‹ Lacordaire orateurChapitre 9 sur 30 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La lecture des ouvrages du XVIII"^® siècle. — Voltaire et Rousseau. — A TEcoIe de droit. — Evolution des idées politiques de Lacordaire.

Pendant ses études de lycée, Henri Lacordaire allait passer -ses vacances à Bussières, chez son oncle. Son cousin, le docteur Alexandre Lacordaire se prit d'affection pour lui et commença de s'intéresser aux études littéraires, pour lesquelles le jeune lycéen montrait de la disposition et du goût. Dans la matinée, Henri travaillait sous la direction de son parent: il « traduisait chaque jour une page d'un auteur latin »; puis, quand il avait terminé sa tâche quotidienne, il se rendait à la bibliothèque de la maison et s'y enfermait ^ Héritage d'un homme érudit, la ■collection était bien fournie. Le XVIII°^<^ siècle était surtout bien représenté. Les ouvrages des encyclopédistes sont nombreux : Helvétius, dHolbach et Raynal voisinent Condorcet, Diderot et Dalembert, la Desiruction des Jésuites est à côté des Pensées philosophiques. Piqué par la curiosité naturelle au jeune âge, l'étudiant feuilleté les volumes et s'adonne, sans <:hoix et sans discrétion, à une lecture superficielle et capricieuse, qui ne peut produire aucun bon résultat au point de vue littéraire, et dont le danger est de lui révéler les pires attaques contre le christianisme.

Toutefois, ce n*est pas seulement à Bussières qu'Henri Lacordaire lie connaissance avec les auteurs du XVIII'^^ siècle. Certaines œuvres de Voltaire lui sont déjà familières. Au lycée, M. Delahaye lui a fait apprendre « par cœur des tragédies entières - » et à cet exercice, il prend goût au genre dramatique

ViLLARD, Cor. iyi., p. 477.

FoissET, Vie, I, p. 33.

du patriarche de Ferney, dont il étudie le théâtre. Aussi^ plus tard, le voyons-nous émettre des jugements sur la valeur littéraire de Mérope et de Mahomet; il indique les motifs de sa préférence pour Zaïre, qu'ici et là dans ses œuvres, mais surtout dans les lettres de sa jeunesse, il aime à citer i. Théophile Foisset nous assure que son ami a « dévoré » les Contes et le Dictionnaù^e philosophique '-. Enfin, à ces ouvrages il faut ajouter VEssai sur les jnœurs des nations, que Lacordaire dit lui-même avoir lu vers la même époque '^.

Il importe cependant de remarquer que cette ardeur voltairienne n'a pas duré; après avoir été à son apogée, vers les 17 ou 18 ans, elle a décliné bientôt et a disparu si bien que de cet engoùment passager, il restera seulement un peu d'estime pour les tragédies telles que Zaïre et beaucoup de dégoût pour « cette multitude de pamphlets sans nom lancés à tout propos « contre l'Evangile et l'Eglise. Vingt pages suffisent — dira-t-il « plus tard — pour en apprécier le mérite littéraire et la pau- « vreté morale et philosophique ». Après avoir lu dans son jeune âge « cette suite de débauches d'esprit », il n'a jamais eu depuis « la tentation d'en ouvrir un seul volume ». Il les a mis au rang des « poisons dangereux » ; il les a tenus à distance « non par crainte, il est vrai » qu'ils lui « fissent du mal, mais par le sentiment profond de leur indignité ^ ».

Ce texte est clair. A l'époque où Henri Lacordaire se trouve encore à l'Ecole de droit, il a rompu avec la lecture des ouvrages du patriarche de Ferney. Il est encore sceptique et incrédule, mais il n'est plus voltairien dans toute l'acception de ce terme •'^; il n'aime pas l'ironie frondeuse et versée à jets continus. Grave et sérieux, il déteste le rire, parce qu'il trouve que « le rire enlaidit la face humaine ^ ». Il n'a pas le mauvais goût de

1 Par exemple, dans les Lettres nouvelles, p. i55.

•^ Lettres à des Jeunes gens, p. 242.

* Id., p. 242 et s.

•' Certains biographes prétendent le contraire. Mais c'est à tort. Ainsi, quand Sainte-Beuve dit (Causeries, I, p. 177) que Lacordaire était « voltairien comme sa génération », cette épithète. pour être juste, demande un correctif nécessaire.

•^ Propos tenu à M. Connelly et qui m'a été rapporté par M. Jules Cauvière.

traiter légèrement les grandes questions de l'origine ou de la destinée de l'homme et d'accorder beaucoup d'importance aux bagatelles de la vie journalière. Il n'aime pas le travers, qui consiste à jeter un facile discrédit sur les redoutables problèmes de la métaphysique, d'où dépend le sort des individus et de la société.

C'est dire que Lacordaire échappe dès sa jeunesse à l'influence de Voltaire. On n'en peut pas dire autant de celle de Jean-Jacques Rousseau.

L'auteur de VÉmile a eu de bonne heure toutes ses préférences. A l'École de droit, « La profession de foi du vicaire savoy^ard était son évangile religieux et le Contrat social, son évangile politique ». xAinsi parle son intime ami, Théophile Foisset 1.

De son côté, Lorain nous apprend que « le déisme de l'étudiant se teignait des couleurs de Rousseau, qui répondaient mieux à la consciencieuse gravité de son esprit - ».

Ces affirmations ne sont pas contredites par l'intéressé. Dans ses œuvres, il parle toujours avec une déférence non déguisée de l'écrivain qui a « respiré en naissant cette belle lumière dont les ondes se mêlent aux flots du lac de Genève ». « Enfant de ces riches bords », il n'a pas gardé « dans son àme la pureté de leurs eaux. On le vit de bonne heure s'en éloigner, pauvre, errant, incertain de son cœur autant que de son sort ». « L'artisan fut poète, le vagabond, un sage »; sa « lyre tardivement inspirée » charme encore le temps où nous vivons. Sa « vertu » a suivi « de loin le talent et la renommée ». Pourtant, il lui est resté « de sa jeunesse, de ses montagnes et de ses premiers malheurs » quelque chose de sincère. « qui lui permit toujours de se pleurer ^ ». Il « est meilleur que Voltaire; il a le sentiment de ce qui est beau et généreux et ne méprise pas son lecteur ». Si son charme est peu utile « à une àme qui

' Vie^ I, p. 43.

■^ Biographie, p. 11. — Cf. le témoignage apporté par Guillemin, le R. P. Lacordaire dans l'audace, etc., p. 217-218. — Dans la Revue des Deux-Mondes, toc. cit., Thomas émet un doute invraisemblable. Il laisse entendre que Lacordaire n'a jamais lu Rousseau : <.< Quand, en chaire, on cite Rousseau, du moins faudrait-il l'avoir lu. » (p. 294 1

3 Œuvres, 64'"' conférence, p. 335 et s.

possède la connaissance et l'amour de Jésus-Christ », il est peut-être profitable « quelquefois à des jeunes gens qui ne respectent rien ^ ».

Ces jugements personnels, très particuliers à Lacordaire, supposent une connaissance acquise naguère, une lecture préalable, dont l'impression est restée vive et qui lui a fait sentir la valeur des ouvrages de Jean-Jacques Rousseau. Il reste à voir quand elle a eu lieu et dans quelle mesure ?

Au mois de novembre 1819 -, Henri Lacordaire entre à rÉcole de droit.

Quittant la vie commune du lycée et dont il avait connu les multiples désagréments, il revient habiter sous le toit maternel et retrouve ainsi « le charme infini de la vie domestique, tendre et modeste ». Là, tout est fait pour l'édifier et l'inciter au bien. L'abondance des richesses temporelles n'est pas dans la maison ; mais, par compensation, il y règne « une simplicité sévère, une économie arrêtée à point, le parfum » d'un autre âge « et quelque chose de sacré qui tenait aux vertus d'une veuve, mère de quatre enfants, les voyant autour d'elle adolescents déjà et lui présageant qu'elle laisserait derrière elle une génération d'honnêtes gens, et peut-être d'hommes distingués ^ ».

Chaque jour, l'étudiant quitte sa mère pour aller assister aux cours de la Faculté de droit. Un autre horizon s'ouvre devant lui. Les « beaux jours littéraires » du collège sont passés. Au lieu d'entendre interpréter les chefs-d'œuvre de notre langue, Henri Lacordaire écoute un professeur de droit, qui expose clairement, mais qui a le malheur d'appartenir à une mauvaise école et d'ignorer la vraie méthode. Le juriste est érudit, il connaît sa branche, seulement il est d'un temps éloigné de celui « de Grotius, de Donat » et « de Daguesseau » ; «. la science du droit » a « perdu sa grandeur. Pas de vues générales, point de droit naturel », ni « de droit public » ; on ignore « la philosophie du droit » et on ne fait aucune « mention de son histoire ^ ».

^ Lettres à des jeunes gens, p. 243.

- FoissET, Vie, I, p. 35.

'•^ Notice, p. XXI.

-» FoissET, Vie, I, p. 36.

C'est un enseignement technique d'articles de lois arithmétiquement enchaînés, sans perspectives sur le passé, sans introduction dans les profondeurs éternelles du droit, sans regards sur les lois générales de la société humaine ; enfin propre à faire des gens de métier, incapable de faire de grands jurisconsultes, d'illustres magistrats et de vrais citoyens '.

A cette constatation, Henri Lacordaire est profondément désappointé: les illusions s'en vont. Il ne ressent aucun attrait pour les leçons qui lui sont données: il se tient à distance de ses professeurs et se borne à suivre les cours par nécessité; il s'adonne à l'étude de la science juridique, avec « suite » et « application - ^>, mais sans aucune espèce d'enthousiasme. Son travail sérieux aboutit néanmoins à des résultats ; il devient bientôt un légiste « remarquable et remarqué ». 11 passe son premier examen de licence avec la mention « admis à l'unanimité », il subit le second « avec éloge » et défend sa thèse avec un talent qui lui mérite les mêmes félicitations ^. De la sorte, les succès remportés à l'École de droit ne mentent pas aux promesses et contrairement au jugement sévère que sa modestie lui fera porter un jour, Lacordaire n'a pas plus été un « médiocre étudiant en droit » qu'il n'a été auparavant un « médiocre élève du collège * ».

Toutefois, il faut remarquer qu'il y avait « dans les brillantes aptitudes de l'esprit » du jeune juriste « quelque chose « qui surpassait la partie positive de l'enseignement du droit « moderne : l'étudiant voulait s'élever plus haut et voir plus « loin que la terre ingrate de nos codes. Il aspirait à des théo- « ries et à la généralisation '• ». à un enseignement de l'ordre philosophique qu'il ne trouvait pas dans les cours même du savant Proudhon, doyen de la Faculté.

Pour donner une satisfaction à ce besoin d'investigations supérieures, auquel ses maîtres ne répondaient pas, Henri Lacordaire se mit à rechercher la société de ses égaux qui « voulaient être autre chose que des avocats de mur mitoyen et pour qui

^ Notice, p. XXI V

- FoissET, Vie, p. 36. — Cf. Joseph Bblnhes, Lacordaire avocat, p. 5-6.

^ ViLLAftD, Cor. in., p. 478.

* Notice, p. XXII.

-'• LORAIN, p. 9.

la patrie, la gloire, les vertus civiques étaient un mobile plus actif que les chances d'une fortune vulgaire ^ ».

Les relations furent bientôt établies. « Une sympathie mystérieuse » rapprocha un certain nombre d'étudiants. Des « réunions intimes ou de longues promenades » eurent lieu et dans ces tète-à-tète, on se mit à discuter sur les « plus hauts problèmes de la philosophie, de la politique et de la religion -^ ».

Ces études particulières furent menées avec force et discipline. Foisset dit qu'elles « ont fait la destinée d'Henri Lacordaire » et qu'elles « ont décidé de la direction de son esprit » « pour le reste de sa vie •• ». Plus tard, le futur conférencier reconnaîtra lui-même qu'elles ont « transformé » son intelligence et conduit peu à peu son esprit à la foi chrétienne ^. Nous sommes ainsi au « point de partage de la vie de Lacordaire » : reconnaissance qui va nous faire connaître la part d'influence exercée sur son esprit par l'auteur du Cont?'at social.

C'était en 1821. En France, « tout se renouvelait à la fois, les institutions, la littérature, l'histoire » et « la philosophie ». « La tribune avait de Serre et Laine ». « Les jour- « nalistes s'appelaient Chateaubriand, Bonald et La Mennais. « Lamartine venait de publier ses Premières Méditations, Victor « Hugo ses premières Odes »: le romantisme montrait à l'horizon « des perspectives sans limites ». « iM. Cousin détrônait le sensualisme ». On était comme en présence d'une « instauratio magna de l'esprit humain ».

Malgré sa légèreté, la jeunesse ne restait pas étrangère à ce mouvement général. Elle se plaisait, au contraire, à discuter les plus graves questions du jour et apportait sur le champ de bataille tout le feu de sa passion et de ses illusions généreuses. A Dijon, l'enthousiasme existait comme ailleurs. Les étudiants ne se bornaient pas à suivre les cours de leurs maîtres ; ils éprouvaient encore le besoin de feuilleter Aristote et Platon, Montesquieu et Pascal, Descartes et Bossuet. Ces lectures provoquaient des discussions passionnées et ces échanges de vue firent naître le dessein de l'établissement d'une Société d'Études

' Notice j p. XXI.

- Id., p. XXII.

8 Vie, I, p. 37. - Cf. II, p. 285.

■* Let. à Foisset, l, p. 9, 54 et surtout 181,

divisée en quatre sections et où l'on s'occuperait de philosophie, d'histoire, de droit et de littérature i. Ardent au travail et curieux de savoir, Henri Lacordaire étudiait alors un peu « à l'aventure, sans méthode et sans choix, effleurant les sujets » plutôt que les fouillant par une analyse patiente et menée à fond ; mais avec sa grande facilité, il était déjà « habile à saisir ces vues générales qui conviennent aux mouvements oratoires - ». Son universelle curiosité le porta à se faire « inscrire dans les quatre sections ». 11 se mit à mener de front toutes espèces d'études et « dès les premiers jours », il « se montra hors de pair comme improvisateur et comme écrivain ^ ».

L'écrivain parut d'abord. Dans une assemblée générale, il donna lecture d'un premier essai, où sa « magnifique imagination ravonnait » « avec une splendeur telle que, de ce jour », ses camarades sentirent « que sa pensée habitait une sphère supérieure » et « s'v revêtait d'un éclat pareil à celui de la prose de Chateaubriand ^ ». Désormais, les compositions d'Henri Lacordaire se succèdent à de brefs intervalles. « Dans l'une, il «. racontait en une langue riche d'images, le siège et la ruine « de Jérusalem par l'empereur Titus. Dans une autre, il parlait « de la patrie et recueillait de l'antiquité » « comme de l'his- « toire moderne les souvenirs les plus touchants, les douleurs « les plus pathétiques qu'aient inspirées aux hommes les regrets « de l'exil et le sentiment de l'indépendance nationale blessée « ou perdue. Dans une troisième, enfin, il s'entretenait de la « liberté à la manière des dialogues de Platon : et ceux qu'il « faisait parler n'étaient rien moins que Platon lui-même » conversant « avec ses disciples au Cap Sunium et s'écriant : « La liberté, c'est la justice •'• ».

^ FoissET, Vie, I, p. 40. — Cf. Lorain. p. 9. — Ledos, Lacordaire, p. 16 et s. — Les Lettres nouvelles, p. xi et xn, donnent la liste des principaux membres, de même Lorain.

2 Jean Cruppi, Lacordaire à l'audience, p. 5.

8 FoissET, lac. cit.

^ Id.

^ Lorain, p. 12.- — A la fin de 1826, Lacordaire demanda « à revoir ses compositions », ses vers et ses travaux de jeunesse, qui étaient entre les mains de la Société des Études. Après les avoir reçus, il ne voulut pas les rendre. Ils furent anéantis par leur propre auteur. Sur le motif de ce retrait, voir la lettre à Foisset. 5 janvier 1827, p. 144.

« Placé haut parmi ses collègues comme écrivain », il se distingua plus encore « comme parleur » et « comme improvisateur ». « Chaque semaine l'ordre du jour appelait une des questions du programme; un membre désigné d'avance lisait un rapport qui préparait et ouvrait la discussion. Plus qu'aucun » autre, Henri Lacordaire « descendait dans la lice ». « Alors, c'était comme l'éruption d'un volcan. » « Les idées et les images affluaient à l'envi. On eût dit que le dernier mot de chaque phrase se présentait à l'orateur en même temps que le premier ». « Il parlait comme pour se délivrer d'un démon intérieur qui s'agitait en lui »: « c'était une fertilité d'arguments, une chaleur d'àme, un imprévu et un bonheur d'expression incomparable ^ ».

Le plus souvent ces discours étaient de véritables improvisations. Quelquefois aussi c'étaient des morceaux préparés d'avance, déclamés même au préalable dans « sa petite chambre » devant quelques amis, qui ensuite lui faisaient leurs observations -. Ces derniers cependant laissaient une part à l'imprévu. La « préparation arrêtée » dans tous les détails lui était déjà difficile; il ne pouvait répondre de s'asservir « à une prudence » qui l'aurait glacé. II lui fallait la « fougue naïve et sans art ^ ».

Plus tard, on lui dira, par façon de compliment, que sa « parole a ces ailes qui épargnaient toute fatigue aux pieds des immortels ^ ». Pour être vraie cette assertion ne doit pas signifier l'absence de travail; Lacordaire préparera toujours ses discours, mais d'une manière « toute intérieure et abstraite ». Il se livrera préalablement à une laborieuse méditation sur un canevas très court, s'arrètant seulement aux « grandes lignes » et sans s'inquiéter de la forme littéraire '. Par une heureuse combinaison de la nature et de l'art, il deviendra « assez sûr de sa pensée et de sa parole pour n'avoir pas à prendre le souci de donner d'avance la forme à son idée et pour

^ FoissET, Vie, I, p. 41 et s.

- Lettres nouvelles, p, 3 12.

=* A M"" Swetchine, 6 mai i852, p. 493 et s.

•* M"" Swetchine au P. Lacordaire, 29 août i856, p. 553 et s.

^ D'Haussonville, Lacordaire, p. 147 et s. — Le P. Bayonne a publié plusieurs canevas écrits de la main de l'orateur : voir dans les 5. /. -1., I. p. 339; II, p. 77. !0i, 176. 275, etc.

acquérir la confiance que dans une solennelle basilique, au milieu du plus imposant auditoire, dans un ordre de contemplations austères et profondes, les couleurs, les images de la parole ne trahiront point l'impétuosité subite de la pensée ». Il lui arrivera même d'avoir « ses meilleures inspirations » dans les parties « les moins méditées, les moins préparées », tandis que dans d'autres circonstances, il manquera tout effet oratoire dans les endroits « le mieux arrêtés » et « le plus écrits dans sa tète ' ».

Un pareil procédé prête à d'inévitables inconvénients. L'entrainement d'une « parole qui secoue », « mais que l'émotion de lauditoire agite et emporte à son tour, est sujet » « à de périlleuses audaces, à des longueurs, à des incorrections, à des écarts ». Un rien est capable de rompre le fil. Il suffit que l'esprit « soit traversé tout à coup par une pensée inattendue » et voilà que l'orateur s'arrache à la suite préméditée de ses idées « pour suivre au vol cette pensée soudaine », au risque de se perdre et de s'égarer -.

A la Société des Études, Lacordaire est sans doute tombé bien souvent sur ces écueils inévitables de la parole improvisée. Mais les qualités de son verbe puissant et passionné faisaient oublier les défauts. Il avait déjà « cette qualité qui, pour les anciens, était la première de toutes et qu'ils appelaient l'action •■' ». Sa langue était merveilleuse de coloris et d'éclat, ses phrases « pleines d'éclairs », « remplies d'agilité, de ressources inattendues, de souplesse et de saillies ». La voix était nette, « vibrante, frémissante, haletante, s'enivrant d'elle-même, n'écoutant qu'elle seule et s'abandonnant sans réserve et sans contrainte à la verve intarissable de la plus riche nature ^ ».

^ Ce phénomène prouve que Lacordaire était réellement improvisateur. Barot le conteste dans le Figaro (cf. Monde catholique, ioc. cit., p. 353) ; mais c'est à tort. Les preuves abondent : Montalembert en cite une dans son Lacordaire (grande édition, p. 498); Lacroix, dans la Repue du clergé français (i5 février 1896, p. 529 et s.) en mentionne d'autres très caractéristiques. — Sur cette question, cf. Discours de M. de Lamarzelle au Sénat I Vérité fançaise^ 21 juin 1901), où se trouve une piquante anecdote, dont l'authenticité m'a été confirmée par M. Jules Cauvière.

■^ LoRAiN, p. 66 et s.

^ Eugène Poitou, Portraits littéraires, p. 255.

^ LoRAiN, p. 12 et s. — Cf. d'HAUSSONviLLE, Lacordaire, p. i3 et s.

Souvent, la controverse était longue ; les « discussions presque fébriles, quelquefois emportées, mais toujours amies, s'animant par degrés jusqu'à une sorte de violence i », pleines d'éloquence et d'émotion. Henri Lacordaire s'animait d'autant plus que souvent il défendait des opinions personnelles. Sur le sujet de la liberté, d'une liberté régulière et tempérée, ennemie des horreurs de lygS et dont les héros se trouvent dans l'histoire grecque et romaine -, il s'entendait encore aisément avec ses amis; par contre, il se séparait d'eux au point de vue politique. Il pensait avec Rousseau que la puissance législative n'appartient qu'au peuple ; à son avis, le gouvernement ne devait avoir aucune autorité propre, il est le simple mandataire de la collectivité pour faire exécuter les lois et maintenir la liberté civile. En théorie, la meilleure constitution serait donc la démocratie pure, parce que le pouvoir exécutif s'y joint au pouvoir législatif: dans la pratique, la forme aristocratique est préférable. Avec Rousseau encore, Henri Lacordaire accordait ses sympathies à l'aristocratie élective, telle qu'on la trouvait établie dans la république genevoise et sous ce rapport, ses opinions contrastaient avec celles de la plupart de ses amis. La majorité de la Société des Études était « royaliste et catho- « lique : royaliste, sans séparer le droit national du droit royal ; « catholique sans ostentation comme sans mauvaise honte, « sans esprit de domination comme sans concessions serviles « ou pusillanimes, sans indifférence comme sans amertume -^ ».

Comme on peut le supposer, ces derniers ne manquaient pas de réfuter les opinions rousseauistes de leur contradicteur disert. Ils répondaient aux arguments développés parfois avec plus de chaleur que de logique : ils perçaient à jour le sophisme, réfutaient une à une les objections avancées. Peu à peu, ils firent disparaître nombre de préjugés et finirent par convaincre Henri Lacordaire. Une fois la lumière faite, ce dernier était trop loyal et trop sincère pour rester dans une opposition de parti pris. Il voulut s'expliquer et faire connaître ses nouveaux sentiments. Le 5 mars 1822, dans une réunion plénière des

^ LORAIN, p. l3.

- FoissET, Vie, I, p. 44.

» Id., I, p. 45 et s.

membres de la société, il demanda la parole. A la grande stupéfaction des auditeurs, il dit qu'il abjurait « la doctrine « politique de Rousseau comme menant droit à un suicide « social et déclara que persuadé par quatre mois de débats, lui « aussi, il se ralliait à la Restauration complétée par la liberté « selon la Charte. L'acclamation fut unanime. La séance fut « un moment interrompue » et « par un élan presque électrique, tous les membres présents se jetèrent l'un après l'autre dans les bras de Lacordaire ». « A dater de ce moment, Henri fut un royaliste constitutionnel ^ ».

Il ne s'en tint pas là. Comme son évolution politique avait modifié son attitude à l'égard de la religion, il demanda a Théophile Foisset de bien vouloir lui accorder, « jusqu'à la fin de l'année scolaire trois entretiens par semaine » sur le christianisme, son dogme et sa morale -. Ces colloques eurent lieu tantôt à domicile, tantôt en promenade. Lacordaire y mit une grande loyauté de discussion. Sceptique et incrédule, il défendait les idées du philosophisme religieux. Son idéal était celui de la Profession de foi du vicaire savoyard. « il aimait l'Evangile », mais seulement « parce que la morale en est ineffable ». Il respectait les ministres de la religion, mais seulement parce que leur influence est « salutaire à la société ». Ses convictions s'arrêtaient aux frontières de la morale ; elles ne franchissaient pas le seuil du dogme chrétien ^. Il en faisait « l'aveu loyal et courageux » au président de Réambourg ^. Au grand scandale de son frère aine qui « trouvait qu'il se déshonorait par une pareille doctrine, il professait que la France ne serait bien que quand elle serait protestante •'' ». Enfin, il ne croyait pas même à l'existence d'une Providence dont la bonté fût portée à verser ses bienfaits sur les individus; il pensait que Dieu ne prête attention qu'aux généralités régies par des lois établies à l'origine des choses, et nullement aux différentes parties dont elles se composent ^.

1 Foisset, Vie^ l, p. 48. — Notice^, p. xxiii.

^ Oraison funèbre de Lacordaire, par le card, Donnet, p. 7-8.

'^ Notice, p. XX et s.

^ LORAIN, p. 12.

^ ViixARD, Cor. in., p. 7.

^ Let. à Foisset, II, p. 268, 2 octobre 1822.

La discussion entreprise entre les deux amis portait sur ces points particuliers comme sur d'autres encore. On parcourait les divers chapitres du dogme chrétien. Foisset définissait la vérité, il en exposait la portée exacte et la signification précise, il indiquait les preuves propres à convaincre. Lacordaire faisait les objections qu'il présentait « avec sa supériorité naturelle ; puis, il écoutait la réponse sans interrompre ». D'ordinaire, il ne rendait pas les armes « sur le champ, tant il y avait en lui de ressources pour la réplique. Mais à la rencontre suivante, si la réflexion l'avait convaincu, spontanément », il ne manquait pas de le reconnaître et de l'avouer: « et il entamait le débat sur un point nouveau ». Ces entretiens n'aboutirent pas à une conclusion immédiate ; ils contribuèrent néanmoins à persuader Henri Lacordaire que la doctrine chrétienne n'est pas digne de mépris. Désormais, *son « intelligence si vive » va être en travail sur la question religieuse i. Le scepticisme rousseauiste n'a pas disparu ; mais il va commencer à battre peu à peu en retraite. Plus que jamais, Lacordaire est « touché de l'excellence sociale de la religion chrétienne » ; plus que jamais il est « attiré par la hauteur morale de ses préceptes et la poésie de ses traditions - ».

Ainsi, les études entreprises avec ses amis de la Société des Études conduisirent Henri Lacordaire à l'abjuration de la théorie politique du Contrat social ; par contre, elles laissent intact son scepticisme religieux.

Au point de vue littéraire, aucun travail de démolition n'a été opéré. Henri Lacordaire se ressentira même toujours de l'influence de Rousseau. Comme l'auteur de Y Emile, il aura, dans le style, le culte de l'hyperbole majestueuse et. des lieux communs développés avec pompe, la tendance aux raisonnements abstraits, l'habitude de la véhémence solennelle et des formes déclamatoires, enfin, cette fraîcheur d'impressions, qui se traduisent dans des pages pleines de mouvement et de vie.

1 Foisset, Vie, I, p. 49. — Ces témoignages de Foisset prouvent que l'incrédulité de Lacordaire n'a pas fait, à l'École de droit, les « déplorables progrès » dont parle Martin dans ses Portraits littéraires, p. 166.

2 Cruppi, Lacordaire à l'audience, p. 5.

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