PREMIERES LECTURES
celle d'un livre de controverse, intitulé lé Père Clément^ écrit par un protestant de l'école évangélique, dans lé but de réfuter les erreurs et d'exposer les corruptions de TÉglise catholique et en particulier de peindre les intrigues des Jésuites...
Ce livre, dit Gçorgiana, était bien écrit, les caractères y étaient bien dessinés, les dialogues naturels, et il se trouvait un certain esprit de justice dans ceux dont la controverse était Tobjet. Les arguments prêtés aux catholiques étant bien ceux dont ils se seraient servis... Mais (contre toutes les prévisions de l'auteur, assurément] je trouvai un charme inoui à la description du vieux manoir catholique où cette histoire conduit le lecteur, à celle de la chapelle, avec son grand crucifix placé sur Tautel, ses images des saints suspendues aux murs, et la lueur mystérieuse de ses vitraux. Le chapelain, un jésuite nommé le P. Dormer, qui devait, vers la fin du livre, se montrer disposé à apostasier plutôt que d'obéir à un ordre de son supérieur, qui lui imposait un acte contraire à sa conscience, était (précisément en vue de ce dénouement] représenté au commencement sous les traits véritables d'un bon prêtre catholique. Ce personnage excita toute ma sympathie et m'inspira l'admiration la plus vive. Je me sentis aussi tout à fait d'accord avec l'une des deux sœurs qui figurent dans ce roman, et celle-là était une pieuse catholique. Je pris au contr.aire, en antipathie, l'autre sœur, qui se laissait entraîner hors de l'église par des parents protestants, et elle me semblait tout à fait coupable de ne point écouter les conseils du P. Dormer. Ce prêtre catholique imaginaire avait pris sur mon esprit tant d'ascendant, que M"* Eward, m*ayant un jour ôté ma Bible, pour me punir d'une de mes fautes, et m'étant écriée alors avec irritation :
10 CHAPITRE II — (I8a4-iftS7)
c Voilà une étrange manière, en Térité, de me rendre meilleure ! » le souvenir des belles paroles sur Tobéissance, prêtées au P. Dormer, dans ce livre, m'arrêtèrent tout court, et pour une fois je me montrai bumble et soumise.
Dans le courant de ce même livre, il se trouvait encore une conversation entre un protestaat et un catholique, où ce dernier, en réponse aux objections de l'autre sur l'intercession de la sainte Vierge, dit à son interlocuteur :
Puisque nous demandons à nos amis de prier pour nous sur terre, pourquoi ne demandenons-nous pas à la Mère de Jésus- Christ et aux saints de prier pour nous au ciel ?
Cette réponse me sembla sans réplique, et en tirant surle-champ la conséquence, je m'en fus dans une petite chambre attenante à notre salle d'étude, où je me mis à genoux, et je répétai plusieurs fois : « Bienheureuse Vierge Marie, priez pour moi. » Je ne continuai pas à faire cette prière, et je crois ne plus avoir prié la sainte Vierge jusqu'à une époque qui suivit mon mariage. Mais j'ai toujours pensé que ce jour-là je n'avais point fait en vain la prière que je viens de dire. . .
Une circonstance singulière, relative, au livre qui fît sur l'esprit de Georgiana une impression si différente de celle que Pauteur s'était proposée, c'est que ce même livre produisit exactement le môme efTet sur Alexandrine d'Alopeus (plus tard comtesse Albert de la Ferronnays) *, lorsque, encore protestante, il lui fut prêté par une
1. Connae de ceux de mes lecteurs, qui ont la le Récit d'urne
BELIGION ET POÉSIE 4t
anûe qui, apercevant ses teadauces catholiques, cherchait à les combattre. Comme Lady Georgiana, elle ne trouva d'autre attrait dans le Père Clément que la description des caractères et du culte catholique qui s'y trouvent^ et l'amie qui cherchait à l'en détourner eut le chagrin de voir qu'elle avait atteint un but absolument contraire.
Tandis que Georgiana était sous cette influence, qui ne fut pas alors tont à fait passagère, l'idée lui vint que lorsqu'elle serait assez âgée pour aller dans le monde, elle dirait à ses parents qu'elle voulait se faire catholique et entrer dans un couvent :
Cette vocation, ajonte-t-elle, fut des plus fnghrves, mais ce qui est surprenant, c*est qu'il ne me vint pas al<Mrs dans Tesprit que cette intention, dont je comptais £alre part à mes parents, pût leur déplaire.
Peu après, ce furent les poésies de M*"* Tasta qui lui tombèrent entre les mains, et leur effet fut de lui inspirer à elle-même le désir de versifier en français... «c Je griffonnais ainsi, dit-elle^ sans cesse d'une manière ou d'une autre ». Cette fois, ce furent des stances en vers, plus ou moins parfBiXAy dont elle oublia ensuite tout^ excepté le refrain : a Vierge Marié, priez pour nous ! i» La poésie, en signifiant par ce mot la pensée exprimée en vers, ne fut jamais le genre dans lequel elle excella, quoique fort souvent en français comme en anglais elle ait écrit des vers gracieux et faciles, ainsi que nous en ferons juger plus d'une fois nos
lecteurs. La vraie poésie qui vivait en elle était dans la pensée, dans l'imagination vive, ardente et brillante qui colorait pour elle tous les objets et qui remplissait d'images l'espèce de désert intellectuel dans lequel la bonne M"" Eward la faisait vivre, sans s'apercevoir de l'effet malheureux produit par les précautions mêmes qu'elle prenait pour préserver son élève de tout ce qui aurait pu l'exalter.
Vers la fin de l'été, M*^" Eward fut chargée de conduire ses élèves à Dieppe, où elles s'établirent au mois de juin et demeurèrent jusqu'au mois de septembre.
Là, Georgiana eut de véritables jouissances dont elle sut amplement profiter. Les promenades soit sur la plage, soit aux environs de Dieppe, les villages, les fermes, la beauté d'un grand jardin rempli de charmilles, de bosquets, de fleurs et de pommiers, dont elle pouvait cueillir les fruits, aussi bien que les roses qui se trouvaient dans ce jardin avec abondance, tout fut pour elle un enchantement.
Ce séjour à Dieppe eût été complètement heureux, si, pendant sa durée, sa sœur n'eût été malade d'une façon qui, sans être grave, eut pour effet d'inquiéter M"" Eward, dont elle était toujours l'élève préférée, et pour dernier résultat de rendre son humeur plus irritable et plus difficile que jamais à supporter pour la pauvre Georgiana. Les vacances de l'aîné de ses frères le ramenèrent près