lui et le fixent avec curiosité. « Mais, voilà que Mgr de Quélen bénit l'orateur, qui déjà murmure les premiers mots* de son discours. On l'entend à peine. Il a peu de voix et sa voix est émue ^. » Les premières phrases sont étouffées par l'inévitable « bruit des arrivants et de ceux qui circulent dans l'enceinte ^ ».
Le christianisme — dit-il •' — est une institution bien ancienne ; il remonte au berceau de l'humanité ; l'homme à peine animé par le souffle divin, connut aussitôt son Dieu sous le triple attribut de créateur, de législateur et de sauveur. En effet, le premier homme ne peut se passer de reconnaître les mains puissantes qui l'avaient tiré de la boue ; il reçut les leçons de l'Être éternel qui lui enseignait son origine et sa destinée ; et enfin, dès sa chute déplorable, il put se consoler dans l'espoir du Réparateur qui lui fut annoncé; en sorte qu'il est vrai de dire avec le prophète de l'apocalypse que la rédemption de l'humanité qui était le but du christianisme, a commencé avec le monde : Agniis occisiis ab origine mundi. Noé le second premier homme continua en figure ce sacrifice et cet enseignement.
1 La Dominicale, i835, p. 407.
2 L'Ami, 9 et 10 mars i835.
3 La Dominicale, i835, p. 407.
•* L'A m/, 9 et 10 mars, i835. — Voir au sujet de l'aspect extérieur de cette première conférence le très intéressant article publié dans les Annales de philosophie chrétienne, i835, t. X, p. 241-266.
^ Texte original, à peu près tel que Lacordaire l'a prononcé et assez différent de celui qu'il a publié dans ses Œuvres. — Cf. VAmi, 9 et 10 mars i835. — U Univers, des i3 et 14 mars, où l'on trouve l'analyse détaillée, serrant de près le texte parlé et due à la plume de Frédéric Ozanam, selon une lettre qu'il adressa à son père le i5 mars i835 et qu'on trouve reproduite en partie dans les S.j Lj A., 111, p. 359.
Abraham, Melchisedech possédèrent les mêmes vérités, connurent les effets de ce sacrifice, dont ils apercevaient la flamme à travers les ombres de l'avenir. Moïse reçut et transcrit la loi positive, résumé des vérités traditionnelles ; le peuple juif les propagea pendant les siècles qui suivirent jusqu'à Jésus-Christ. En sorte que dans cette immense succession d'années, pas une minute ne s'écoula sans que le Dieu créateur, législateur et sauveur ne fût adoré et servi. Mais la corruption humaine a trop circonscrit le nombre des adorateurs, et l'amour immense du cœur de Dieu réclame le genre humain tout entier. Aussi le temps est-il venu d'envoyer à la terre la plus grande preuve de cet amour infini; Jésus-Christ paraît, et la lumière brille sur toute intelligence, et le salut atteint tout ce qui est chair animée et créée à l'image de Dieu.
Les orateurs qui m'ont précédé l'année dernière dans cette chaire vous ont montré Jésus-Christ lumière, loi, victime et bienfaiteur du monde ; ils l'ont fait avec une foi et un talent dignes de votre attention ; naturellement, il m'appartenait de vous exposer l'œuvre qu'a laissée sur la terre ce divin Sauveur, comme complément de sa sublime mission ; je veux parler de l'Église dans laquelle il a placé un enseignement perpétuel et infaillible.
Dans cette première conférence, l'orateur veut démontrer « la nécessité d'une Eglise destinée à l'enseignement universel et perpétuel du genre humain i. »
« L'homme est un être enseigné ». Dès l'aurore de la vie, il est instruit dans les différents ordres qui constituent son être. Plus tard, il prend rang parmi les hommes éclairés ou parmi ceux qui ne le sont pas. La première classe a besoin, presque autant que la seconde, de recevoir un enseignement, tributaire qu'elle est de l'ignorance et des préjugés des temps, où elle vit. Qui le lui donnera? L'autorité qui possède la mission divine et que, parmi les pouvoirs humains, on reconnaît au signe de l'universalité et de la catholicité -.
Cette conférence produisit une excellente impression. A un moment, Lacordaire laissa échapper « un de ces cris, dont l'accent » « ne manque jamais d'émouvoir », « l'archevêque tressaillit visiblement ». L'orateur comprit « que la bataille était gagnée dans son esprit ; elle l'était aussi dans l'auditoire », qui
^ Comme les conférences que Lacordaire a publiées dans ses Œuvres sont plus connues que les autres, elles seront résumées d'une façon succincte et sommaire. Je ne ferai qu'indiquer les divisions.
^ Cf. Œuvres de Lacordaire, Conférences, I, p. 11-28. — Pour une analyse plus détaillée, voir F'oisset, Vie, 1, p. 328 et s.
fut subjugué ^* Pleine d'émotion et d'admirative sympathie, la foule s'écoula lentement, après la conférence, par les larges baies des portes ouvertes et pendant que les nefs de la basilique versaient au dehors, sur la place du parvis, ces flots de peuple, les cloches mises en branle envoyaient au loin leurs ondes sonores et semblaient redire, de leur grande voix, les touchants et religieux appels du jeune prédicateur -.
15 mars.
Deuxième conférence a Notre-Dame de Paris, sur « la constitution de l'Église ».
L'auditoire est formé d'une foule « plus considérable » que le dimanche précédent •^. « De nombreux groupes de jeunes gens » sont descendus du Quartier Latin. « L'enceinte réservée avait été agrandie et cependant de bonne heure » elle est « pleine ^ ». « Tout autour plusieurs rangs de personnes debout » forment « comme une barrière vivante, comme un amphithéâtre animé ». Des hommes célèbres sont « confondus dans l'auditoire » et parmi eux on se montre l'auteur du Génie du christianis?ne. Au banc d' œuvre, deux prélats, l'archevêque de Paris et l'évèque de Nancy, président à l'imposante réunion ^.
Après avoir démontré l'existence d'une autorité « qui représente l'intelligence infinie de Dieu », l'orateur veut en examiner la constitution.
La vérité est le premier de tous les biens. Personne ne doit en être privé. C'est dire que l'apostolat de l'Eglise doit
1 Notice, p. 60-61.
2 Cf. Vi'nipers, 14 mars i835, et la lettre d'Eugène Bore à Lamennais, 14 mars i835, ap. Lamennais intime, par Alfred Roussel. On y trouve un intéressant compte rendu de la conférence par un disciple enthousiaste de Lamennais. Le correspondant dit ses impressions défavorables, donne une analyse qui contient du persiflage élégant et fait une critique, où il y a du parti pris parmi quelques remarques fondées.
3 L'Ami, 16 et 17 mars i835.
* Suivant La Dominicale, plus d'une heure avant la conférence, il était presque impossible de trouver de la place dans l'enceinte réservée. La vaste nef était remplie tout entière. (22 mars.)
^ L'i'nivers, 20 mars i835.
être universel. D'autre part, l'universalité suppose l'unité. Dans l'Église, il y a un centre destiné à réunir en un seul faisceau les Apôtres dispersés aux « quatre vents du ciel ». A cet effet, Jésus-Christ s'est choisi un vicaire, auquel il a accordé une autorité divine, la plus haute puissance de persuasion, qui existe et qui possède à la fois la science et la charité K
22 mars.
Troisième conférence à Notre-Dame de Paris, sur « l'autorité morale et infaillible de l'Église ».
« L'auditoire s'est augmenté de manière à faire craindre que beaucoup désormais soient privés » de la faveur d'entendre la parole du conférencier, « faute de trouver accès ^ ».
L'autorité morale d'un corps enseignant — dit l'orateur — résulte d(^ trois conditions : de la science, qui donne la certitude, de la vertu qui empêche de tromper les autres, enfin du nombre d'hommes savants, qui le composent. Ces trois conditions se trouvent réalisées dans l'Eglise. Toutefois, il ne suffit pas que l'Eglise possède une autorité morale fortement assise, il faut encore qu'elle soit infaillible, sans quoi elle n'aurait pas le droit d'exiger la foi à la doctrine qu'elle propose. Malgré la nécessité de cette condition, l'Eglise catholique est la seule, qui ait osé la revendiquer. Audace non démentie par l'histoire et qui prouve la vérité du catholicisme ^.
Pendant que l'orateur parle, les auditeurs remarquent qu'il a grandi en force et en puissance. Son style revêt des idées plus hautes et plus lumineuses que jamais ; il s'est habitué à ces flots de peuple, qui s'agitent sous la chaire, à ces voûtes immenses, dans lesquelles sa voix va se perdre. « Les premières hésitations de la timidité ont été vaincues, une sainte liberté, une aisance merveilleuse préside à tous ses mouvements *. »
^ Cf. Œuvres, Conférences, I, p. 29-46. — L'analyse rédigée par Frédéric Ozanam et publiée dans VUnivers des 20 et 24 mars i835. — Foisset, Vie, I, page 329.
" VUnivers, 28 mars.
^ Cf. Œuvres, Conférences, I, p. 47-68. — L'analyse de Frédéric Ozanam dans VUnivers, 28 mars et i" avril i835. — Foisset, Vie, I, p. 33 1.
■* VUnivers, 28 mars i835.
29 mars.
Quatrième conférence à Notre-Dame de Paris^ « sur l'établissement du chef de l'Église ».
Le succès du conférencier a attiré « un concours inouï ^ ».
L'orateur veut étudier dans ce discours la fondation de la papauté, à laquelle Jésus-Christ a accordé la suprématie spirituelle et l'indépendance temporelle. L'Évangile atteste que saint Pierre a reçu des pouvoirs spéciaux, particuliers. Après l'Ascension, il commence à remplir les fonctions de sa nouvelle charge et choisit Rome pour siège de son autorité pontificale. Ses successeurs continuent d'exercer les mêmes pouvoirs et acquièrent une souveraineté morale qui, malgré les persécutions, va toujours en augmentant à travers les siècles et que rien ne peut abattre. Développement progressif, où l'on voit la main du Tout-Puissant ~.
5 avril 1835, dimanche de la Passion.
Cinquième conférence à Notre-Dame de Paris, sur « l'enseignement du genre humain avant l'établissement de l'Église ».
On a vu qu'une Eglise enseignante était nécessaire. Mais alors pourquoi a-t-elle été établie si tard dans les âges ? Pour répondre à l'objection, il faut remarquer que, sous sa forme essentielle, l'Église a commencé avec le genre humain. Dès l'origine, l'homme reçoit l'enseignement de la tradition et de la conscience, contre lesquelles le démon tourne en vain tous ses efforts. De cette manière, l'humanité ne fut jamais privée des connaissances absolument nécessaires ^.
> 12 avril 1835, dimanche des Rameaux.
Sixième conférence à Notre-Dame de Paris, sur « les rapports de l'Église avec l'ordre temporel ».
Lacordaire se demande pourquoi l'Église a ravi au pouvoir civil la puissance religieuse? Il répond que la mission confiée
^ L'Ami, 36 et 3 1 mars i835.
2 Œuvres, Conférences, I, p. 69-86. — Cf. l'analyse publiée dans VUnivers des 8 et i5 avril i835.
^ Œuvres, Conférences, 1, p. 87-104. — L'analyse d'Ozanam dans Y Univers, 18 et 21 avril i835. — Foisset, Vie, 1. p. 33 1 et s.
aux Apôtres par Jésus-Christ, est d'enseigner la vérité, de communiquer la grâce divine et de faire pratiquer la vertu. Or, pour atteindre ce triple but, il faut qu'elle soit placée dans une condition libre et indépendante. Ce privilège lui a été accordé par son fondateur; il est aussi de droit naturel; il constitue un grand bienfait, dont profitent les individus et il ne présente aucun danger pour la société civile i.
16 avril, Jeudi-Saint.
Sermon à Notre-Dame de Paris, sur « le Sacrement de l'Eucharistie - ».
L'orateur cite son texte •^, et commence par indiquer les sentiments d'amour, dans lesquels Jésus-Christ se prépare à quitter les siens. La dernière cène est remplie « d'admirables discours ». Lacordaire veut dire à quelles lois générales appartient l'institution « du grand mystère de l'Eucharistie ».
Vivre, connaître, aimer, c'est la destinée de tout être intelligent et sensible. Mais nous ne possédons pas en nous-mêmes ces trois conditions de notre existence. Nous avons reçu du dehors une vie faible, souffrante, précaire. Nous n'avons appris à connaître la vérité que par l'enseignement de nos sens, par les oreilles et par les yeux. Nous ressentons le besoin d'aimer, mais ce besoin lui-même doit être éveillé par « les caresses maternelles ». A tous les points de vue, nous sommes des êtres enseignés et, quand nous voulons satisfaire ces désirs impérieux de notre nature, les aliments que nous prenons contiennent le germe empoisonné de la mort, de l'erreur ou de la haine.
Pour trouver la vie, la vérité et l'amour véritables, il faut remonter par dessus les étoiles jusqu'à Dieu, qui seul peut réparer notre nature viciée par le péché. Cette œuvre de rédemption, commencée par le mystère de l'Incarnation, se continue par l'Eucharistie, qui nous permet de boire aux sources
^ Œuvres, Conférences, I, p. io5-i20. — Cf. l'analyse d'Ozanam dans VL'nivers du 28 avril et du 2 mai .'835. — Foisset, Vie, I, p. SSy et s.
2 Ce discours n'a pas été inséré dans les Œuirres, mais on le trouve analysé par Ozanam dans VL'nivers des 12 et i3 mai i835.
^ Saint Jean, xiii, i : « La veille du jour où il devait souffrir, le Seigneur Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, comme il avait aimé les siens, il les aima jusqu'à la fin. »
mêmes de la vie, de la vérité et de l'amour. La vie que le Sauveur nous y communique est la vraie vie, la vie supérieure à celle du corps animal, la vie spirituelle et divine, — celle qui anime le pauvre, encourage le religieux et produit la fille de charité. Lacordaire termine son discours par une recommandation en faveur d'une quête, qui va être faite.
26 avril.
Huitième et dernière conférence à Notre-Dame de Paris, « sur la puissance coercitive de l'Église ».
Après avoir établi dans l'avant-dernier discours, que TÉglise a le pouvoir de gouverner ses sujets avec une pleine indépendance, quand il s'agit des chose? spirituelles, l'orateur veut faire voir, qu'elle possède aussi le droit de punir. Plus privilégiée que la nature physique et la société civile, l'Eglise « a le secret des peines qui réhabilitent ». La première des peines dont elle use, c'est « l'aveu volontaire » : la seconde, plus sévère, c'est l'excommunication. Dans les temps passés, la société civile a employé le « glaive matériel » pour défendre l'Eglise : mais cette dernière n'est pas responsable du sang qui a été versé ^
Lacordaire termine son discours de la manière suivante - :
Messieurs, nous allons nous séparer. Soit que ma pensée s'arrête sur vous, soit que je la ramène sur moi-même, j'ai besoin de vous exprimer mes remercîments. Des études plus approfondies nous auraient rendu plus digne de votre indulgence. Mais je la sollicite principalement pour les erreurs qui auraient pu m'échapper dans le cours de ces enseignements; il m'est souvent échappé des expressions plus qu'exagérées, particulièrement lorsqu'il m'est arrivé de me servir à
^ Œuvres, Conférences, I, p. 1201 38. — Cf. le résumé d'Ozanam dans V Univers, 20 et 21 mai i835. — Foisset, Vie, I, p. SSg et s.
La Dominicale a donné, elle aussi, un résumé des conférences de i835, mais d'une façon peu satisfaisante pour l'orateur, qui a trouvé l'analyse « incomplète » et « peu exacte ». (Lettre de Lacordaire à V Univers, 5 mai i835.) — La même revue a publié sur la station quadragésimale de cette année, un long article d'appréciations fines, élogieuses très souvent, mais parfois aussi tempérées de critiques et de formelles réserves. (Année i835, p. 405 à 410.)
2 Texte publié par VAmi, 27 et 28 avril i835. Cette péroraison est peu semblable à celle qui a été insérée dans les Œuvres, cf. Conférences, I, p. 13; et i3S.
l'égard de Dieu d'un mot qui vous aura causé de la peine et qui m'en a donné beaucoup plus à moi; comme le navigateur forcé d'aborder des écueils presque inévitables, nous n'avons pu fournir une si longue carrière sans dommage, sans accident. Sans doute, Messieurs, il aurait fallu n'aborder cette chaire qu'après de longues années de solitude, de science et d'exercice de la vertu. Je sens qu'il me fallait cela plus qu'à tout autre. Mais dans le temps où nous vivons, tout est prématuré; il faut bien pardonner quelque chose au jeune guerrier qui se précipite avant l'heure sur le champ de bataille. Toujours est-il que votre concours et votre assiduité inouïs m'ont donné du courage et des espérances pour la religion et pour mon pays. Oui, la parole que j'ai jetée sur tant d'âmes n'y restera point inutile; tôt ou tard, vous viendrez vous unir, vous soumettre à cette Église, dont je suis le ministre. Vous réjouirez l'âme si grande de notre archevêque, de ce pasteur qui nous a établi votre docteur avec une tendresse de père; enfin, vous vous déclarerez les sujets de Marie, Mère des douleurs, patronne de cette cathédrale, et reine de la France.
Au moment où Lacordaire s'apprête à descendre de chaire, Mgr de Quélen se lève pour exprimer ses « reconnaissances ». Il remercie Dieu, qui a béni la station ; il remercie également l'orateur auquel le Seigneur « a départi un talent si remarquable ». Cet hommage épiscopal est « écouté avec le recueillement le plus marqué » de l'assemblée immense et composée d'hommes qui ne paraissaient plus désirer autre chose que d'écouter encore les deux voix, qui venaient de se faire entendre tour à tour et dont les derniers échos avaient fini par s'éteindre sous les voûtes de la basilique.
La cérémonie terminée, « la foule sort, mais elle s'écoule bien lentement ». Sur le parvis, dans les rues avoisinantes que Lacordaire doit suivre, on stationne. On l'attend. « Dès qu'il apparaît, la foule se range des deux côtés de son passage avec un frémissement de plaisir », qui fait pousser çà et là des exclamations comme celle-ci : Qu'il est beau ! Ou bien encore : Qu'il est bon i ! Popularité extrême, qui se manifeste de différentes manières plus ou moins touchantes, mais au fond desquelles, il y a toujours de la sympathie respectueuse, mêlée d'enthousiaste admiration -.
' D'Haussonville, Lacordaire, p. io5-io6.
- Cf. rUnipers du 23 avril, qui rapporte qu'aux promenades de Longchamp on donna « à une couleur le nom de vert-Lacordaire ». — De même, ViLLARD, Cor. in., p. 455-456, lettre où M"" Lacordaire constate que dans les salons parisiens, on ne parle que de son fils Henri, etc.
4 mai.
A Saint- Pierre du Gros -Caillou, Lacordaire prêche un sermon de charité « en faveur d'un ouvroir de jeunes filles, dirigé par les Sœurs de Charité ». Nous ne savons rien, dit le P. Bayonne, de cette instruction. Elle a été simplement annoncée dans la Quotidienne du 2 mai i835 et dans VUniveî^s du 28 avril 1.
28 décembre.
A Notre-Dame de Paris, un sermon sur « la charité, pie du monde et fruit réservé du christianisme ».
Ce discours a été prononcé en faveur de l'œuvre des Orphelins du choléra, fondée à Conflans, par Mgr de Quélen.
Malgré le froid, dès midi, la métropole est envahie par les jeunes gens et les dames. A deux heures, Lacordaire monte en chaire. Sa parole d'abord méditative, s'est bientôt animée pour dévoiler aux yeux de ses auditeurs les mystères de la charité. Malgré les différences des sujets, il « a été aussi grand orateur que dans les conférences du Carême - ».
Ce n'est pas l'opinion — dit Lacordaire — qui est la reine du monde, mais c'est la vérité, qu'on ne peut jamais abattre et dont l'homme ne peut point se passer. L'orateur va montrer que la charité est aussi « la vie du monde » et que sa source est dans le christianisme.
« Le monde est un tissu de sept grandes faiblesses et de sept grandes forces. » Une autre loi générale, « c'est que la force est nécessaire à la faiblesse pour la soutenir », comme aussi « la faiblesse est nécessaire à la force pour vivre ». « Une troisième loi », c'est que « la force et la faiblesse sont ennemies » et que le monde a besoin de l'amour pour mettre en équilibre ces deux rivales. Mais à côté de la puissance, il faut la faiblesse. F'aible et tendre comme il est, l'amour remplira encore ce rôle. Ainsi, suivant l'aspect sous lequel on la considère, la charité est « le comble de la force » ou « le comble de la faiblesse»; elle est à la fois une garantie pour
^ Cf. S., L, A., I, p. 38.
- VL'nivers du 29 décembre, ciié dans les S., /., A., I, p. 38.
le riche et un refuge pour le pauvre: elle unit entre eux « les éléments, dont le monde moral est composé ».
La source de la charité n'est pas dans le monde. Pour s'en rendre compte, il suffirait de considérer « les sept grandes faiblesses » hors du christianisme. Pour abréger, l'orateur va en examiner une seule. Dans quelle condition, la femme se trouve- t-elle chez les païens ? Dans le polythéisme, elle est traitée comme une esclave « reléguée dans un appartement retiré » et avilie par la débauche. Dans le brahmanisme, elle est « réduite à un état d'abjection incompréhensible » et, quand la mort la délivre de son tyran, elle est souvent immolée sur un bûcher. En Chine, elle est réduite au « rôle de donner une postérité » et la maternité s'y trouve « achetée par des concessions » qui ne peuvent être nommées. Dans le mahométisme, elle est plongée dans la misère et la servitude. Ainsi, en dehors du christianisme, la femme est opprimée et elle est dans l'abjection, parce que la force de l'homme n'y reçoit point le contrepoids de la charité, dont Jésus-Christ est le seul auteur. C'est lui qui porte les saints à se dépouiller en faveur des pauvres; lui encore, qui, par sa parole, multiplie les œuvres de bienfaisance. Ouvrons notre cœur au sentiment de la charité ^.
Cet appel fut écouté. La quête produisit 14,000 fr. et à la suite de ce sermon « un riche étudiant résolut de consacrer sa fortune aux œuvres de bienfaisance et d'entrer dans l'état ecclésiastique - ».
21 février, premier dimanche du Carême.
Première conférence à Notre-Dame de Paris, sur la doctrine de l'Église en général, sa matière et sa forme.
Pendant la station quadragésimale de i835, les amis de la religion se réjouissaient en voyant les sceptiques et les indifférents affluer dans la vieille cathédrale de Paris. Le spectacle était beau ; mais serait-il durable ? A cette pensée, des gens d'expérience émettaient de fâcheux pronostics et on attendait
^ D'après l'analyse publiée dans Vi'nivers du 3i décembre ivS35 et du i" janvier i836. Elle a été insérée dans les S., I., .\., I, p. 38-59. - l.'Univers, du 3i décembre.
avec anxiété le jour où Lacordaire devait reprendre possession de sa chaire. Dès la première conférence, les craintes se dissipèrent. L'affluence fut considérable ^. « La goutte d'eau évangélique tombée Tannée » précédente « sur toutes ces lèvres desséchées », avait rendu la soif plus ardente ; et longtemps à l'avance, on arrivait '-. A dix mois de distance, tout se retrouve à sa place, comme si huit jours seulement s'étaient écoulés entre la prédication d'une année et celle de l'autre •• : même atïluence d'auditeurs jeunes et vieux, de crovants et d'incrédules ^. « Outre les vicaires généraux et les membres du Chapitre, on remarque au banc d'œuvre l'archevêque d'Aix, les évêques de Nancy, de Meaux et dicosie •"'. »
Après la messe de midi, à une heure, la silhouette du prédicateur apparaît dans le lointain. Lacordaire monte en chaire.
Messieurs, dit-il, le temps a fait un pas; il nous a ramenés autour de cette chaire que vous entouriez l'année dernière avec tant d'assiduité. Puisse-t-il avoir laissé, dans votre mémoire, quelques traces des vérités que nous avions annoncées! Puisse-t-il avoir épargné dans votre cœur quelques débris de ces vérités importantes !... S'il en est ainsi, si Dieu vous a fait cette grâce, rappelez-vous que nous avons établi la nécessité pour l'homme d'une autorité enseignante, que celte autorité infaillible, c'est l'Église; que nous avons expliqué son origine, sa constitution divines, sa hiérarchie, ainsi que ses rapports avec la société et le pouvoir temporel. Mais cette Église ainsi établie doit posséder une doctrine; car, si elle n'enseignait rien, à quoi servirait-elle? Le monde veut être enseigné, il cherche la science, la doctrine, parce qu'il manque de l'un et de l'autre. Ses perpétuelles contradictions, ses vains efforts pour connaître la vérité, proclament qu'il ne possède pas la doctrine, la science, lesquelles cependant doivent exister quelque part, puisque l'homme est fait pour être enseigné. Donc l'Église, et l'Église seule, possède cette doctrine indispensable. Quelle est-" cette doctrine
^ « Foule immense » dit VUnipers du 22 février i836.
• Annales de philosophie chrétienne, i836, t. XII, p. 269 et s.
^ Après les conférences de i835, Lacordaire désira pourtant s'éloigner et voulut partir pour Rome. L'archevêque de Paris eut besoin « d'employer son autorité pour triompher de la répugnance » qu'avait le jeune prêtre à donner la station quadragésimale de l'année i836 (VAmi, 5 mars i836).
•* VCni2>ers, 26 février i836.
^ VAmi, 23 février i836.
^' L'Ami, 23 février i836, dont le texte est à peu près le même que celui de l'i'nipers (26 février i836). L'un et l'autre diffèrent de celui que Lacordaire a publié dans ses Œuvres. — Cf. Conférences, I, p. 141 et s.
Et d'abord quelle est sa matière et sa forme ?
L'homme a besoin de la vérité et il recherche partout le bien. Néanmoins, il rencontre partout l'incertitude et le mal, en luimême et autour de lui, dans la société. L'Eglise seule possède la science qui peut nous communiquer les connaissances relatives à notre origine et à notre destinée, les connaissances de la vertu qu'il faut pratiquer et du vice qu'il faut éviter. Cet enseignement constitue « la matière de la doctrine sacrée de l'Église ».
La forme n'est pas seulement la science acquise par la raison, c'est aussi la foi surnaturelle accordée aux vérités révélées. De cette façon, la doctrine catholique donne la lumière, mais elle réclame aussi nos adorations i.
Dans cette première conférence, Lacordaire s'est montré constamment le même, comme l'avaient fait connaître les instructions « de l'année précédente; seulement, son action originale et unique, sa diction, ses mouvements avaient le mérite d'une préparation longue et habilement ménagée - ».
28 février.
Deuxième conférence à Xotre-Dame de Paris, sur la tradition.
L'orateur va commencer à examiner quelles sont les sources de la foi chrétienne. Il y a d'abord la tradition, qui existe nécessairement pour l'homme. C'est la « mémoire de l'humanité ». Cependant, Dieu ne voulut pas se fier à la tradition orale toute seule ; il a eu recours au signe « vivant, universel et indestructible » du symbole, dont la « valeur rationnelle est celle d'un fait », ainsi que d'une loi universelle et perpétuelle. Le principal symbole est le sacrifice, dont l'offrande suppose la foi à différentes vérités et que Dieu seul a pu établir dans l'ensemble du monde. Le sacrifice par excellence se trouve dans l'Eglise catholique ; donc aussi, la véritable tradition, dont il est le naturel support •'.
* Œuvres, Conférences, I, p. 141-160. — Cf. l'analyse publiée dans La Dominicale, t. V, p. 172 et s.
^ L'A m/, 23 février i836.
^ Œuvres, Conférences, I, p. 161-179. — Ci. l'analyse publiée dans La Dominicale, t. V, p. 196 et s.
Dans un plissage de cette conférence, Lacordaire fut amené à parler du culte des théophilanthropes, dont il prêta à Rewbell la ridicule invention. C'était une erreur. Il aurait fallu dire La Revelière Lepaux. Cette inexactitude a été corrigée dans le texte des Œuvres complètes ^
D'autres critiques furent faites, auxquelles répondirent VAmi de la ?'eiigio?i et l'Univers. Le premier constate que cette deuxième conférence renfermait « de grandes beautés oratoires ». « Impossible d'avoir un style plus incisif, une action plus naturelle, plus animée, plus propre à exciter l'intérêt de l'auditoire ». Avec cela, les défauts qu'entraîne Timprovisatior^ « deviennent moins sensibles - ».
De son côté, V Univers se plaint de l'acharnement que l'on met à essayer de compromettre une œuvre de bien par l'outrage, l'injure sans sel et le « sarcasme sans esprit ». Il s'indigne de « l'incrovable outrecuidance », avec laquelle on jette « de la boue à l'orateur de Notre-Dame ^ ».
Ainsi, au milieu du concert d'éloges, des voix discordantes se font entendre ^, comme s'il était dans les destinées de Lacordaire « de jouir des honneurs antiques et d'avoir, comme les Romains, un insulteur à son triomphe ^ ».
6 mars.
Troisième conférence à Sotre-Dame de Paris, sur l'Écriture.
La foule est toujours la même, considérable, empressée. L'archevêque de Paris préside la cérémonie, ayant autour de lui l'archevêque d'Aix, les évêques de Nancy, d'Icosie, de Coutances et de Périgueux, enfin, le chargé d'affaires du Souverain-Pontife, Mgr Garibaldi ^.
^ Œuvres, Conférences, I, p. 173, où se trouve le passage dont il est question. — Cf. l'Ami, t. 88"", p. 404, où l'on relève l'inexactitude incriminée.
2 L'Ami, 5 mars i836.
3 V Univers du 2 mars. L'article est de l'abbé Gerbet.
* Le journal dont il s'agit n'est pas désigné, ni par VUnivers, ni par VAmi: mais, il y a des raisons de croire que ces deux périodiques visaient, dans leurs réponses, les articles malveillants publiés dans la France catholique.
'" L'inipers du 2 mars.
*5 L'Ami, 8 mars i836.
Dieu a voulu fixer sa parole — dit l'orateur — pour la préserver de toute dégradation. De là, l'écriture sacrée, dont le conférencier veut dire la valeur et indiquer les marques, auxquelles on la reconnaît.
Les caractères d'un livre sacré sont de contenir une « tradition religieuse » et d'avoir une « force merveilleuse pour donner la vie et la durée aux empires ». On reconnaît encore les livres inspirés au « signe prophétique ». La Bible possède les premières et le second; l'épreuve du temps le fait voir de mieux en mieux, à mesure que les prophéties s'accomplissent et se réalisent i.
Cette troisième conférence fut très goûtée. Elle a excité chez les évêques présents « une sorte d'enthousiasme, qu'ils ont été heureux » « de manifester à tous ceux qui les environnaient, réunis, après le pieux et solennel exercice ». « Dans l'épanchement de son bonheur », l'archevêque de Paris a même prié Mgr Garibaldi d'écrire au Souverain-Pontife et de lui raconter « les merveilleux effets produits par les prédications de Notre-Dame - ».
13 mars.
Quatrième conférence à Notre-Dame de Paris, sur la raison.
L'affluence est plus considérable qu'aux précédentes conférences. La foule « se presse dans les trois nefs ^ ».
Outre les deux lumières de la tradition et de l'Écriture sacrée — dit l'orateur — l'homme possède encore celle de la raison, qui provient de Dieu comme les deux autres et qui doit s'accorder avec elles. Jusqu'où va cet accord ?
La raison proclame, comme l'Ecriture, les cinq dogmes fondamentaux de l'existence de Dieu, de la création, de la chute originelle, de la nécessité d'une réparation et du jugement. Sur ces divers points, il y a concordance. Néanmoins, le christianisme subit de violentes attaques de la part des savants et des philosophes. Cette opposition de la raison
^ Œuvres, Conférences, I, p. 179-196. —Cf. l'analyse de La Dominicale, t. V, p. 212 et s.
2 L'Ami, 8 mars i836.
^ VA mi, i5 mars i836.
humaine à la *raison divine provient d'une double cause : la première est d'ordre moral, elle a son origine dans la répulsion qu'on éprouve pour la croix ; la seconde est d'ordre logique, elle a son origine dans les différences, qui existent entre les déductions lointaines, tirées par l'Eglise des dogmes fondamentaux et les conclusions auxquelles aboutit la raison humaine i.
Cette conférence produisit un « effet considérable - ».
20 mars.
Cinquième conférence à Notre-Dame, sur « le monde surnaturel et invisible, type du monde inférieur ».
La révélation divine est suffisamment manifestée par la tradition, l'Ecriture et la rais*on. Cependant, Dieu a voulu, pour la faire connaître encore, graver l'empreinte de la vérité dans la nature des êtres visibles qui habitent l'espace et dont le Créateur a fait la figure des choses de l'éternité. « L'échelle immense » des êtres comprend « quatre degrés principaux » : « les êtres purement physiques, composés uniquement de matière »: « les êtres physiologiques » pourvus de mouvement et de sensibilité ; « les êtres moraux » ornés de la faculté supérieure de l'intelligence; et enfin, ces mêmes « êtres pensants et libres », considérés à l'état de société. Or, ces différents êtres racontent la gloire de Dieu et portent en eux-mêmes des vestiges de la parole divine. Ainsi, les êtres de l'ordre inférieur ont des qualités ternaires, qui font penser à la Trinité. Principe de la ligne et de la surface, le point tait songer au Père ; la ligne procédant du point fait penser au Fils et la surface née de l'un et de l'autre, au Saint-Esprit. L'invisible est le type du monde visible. Le monde matériel a d'abord été imaginé par Dieu et ensuite seulement, il a été créé. Entre l'infini et le fini, il n'y a pas de solution de continuité. Les choses portent une empreinte de leur origine divine, « comme le champ de bataille porte celle des soldats, qui ont lutté et versé leur sang. »
Si maintenant on arrive aux « êtres physiologiques », au
* Œuvres, Conférences, I, p. 197-215. — Cf. l'analyse publiée dans La Dominicale, t. V, p. 287 et s.
- VA mi, i5 mars i836.
deuxième degré de l'échelle, nous trouvons le dogme de la dégradation originelle gravé chez l'homme en traits ineffaçables. Créé pour vivre, il meurt cependant et non à la manière de la lampe, qui s éteint sans douleur, mais dans les convulsions d'une pénible agonie. Nous sommes les victimes de la douleur en expiation d'une faute. A l'origine, un désordre moral a eu lieu.
Dans « les êtres intelligents et libres », il est facile de voir des traces d'une réhabilitation de l'homme, plein d'orgueil et de volupté. Or, cette oeuvre réparatrice ne peut pas être accomplie par le monde, qui est incapable, lui corrompu et corrupteur, de retirer les pécheurs de leurs souillures et de les affranchir du joug du vice, qui s'appesantit sur eux. Pour opérer cette merveille, il a fallu Jésus-Christ, dont la bonté et la miséricorde ont changé les dispositions de l'homme.
Enfin, reste l'union « des êtres miOraux », où la loi de réparation devient plus visible encore. Une sève réparatrice coule sur la société chrétienne ; elle amoindrit les passions chez l'individu pour faire profiter la société de cette heureuse transformation, phénomène qui ne se rencontre pas. dans les empires de l'antiquité païenne, mais que Ton constate chez toutes les nations imprégnées des enseignements chrétiens.
Ainsi, comme la tradition, comme l'Ecriture et la raison, la nature visible rend hommage au christianisme et se trouve remplie de sa puissance et de sa vérité ^
24 mars.
A la chapelle de r infirmerie Marie-Thérèse, un sermon sur « les devoirs de la charité chrétienne envers les prêtres pauvres et infirmes ».
Après la station quadragésimale de i835, une fatigue extrême obligea Lacordaire d'aller prendre du repos. Sur le conseil des médecins, il se rendit à Dieppe, où il fut bien accueilli par Ampère, Ballanche et Chateaubriand. Ce dernier
^ D'après le texte publié par VAyni, i836, fin mars, II"" tome. — Jugée trop peu solide, cette conférence n'a pas été reproduite par Lacordaire dans les Œuvres. Elle a été résumée par Les Annales de philosophie chrétienne (1844, H"" tome, p. 288-290) d'une façon un peu sommaire. L'analyse de VAmi est beaucoup plus étendue. Voir également La Dominicale, t. V, p. 255 et s.
demanda à I!acordaire « un petit discours i » pour l'œuvre projetée par M""'^ de Chateaubriand. Le « petit discours » sollicité fut accordé et l'année suivante, il fut prononcé « devant une assemblée d'élite », où Ton remarquait l'auteur du Gé?iie du christiciîusme, ainsi que l'archevêque de Paris, qui posa et bénit la première pierre du nouveau bâtiment 2.
Dans une première partie, Lacordaire constate que « le clergé est pauvre et doit l'être ». Cependant, il ne faut pas que la misère vienne troubler la sérénité des fonctions sacerdotales. Le prêtre doit pouvoir faire l'aumône et vivre luimême sans « travailler de ses mains ». A cet effet, il est obligé de « se réfugier dans le sein de la charité chrétienne » et de « recevoir ces pieuses aumônes que les femmes sont toujours les premières à offrir, parce qu'elles ont le cœur plus dégagé des vaines tourmentes* du siècle ».
Dans la seconde partie de son discours, l'orateur a montré « avec un art touchant les liens qui existent entre les besoins des prêtres et la charité des femmes ». Les devoirs et les vertus du sacerdoce sont interdits à la femme. Sous ce rapport, €lle ne fait que recevoir : elle a part aux « saintes initiations des sacrements », elle est l'objet d'une protection, qui la suit partout « entre le voile blanc des épousées et le linceul des funérailles ». Pour reconnaître ces bienfaits, il faut qu'elle ouvre son cœur à la charité. Le prêtre a besoin de secours, mais surtout à la fin de sa vie, quand il est brisé « par les fatigues de l'apostolat ». Aussi, Lacordaire recommande l'asile, « séjour de repos et de prières », dont la première pierre est posée en ce jour ^.
27 mars.
Sixième conférence à Notre-Dame, sur la foi.
Comme à l'ordinaire, une « grande foule » est accourue à la cathédrale. La nef principale est pleine d'hommes et de jeunes gens. « Trois heures avant » la cérémonie, « il n'y a
1 A M"" Swetchine, 27 juillet i835, où Lacordaire dit qu'il mène « une vie de gladiateur contre ces petits discours ».
^ D'après la brève et trop succincte analyse publiée dans VUnivers du 26 mars i836 et reproduite par le P. Bayonne dans les S.j l.. A., I, p. 60-62,
plus de place autour de la chaire et on est obligé de rester à une distance », d'où l'on a peine à entendre la voix de l'orateur. Néanmoins, les rangs pressés de l'auditoire se prolongent « jusque dans les bas côtés i ».
« Il ne suffit pas de savoir — dit Lacordaire — il faut croire » pour être chrétien. Quelle est donc cette foi qui doit se surajouter à la science?
Par son côté visible, la doctrine de l'Église est « l'objet de la science » ; et par son côté invisible, « l'objet de la foi ». La science constate les phénomènes religieux: elle établit aussi la liaison, qui les relie à « l'ordre substantiel ». De son côté, la foi nous fait connaître les vérités de l'ordre invisible ; elle est en même temps un acte de raison et un acte de vertu : acte double, qui se rencontre également dans la foi naturelle et particulière aux sciences humaines. Néanmoins, la foi religieuse est plus difficile que la foi naturelle; c'est que la première couvre une vertu, qu'elle propose à la pratique de la volonté, comme aussi une vérité mystérieuse qu'elle présente à l'adhésion de l'esprit. Heureux celui qui croit ^\
Pendant cette conférence, les observateurs furent frappés du « profond silence » qui régnait et de « l'attention soutenue » avec laquelle la jeunesse rassemblée écoutait l'orateur. Lacordaire a l'art d'exercer sur la partie jeune de son auditoire « un empire extraordinaire ». « Sa parole vive excite fréquemment des signes muets », mais non équivoques, « d'assentiment et d'adhésion ^ ».
10 avriL
Septième et dernière conférence de Carême, sur « les moyens d'acquérir la foi ».
« La science religieuse s'apprend par l'étude des phénomènes religieux ». Mais il ne suffit pas de savoir, il faut encore croire. Or, comment faire, pour croire?
D'abord, la foi est possible, et on y arrive comme on obtient « l'adhésion aux idées naturelles ». On reçoit le pre-
^ VAmi, 29 mars i836.
- Œuvres, Conférences, I, 217-235. — Cf. La Dominicale, t. V, p. 275 et s.
^ ISAmi, 29 mars i836.
mier germe de la conception intellectuelle, qu'il faut ensuite faire grandir dans l'intelligence par le moyen de l'enseignement. Le mystère, il est vrai, ne disparaît pas; mais il existe aussi dans toutes les sciences.
Il faut également remarquer que les vérités religieuses sont plus lumineuses, plus rationnelles pour le chrétien que pour l'incrédule. On croit facilement quand on a la charité, quand on aime Dieu. Cet amour s'obtient sans grands efforts : il suffit de recourir au moyen tout-puissant de la prière ^
La prière fait disparaître « les doutes sincères », elle est un moyen que tous les hommes peuvent employer.
Demandez donc la foi, demandez-la malgré vos doutes et soyez sûrs que la lumière descendra d'en haut avec la douceur et réternelle paix. J'emporte, Messieurs, cette espérance, en terminant ces instructions. Je laisse entre les mains de mon évèque la chaire de Notre-Dame fondée par lui, par vous, par le peuple. Un instant cette double auréole brilla sur mon front; permettez que je l'écarté pour quelque temps, et que je reste seul devant ma faiblesse et mon Dieu -.
Ces dernières paroles sont écoutées avec une religieuse attention. L'auditoire est visiblement ému. Il a été « saisi par le mode », avec lequel on vient de lui parler de la foi chrétienne. L'archevêque a lui-même le cœur touché par la beauté du spectacle. Quand l'orateur a terminé son discours, il se lève au banc d'oeuvre et se met à remercier Dieu d'avoir suscité au milieu de ses fidèles « un prophète nouveau », dont la « voix plus amie encore qu'éloquente » a remué au fond des âmes « la fibre chrétienne ». Mais à cette joie se mêle une pensée « mélancolique ». Ce prédicateur aimé va être « enlevé pour quelque temps » à son auditoire. 11 part pour la ville éternelle, emportant « avec lui toutes nos bénédictions, tout notre souvenir, tout notre intérêt». Mais, « nous l'espérons », « il nous reviendra bientôt... avec un zèle nouveau, retrempé au tombeau des Apôtres » et après avoir médité dans la retraite « la science divine •' ».
' Œuvres, Conférences, I, 236-253. — Cf. La Dominicale, t. V, p. 3i5 et s. — Wnivers du ii avril i836. — Les conférences quadragésimales de i836 ont été brièvement résumées par Foisset, Vie, l, p. 349 et s.
2 Texte publié dans VAmi, le 14 avril i836.
3 ViLLARD, Cor. in., p. 5o9-5io, dont le texte est à peu près le même que celui de VAmi, 14 avril i836.
Ainsi se terminèrent ces conférences de carême, qui ont fait dire à un sceptique que « le christianisme y est si grand et que la parole de Dieu semble là si aimable et si spirituelle qu'il faut avoir bien peu de cœur et d'esprit pour ne pas se sentir disposé soi-même à les aimer i ». Elles eurent un succès « extraordinaire - ». L'afl^uence alla presque toujours en augmentant. Elles contribuèrent à éclairer beaucoup d'esprits et à convertir des âmes '^
Cependant, il v avait une ombre au tableau. Lacordaire avait de nombreux contradicteurs. Les plus modérés redoutaient la forme nouvelle et les procédés singuliers, auxquels il avait recours. D'autres blâmaient « la fougue du prédicateur », « la témérité de son improvisation », « l'inexactitude de ses expressions ^ » ; pour eux, les conférences se réduisaient « à des articles de journaux » et constituaient « la plus parfaite dégradation de la parole, l'anarchie la plus complète de la pensée » théologique et philosophique ^. D'autres enfin allaient jusqu'à soupçonner l'orthodoxie du conférencier. Ainsi, on envoie de Toulouse à ÏAînt de la religion « une vingtaine de propositions » soi-disant extraites des discours de Notre-Dame et dignes de la censure théologique ^. A Paris, l'évêque de Caryste menace de publier « deux volumes » destinés à relever une foule d'idées fausses '. Enfin, à Lvon, M. Cattet, vicaire général, lance dans le public un écrit, où il prétend qu'il a lu dans les conférences de Notre-Dame « plus de trente erreurs » concernant la loi naturelle, la foi chrétienne, l'Eglise, la Bible et la tradition s.
1 FoissET, Vie^ I, p. 35o.
- M. Affre, dans sa lettre pour défendre Lacordaire : r.4m/ du 7 juin i836.
^ Ledos, Lacordaire, p. i36.
* LORAIN, p. 48.
^ Lettres aux membres du clergé, etc., citée par Chocarne, Lacordaire, I, p. 184. — On peut mettre dans cette classe l'ecclésiastique qui n'avait lamais entendu Lacordaire, mais qui se faisait remettre la liste des négligences de style, des étrangetés et des incorrections notées par un auditeur complaisant, qui allait à Notre-Dame pour les relever. (Annales de philosophie chrétienne, t. XII, p. 278-274.)
° A M"" Swetchine, p. Sg, 18 mai i836.
" Id., p. ii3, 21 janvier 1887.
^ Cf. la lettre de M. Affre adressée à VAmi, pour défendre Lacordaire, et publiée dans les numéros des 7 et 9 juin i836.
Ces attaques alHigèrent Lacordaire et firent naître dans son àme un « secret découragement 1 ». Défiant de ses forces, il se persuada qu'il n'était « pas assez mûr encore pour fournir la carrière d'un seul trait - » et voulut s'arrêter au milieu de sa course. Rien ne put l'arrêter, ni les instances réitérées de l'archevêque, ni les sympathies qui l'attachaient désormais à la chaire de Notre-Dame ; il partit pour Rome avec le dessein d'y passer trois années dans le recueillement, l'étude et la prière •'.
Après le 15 octobre.
Lacordaire se rend à Me^z et passe quelques jours en Franche-Comté, à 'Villersexel, où il prêche dans l'église paroissiale un sermon qui n'a pas été conservé *.
3 décembre, 1" dimanche de PAvent .
Première conférence de la station de Met-;, sur l'objet de la foi.
A Rome, Lacordaire se trouvait dans sa retraite de Saint- Eusèbe, où il passait son temps dans l'étude et la composition. Malgré la solitude dans laquelle il s'était réfugié, il ne passait pas cependant inaperçu; les succès remportés à Stanislas et à Notre-Dame de Paris faisaient songer à lui pour de nouvelles conférences. Aussi, reçoit-il des instances de « plusieurs grandes villes de France » ; Paris. Aix, Bordeaux, Lyon l'invitent tour à tour. Ces sollicitations fréquentes finissent par le persuader qu'en y correspondant, « il serait possible de faire un bien considérable ». Il donnerait des instructions suivies et cet enseignement contribuerait peut-être à éclairer les esprits « des grandes villes de province ^ ». Sur ces entrefaites, « une provi-
1 FoissET, Vie, I. p. 353.
- Notice, p. 63.
^ Pour plus de détails, voir Foisset, Vie, I, p. 352-355. — Chocarne, Lacordaire, I, p. 181-186. — Ledos, Lacordaire, p. i33 et s. — Villard, Cor. in., p. 5i i-5i3.
^ A M""' Swetchine, 12 octobre 1837, note du comte de Falloux, p. 146.
^ Id., 4 décembre 1837, P- M^-
c Id., 4 juillet 1837, p. i33.
dence aimable amenait à Rome » un de ses anciens compagnons d'études à Saint-Sulpice, devenu grand vicaire de l'évéque de Metz. Les deux amis s'entretinrent du passé et de l'avenir, ils se communiquèrent leurs projets et au cours de la conversation, Lacordaire fut invité à aller prêcher à Metz i. A cette première offre, une autre succéda bientôt, plus pressante et surtout plus officielle -. Lacordaire finit par céder et s'engagea à se rendre dans la capitale de la Lorraine, où il donnerait à la cathédrale, de TAvent à Pâques, une série de conférences sur les grandes vérités de la doctrine catholique.
Malgré les invitations dont il était l'objet, son départ fut cependant retardé par l'apparition du choléra; se croyant obligé à exercer la charité envers les malades, il ne voulut pas quitter la Ville Éternelle avant le 2 5 septembre ''.
En allant à Metz, toute l'ambition de Lacordaire est « de créer en France un enseignement, qui y manque ». « La jeunesse n'apprend nulle part sa religion » et cependant elle a « un désir immense de la connaître ». Il faut venir à son secours et lui donner dans chaque ville une prédication, « que M. Frayssinous avait bornée à Paris et dont même il ne possédait pas la véritable idée ». Il est prêt à consumer sa vie à cette création, pour laquelle il a déjà travaillé dans les conférences données à Paris ^.
C'est le 3 décembre iSSy, que Lacordaire inaugura la station. L'auditoire était « nombreux ■' ». On avait établi une enceinte réservée pour les hommes ^'; à la dernière heure, elle se trouva trop étroite pour contenir l'affluence. Dans la foule on « remarquait des hommes de tous rangs et de toutes opinions », et beaucoup « d'uniformes appartenant aux deux armes d'élite, l'artillerie et le génie ; l'école d'application y figurait, toute surprise de découvrir des vérités plus certaines et moins bornées que les mathématiques ' ». L'âge et les infirmités ne
^ FoissET, Vie^ I, p. 396.
- A M"" de la Tour, i5 juillet et 2 septembre i':3j, p. i3 et 19. ^ A la même, 18 novembre 1837, P- ^3. ■* A M"' Swetchine, 8 novembre 1837, p. 147.
'" Id., 4 décembre. — La Galette de Mety du 5 décembre 1837, parle d'un « auditoire immense ».
^ Id., 4 décembre 1837, p. 148.
' RÉGNIER, Lettres et souvenirs d'ami, p. m.
permettent pas ^ l'évêque de présider, mais au banc d'œuvre se trouvent les grands vicaires 1.
A une heure et demie, Lacordaire descend les marches de la rampe qui va du chœur à la nef et monte en chaire, pendant que tous les yeux épient ses moindres mouvements et le suivent d'un regard curieux. « La science et la foi — dit-il — sont les deux maîtresses du monde ». La science « unit les hommes par des liens aussi doux que stables »; elle a « pour objet tout ce qui nous environne, tout ce qui est sensible, tout ce que nous pouvons saisir ». Quel est maintenant celui de la foi : telle est la question, à laquelle il va répondre dans cette première conférence.
Après avoir prié Dieu de l'assister dans la tâche qu'il a entreprise, l'orateur peint l'homme au début de la vie, regardant et percevant par les sens,* constatant les phénomènes de l'ordre phvsique: l'enfant compare, il établit des jugements et les idées naissent. Ces idées se résument ensuite en lois, qui font Tobjet de la science. Mais derrière l'image de la pensée, « il y a l'être, il y a ce qui supporte le phénomène », la nature et la substance, qu'il nous est impossible de percevoir et d'atteindre. Nous voyons, nous observons, mais nous ignorons lètre.
Cela posé, quel est l'objet de la science et de la foi ? « L'invisible, voilà pour la foi ; les choses visibles, palpables, sensibles, voilà pour la science ». Cette dernière nous laisse ignorer l'invisible. La foi seule nous renseigne à cet égard. Or, nous avons besoin de ces informations doctrinales : nous ne pouvons pas nous en passer. L'homme veut vivre, connaître et aimer : triple désir inhérent à sa nature. Il veut la vie, et une vie qui dure, non pas cette vie éphémère, qu'on trouve dans le phénomène, mais celle que peuvent donner les êtres, qui subsistent toujours et que la foi fait posséder. L'homme veut connaître. Cette connaissance, il faudrait la ravir aux éléments, qui malheureusement sont incapables de nous la fournir. Il faut donc passer plus loin et aller jusqu'à la « sphère unique, qui embrasse tout, renferme tout » et qui s'appelle l'infini. Mais je ne puis y parvenir que par la foi. Pour con-
^ A M"" Swetchine, 4 décembre iSSy, p. 148.
naître, il faudra recourir à la foi. Ensuite, je veux aimer. Nous voulons un amour durable, que nous ne pouvons assouvir par la jouissance des choses périssables et terrestres. Il faut aller plus haut afin de trouver l'objet immuable et éternel, qui peut me satisfaire. Mais je ne puis y arriver que par la foi. Pour aimer réellement, il faudra m adresser à la foi.
Ainsi le triple désir de vivre, de connaître et d aimer, inné à notre nature et qu'il faut satisfaire, nous porte sans cesse vers Tètre immuable, nécessaire et éternel, avec lequel nous ne pouvons entrer en relation sans être emportés par la foi. Cette dernière est nécessaire. On ne peut point se passer d'elle. Il faut croire à quelque chose. En présence d'une vérité, on nie, on affirme ou l'on doute; il n'y a pas d'autres attitudes possibles et dans les trois cas, on émet un acte de foi.
Ainsi tout a été placé « sous le joug de la foi ». Le monde a la foi et quand Jésus-Christ est venu sur la terre, il n'a pas apporté la foi, il l'a simplement changée et modifiée. Il est venu éclairer l'homme, s'interposer entre nous et l'invisible, et c'est dans ce sens qu'il est la lumière du monde i.
Tel est le résumé de cette première conférence. « L'orateur chrétien a été écouté avec une attention toujours soutenue, et son discours paraît avoir produit la plus vive impression - ».
10 décembre.
Deuxième conférence de la station de Met-;, sur « la parole^ lumière médiatrice ».
Après avoir résumé sa première conférence, Lacordaire constate la nécessité d'une « lumière médiatrice, qui nous rende les objets invisibles, sinon palpables, du moins certains ». Cette lumière, c'est la parole.
Quand l'homme vient au monde, il est faible, incapable de rien. Mais sa mère se penche vers lui et lui verse le lait de la parole. L'enfant sourit, puis peu à peu il se met à parler luimême et devient homme. Quand un peuple barbare se civilise,
' Comme les suivantes, cette analyse a été rédigée sur le texte manuscrit inédit de M. Schmitt.
- Galette de Met^, 5 décembre iSSj. — Cf. A M"" S^etchine. .4 décembre 1837, P- '4^-
c'est encore par^ la parole. A l'origine du christianisme, Jésus- Christ enseigne, il promulgue une loi nouvelle et, par la parole, il opère une révolution dans les idées et les mœurs.
Mais, il y a deux degrés dans la parole, l'affirmation et la démonstration ; de là, deux manières d'apprendre, l'éducation et l'instruction. La première suppose simplement l'affirmation, la seconde requiert par contre la présentation des preuves. La foi a recours à la première méthode, la science emploie la seconde. Néanmoins, l'affirmation précède toujours la démonstration. Elle la précède d'abord chronologiquement : l'enfant commence par accepter l'enseignement de sa mère sans explication préalable et sans en saisir la signification. Elle la précède aussi logiquement : pour arriver à la démonstration d'une vérité géométrique, on énonce en premier lieu la proposition, puis on arrive aux arguments. Il es^ même impossible de procéder autrement.
Ainsi la foi est la base de la science. C'est le moyen ordinaire, auquel il faut recourir pour éclairer ceux qui sont incapables de saisir les démonstrations scientifiques. Ces dernières sont le moyen exceptionnel, qu'un petit nombre seulement peut employer; dans une multitude de questions, l'homme même le plus érudit est obligé de se confier à la connaissance née de la foi ; puisque aucun homme ne possède la science absolue et que chacun de nous est forcé d'accorder créance à ce qui nous est affirmé, quand cette affirmation est accompagnée de certaines conditions requises. Si donc la foi est naturelle, nous devons admettre la parole de Dieu. Refuser de croire ce qu'il révèle, c'est se déclarer indépendant du Tout- Puissant, égal au Seigneur; c'est renouveler le crime de Lucifer. Rappelons-nous plutôt la parole de l'archange saint Michel : Qui s ut De us i.
17 décembre.
Troisième conférence, sur « le droit d'affirmation ».
L'affluence va en augmentant, elle devient « chaque fois plus considérable - ».
l D'après le compte rendu de M. Schmiti:. - Galette de Met:^, 28 décembre.
L'homme a deux puissances — dit l'orateur — celle d'affirmer et celle de nier. Mais il y a des affirmations passagères, comme il y en a de durables. Pour qu'une parole demeure, il faut qu'elle soit infaillible, qu'elle émane de quelqu'un qui ne trompe pas. Mais quels sont les caractères de Tinfaillibilité et où la trouve-t-on ?
D'abord, la parole infaillible est une ; elle n'affirme pas aujourd'hui une chose et demain une autre. Elle est ensuite universelle ; elle s'étend à toutes les vérités, ou tout au moins à toutes les vérités d'un certain ordre déterminé. Elle doit posséder aussi l'antiquité : une vérité que le temps n'a pas éprouvée, demeure une opinion. Enfin, elle est sainte, sans passion qui aveugle et fausse les apparences.
Une doctrine marquée de pareils caractères est rationnelle, elle propose la vérité. Ces quatre caractères sont ceux qui distinguent éminemment l'Etre premier. Dieu est un, c'est l'unité première dans la trinité des personnes. En Dieu, on trouve l'universalité; il est le centre de toute vérité. Il possède également la sainteté. Aussi, partout où Dieu apparaît, là se trouve la vérité et partout où il ne se trouve pas, là est le mensonge et les apparences trompeuses. De la sorte, pour être assuré que l'on possède la vérité, il faut pouvoir remonter jusqu'à l'auteur de la nature, jusqu'à l'amour qui ne trompe pas et alors on peut se reposer sur son infaillibilité. Une semblable garantie, Dieu seul peut la donner. L'homme est incapable de l'accorder, parce qu'il n'a pas en lui « le type des choses » et qu'il ne peut pas comparer la vérité d'un être avec l'original. De là, l'impuissance de l'homme et la triste nécessité, où il se trouve, d'émettre de simples suppositions à la place de catégoriques affirmations. La base fait défaut et le doute nait dans l'àme. C'est que l'homme ne va pas « jusqu'aux extrémités »; il s'arrête en route et construit sa demeure en un lieu peu sûr, battu bientôt par les flots de l'orage et dont l'instabilité prouvera tôt ou tard le néant de la science humaine. Attachons-nous donc à Dieu i.
Cette conférence et les deux précédentes ont provoqué un
^ D'après le texte de M. Schmitt. La seconde partie est moins claire que la première. Je doute un peu de l'exactitude de l'analyse.
véritable enthoLi*iasme. La Galette de Met^ relève « l'admirable lucidité avec laquelle l'orateur a traité les plus graves questions », les « tableaux touchants » et les « images » de « haute portée » que Lacordaire a su enchâsser dans son argumentation. « Sa poésie chrétienne a remué les cœurs » et « ses savantes discussions ont satisfait les plus disposés à l'incrédulité 1 ».
24 décembre -.
Quatrième conférence : « L'erreur n'a pas les caractères de i'itifailUbilité, Communion avec la société qui possède la j'érité. »
Le fait que nous cherchons la vérité prouve qu'elle existe quelque part et qu'elle n'est pas reléguée au fond d'un puits, où l'on serait incapable de descendre. Après avoir considéré les caractères, dont est revêtue une affirmation infaillible, nous allons voir que là où ces caractères se rencontrent à leur plus haut degré,, là aussi se trouve la vérité à son plus haut point; qu'il doit y avoir une société, où ces caractères se trouvent au suprême degré et que si nous voulons posséder la vérité, il faut être en communication avec cette société.
Il est difficile d'établir directement le premier point. 11 est plus simple de procéder d'une façon détournée, par contre épreuve, et de voir si Terreur peut se trouver là, où se rencontrent les quatre caractères de l'infaillibilité. Il n'v a qu'un chemin pour aller à la vérité, a dit Pascal, mille conduisent à l'erreur. La vérité est toujours une, tandis que l'erreur est toujours multiple : cette dernière peut avoir les apparences de l'unité, mais non la réalité. Ensuite, la vérité est universelle, tandis que l'erreur est locale. La seconde ne peut pas rester une, elle se divise forcément et quel que soit le nombre de ses adeptes, elle ne possède pas « l'unité dans le nombre », c'est-àdire l'universalité. La vérité est antique; l'erreur n'a qu'une existence précaire. Aussi a-t-on vu sombrer les uns après les autres les systèmes de la fausse philosophie. « L'antiquité
* Galette de Met^, 23 décembre.
^ Au sujet de la date, voir la lettre à Foisset, du 25 décembre iSSj, et qui commence par ces mots : « J*ai donné hier ma quatrième conférence au milieu d'un auditoire », etc.
n'est pas autre chose que l"unité répandue dans le temps ». Or, l'erreur n"a pas d'unité. Elle ne peut donc pas avoir non plus d'antiquité véritable. — Enfin, l'erreur ne peut pas posséder la sainteté ; car. Terreur est le principe des divisions, des dissensions et du désordre. Or, là où se trouve le désordre, la sainteté ne réside pas.
Il doit V avoir une société, où ces caractères se trouvent réunis. L'homme cherche la vérité. Dieu a mis dans son cœur le désir de la posséder; il a dû aussi mettre la vérité à sa portée. La vérité existe, elle doit apparaître. De plus, la vérité est pour tout le monde: il n'y a pas d'intelligence, qui n'ait droit de la réclamer comme son patrimoine. Il faut qu'elle soit à la portée du savant comme de l'ignorant. Ce dernier doit pouvoir la posséder, comme le pauvre : pauperes evangelisaiitur. Aux uns et aux autres, la vérité doit se manifester toujours et partout. Mais comment pourra-t-elle être toujours apparente et manifeste, si elle est le partage de l'individu mortel qui ne vit qu'un jour et qui demeure localisé dans un endroit ? Il faut donc qu'elle réside dans une société munie des caractères de l'infaillibilité.
Enfin, pour avoir la vérité, il faut être en communion avec cette société infaillible. Pour avoir la vie du corps, il faut être en communication avec la nature; pour avoir la vie de l'intelligence, il faut communier avec la société qui la possède. Or, on communie avec la nature par la génération, par la nutrition et enfin par l'assimilation. Il en est de même dans l'ordre de la vérité; il faut être engendré à la vérité et naître dans la société gardienne de la vérité, il faut que le germe de la foi déposé en nous se développe par nutrition et par réception de la parole qui enseigne, il faut enfin que la vérité devienne notre propre substance par l'assimilation. Ainsi, il faut tenir à la doctrine ancienne et de tous les temps. C'est le moyen d'être de son siècle. Credo in iinam, sa?îctam, catholicam, apostolicam Ecclesia}n ^.
Au lendemain de cette conférence, Lacordaire écrit une lettre, où il vante « l'ardeur », que les Messins mettent à « entendre la vérité ». Les dispositions favorables, qu'il ren-
^ D'après le texte de M. Schmitt.
contre, dépassent toutes ses « espérances ^ ». Ses « consolations » sont « sans nombre et bien supérieures à celles de Paris, sous tous les rapports ». Son « auditoire est beaucoup plus calme et respectueux que celui de Notre-Dame et le profit spirituel est beaucoup plus sensible ». Un grand nombre d'esprits « sont déjà frappés et ébranlés». Il a tout lieu d'attendre « une moisson abondante - ».
De son côté, V Indépendant de la Moselle constate le grand succès de la station et admire « le talent de l'orateur, la parfaite clarté de ses idées, l'élégance continuelle de ses expressions, 1 ordre et la méthode de son argumentation, la pureté de sa voix et de son débit », « les mouvements entraînants de son éloquence », « la nouveauté et l'abondance de ses arguments », enfin « la force persuasive avec laquelle il sait les présenter ^ ».
Cinquième conférence de la station.
Nous avons établi que pour avoir la vérité, il faut appartenir à la société qui la possède. Mais où se trouve cette société? Est-ce une société scientifique, civile ou religieuse ?
Avant de passer à la démonstration, remarquons que les caractères de la vérité infaillible se réduisent tous à l'unité. Ainsi, l'universalité n'est pas la multiplicité ; elle suppose au contraire une puissance qui fait un de tous, elle n'est pas autre chose que l'unité répandue dans l'espace. L'antiquité n'est pas une suite sans cesse interrompue, où des jours succèdent à des jours, mais c'est l'unité répandue dans le temps. A son tour, la sainteté, c'est l'unité répandue dans le cœur de l'homme par la soumission des passions à la loi divine.
Ainsi, tout se ramène à l'unité. iMais qu'est-ce donc que cette unité, à laquelle tout revient ? C'est une puissance qui ramène ce qui est distinct à une seule et même entité. Sans elle, les êtres seraient dans l'isolement, les points ne formeraient pas des lignes, les lignes ne formeraient pas des surfaces,
' A Foisset, 25 décembre iSSj, p. 14.
2 A M"" de la Tour, 26 décembre 1887, p.
'^ Numéro de vendredi 29 décembre iSSy.
€t les surfaces ne passeraient point à l'état solide. Sans elle, il n'y aurait point de société. Or, il y a plusieurs espèces d'unité, par lesquelles les êtres sont réunis : il y a l'unité de substance, par laquelle ce qui est distinct est ramené à un seul être ; l'unité personnelle, qui établit l'union entre l'âme et le corps; l'unité d'intelligence, qui ébranle les hommes au son d'une même parole; l'unité de volonté, qui rapproche les cœurs dans la communauté d'un seul désir: enfin, l'unité d'attraction, grâce à laquelle les corps célestes s'attirent sans se joindre et accomplissent des mouvements majestueux.
Ce qui procure ces différentes espèces d'unité, c'est la force d'union, la loi d'attraction, qui attire vers le centre. Or, dans les questions du monde moral, Dieu est le centre premier. Seulement, pour arriver à Dieu, il faut être en rapport avec le centre intermédiaire. Sur la terre, la société est ce centre intermédiaire.
Sortons maintenant de la théorie pour arriver à l'application. Il y a trois unités, avec lesquelles nous sommes en rapports, l'unité scientifique, l'unité civile et l'unité religieuse. La première est faible: elle laisse l'intelligence flottante sur les choses les plus importantes. Incapable de rallier deux cœurs, elle ne peut pas être le centre du monde moral. Elle unit bien quelques savants sur certains points ; mais elle n'a aucune extension dans l'espace, ses développements merveilleux ne remontent pas jusqu'à l'antiquité ; enfin, elle est incapable de faire régner le dévoûment et la sainteté. L'unité civile rallie les intelligences et les volontés pour ce qui fait la vie sociale ; mais elle ne peut rien, dans un ordre supérieur, pour établir la vie morale; elle reste impuissante dans bien des cas; elle n'a jamais pu être universelle; enfin, si elle peut former des honnêtes gens, elle est incapable de produire des saints. Reste l'unité supérieure, plus haute et plus élevée, l'unité religieuse, qui possède l'universalité, puisqu'elle a franchi toutes les frontières; qui possède l'antiquité, puisqu'elle remonte au berceau du genre humain; qui procure enfin la sainteté parmi les membres contenus dans son sein. C'est cette dernière espèce d'unité, que Dieu a chargée de nous instruire et de nous guider. L'orateur réfute une objection tirée de la multiplicité des religions et fait voir l'unité des sectes. Il faut des ombres dans un tableau.
Le mal donne lui-même la révélation du bien et l'erreur fait connaître la vérité ^.
Après cette conférence, Lacordaire écrit à M'"'^ Swetchine les « consolations inattendues », dont sa prédication est récompensée. « Le terrain s'affermit sous mes pieds avec une promp- « titude et une solidité sans pareilles. Il me semble être arrivé « à un point d'émancipation, de propriété de moi-même, d'ac- « tion sur les autres - tel que je n'osais pas l'espérer avant dix « années ^. »
Sixième conférence de la station de Met;;.
Après avoir établi que la vérité se trouve déposée dans une société religieuse, il s'agit maintenant d'apprendre à connaître cette société. Nous allons voir que c'est l'Eglise catholique, la religion, qui a été donnée par Dieu à Adam, transmise aux patriarches, confiée à un peuple choisi pour être ensuite gardée par l'Eglise. Elle possède les caractères de la vérité et sous ce rapport, elle l'emporte sur toutes les autres religions : elle a l'universalité, l'antiquité, la sainteté, et dès lors aussi l'unité.
L'universalité. En jetant les yeux sur une carte du monde, on voit le confucianisme en Chine, à Constantinople, le mahométisme, mais le catholicisme on le trouve partout. Les missionnaires sèment la bonne nouvelle chez tous les peuples, à l'origine du christianisme comme encore de nos jours.
L'antiquité du catholicisme surpasse infiniment celle des autres religions. Les cultes orientaux n'ont pas d'histoire ; ils se sont créé un passé imaginaire pour se donner un air de vétusté et pour espérer avoir un avenir. Le protestantisme a aussi essayé
^ D'après le manuscrit de M. Schmitt.
- Le vicomte de X. i Conférences familières à des jeunes gens, p. 4.) cite un exemple de cette « action sur les autres ». « A la sortie d'une des « premières conférences on vit tout à coup le général commandant la « région (le baron Achard) fendre la foule. D'une main, il lève son chapeau « à plumes blanches au-dessus de sa tête, de l'autre, il essuie une larme « sur sa moustache grise, et, très haut, il jette aux officiers et à tout son « entourage ce cri d'admiration enthousiaste : Ah ! Messieurs, il est impos- « sible de pousser plus loin l'éloquence humaine ! C'est un nouveau saint « Bernard qui vient visiter Metz ! Des applaudissements éclatèrent de toutes « parts... »
3 Lettre du 5 janvier i838, p. i5i.
de se créer un passé fictif. Mais ce fut en vain. Il est trop clair qu'il ne remonte pas au delà du XVI"ic siècle. A l'Église catholique, par contre, Dieu s'est chargé lui-même de faire un passé et de créer une histoire conservée dans un livre inspiré, écrite dans les annales de tout un peuple, qui reste vivant à travers les siècles pour rendre témoignage à la vérité et qui, mort à la vraie foi, donne à sa déposition un cachet de particulière impartialité. Cependant, la perpétuité n'embrasse pas seulement le passé; elle comprend aussi l'avenir. Le passé est manifesté par l'histoire ; l'avenir est révélé par Jésus-Christ, qui vient au milieu des temps pour témoigner de l'avenir par le passé. Ainsi l'antiquité est appuyée d'une part sur des faits consignés dans l'Ancienne Loi et de l'autre, sur des faits futurs et prophétisés dans les deux Testaments.
Enfin, l'Eglise catholique possède la sainteté. La vérité peut paraître obscure : le bien et le beau ne le sont jamais. Impossible de les confondre avec la laideur et le vice; la sainteté est aisément reconnaissable. Elle possède trois caractères augustes et le catholicisme est fondé tout entier sur ces trois vertus, la chasteté, la pauvreté et l'obéissance. Pas de dévoimient en dehors de ces vertus ; la première fait la guerre à l'égoïsme homicide, dont la femme et l'enfant deviennent les innocentes victimes ; la seconde fait pratiquer l'abnégation en faveur du pauvre et du malheureux; la troisième combat l'orgueil. Or, en dehors du catholicisme, on ne trouve point la pratique parfaite de ces trois vertus. Il est vrai qu'on y rencontre des hommes vicieux; mais ce sont des enfants désobéissants, qui ne suivent pas les préceptes de l'Église. Le vice n'est pas le fait de la religion, mais celui de la liberté humaine corrompue.
Ainsi, les trois caractères se trouvent dans l'Église catholique à un degré plus élevé que dans toute autre Église. Elle est vraie K
14 janvier 1838.
Septième conférence de la station de Met^, sur le protestantisme.
La lumière a brillé devant nos yeux ; nous avons montré que la société catholique seule possède le caractère de la vérité.
' D'après le manuscrit de M. Schmitt.
L'édifice est élevé ; il semble qu'il ne nous reste plus qu'à vivre de sa lumière et à faire connaître son histoire et son dogme. Cependant, avant d'entrer dans le sanctuaire, il faut encore nous arrêter au seuil. Deux moyens sont donnés à l'homme pour arriver à la vérité, la synthèse et l'analyse. Par la svnthèse, Dieu établit le monument depuis le commencement du monde. Mais l'homme fait des ruines, là où Dieu a élevé l'édifice, et ces ruines ont été particulièrement nombreuses, il y a trois siècles, lors de la naissance du protestantisme, dont l'orateur va parler avec calme et charité.
L'an i5i7, à Wittemberg, vivait un « homme au génie hardi et vigoureux » : il avait immolé à Dieu dans un monastère tout ce qu'il y avait de superbe dans son organisation en pliant sa forte tête sous le joug^de la chasteté, de la pauvreté et de l'obéissance. Cet homme s'appelait Martin Luther. A cette époque, Léon X continuait l'érection de la basilique de Saint- Pierre : il engagea les fidèles à coopérer à ce grand œuvre par leurs aumônes et en échange, il voulut leur départir des indulgences. La mission de les publier fut confiée aux Dominicains. Les Augustins furent mécontents. Luther attaqua la publication et mêla à ses attaques des propositions qui furent condamnées. Au lieu de se soumettre, Luther descendit sur la place de Wittemberg et brûla la bulle de condamnation. Une fois sorti de l'unité catholique, Luther pouvait ou bien se jeter dans l'incrédulité complète ou bien fonder une religion nouvelle à l'exemple de Mahomet. 11 aima mieux choisir un moyen terme : il se mit à nier l'autorité de l'Église et à prétendre que c'est dans l'Écriture sainte seule qu'il faut aller chercher la vérité.
La pensée était géniale. Mais, pour interpréter un livre, il faut une autorité vivante, sans quoi on aboutit à la discorde et à la dissension. Au lieu de commencer par une affirmation, Luther partit d'une négation et comme la négation engendre la négation, on niera bientôt contre lui, comme lui-même a nié contre nous. Et les sectes naîtront, et elles iront en se multipliant jusqu'à l'infini. C'est ce qui est arrivé. Bientôt, de tous cotés s'élèvent de nouvelles opinions et de nouvelles croyances, contre lesquelles ne peuvent rien, ni les confessions de foi, ni les solennelles déclarations concernant les articles fondamentaux. Luther put assister à cette confusion déjà de son vivant.
Alors, son âme devint triste et abattue: elle s'épanchait dans le sein de son ami Mélanchton, mais son bras, qui avait délié les faisceaux, ne pouvait plus suffire à rassembler les flèches imprudemment dispersées. La division alla toujours en augmentant pour aboutir à l'individualisme absolu.
Le protestantisme n'a donc pas d'unité. Il n'a pas non plus d'antiquité ; le protestant date de lui-même. Il n'a pas non plus l'universalité : les fidèles si nombreux soient-ils ne forment pas une société homogène, ils ne sont unis par le lien d'aucun sacerdoce pourvu d'autorité. Enfin, à l'encontre du préjugé que l'on partage communément, le protestantisme est défavorable à la liberté; tombé dans l'anarchie spirituelle, il a cherché un refuge dans le pouvoir absolu des princes, qui se sont mis à réglementer d'une façon arbitraire les questions religieuses et dogmatiques. Le protestantisme porte ainsi sur le front une marque ineff^"açable, comme Caïn ; parce qu'il a tué l'unité qui vivait, il a été marqué du signe réprobateur ; il change et se modifie, et d'éclats en éclats, il va plus loin se réduire en poussière en attendant qu'arrive l'heure de la résurrection et du triomphe de l'unité i.
Cette conférence a produit une « profonde impression - » et elle a eu beaucoup de retentissement en pays lorrain. Les protestants se sont émus des coups portés à leurs premiers docteurs et à l'Eglise qu'ils avaient fondée. Un ministre de Metz, M. Nicolas n'a pas cru pouvoir se dispenser de répondre et « il a fait insérer dans le Couj^rier de la Moselle, du i8 janvier, une lettre pour réfuter les raisonnements de l'orateur catholique »
Ce dernier prit le parti de ne rien dire, ni en chaire, ni par écrit. Il sentit qu'il avait « la ville entière » pour lui ^. Mais un ecclésiastique de Metz, M. Chuine, porta un autre
^ D'après le manuscrit de M. Schmitt; — l'analyse de iM. de Falloux, publiée dans rUnivers du 28 janvier i838; — celle de M. Chuine, dans la brochure devenue très rare et intitulée Discussion sur le protestantisme, précédée de l'analyse d'une conférence de M. Lacordaire, qui y a donné lieu, p. 4-17. Le compte rendu de M. Chuine est d'un style plus soigné que celui de M. Schmitt: celui de M. de Falloux est plus court, mais le fond est le même. Après avoir comparé les trois textes, j'ai suivi celui de M. Chuine,
- Journal L'Indépendant de Metz, i5 janvier.
^ UAmi, 10 février i838.
jugement. Il répondit lui-même à M. Nicolas dans la Ga-^etle de Met{ par un article judicieux, d'une discussion solide et d'un style clair. Sans avoir la prétention de réfuter toutes les affirmations de M. Nicolas, il choisit les principales et les examina sérieusement et avec impartialité K
La controverse n'en est pas restée là. Le pasteur Nicolas combattit l'article de M. Chuine et comme un autre pasteur, M. Oster, prit également la plume, M. Chuine répondit à l'un et à l'autre dans une étude précédée d'observations et publiée dans la Galette de Met^ du i3 février i838. La discussion soulevée par le discours de Lacordaire continue de cette manière entre les représentants des deux partis, faisant ressortir encore mieux la supériorité de la thèse de AL Chuine et la faiblesse des arguments des deux ministres -.
21 janvier.
Huitième conférence de la station de Met^, sur « la possibilité du salut pour tous les hommes ».
Soit qu'on considère la doctrine catholique en elle-même, soit qu'on examine les efforts tentés contre elle, on arrive, dans les deux cas, à conclure que la vérité est dans le catholicisme. Mais ici une objection se présente. Comment Dieu a-t-il pu condamner tant d'hommes à l'erreur et les prédestiner à la perte éternelle? Pour résoudre cette difficulté nous allons voir que Dieu a voulu communiquer la vérité à tous les hommes et qu'il est possible à chacun d'apprendre à connaître la vérité sinon entièrement, du moins dans la mesure nécessaire au salut.
Dans différents textes scripturaires, Dieu manifeste sa volonté de sauver tous les hommes. L'orateur en cite quelquesuns. Mais en voulant la fin, Dieu a voulu aussi les moyens. Un premier moyen qu'il a mis en œuvre, c'est celui de la tradition divine, cette parole transmise de race en race et qui instruit les hommes de la vérité révélée. Confié d'abord au premier homme, cet enseignement divin a passé ensuite aux patriarches. Pour l'empêcher de se corrompre. Dieu l'a confié au peuple issu d'Abraham, tout en le faisant parvenir à la
1 AAr'Swetchine, 29Janvier i838, p. i52 — AFoisset, 12 février i838, p. 17- - UAmi, 10 février i838.
connaissance des autres nations qui, comme les Ninivites, peuvent aussi faire leur salut. Tous les peuples vivent au milieu de la tradition divine et la possèdent à un certain degré.
Pour guider les hommes dans le chemin du salut. Dieu a pris un second moyen, celui de la conscience, cette lumière du cœur, ce livre de l'Évangile, d'après lequel l'individu sera jugé au dernier jour. La conscience est un fleuve, qui coule parallèlement à la tradition pour inonder le cœur de l'homme de ses flots purificateurs. Elle est un témoin indestructible, que rien ne peut faire taire, qui juge de la malice des actes et fait germer le repentir dans l'àme du coupable.
Cependant, Dieu n'arrêta pas ses bienfaits à ces deux moyens universels de la tradition et de la conscience ; pour aider l'homme dans sa lutte contre les passions, il lui accorda le secours particulier de la grâce divine, cette lueur bienfaisante, qui rayonne sur le front de tout homme pour l'éclairer sur les vérités, qu'il ne doit pas ignorer, et le charmer par la douceur des appas de la vertu. Tout le monde en perçoit les bienfaisants eff"ets. Elle n'est refusée à personne. Elle est ofl'erte à chacun dans la mesure du nécessaire.
Tels sont les trois moyens, par lesquels Dieu fait parvenir l'homme à la vérité qui sauve. Malgré l'efficacité de chacun d'eux, Dieu, cependant, n'exige point la foi totale; il réclame une coopération proportionnée aux lumières reçues. Mais celui qui connaît la vérité et qui la rejette, celui-là ne peut pas être sauvé. Par contre, l'homme de bonne volonté ne sera jamais délaissé; Dieu parle à son cœur, comme au centurion Corneille et fait monter dans son àme, tout au moins à l'heure de la mort, l'amour qui pardonne et qui sauve ^.
Dans le compte rendu de ce discours, la Galette de Met^ dit qu'il a été prêché au milieu « d'un concours immense d'auditeurs et de fidèles ». Le journal fait ensuite un éloge enthousiaste des deux dernières prédications et finit par affirmer que
^ L'Ami, 6 mars i838. — Cf. Courrier de la Moselle, i8 et 25 janvier i838. — Chuine, Discussion sur le protestantisme, p. ig, Sg, g4 et 211. — V Univers du 23 janvier, où M. de Falloux rapporte les manœuvres d'un <.< catliolique non romain », dont on distribuait une brochure à la porte même de l'église cathédrale.
- D'après le texte manuscrit de M. Schmitt.
jamais, cepend^t, la parole de Lacordaire n'a « été plus sublime et à la fois plus touchante » que dans cette huitième conférence, où il a exposé les tendresses de « la miséricorde par rapport à l'œuvre du salut ^ ».
Ces renseignements concordent avec ceux qu'un «voyageur», M. de Falloux, donne à la même date dans V Univers. D'après lui, Metz est « ému ». « La ville entière est agitée par la présence de « l'orateur chrétien, depuis les premiers cercles jusqu'aux tables « d'hôte, où Messieurs les commis-voyageurs admettent que ce « gaillard-là a fièrement de l'esprit. Dans l'église même », il v a « autant d'empressement qu'à Notre-Dame et beaucoup plus « de recueillement. Ce qui frappe surtout au premier coup d'œil, « ce sont d'innombrables groupes d'épaulettes, des uniformes de « toutes armes et de tous grades, qui ne craignent plus de se « montrer au pied d'une chaire et suivent les conférences aussi « régulièrement qu'ils ont suivi leur catéchisme un jour. Les « trois cinquièmes au moins des assistants portent l'épaulette. « Le concours est tel que les élèves de l'Université ont dû « demander et ont obtenu des places réservées en face de l'ora- « teur », etc., etc. -.
28 janvier.
Seuvième conférence de la station, sur la Trinité.
Jusqu'à présent, nous avons étudié l'extérieur du temple. Nous sommes restés sur le seuil de l'édifice. Nous allons maintenant en franchir la porte, considérer l'intérieur et apprendre à connaître la vérité elle-même. L'Eglise va nous conduire au pied de la chaire et nous réciter le credo. Le premier mot qu'elle prononce, renferme toute la foi chrétienne : credo in Deum patrem, creatorem cœli et terrœ. Et si nous lui demandons ce qu'est Dieu, elle nous répond avec lui : ego sum qui sum : définition sublime, qui proclame que Dieu est l'être principe, l'être intelligence et volonté, dont les créatures sont un pâle reflet et une lointaine représentation.
Cependant, cette définition ne nous révèle pas complètement le mystère ; c'est pourquoi l'Église ajoute qu'en Dieu il y a trois
^ Galette de Met^, numéro du 23 janvier i838. 2 V Univers, 23 janvier i838.
personnes et que ces trois personnes ne font qu'un seul Dieu. Ainsi, unité de substance et trinité de personnes. Cette vérité est mystérieuse, mais elle ne contient néanmoins aucune contradiction ; la notion de lessence n'est pas la même que celle de l'individu. Nous trouvons même dans la création des images de la Trinité divine. Ainsi, par exemple, toute substance matérielle est une et cependant elle a les trois relations de longueur, de largeur et de hauteur. Sans doute, cette image et toutes celles qu'on pourrait citer, n'expliquent pas le mystère ; cependant, elles réclairent et nous aident à résoudre les objections. Le mystère n'est pas la nuit obscure, c'est plutôt la lumière au plus haut degré, la lumière éblouissante.
11 y a trois sortes de lumière, l'une est phénoménale, la seconde idéale et la troisième religieuse. La première nous guide dans les sciences expérimentales et nous rend compte du fait accompli. La seconde pénètre plus avant; elle provient des premiers principes et possède une certaine évidence, qui frappe notre esprit au point de s'imposer à nous. La troisième est plus grande encore ; son objet est l'infini et c'est la plus grande, qui soit accordée à l'homme. Elle lève tous les doutes et nous fait pénétrer jusque dans les entrailles du mystère. Or, cette troisième espèce de lumière nous apprend que Dieu est l'être principe. Mais ce qui est principe est nécessairement fécond. L'intelligence infinie n'est donc pas stérile. Elle est féconde et féconde à la manière de Dieu, d'une façon infinie. Une pensée infinie voit le jour. C'est le Verbe. Dieu est aussi volonté. Il est amour et un amour infiniment fécond. De là, une nouvelle personne divine, terme de l'amour, que le Père a pour le Fils et que nous appelons le Saint-Esprit. Ces deux actes simultanés sont éternels, ils épuisent l'activité divine et sont immanents en Dieu i.
4 février.
Dixième conférence, sur « la création ».
Nous avons considéré Dieu en lui-même. L'être divin est fécond dans son essence : il est aussi fécond à l'extérieur, dans l'œuvre de la création, où il produit l'ombre de son image.
^ D'après le manuscrit de M. Schmitt.
Qu'est-ce que la création? Quel est le motif et quel est le plan de la création : triple question, à laquelle veut répondre l'orateur.
La création est lacté, par lequel ce qui n'est encore qu'à l'état possible passe à l'état réel, à l'être. Les choses peuvent être à l'état d'être nécessaire comme Dieu seul, à l'état d'être possible comme les créatures avant leur naissance et à l'état d'être réel comme le monde actuellement existant. Dieu peut donner au possible une existence permanente : il connaît ce qui est possible et il est assez puissant pour réaliser ce qu'il est capable de concevoir. Lorsqu'il fait sortir ainsi un être du néant, on dit qu'il crée : œuvre grandiose, dont lui seul est capable.
Dieu donc a troublé le sommeil, où gisait le néant. Dans quel but ? Afin de donner une preuve de son amour. Il y a deux espèces d'amour : l'amour d'admiration, par lequel nous nous élevons pour égaler l'objet de notre amour et l'amour de bonté, par lequel nous nous abaissons pour élever jusqu'à nous l'objet aimé. Le premier nous fait chérir ce qui est grand, le second nous attache à ce qui est faible et souffrant. Or, s'il y a quelque chose de misérable, c'est le néant. Dieu s'est donc apitové sur l'état des êtres dans le néant et il a voulu nous donner l'être.
Pour connaître le plan suivi par Dieu, il faut remarquer qu'avant d'agir, il faut avoir dans l'esprit le type de l'ouvrage, que l'on veut exécuter. Or, Dieu n'a pas d'autre modèle que lui-même. Dieu donc est le type du monde créé. Mais comment l'infini peut-il être représenté par le fini ? Pour résoudre le problème. Dieu a placé l'indéfini entre ces deux extrêmes. De la sorte nous avons trois éléments : l'infiniment petit, qui s'approche du néant, ou la matière ; l'infiniment grand, qui sert à unir à la divinité, ou la grâce; l'élément moyen, ou l'esprit, qui peut s'unir à un corps, comme chez l'homme. Ce dernier converge d'une part vers le néant, par la matière, et de l'autre, vers la divinité, par la grâce; il est une image, où se trouve un reflet des perfections divines. Dans le monde matériel lui-même on trouve une ombre des attributs de Dieu : le monde est immortel et impérissable à travers les permutations, auxquelles il est sujet. Rien ne sera détruit à la fin du monde ; il n'y aura qu'une rénovation et une transformation, qui fait songer à l'éternité. La Trinité elle-même a ses images.
Ainsi, il y a l'unité dans la multiplicité des êtres, qui sont en relation les uns avec les autres pour former un ensemble harmonieux; les supérieurs communient avec les inférieurs, comme le Père avec le Fils et le Saint-Esprit. De la sorte, dans la création, tout tend à l'unité, tout se tient et tout s'enchaîne. En haut, Dieu qui a tout donné par bonté ; en bas, l'homme qui, doué de liberté, doit témoigner de sa reconnaissance par sa fidélité et son amour, afin d'éviter la dégradation, qui conduit à l'anéantissement et afin de s'élever jusqu'à Dieu, le terme de la béatitude et de la félicité.
11 février.
Ow^ième conférence, sur « la création », suite.
Nous avons vu le plan d'après lequel le monde a été créé. Il faut maintenant assister à ce grand drame de la création, afin d'apprendre à connaître l'histoire de notre condition primitive.
Au commencement. Dieu a créé le ciel et la terre. Le texte sacré n'indique pas l'époque de l'œuvre divine, parce que, pour Dieu, les années ne comptent pas. A un moment perdu dans les âges passés, au-delà duquel il n'y a que l'éternité, Dieu a pris un compas, a fixé la pointe à un centre et de l'autre branche, il a tracé les limites de l'étendue. La terre n'a pas encore sa forme définitive; c'est l'état chaotique, où rien ne vit, où les ténèbres s'étendent sur l'ensemble des espaces'. Tout est créé, cependant, dans un acte unique. La loi universelle du progrès a été proclamée; bientôt tout va eclore. D'abord, Dieu fait luire la lumière; il crée le mouvement en lançant la terre dans son orbite: il divise les eaux et commande à la terre de produire. Alors, le germe donne naissance à la plante et, pour la confusion du matérialisme, la plante ne transmet la vie inférieure qu'à l'instant, où Dieu lui ordonne de commencer à produire les végétaux. Après les plantes, naissent les poissons et les oiseaux. Une gradation progressive se manifeste dans l'apparition des êtres : du minéral on passe au végétal, et du végétal à l'animal. L'histoire de ce développement est confiée à la tradition des peuples et aux flancs des montagnes, où la géologie peut lire Tordre d'après lequel les êtres ont vu le jour.
Ainsi, il y a d«ux histoires de la création, l'une confiée aux pages d'un livre, l'autre imprimée dans les entrailles du globe et l'une confirme l'autre.
Le temple est élevé, le palais préparé. Le roi de la création peut apparaître. Jusqu'ici, Dieu a tout fait comme en se jouant; maintenant, il entre en conseil pour créer l'homme, qui se lève sous l'action des mains divines, qui est ensuite plongé dans un sommeil mystérieux, pendant lequel Dieu forme d'une substance tirée de la région du cœur, la compagne de l'homme sur la terre. Telle est l'origine de la société humaine établie par Dieu entre l'homme, qui a la force et le pouvoir et la femme, qui a l'ascendant de la persuasion et de l'amour. Maintenant l'œuvre de Dieu est achevée. L'ouvrier divin peut se reposer, afin de proclamer de cette manière la loi de la sanctification du septième jour. A l'exemple de Dieu, l'horrtme doit travailler, doit créer; c'est une obligation, à laquelle personne ne peut se soustraire. Mais après le labeur vient le repos, où le corps se remet de ses fatigues et où l'àme, par la prière, s'élève vers Dieu son Créateur. Malheur à celui qui transgresse cette loi divine i.
18 février.
Dou'{ième conférence, sur « la nature et l'origine du mal ».
Quand Alexandre eut assujetti la Grèce, il alla consulter l'oracle de Jupiter Amon et lui demanda quelles étaient les sources du Nil. Un philosophe de l'antiquité remarque que le grand conquérant aurait mieux fait de demander quelle est l'origine du mal. Le mal existe dans l'homme et autour de l'homme. D'où vient-il ? Redoutable problème, que l'orateur va considérer.
Le mal est un défaut, une privation de l'être. Ainsi, la mort est une privation de la vie, le vice est une faiblesse de la volonté, l'ignorance une faiblesse de l'intelligence. Il y a deux espèces de mal : le mal négatif, qui est une privation de la vie refusée sans violence; le mal positif, qui est une privation violente de l'être, une violation des conditions de sa nature par la rupture des rapports, entretenus avec les autres créatures. Le premier est
^ Daprès le manuscrit de M. Schmitt.
sans douleur, parce qu'il est conforme à la nature de l'être ; le second engendre la douleur, parce qu'il nait du désordre et de la rupture de Téquilibre.
Ces deux espèces de mal existent chez l'homme. L'une et l'autre proviennent de la liberté. La liberté divine est le principe du mal négatif. Dieu est maître de sa volonté, libre de ses actions extérieures; il peut accorder l'être, quand il le veut et au degré qui lui plaît, sans violer les lois de la justice et de la bonté. Et de là, le mal négatif. Quant au mal positif, il puise son origine dans la liberté de la créature. L'homme a reçu de Dieu le bi'en de la souveraineté, il peut agir comme il veut; seulement, sa liberté n'est pas comme celle de Dieu : elle ne s'exerce pas toujours d'une manière conforme aux revendications de la sagesse et de la raison. L'homme peut attenter à l'harmonie de son être; il peut briser les liens, qui le mettent en rapport avec la nature inférieure, et alors naît le mal physique. S'il rompt avec ses égaux, c'est le mal moral. Enfin, s'il rompt avec Dieu, la vie supérieure cesse en lui, c'est le mal métaphysique ou religieux. Triple mort, qui résulte du faux usage de la souveraineté de l'homme et qui montre que le vice et le péché sont la science de la mort.
Mais pourquoi Dieu a-t-il fait à l'homme ce terrible cadeau de la liberté, d'où le mal devait provenir? Afin de rendre l'homme capable de vertu, cette floraison du monde moral, qui surpasse toute beauté, qui fait l'admiration des anges et qui nous rend capables de mériter un bonheur infini i.
25 février.
Treizième conférence, sur le péché originel.
Nous avons constaté que la création n'est plus dans son état primitif et que le mal est entré dans le monde par l'emploi abusif de la liberté. Nous allons considérer comment s'est passé cette lamentable histoire : quelle est la nature et quels furent les effets du péché originel, enfin, comment il a été transmis à la postérité d'Adam.
^ D'après le manuscrit de M. Schmitt.
L'homme était le centre de la création. Il réunissait en lui les trois éléments, dont se compose l'univers par l'hyménée de l'âme avec Dieu, du corps avec la nature et de l'homme avec l'homme.
Ces hyménées avaient chacun leurs lois : la loi divine déterminait la nature des rapports de l'âme avec Dieu par la pratique de la foi, de l'espérance et de l'amour : la loi physique fixait les rapports de l'homme avec la matière et la loi morale spécifiait les relations, qui doivent exister entre les hommes. Cette magnifique harmonie devait exister jusqu'à la fin des temps; malheureusement, l'homme se mit à l'attaquer en s'indignant de voir quelque chose de supérieure lui. Il voulut devenir indépendant et ne plus se soumettre à Dieu. Le Créateur ne fut pas indifférent à l'outrage. Cependant, il ne se retira pas entièrement de l'homme, afin de ne pas le faire rentrer dans le néant; il ne fit que s'éloigner de sa créature ingrate.
Les effets de cette défection ne manquèrent pas de se faire sentir. Aussitôt, les forces vitales diminuèrent chez l'homme €t la mort fit son entrée dans le monde ; ensuite, le soleil de la vérité se couvrit d'un voile et la connaissance humaine devint vacillante : enfin, la puissance attractive de l'amour fut amoindrie, l'homme porta ses affections sur la créature et se fit des dieux de chair et de boue. Les effets du péché sur l'hyménée de l'âme avec la matière ne furent pas moins désastreux. Privée d'une partie de sa force originelle, l'âme ne fut plus assez puissante contre le monde des corps : les choses sensibles commencèrent de l'emporter sur les spirituelles.
A l'égard de l'hyménée de l'homme avec l'hornme, l'Eglise nous enseigne que le péché d'Adam a été transmis à ses descendants. L'acte du péché a été transitoire et personnel au coupable; il ne peut pas être imputé à d'autres: mais dans le péché il n'y a pas seulement un acte répréhensible, il y a aussi la production dans l'âme d'une souillure et d'un état de desharmonie avec Dieu. Cet état de séparation est communicable; il affecte la nature. En naissant, l'homme reçoit une nature viciée et morte à la vie divine de la grâce ; et cette transmission se fait en vertu d'une loi générale qui régit rhumanité, en vertu du principe de solidarité qui rend les fils participants de la gloire ou du déshonneur des ancêtres. La
solidarité produit la dégradation du genre humain, par réciprocité elle produira sa réhabilitation. Rappelons-nous que le mal, que nous commettons, rejaillit sur nos semblables.
Vers la fin de février.
Lacordaire se rend à Pont-à-Mousson et devant les élèves du Séminaire, il prononce un discours signalé par La Quotidienne du 1 1 mars, mais dont il ne reste aucun vestige.
4 mars.
Quatorzième conférence de la station de Met^, sur l'Incarnation.
Avant le péché. Dieu ressentait seulement de l'amour pour l'homme; après le péché, un double sentiment s'éleva en lui, celui de la justice, qui demande réparation de l'outrage et celui de la miséricorde, qui incline au pardon. L'un et l'autre devait être satisfait. A cet effet. Dieu résolut l'œuvre de la réparation qui devait embrasser quatre éléments, l'incarnation, le sacrifice, l'établissement de l'Église et les sacrements.
L'homme était en révolte avec Dieu ; il avait abandonné son office de médiateur universel. Pour rétablir l'harmonie troublée, Dieu résolut de se substituer à l'homme, dans lequel l'âme se trouve incarnée et unie à un corps : il voulut réaliser l'hvménée de la nature divine avec la nature humaine et par cette dernière, avec les divers éléments dont se compose l'univers. De cette façon, l'homme entrait de nouveau en communication avec Dieu, principe de vie et d'immortalité; le Créateur se manifestait à sa créature et lui apportait la lumière nécessaire, la parole médiatrice, qui éclaire sur nos destinées; enhn, l'amour divin se rendait sensible à l'homme, sous une forme humaine, doux et miséricordieux à travers les différentes phases de sa vie mortelle, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, dans les langes de Bethléem comme dans les discours de la vie publique.
Mais, après la miséricorde, vient le tour de la justice. Séparé de Dieu par un acte de liberté, l'homme doit réparer sa faute par un acte de liberté. Né malgré lui, l'homme ne se sauve point malgré lui. 11 faut qu'il choisisse entre la cité du bien et la cité du mal, qu'il se remette dans la foi, l'espérance et la
charité. En satisfaisant à ces conditions, Thyménée de l'homme avec Dieu est rétabli.
Il restait celui de l'homme avec l'homme. Il devait être aussi restauré. La femme était tombée de son rang de compagne, elle était devenue une esclave. Pour opérer sa réhabilitation, Dieu voulut naître d'une femme et recevoir d'elle la vie, qu'il donne lui-même. Une femme devint ainsi la mère de Dieu et par cette sublime dignité, le sexe faible obtint une première réhabilitation. Par sa virginale fécondité, il en obtint une seconde. Le célibat fut mis en honneur et devint un remède efficace à l'excès de population, qui produit la misère et la pauvreté. Sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, la théorie chrétienne rendit de signalés services et contribua à la solution d'un problème de l'ordre social ^
18 mars -.
Quinzième conférence, «. sur le sacrifice ».
25 mars.
Seizième conférence, « sur l'établissement de l'Église ».
l' r avril.
Dix-septième conférence, sur « les sacrements et en particulier sur l'Eucharistie ».
Dans toutes les questions, auxquelles nous avons touché jusqu'ici, nous avons trouvé l'unité : l'unité de la divinité par la communion substantielle des trois personnes de la Trinité, l'unité dans la création par la communion de tous les êtres.
1 D'après le manuscrit de M. Schmitt. — Les deux conférences qui suivent manquent. L'auditeur assidu ne les a pas reproduites ou leur analyse a été perdue. Les sujets que Lacordaire y a traités, sont indiqués à la fin de Texorde de l'instruction sur l'Incarnation.
2 Le dimanche 11 mars, « un mal de gorge » empêche Lacordaire de donner sa conférence. — Cf. à M"" Swetchine, 22 mars i838. Cette suspension est encore indiquée dans la Galette de Met^ du 8 mars.
Dans sa lettre du 22, Lacordaire dit qu'il a été « forcé de suspendre » ses « conférences un dimanche, mais pas davantage ». Donc, le 18 mars, il a parlé; mais il n'est pas certain qu'il ait traité à cette date la question du sacrifice. Un doute semblable existe pour les conférences qui suivent. Enfin, il est à remarquer que si l'orateur avait pris la parole, à partir du 11 mars, tous les dimanches sans exception, il manquerait un discours.
l'unité de l'Église par la communion de ses membres. La série n'est pas terminée. Nous allons parler aujourd'hui de la communion sacramentelle.
Dans l'ordre admirable de la création, la matière devait être soumise à l'esprit et l'esprit à la grâce divine. Cette hiérarchie fut violée ; l'esprit se révolta contre le Créateur et en revanche, la matière refusa de porter le joug de l'esprit. Le médiateur a rétabli l'harmonie primitive, il nous a rendu la vie et il la communique encore par les sacrements, qui établissent une communion de l'homme avec Dieu par l'intermédiaire de la matière, de l'esprit et de la grâce. Gâtée par le péché, la matière est purifiée au souffle de la parole de Jésus-Christ et devient un moven qui sert à" la production de la grâce et à la purification de l'esprit.
Le Sauveur a institué sept sacrements, qui correspondent aux grandes nécessités de la vie humaine : le baptême eff'ace sur le front, qui vient de naître, la souillure originelle ; la confirmation nous fortifie en vue des batailles de la vie; le mariage est la virilité du côté de l'homme ; l'ordre est la virilité du côté de Dieu : l'extrême-onction nous oint de son huile fortifiante, quand arrive l'heure du trépas; enfin, les deux sacrements qui restent, correspondent aux nécessités de toute la vie, la pénitence est un remède pour nous rendre la santé spirituelle et l'Eucharistie est une nourriture pour nous soutenir et raviver nos forces. La pénitence a lieu par la confession, qui est la communion du mal avec le bien et d'une conscience souillée avec une conscience pure ; cet épanchement de l'àme dans une autre ame est nécessaire pour revenir au bien.
Après avoir distingué, parmi ses auditeurs, ceux qui sont venus pour entendre une harmonie d'idées; ceux qui ont trouvé la vérité belle, grande, tout en renvoyant à plus tard leur conversion ; enfin, ceux qui embrassent ce que la vérité leur demande, l'orateur relate les circonstances de l'institution de l'Eucharistie. Le mystère de la présence réelle est insondable. Il paraît être fait pour dérouter la raison humaine. Et cependant la chrétienté y a cru. Il faut même venir jusqu'au XI"^^ siècle pour rencontrer une hérésie opposée à la réalité du mystère eucharistique. Touchant accord, qui provient de l'instinctive conviction que le peuple a de la bonté divine.
Dans ce dogme, tout n'est pas cependant mystérieux. La raison admet que la vie provient de Dieu et que l'homme doit communier avec Dieu. Or, cette communion ne peut pas être directe et sans voile, comme dans le ciel; néanmoins, elle doit nous mettre en rapport immédiat avec le médiateur universel par le concours de la nature et le moyen de nos organes corporels. Il faut recevoir le principe de vie pour être transformés en lui-même et pour que la vérité et la force pénètrent en nous.
La raison parvient aussi à résoudre les objections, qu'on élève contre l'Eucharistie. La principale est celle qu'on tire de la simultanéité de la présence de Jésus-Christ dans une multitude d'endroits différents. Mais elle n'est pas insoluble, si on admet avec certains philosophes, que l'étendue n'est pas de l'essence des corps, si surtout on* se rappelle que nous ignorons la nature de la matière et les propriétés qui l'affranchissent de l'espace. A vrai dire, il n'y a rien d'irrationnel dans l'Eucharistie; il V a seulement du sublime. Ce sacrement produit de merveilleux effets. Expérimentez-le, et à votre tour vous direz : Vwo, jam non ego, vivit vero in me Chrisius i.
Jusqu'au 28 mars, Lacordaire était seul à prêcher à la cathédrale. A cette date, un autre orateur de renom commença une station de carême : M. Dufêtre, vicaire général de Tours, parlait le soir, quelques heures après la conférence d'une heure et demie. « Orateur plein de force et d'onction - », il possédait « un organe d'une puissance extraordinaire, beaucoup d'abondance et de chaleur; mais il avait le malheur de rester dans le convenu ». Bientôt « les auditeurs lui firent défaut », pendant que ceux de Lacordaire étaient innombrables. « Blessé au vif, il ne put s'en taire » et prêtant sa voix autorisée « aux murmures sourds du vieux clergé », il se mit à plaider en faveur de ce qu'il appelait « la simplicité et l'austérité du ministère apostolique », et même à insinuer qu'il se glissait dans les conférences de son concurrent « des idées fausses ou du moins très hardies ^ ».
1 D'après le manuscrit de M. Schmitt.
- Galette de Met^, 29 mars i838.
^ FoissET, Vie, I, p. 402.
8 avril.
Dix-huitième conférence de la station de Mety. Sujet inconnu, si la conférence a eu lieu.
15 avril, jour de Pâques.
Dix-neupième et dernière conférence de la station.
Les Messins montrèrent un grand « empressement » à se rendre à cette dernière conférence. Beaucoup de places furent « retenues ou occupées dès cinq heures du matin », et cependant l'orateur ne devait prendre la parole qu'à une heure et demie 1. Vers midi, Taffluence des auditeurs était « immense »; « l'émotion de chacun » était « visible ».
Lacordaire parut « sensible à ce dernier témoignage d'intérêt et d'admiration ». « Après avoir exprimé le regret de ne pouvoir continuer des prédications écoutées avec une attention si soutenue, mais qui auraient demandé plus de développement que le temps et ses forces ne le permettaient, il a voulu » « donner encore quelques conseils » et « laisser, suivant ses propres expressions, son testament ». L'orateur « a démontré ensuite la nécessité, pour ceux qui veulent arriver à la vérité, de s'instruire et de prier ». « Je ne leur demande, a-t-il dit, que dix minutes par jour, de lecture dans un livre de religion approprié à la situation de leur intelligence, quelques secondes de prières ferventes, et je leur garantis le succès »...
Lacordaire « a été sublime dans la définition de la toutepuissance de la prière sur Dieu et des merveilleux effets de la grâce divine sur le cœur de l'homme, grâce qui n'est jamais refusée à ceux qui la désirent et qui la demandent sincèrement ». « Vers la fin de son discours », il a signalé à la reconnaissance des fidèles la sollicitude, avec laquelle l'évèque du diocèse « cherche par tous les moyens de répandre sur ses ouailles la parole de vie et de lumière, digne des intelligences supérieures qui abondent dans le foyer de science » messin. Il a « ensuite remercié le clergé de l'appui fraternel qu'il lui avait prêté, et tous ses auditeurs de l'assiduité, de l'intérêt, du recueil-
^ Ga-:{ette de Met^, 17 avril.
lement avec lesquels il avait été écouté pendant quatre mois consécutifs et au milieu d'une saison rigoureuse : c'est, a-t-il dit en terminant et avec un accent qui a pénétré tout le monde, une belle couronne que vous avez placée sur mon cœur; je ne l'en ôterai jamais ^ ».
Sur ces mots, l'orateur descend de chaire et pendant qu'il se dirige lentement à travers la foule compacte vers la sacristie, les auditeurs émus se disent à eux-mêmes qu a leur tour, ils n'oublieront pas la « parole vive, entraînante » de celui qui vient de leur faire ses adieux, « ces improvisations sublimes, ces formes neuves et saisissantes », sous lesquelles il leur a fait « apparaître les grandes doctrines du catholicisme avec leur imposante vérité ^ ». « Après le sermon une députation, en qui se personnifiait l'élite de la cité messine vint offrir à l'orateur chrétien » le tribut de son « admiration » et de sa « reconnaissance ». Il fut impossible à Lacordaire de la recevoir en personne; mais le lendemain matin il trouvait dans son appartement « une chapelle d'une grande beauté » « contenant un calice, quatre ou cinq autres vases sacrés en vermeil ^ » et une adresse dictée par les sentiments les plus délicats et signée d'un grand nombre de Messins, parmi lesquels on peut citer le général de Marguerite, le comte du Coëtlosquet, des membres de la cour royale, plusieurs officiers supérieurs et le colonel commandant l'école d'application pour l'artillerie et le génie ^.
Ces témoignages « d'admiration » et de « reconnaissance » ne furent pas les seuls résultats de la station de Metz. Il y en a eu d'autres. Lacordaire laissa dans la capitale de l'Austrasie des traces durables de son apostolat. A ceux qui prétendent que le célèbre conférencier n'a jamais ramené personne à la religion, il importe de citer la conversion du général de Marguerite et de signaler les nombreux retours partiels à la foi chré-
^ Galette de Met^, 17 avril,
- Galette de Met^, 17 avril. — Cf. VIndépendant, 18 avril.
2 Elle portait l'inscription suivante : « A Monsieur l'abbé Lacordaire, hommage de reconnaissance et d'admiration. Metz, i5 avril i838. » {Galette de Met^, 24 avril.)
* L'Indépendant, 3o avril. — Lacordaire répondit par une lettre adressée au comte du Coëtlosquet; elle fut autographiée aussitôt et un exemplaire en a été envoyé à chacun des souscripteurs. — Cf. Galette de Met^, 24 avril et i"mai. — Villard, Cor. in., où se trouve la réponse de Lacordaire.. p. 201.
tienne, tels que ceux du.« commandant de l'école d'application », d'un « colonel » et d'un « chef d'escadron de cavalerie » qui firent acte de religion « à la suite de cette station ».
A un autre point de vue, le séjour de Lacordaire à Metz produisit un excellent effet. Pour le comprendre, il faut se rappeler la situation des esprits après i83o. A cette époque, les catholiques étaient « enveloppés et comme ensevelis dans la déchéance de Charles X »; ils étaient « traités partout en vaincus et en suspects », condamnés à l'isolement. Or, par son éloquence enflammée, Lacordaire réussit à grouper au cœur même de la Lorraine « les catholiques de tout âge, de toute condition, sans aucune acception de partis 1 » ; à les faire sortir de leurs catacombes et à leur inspirer l'enthousiasme des choses religieuses. Les milieux les plus réfractaires furent gagnés. Tout le monde courut à la cathédrale, où l'on se disputait les places restées libres : les vieillards y coudoyaient les hommes d'âge mûr, les étudiants de l'Université voulaient être en face du prédicateur, les jeunes officiers de la garnison, comme leurs chefs hiérarchiques, se pressaient à l'envi autour de la chaire. « Le succès de Lacordaire fut tel qu'on vint l'entendre, non seulement des départements voisins, mais encore de l'Allemagne et des provinces rhénanes 2. »
Parmi les auditeurs enthousiastes, il faut citer le poète Désiré Carrière, membre de l'Académie de Nancy, auteur du Nouveau Jocelyn, curé de Va/neige. Désireux de manifester son admiration, il célébra en vers l'éloquence de Lacordaire, qu'il appelle « un athlète puissant, un sublime génie », comparable à Bossuet, un nouvel « Aigle de Meaux » ressuscité pour la gloire des lettres religieuses ^. Cette mise en parallèle manque sans doute de justesse; elle proclame du moins l'éclatant succès remporté à Metz par celui qu'un périodique local appelait de son côté « le plus beau et le plus puissant des orateurs chrétiens de notre époque ^ ».
^ FoissET, Vie^ I, p. 410.
2 Du Boys, Annales de philosophie chrétienne, 1844, p. 417.
^ Poème de Désiré Carrière, publié dans la Galette de Met^, 5 avril i838.
^ VAustrasie, 1887, I, p. 459, revue de Metz, dans laquelle ont paru deux articles sur les conférences de Lacordaire.
Au mois de mars i838, un autre compte rendu a paru sous le titre: Analyse des conférences de M. l'abbé Lacordaire, à laquelle sont jointes quelques
22 juillet.
A cette date, une abjuration a eu lieu dans la chapelle particulière de M^^ Swetchine, à Paris. La cérémonie fut présidée par Lacordaire « qui a parlé deux fois au jeune néophyte ». Au dire de l'amie de l'orateur, « jamais sa parole vibrante n'a été plus à l'âme ^ ». Ces deux allocutions n'ont pas été conservées.
observations, par un vétéran. Au dire de la Galette de Met^ (27 mars i838), il a été rédigé par un mécontent du succès de la station. Le dimanche i5 avril, des colporteurs appostés à la porte des églises essayèrent de vendre l'ouvrage en le donnant comme une publication du conférencier. Mais ce procédé déloyal ne réussit qu'à provoquer de l'indignation dans le public. (Galette de Âfet^, 17 avril i838.)
* M"" Swetchine à la duchesse de la Rochefoucauld, 23 juillet i838,. II, p. 187.