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CHAPITRE PREMIER La maison paternelle et le lycée. — Résultats acquis

Quand le voyageur se rend de Dijon, par Is- sur-Tille, Châtillon et Troyes, il entre dans le bassin de la Seine. L'œil considère en passant les hautes murailles du château de Grancey; puis, à 68 kilomètres du chef-lieu de la Côte-d'Or, on arrive à Recey-sur-Ource, qui s'étage au tianc de la colline. Un chemin montueux, bordé d'arbres, aboutit à la rue Lacordaire. Sur une éminence, au milieu d'un bouquet d'ormes feuillus, la vieille église paroissiale dresse sa lourde silhouette de pierres lavées à la pluie. Un peu plus haut, au fond d'un couloir se trouve une maison d "apparence fort modeste : un seul étage, des fenêtres basses, une vigne grimpante, un banc de pierre dans la cour entourée de murailles, enfin, sur le devant, un jardin qu'ombragent les ramures verdoyantes d'arbres à fruits. Tel se présente aux regards le berceau de celui qui fut Henri-Dominique Lacordaire.

On prétend qu'il v a parfois « un accord des lieux avec les âmes ». « Une empreinte ineffaçable est gravée au plus intime du cœur par le milieu dans lequel nous avons grandi. » « La vue de Rouen a fait l'àpreté de Corneille; un cours d'eau toujours limpide coulant au pied de la maison natale du poète d'Athalie, nous a valu peut-être le tendre Racine ^. » Le site champêtre de Recey et de Bussières n'a pas été non plus sans

^ La défense, 20 mars 1878, reproduit par VAnnée dominicaine 1878, p. 273-274.

influence sur l'esprit de Lacordaire. Il a laissé dans son àme des souvenirs ineffaçables; les vastes forêts qui l'entourent, la masse imposante du château féodal de Grancey, les restes majestueux de l'Abbaye du Val des Choux, de la Chartreuse de Lugny et du prieuré de Malte l'impressionnent et parlent à son imagination. Plus tard, il prendra plaisir à voir dans les lieux étrangers, visités par lui, une image rapprochée du site natal : un sentier abrupt, un « coucher de soleil derrière un bouquet d'arbres », le vaste chêne 'qui protège les allées de l'enclos contre les ardeurs du soleil d'été et sonne « tristement sous les violences du vent d'hiver ^ », le paysage le plus banal lui rappellera des scènes de son enfance pour évoquer ensuite des sentiments, où il puisera peut-être une bonne part de ce romantisme particulier, « très voisin de la nature et très épris du passé - ».

La maison de Recey n'était point la demeure ancestrale des Lacordaire. Originaire de Bussières les Belmont, le père d'Henri « avait quitté le pays natal pour ne point faire concurrence à son frère Alexandre, médecin comme lui •'• ». « C'était un esprit distingué, mais sans ambition, intelligent et aimable et qui portait déjà dans la conversation ce charme qui allait devenir de la séduction dans son fils. Il épousa, en premières noces, M"c Pétot, de Voulaines, et en eut un fils, Antoine Lacordaire. » Dans la correspondance du futur religieux, on trouve « plusieurs lettres à ce frère aîné. Devenu veuf, Nicolas Lacordaire épousa Anne Dugied, fille d'un avocat au parlement de Bourgogne. De ce mariage naquirent quatre fils : l'aîné, Théodore, fut professeur et doyen de l'Université de Liège; le second est Jean -Baptiste- Henri », le conférencier de Notre- Dame ; « le troisième, Léon, fut architecte » et obtint « la direction des Gobclins; le quatrième, Télèphe, né après la mort de son père, s'engagea dans la cavalerie, fut mis trois fois à l'ordre du jour de l'armée et eut enfin sa retraite comme ofl^cier supérieur, aux environs de ^'endôme ^. »

^ FoissET, Vie, II, p. 486.

2 Mgr Touchet, Éloge funèbre, p. 33.

* L. M., La pie du R. P. Lacordaire, p. 16 et s. — Cf. \'illabd, Cor. in., p. 469. — GuiLLEMiN, Le P. Lacordaire dans l'audace, etc., p. 5~. — Marle, Conférences, introduction, p. v.

« M"^^' Lacordaire était une personne de petite taille, mince et frêle, en apparence, mais ferme sans raideur, et d'une droiture qui se révélait dès le premier abord : un de ces beaux caractères bourguignons, pleins d'ouverture, de bienveillance et de fidélité. Ses traits qui se reproduisirent en grand nombre sur la figure de son fils Henri, trahissaient par leur mobilité sa sensibilité exquise » : sa bouche « était toujours prête à sourire, digne accompagnement de ses paroles qui ne sortaient jamais du cercle de la charité ^ ». Fille de magistrat, « elle avait conservé l'esprit et les traditions des vieilles familles parlementaires; elle en avait hérita la dignité de la vie, le vif sentiment de l'honneur et une austérité presque rigide. Peu expansive dans son affection, elle n'hésitait point à traiter ses enfants avec une sévérité qui excitait parfois les murmures des étrangers-». Mais si elle soumettait leurs corps à un régime peu délicat, « elle apportait tous ses soins à développer en eux les dons de l'intelligence et de l'àme ^ ». Chrétienne courageuse et forte, dont la piété n'avait rien d'exalté, elle faisait lire à ses enfants l'Evangile et les auteurs classiques, surtout Corneille et Racine, leur inspirant à la fois la crainte de Dieu et le culte de l'honneur.

C'est sur ce « fonds d'organisation héréditaire », ferme et « nettement tracé » qu'est venu éclore le talent de Lacordaire. « L'encens » avait d'avance « son autel » et l'holocauste pouvait s'allumer « sur le rocher -^ ».

La Providence fut prodigue, à son égard, de dons précieux. Au physique, il était un enfant « d'une ravissante beauté '-' »; au moral, la douceur était le trait caractéristique de sa physionomie ^. Cette qualité « s'unissait à la pétulance, les goûts tranquilles aux saillies d'un tempérament vif et ardent ' ». Jl avait une « àme de feu »; le regard habituellement « calme, était prompt à s'animer sous des impressions soudaines, et à

^ RÉGNIER, Souvenirs, p. loi.

'^ Lettres inédites, p. vi et s., où se trouvent, à cet égard, des détails circonstanciés.

^ Sainte-Beuve, Causeries du lundi. 1, p. 176.

'' Chocarne, Lacordaire, I, p. 8.

^ A M"" Swetchine, 12 juillet 1845, p. 402.

" Chocarne. loc. cit. — Foisset. Vie. 11. p. 485.

l'instant, il devenait prodigieux de vivacité et de force, il lançait des flammes. La physionomie s'illuminait tout à coup; elle était transfigurée. On sentait que chez lui « l'imagination était la faculté dominante ' ».

Sa sensibilité était « excessive ». Lacordaire ne pouvait pas aimer « sans souffrir ». « La naissance d'une affection » produisait dans son âme « un émoi général » et ses sentiments avaient alors « quelque chose d'inquiet et de tumultueux » qui l'ébranlait. L'émotion surabondait pour se replier ensuite sur elle-même ; l'âme blessée restait interdite et muette, toujours hantée de la crainte de laisser deviner *son sentiment -. Parfois, bien que rarement, cette « fausse honte » se laissait vaincre. Alors, on se sentait en présence d'un naturel « excellemment bon 3 ». Son amitié était sûre. sincèi;e et franche, toujours fidèle. Il avait un « cœur d'or »; il était, dira un ouvrier au jour de ses funérailles, « fait de la rognure des anges ^ ».

En somme, Henri Lacordaire alliait aux « qualités d'esprit qui en faisaient le portrait de son père », les « qualités de cœur » que sa mère lui avait transmises. Aussi, était-il un peu lenfant préféré •'•.

A l'âge de quatre ans, Henri perdit son père. Il alla demeurer chez son oncle, à Bussières les Belmont, « lieu d'origine de sa famille » et « charmant village à quelque distance de Langres, sur les bords pittoresques du Saolon ». Au contact de la nature, ses tendances romantiques prennent un nouvel essor et vont continuer de se développer. Déjà, il commence « sérieusement ses études » de classes primaires. Chaque jour, il se rend à Belmont « pour s'instruire des premiers éléments des langues latine et française auprès d'un certain Liébeaux, ancien curé de Bussières, jureur pendant la Révolution et qui devint plus tard juge de paix d'Arc en Barrois. Tout imprégné des idées religieuses, dont sa mère avait rempli sa jeune âme, Henri prenait un plaisir particulier à dire la messe sur un petit autel dressé dans le vestibule de la maison ».

' FoissET, loc. cit., p. 486,

- Henri Delpech, Éloge du P. Lacordaire, p. 36,

•■* FoissET. Vie, II. p. 486.

-» Id. et cod. loc.

■• L. M., \7e du R. P. Lacordaire. p. iS.

« Ce goût de piété se développa encore quand sa mère se fut établie », trois ans plus tard, « à Dijon, rue Jeannin, 43 ^ ». On lui « avait arrangé une petite chapelle, où rien ne manquait. « Henri était à l'autel, et ses frères lui servaient la messe. L'oc- « casion était belle pour prêcher et il n'était pas besoin alors « de l'en prier beaucoup, fl prêchait à tout venant, mais sur- « tout à sa bonne, son plus complaisant auditeur. Asseyez- « vous, Colette, lui disait-il, le sermon sera long aujourd'hui. « Et il prêchait, en effet, avec tant de force et de véhémence. « que la bonne s'en effravait quelquefois et lui disait les mains « jointes : Mais M. Henri, assez, assez, vous allez vous faire « mal. Ne vous échauffez donc pas tant. Non, non, répondait-il, « il se commet trop de péchés : la fatigue n'est rien, je veux « prêcher toujours. Et il reprenait de plus belle ses tirades sur « la foi qui s'en va et les mœurs qui se perdent -. »

« On se souvient de l'avoir vu à l'âge de huit ans — ajoute Lorain •'• — lire à haute voix aux passants les sermons de Bourdaloue, imitant à une fenêtre qui lui servait de tribune, les gestes et la déclamation des prêtres qu'il avait entendus prêcher. »

Ces traits d'enfance n'ont pas seulement, comme on pourrait le croire, un charme d'anecdote; ils révèlent déjà de secrètes dispositions et laissent supposer un goût, des aptitudes naturelles, qui trouvent leur première satisfaction dans ces scènes naïves du jeune âge. A l'encontre de la vieille maxime « fiunt oratores », un peu fausse comme tous les adages, ils pronostiquent les dons qui ne s'acquièrent pas et que rien ne peut remplacer.

Toutefois, il ne suffit pas d'avoir reçu d'heureuses dispositions en naissant. Il faut encore les cultiver. Pour atteindre sa maturité, le talent a besoin d'être dirigé et développé. Les penseurs ne se forment pas d'eux-mêmes, mais ils s'aident du savoir et de l'expérience de ceux qui les ont précédés : Platon naît en partie de Socrate, Thomas d'Aquin est tributaire de saint Augustin, Racine a étudié Eschyle, Euripide et Sophocle. On en peut dire autant de Lacordaire. Il n'est pas un indépendant.

^ Ledos, Lacordaire, p. 3-4.

2 Récit de Colette Maquet, cité par Chocarne, Lacordaire. I, p. 9. — Cf. ViLLARD, Cor. in., p. Sgi. — Lettres nouvelles, p. viii.

3 Biographie historique, p. 7.

La formation de son esprit a passé par diverses étapes, où s'agitent diverses influences, qui passent et se succèdent, se croisent et se pénètrent, se superposent ou se dirigent dans des sens opposés, et que, cependant, il s'agit d'apprendre à connaître et à démêler.

La première influence qui se fait sentir en dehors du foyer paternel, c'est celle du lycée, où Lacordaire entra, avec une demi-bourse, en 1812, trois mois avant la clôture de l'année scolaire ^

Au point de vue religieux, l'état du collège de Dijon n'avait rien de prospère. Les élèves allaient à la messe, on commençait les classes par la prière; mais « le mélange confus de chrétiens, de déistes et peut-être d'athées qui existait parmi les maîtres et qui ne pouvait échapper à l'écrit curieux des élèves, ne permettait pas à ces pratiques purement extérieures d'avoir assez de prise sur leurs âmes ». Enfin, le rôle des aumôniers « se bornait presque à dire la messe et à faire de courtes instructions aux collégiens»: ils exerçaient « d'autant moins d'influence que leur caractère religieux » « les faisait regarder comme des suppôts de l'ancien régime, adversaires irréconciliables de toute idée libérale - ».

Aux tendances- irréligieuses, les élèves ajoutaient l'insubordination et une paresse, contre laquelle les maîtres avaient peine à lutter. Ils étaient fiers de ne point savoir leurs leçons, « se moquaient des punitions en usage », injuriaient et maltraitaient les élèves dociles et obéissants •^.

Dans un pareil milieu, la douceur et la piété d'Henri Lacordaire ne devaient point passer inaperçues. Elles furent bientôt l'objet de nombreuses moqueries. « On le battait, on le tourmentait », il était la victime de la « brutafité de ses camarades » « et il n'avait d'autre ressource que d'aller se cacher pendant les récréations sous les bancs de l'étude ^ ». Ce supplice dura trois mois. A la rentrée scolaire suivante, il commença de mériter son pardon, probablement par une diminution de candeur et d'innocence. Peu à peu, il descendit jusqu'au

' FoissET, Vie, I, p. 3i.

- Ledos, Lacordaire, p. 5, d'après un mémoire de l'époque.

3 Pour le détail, voir Ledos, Lacordaire, p. 7-8.

■* Notice, p. XVII. — RÉGNIER, Soiiveyiirs, p. 7.

même niveau que ses anciens persécuteurs : « sa foi diminua graduellement et après sa première communion, en 1814, il s'éloigna tout ensemble de l'esprit et de la pratique de la religion ^ ».

Au point de vue des études, Henri recevait un enseignement qui manquait d'élévation. Le cours d'histoire « était à « peu près nul, n'étant point confié à un maître spécial, et le « règlement invitant simplement les professeurs à diriger leurs « lectures de manière à donner aux élèves des notions géné- « raies »; « l'étude de la philosophie était absolument négligée; « les lettres seules étaient encore cultivées avec quelque goût, « bien que la grammaire et la rhétorique y tinssent peut-être « plus de place que la littérature et que l'étude des formes « y dominât celle du fond. L'admiration des deux siècles pré- « cédents pour l'antiquité classique était devenue l'engoùment « emphatique de la période révolutionnaire : l'on farcissait la « tête des enfants des exploits des héros païens, et leurs vertus « tout humaines étaient presque les seuls exemples proposés « à l'imitation de la jeunesse. »

« Henri n'eut guère affaire qu'à des professeurs médiocres, dont aucun n'a laissé de nom et qui, en dehors des classes, ne paraissaient guère s'être occupés de leurs élèves. Mais il eut le bonheur, dès la rentrée de 181 3 -, de rencontrer un jeune élève de l'École Normale ^. » « L'enfant à l'œil noir et aux « longues paupières plut tout d'abord à M. Delahaye. Humble- « ment chargé de la classe élémentaire, ce dernier se trouvait, « ce semble, un peu à l'étroit dans sa chaire de grammairien. « Il aimait à faire venir dans sa chambre quelques élèves et « à développer leur mémoire en leur faisant réciter des vers de « La Fontaine. Henri Lacordaire se distingua tout de suite « dans cet exercice : pas d'effort, pas de gêne, mémoire remar- « quable, accentuation nette et facile: il disait les vers comme « s'il les eût faits. »

« Charmé de ces heureuses dispositions, M. Delahaye solli- « cita la faveur de faire travailler Henri auprès de lui pendant

' Ledos, Lacordaire^ p. 10.

■^ Par erreur, Foisset dit « à la rentrée de 1812 ». Cf. Vie, p. 33.

^ Ledos, loc. cit., p. 1 1.

« une partie des helires d'études. Cette initiation dura trois ans. « A La Fontaine avait succédé Racine, puis Voltaire, dont le « jeune écolier savait par cœur des tragédies entières : dans « l'intervalle d'une récréation, il apprenait un acte d'Athalie ^ » Le jeune maître expliquait Virgile et « donnait des leçons de déclamation » lorsque Lacordaire et Ladey devaient « représenter Agamemnon et Achille en habits de gardes nationaux avec des épées d'anciens marquis - ».

Le dévoûment du jeune maître porta bientôt ses fruits. M. Delahaye retint son protégé « sur les sommets élevés de la littérature et de l'honneur, où il avait lui-même assis sa vie •' »; il lui communiqua « l'habitude du travail, le goût des lettres, le sentiment précoce » de ses « forces » et il lui fit croire qu'il était un « homme » pour qu'il le devînt « réellement un jour 1 ».

Toutefois, pendant la majeure partie de Tannée scolaire, Henri Lacordaire travaillait peu •''. Avec son « extrême facilité », il n'éprouvait pas le besoin de faire de grands efforts ; il surpassait, comme « en se jouant, tous ses condisciples ». 11 faisait ses devoirs avec nonchalance, mais ses compositions littéraires n'en méritaient pas moins souvent les honneurs de la lecture publique. Il n'éprouvait aucun goût pour les mathématiques ; nonobstant, il se promet un jour de mieux s'appliquer à l'étude de cette branche et à la fin de Tannée scolaire, il obtient le premier prix ^\ Son habitude était de ne travailler sérieusement que les trois derniers mois et ce faible effort lui suffisait pour conquérir les premières places et arriver en vacances, les mains chargées de livres à tranches dorées '.

C'est dire que Lacordaire n'a pas été, comme il Ta prétendu,

* FoissET, Vie, I, p. 33.

■^ Lettres nouvelles, p. i8i.

3 Notice, p. XVIII et s.

^ Lettres nouvelles, p. 182, p. 223 où Lacordaire donne un portrait intéressant de son ancien maître. — Cf. Notice, p. xviii et s. — Lettres à des jeunes gens, p. 170.

^ FoissET, loc. cit., p. 35.

^ Id., loc. cit., p. 35. — DuMONT, Le Monde du 3o août i863. — Régnier, Souvenirs, p. 6-7.

^ ViLLARD, Cor. in., p. 477. — Régnier, loc. cit.

tin « élève médiocre » dans le cours de ses premières études K Il s est, au contraire, toujours distingué. Néanmoins, il importe de remarquer que c'est surtout en rhétorique « qu'il prit tout à fait le vol de l'aigle » ; ses talents naturels parurent s'éveiller soudain pour se manifester d'une manière beaucoup plus éclatante qu'auparavant. A la fin de l'année scolaire, il conquit presque toutes les couronnes et ses maîtres crurent devoir lui décerner le prix d'honneur, qui consista, dans la circonstance et suivant la décision prise par le ministre de l'Instruction publique, en une belle collection de médailles représentant « les pères et législateurs » du royaume de France. Désormais, Henri Lacordaire ne dépassait pas seulement, mais il éclipsait tous ses condisciples et son contemporain, Théophile Foisset, ajoute que « le collège de Dijon n'a pas eu un second exemple » d'une pareille supériorité 2.

Naturellement, ces remarquables succès le mettaient en relief parmi ses camarades. « Quand les externes se rassemblaient sous le portique, avant l'ouverture des classes, les petits, au milieu du vacarme des grands, grimpaient aux barreaux de la grille pour voir le défilé des pensionnaires et se montrant Henri Lacordaire, disaient : Tiens, le voilà, le voilà -^ » Ses amis, comme Hippolyte Régnier et Victor Ladey, étaient mus des mêmes sentiments; l'admiration qu'ils éprouvaient, les portait, devant lui, à garder le silence et à l'écouter parler. Les maîtres eux-mêmes subissaient les contrecoups de ce prestige. A part M. Delahaye, ils n'avaient aucun ascendant sur lui. Les deux aumôniers n'étaient pourtant pas sans mérite; l'un d'eux surtout avait « quelque valeur personnelle ^ »; néanmoins, ni l'un ni l'autre ne parvinrent à lui en imposer. Il faut en dire autant des professeurs qui l'eurent sous leur direction et parmi lesquels il convient de citer Jean

^ Trompé par cet aveu, où il y a beaucoup plus de touchante modestie que de vérité, certains biographes se sont plu à répéter que Lacordaire n'a remporté aucun succès dans ses premières études. C'est une erreur que la Notice du Père a accréditée et qu'il suffit de mentionner au passage. Cf. Notice, p. XVIII. -— Lorain, p. 7. — Galerie des contemporains illustres, p. i et 2.

2 Vie, p. 35.

3 Régnier, Souvenirs, p. 5 et s. — Ricard, Lacordaire, p. 7.

Couturier. Homme de savoir, ce dernier avait publié, en i8i5, un Mémoire dédié aux parents et où il indiquait les moyens à prendre pour relever parmi la jeunesse « l'éducation morale et chrétienne ^ ». Ce maître érudit, honorable, devait, semble-til, avoir une action sur ses subordonnés. La vérité est qu'il n'en exerça aucune sur Henri Lacordaire. Il dut même n'y « avoir aucune sympathie entre Télève libéral, comme tous ses camarades », et le professeur « violemment légitimiste, qui n'avait pas craint d'adresser à Napoléon une épître pour le presser de restaurer le trône des Bourbons - ».

Peu efficacement dirigé par ses supérieurs et encore moins conseillé par ses égaux, Henri Lacordaire s'aperçut bientôt qu'il ne devait pas compter beaucoup sur le secours des hommes, avec lesquels il entrait en contact.^ Il se persuade de plus en plus qu'il doit se suffire à lui-même, il devient son « propre conseil » et va chercher dans les livres l'appui que ses amis et ses proches sont incapables de lui accorder et dont cependant il éprouve le grand besoin ^. Il se plonge dans la lecture des chefs-d'œuvre de la littérature, charme ses loisirs par des essais poétiques et comme beaucoup d'autres, il songe à sa pièce de théâtre. A l'Ecole de droit, il rime « plus de 80 vers d'une tragédie classique et républicaine de Timoléon » ; il lit les œuvres d'Alfieri, met en vers français « des odes d'Anacréon » et va se promener « seul et sauvage » pour mieux rêver à son aise et méditer en silence de « petits vers », feuilles éparses qui ont été emportées par le vent de l'oubli, mais que des « amis ont lues i ».

Ce goût pour les lettres était sans doute naturel, inné chez le jeune homme. Il a été, cependant, dirigé par M. Delahaye. Sur les bancs du lycée, Henri Lacordaire apprend à admirer les chefs-d'œuvre de la littérature française ; il est initié à la connaissance de la poésie d'Horace et Virgile, de la prose de Cicéron et Tite-Live; il fait une provision de grec suffisante pour ne point perdre le souvenir d'Homère, d'Eschyle et

-' Id., p. i5.

■* LORAIN, p. 8.

de Dérnosthène. Autant d'acquisitions intellectuelles que son heureuse mémoire ne laissera point perdre et qui lui permettront, sur la fin de sa vie, de prendre une part active aux examens de Sorèze.

Figurez-vous — écrira-t-il en i855 — que je suis sept heures par jour dans un fauteuil, occupé à poser des questions de latin et de grec, à faire expliquer des auteurs, enfin à mener la vie d'un homme de collège. Je suis surpris de tout ce que j'ai conservé de mes études, qui datent cependant de 35 ans en arrière. Cela me prouve combien est puissante la couche première déposée dans notre esprit par l'éducation et l'instruction. Tout porte là-dessus, sans détruire ou effacer ce sillon premier où tous les germes ont été semés '.

Toutefois, cette formation intellectuelle n'est pas sans lacune, ni sans défaut. Dès la rhétorique, Lacordaire est porté à « une certaine enflure, dont sa mère le grondait » déjà ^ ; ses compositions contiennent du « convenu » et de « l'artificiel », « des fleurs de serre chaude, trop violentes de couleur et trop foncées de ton, d'un parfum trop concentré et qui auraient demandé un peu d'air et de soleil -^ ».

Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, Henri Lacordaire est une victime de l'éducation qu'il a reçue au lycée et des travers qui régnaient au commencement du XIX"!'^ siècle. A cette époque, on aimait « les grands mots vagues, les formules abstraites, les déclamations ronflantes, la sentimentalité débordante »; les écrivains comme les orateurs paraissent vouloir jouer le rôle « de mauvais copiste de Diderot « et de Rousseau. Un faux goût d'antiquité décore les discours « de toute sorte d'ornements mythologiques, grecs, romains ; « on n'entend plus retentir que les noms de Catilina, de « Marius, de Lysandre, de Thémistocle. Une détestable rhéto- « rique semble apporter des collèges à la tribune tout l'arsenal « des métaphores, comparaisons, allusions, citations qui ser- « valent depuis deux siècles aux discours latins des écoliers ». En général, on a « le dédain superbe des faits » ; les auteurs

^ A M"" de Prailly, 22 mars i855, p. 290. ■^ ViLLARD, Cor. in., p. 84.

^ Id., Cor. in., p. g3.

« les écartent» de leurs écrits. « ils construisent a priori, posent des principes et tirent des conséquences; le solide soutien » du réel « manque à leurs vastes compositions ^ ».

Tous les traits de ce tableau peuvent s'appliquer à Lacordaire, chez lequel se trouve aussi le défaut des « grands mots » et de l'apriorisme en matière d'histoire. Il est à l'affût des « thèmes à effet - »: il recherche moins la précision du détail que les « anecdotes et les récits » « à allure mélodramatique ^ ». Il relève avec plaisir ce qui peut prêter « à l'antithèse », les « couleurs tranchantes » et les « cliquetis de mots qui sonnent comme de grands coups de sabre ». Il rencontre facilement « des lois générales » là où il n'y a que de minces « accidents » et transforme les personnages en fantasques silhouettes » « qui prétendent frapper en un coup d'-une marque uniforme toute une époque, toute une croyance et tout un peuple ». Les empires sont réduits alors « à l'état d'abstractions », « leurs destinées » soumises à des formules inflexibles, d'où l'orateur tire « des conséquences logiques » qui peuvent ne pas correspondre toujours à la réalité *.

Dans cette appréciation fidèlement résumée, où Thomas a mis du parti pris, il y a bien de la critique amère. Il y a pourtant aussi une part de vérité. Il est généralement admis que la manière dont Lacordaire traite l'histoire n'est pas conforme aux règles élémentaires de la critique actuelle. Ainsi, l'idée ne lui vient pas de peser les témoignages ; il se borne à les transcrire. Il ne cherche pas à démêler le vrai et le faux qui existent côte à côte dans le récit d'une légende ; il trouve plus simple de reproduire « sans examen, sans discussion, tout ce qu'il lit ^ ».

Cette fâcheuse méthode est surtout appliquée par Lacordaire, quand il s'agit de l'antiquité païenne. Les héros de l'histoire grecque et romaine ont été pour lui, comme il l'avoue avec

^ Lanson, Histoire de la littérature, p. 85o-85i. - Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, p. 405.

•' Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature, VII, p. 58o, article de M. Cahen et où sont cités des exemples. ^ Revue des Deux-Mondes, i5 avril 1845, p. 275 et s. ■'' Edouard Scherer, Études critiques, p. 160.

ingénuité ^ de « vieux amis de collège ». « A ces vieux amis », il revient toujours avec bonheur. La Grèce est pour lui « comme une patrie qui ne meurt pas » ; « Rome, avec sa tribune et ses guerres » le poursuit « de son invincible image et domine de ses grandeurs éteintes » les fastes de l'histoire des autres peuples. Les « noms de Miltiade et de Thémistocle » se présentent sans cesse à sa mémoire ; les « champs de Marathon et de Salamine au lieu d'être des tombeaux oubliés » sont pour lui « des choses de notre âge, des couronnes tressées hier, des acclamations qui retentissent et s'attachent » à ses « entrailles pour les ébranler ». Quoi qu'il fasse, dit-il encore, il ne peut se « dérober à leur puissance»; « je suis Athénien, Romain, j'habite au pied du Parthénon, et j'écoute en silence, au bas de la roche tarpéienne, Cicéron qui me parle et qui m'émeut - ».

Rien de plus vrai. Lacordaire est suggestionné par l'histoire ancienne qu'il a étudiée au lycée. Il ignore le « moyen âge »; il ne trempe pas suffisamment « dans la grande rénovation des études historiques, qui est l'un des traits distinctifs et l'une des 'meilleures gloires de notre siècle ». On dirait que son « érudition se bornait » « au de Viris et à Cornélius Nepos »... « La mythologie, l'histoire grecque et romaine » lui semblent « un arsenal inépuisable. Jamais, de notre temps du moins, on n'a plus usé et abusé de Brutus et de Socrate, d'Epaminondas et de Scipion '^ ». « Darius, Caton, Scipion », « tiennent le haut bout de ses conférences, comme s'il n'y avait pas beaucoup plus d'exemples, et incomparablement plus beaux, dans l'histoire des peuples chrétiens ». « Il parle de la grandeur d'un Titus ou Nerva, des bons et grands génies », Socrate et Platon, comme s'il ignorait les peu édifiants détails que l'histoire nous donne sur les mœurs et la vie des célébrités de l'antiquité païenne -*.

Ces travers et ces défauts montrent l'influence de l'éducation reçue au lycée de Dijon. Lacordaire n'a pas revisé les

^ Dans la conférence sur l'importance des doctrines, 3 décembre, 1843. Elle n'a pas été reproduite dans les Œuvres. - Œuvres, IX, p, 268-269.

^ MoNTALEMBERT, Le P. Lûcordaire, p. 145 et s. * Edouard Dumont, Le Monde, 3o août i863.

— i8 — • connaissances historiques acquises dans son jeune àt,^e : il a continué de les admettre de toutes pièces, sans les révoquer en doute. Dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, il a gardé la confiance crédule des premières années, une certaine ingénuité rebelle à l'esprit critique, mais non dénuée de charme, de fraîcheur et de candeur vir^zinale.

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