LA FRISE DES PANATHÉNÉES
D’autres particularités la confirment, dans la décoration du monument. C’est d’abord la présence, comme couronnement des quatre murs extérieurs de la cella, sous les portiques, de l’immense basrelief figurant la procession des Panathénées. Ce bandeau continu, substitué en cette place à la cadence de la frise dorique à triglyphes et à métopes telle qu’on la voit au temple de Zeus à Olympie, est tout à fait insolite : l’ordonnance dorique normale traitait les façades des temples périptères comme celles des temples in antis et leur affectait la même décoration. Si Phidias a enfreint sur ce point, comme dans le tracé du plan général, la tradition du pur dorisme, c’est de parti pris. Un détail souligne qu’il prévoyait l’étonnement des puristes : de place en place, sous la frise du pronaos et de l’opisthodome, on voit reparaître un motif, appelé regulae, complément ordinaire du triglyphe dorique. Ce raffinement, qui semble aggraver le solécisme architectural par un non-sens, vu l’absence des triglyphes, n’est donc qu’un subterfuge pour raccorder, par un rappel discret de triglyphes, le mouvement horizontal de la frise avec le rythme des colonnes soüs-jacentes (Eig. 7).
D’où venait l’idée d’une pareille frise ? On a voulu en retrouver le modèle à l’Hécatompédon : mais la prétendue frise qu’on lui a attribuée doit
être mise hors de question M. En réalité, comme motif décoratif, ce genre de frise est originaire d’Asie : les tombeaux lyciens en ont peut-être fourni le modèle aux architectes ioniens. Il passa en Éolide (temple d’Assos), en Crète (temple de Prinias), à Delphes (trésor de Siphnos). Ce dernier a pu inspirer à Phidias l’idée de le transposer au Parthénon. Quant au sujet, (l’offrande solennelle du péplos sacré par la Cité à sa déesse protectrice), il est emprunté au répertoire populaire des bas-reliefs sacrificiels attiques, ex-voto destinés à perpétuer le souvenir d’une fête de famille et exposés sur les parois des temples. Agrandi aux proportions d’une vaste communauté de citoyens, ce thème qui met en scène des acteurs humains ne pouvait, par son caractère d’actualité, prendre place ni dans l’intérieur de la cella ni à l’extérieur du temple, parties réservées aux épisodes mythologiques de la vie des dieux et des héros. Ainsi compris, ce magnifique tableau de la Cité, figurée dans l’accomplissement d’un acte d’adoration perpétuelle, était à la fois une apothéose idéale et une image d’édifiante réalité. La vie attique en avait suggéré le sujet, l’art ionique avait inspiré son application grandiose à la décoration monumentale. On s’explique ainsi les alternatives de solennité et de familiarité, de mouvement et de détente qui rhythment la composition sans l’interrompre, comme le cours majestueux d’un fleuve avec ses rapides et ses accalmies. D’ailleurs, les Ioniens se trouvaient associés par Phidias à l’hommage rendu à la Protectrice commune de l’empire athénien. Comme ils composaient l’élite des métèques domiciliés à Athènes, ils figurent parmi les porteurs d’offrandes.
On a parfois risqué le mot de « hors-d’œuvre » à propos de cette frise. Mot malheureux à tous égards, et surtout inexact. On ne saurait méconnaître que le sujet du relief concorde directement avec la desti-
Fig. 7 . — Coupe restaurée sur le péristyle et le pronaos de la façade Est du Parthénon, d’après Nibmann.
nation essentielle d’une partie du sécos qu’il enveloppe. Dans l’art de Phidias, tout est calculé, tout se tient : il ne sacrifie rien à la fantaisie. Sa maîtrise inégalable dans l’organisation harmonieuse et unitaire de la plus
(i) Pour corriger sur ce point le texte de M. Collignon (Parthénon, pp. 13-16 et 1 10), voir G. Fougères, Le problème de la frise du Parthénon (Rev. des Études grecques, xxxn, 1919, pp. 208-226) et Athènes, 1923, p. 41, n. 2; Demangel, Rev. des Études anciennes, 1922, p. 187.
complexe des synthèses voile l’effort et la logique sous le charme de l’aisance et de la simplicité ; mais elle s’ingénie et réussit à si bien concilier les contraires qu’ils paraissent n’avoir existé que pour se compléter.