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d'elle, et il devint le confident de ses peines. Quoiqu'il fut de plusieurs années plus jeune qu'elle, il sut les comprendre et y compatir, et à dater de cette époque, leur intimité devint très étroite. En partant, il donna à sa sœur un volume de Goldsmith, sur lequel il avait écrit les vers dont voici la traduction :
Que ce léger don vous soit un gage de Tamour de votre frère. Que notre affection croisse avec les années et dure jusqu'au jour où, tous deux, nous aurons atteint la paix étemelle.
Dans ce temps-là, dit Lady Georgîana, je grondais souvent mon frère de son oisiveté et de son indifférence pour les lectures sérieuses. Il me demanda un jour quels livres je lui conseillais de lire. Je lui répondis : » Pourquoi ne lîriez-vous pas tous les jours quelques pages sur Thistoire moderne de TËurope? » J'étais bien loin de prévoir alors que celui à qui je donnais ce conseil serait un jour ministre des affaires étrangères !...
Pendant ce séjour à Dieppe, Lady Granville, qui venait le plus souvent possible passer quelques jours avec ses filles, leur procura un plaisir littéraire dont l'effet, sur la plus jeune des deux, dépassa ce qu'elle avait pu prévoir.
... Ma mère nous lut tout haut un chant de Childe Harold et une partie du Corsaire. Le volume. qui contenait toutes les œuvres de Byron demeura sur un des rayons de la bibliothèque de notre salle d*étude, et chaque fois que je m'y trouvais seule, je m'en emparais pour y chercher ces mêmes pages et les rélire, et quoique je me fisse scru-
pule de trop regarder ailleurs, je saisissais bien çà et là d'autres passages qui me plaisaieat» non moins beaux que les premiers. Ma mère avait connu Lord et Lady Byron assez intimement, et son opinion n'était rien moins que favorable au grand poète. Maigre cela, ses vers incomparables, son portrait placé en tète du volume^ cette réputation même qui le faisait passer pour un être étrange et malfaisant, tout cela s'empara de mon imagination, et je devins positivement éprise de lui. Il était mort depuis plusieurs années alors, et cependant je pensais sans cesse à lui, je préférais à tout autre plaisir celui de lire quelques-^ unes de ses poésies ; je ne pouvais entendre prononcer son nom sans rougir et me sentir battre le cœur..., la pensée de son irréligion me rendait malheureuse, et j'entr'ouvris un jour le récit de sa vie qui se trouvait en tête de ses œuvres pour voir si je n'y découvrirais pas qu'il était devenu meilleur avant de mourir..., je pensais que si j'avais été sa femme, j'aurais souffert avec joie tout au monde pour obtenir sa conversion... Cette singulière infatuation dura près d'un an.
Georgiana ne fut pas à cette époque la seule à éprouver cette passion imaginaire pour Byron. Ce fiit un grain de folie dont beaucoup de femmes et déjeunes filles furent atteintes, et qu'aucun autre poète, à ma connaissance, n'inspira jamais. Cette exaltation était sans doute stimulée par la réprobation exagérée dont Byron fut, en même temp^, l'objet de la part de ses contemporains.
Quant à la question que Lady Georgiana se pose ici :
Aarai&-je éprouvé le même enthousiasme ( si à cet âge
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on m'eût £ait lire la Fie des Saints) pour saint François- Xavier par eKemple, ou pour mainte Thérèse?.»
Qui peut y répopdre? L'imagination, selon nous, n'est point, comme on le dit, la folle de la maison^ car bien souvent elle seconde le vrai, et sert .très utilement la raison elle-même. Mars l'imagination a des moments de folie dont on n'est préservé que lorsqu'on en est totalement dépourvu, ce qui a aussi ses inconvénients. Sainte Thérèse, dès ses premières années, avait connaissance de la vie des plus grands saints, elle avait admiré les martyrs et rêvé de les imiter. Néanmoins, les histoires de chevalerie la fascinèrent et elle se passionna pour des héros imaginaires. Que faut-il en conclure ? C'est que cette faculté qui rend séduisantes les choées grandes, merveilleuses, héroïques, et éclaire d'une lueur magique les personnages vrais ou faux qui les accomplissent, n'est point, en elle-même, un don funeste, à une condition toutefois : c'esl; qu'elle soit accompagnée d'un cœur parfaitement pur. La sainteté la plus haute peut alors se greffer sur l'imagination la plus ardente. L'exemple de sainte Thérèse en est une preuve, et l'histoire que je raconte ne la démentira pas.
Georgiana était sans doute encore sous l'influence qu'elle avait si vivement subie et qui peutêtre servît à développer le sens poétique dans sa propre imagination, lorsque, vers ce même temps,
elle écrivit à sa mère une lettre dont Lady Granville (écrîyant à Lady Carlisle sa sœur) extrait le passage suivant (1827) :
Voici ce que Georgy m'écrit aujourd'hui : . . . L'autre jour, pendant que je me promenais dans le jardin, je frôlai en passant une belle rose qui venait de s'ouvrir et elle tomba. . . Cela me causa une mélancolie poétique que je n'ai pas réussi à exprimer mieux que par les vers que voici :
(c Arrachée de sa tige, au matin de ses jours, la voilà dans la poussière, cette beauté qui venait de naître!... Cette couleur dont Téclat harmonieux égalait le charme de la musique a disparu. . . Ce parfum, qui appelait la brise pour l'embaumer, est évanoui; la voilàpâle et effeuillée. . ., attendant la triste fin de ce beau matin ! »
Ce séjour à Dieppe prit place dans la mémoire de Georgiana parmi ces souvenirs ineffaçables qui, jusqu'à la fin de sa vie, lui firent aimer la France d'une façon rarement éprouvée à ce point par ceux dont elle n'est pas la terre natale.
Elle n'en avait oublié aucune circonstance, et si elle ne les retrace pas toutes, c'est qu'elles n'ont pas de rapport direct avec le but des réminiscences dont elle nous a laissé les fragments, et qui avait pour objet les phases diverses de ses sentiments religieux.
. . « Pendant notre séjour à Dieppe, dit-elle, je lus avec un extrême intérêt un petit livre religieux émanant de la plume d'un auteur évangélique et intitulé, je crois, Havriet et ses amis. J'aimais tout ce qui avait rapport à des sujets
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religieux^ et cependant je n'étais rien moins qu'attentive à l'église, je faisais mes prières avec la plus grande distraction ; mais au milieu de toutes mes fautes et de tous mes défauts, j'avais souvent de vives impulsions de piété.
Pour une raison que j'ai oubliée, au lieu de nous conduire à réglise, le ministre anglican (qui se nommait M. Bauer) se rendait chez nous, tous les dimanches, dans l'aprèsmidi, et nous lisait TofBce. Il nous lisait ensuite et nous expliquait quelques passages de la Bible. Un jour, en interprétant je ne sais plus quels versets de l'Apocalypse, il nous fit une prédiction assez remarquable. II nous dit : c qu'il en déduisait qu'un second Bonaparte régnerait en France, et qu'il ferait plus de mal à son pays que le pre* mier ». £n terminant, il ajouta : « Je ne vivrai pas assez longtemps pour voir ce que je vous prédis, mais vous le verrez, jeunes filles, et lorsque ces événements s'accompliront, vous vous souviendrez de votre vieux ministre. »
M"* Evirard, qui n'aimait pas les choses inusitées, fut extrêmement scandalisée de cette divagation prophétique, et nous allâmes nous coucher plus tard qu'à l'ordinaire, ce jour- là, tant elle prolongea longtemps ses remarques sur l'inconvenance d'une semblable allusion au milieu d'une instruction religieuse. Le pauvre M. Bauer fut invité à ne plus nous apporter les secours de son ministère, et pendant tout le reste de notre séjour à Dieppe nous n'allâmes plus une seule fois à l'église.
Par une coïncidence assez curieuse, tandis que son éducation religieuse traversait ces phases un peu incohérentes, un jeune enfant de sept ans se trouvait en même temps qu'elle à Dieppe, dans un collège que visitait parfois M"' la duchesse de Berry pendant ses voyages à Dieppe, '^et où il reçut
des mains de la Princesse un exemplaire de la Vie cT Henri IV.
Ce jeune élève était destiné à devenir un membre éminent de la Compagnie de Jésus, un prédicateur célèbre, le guide expérimenté des âmes les plus courageuses et les plus ferventes, que tous les catholiques anglais connaissent et vénèrent, le P. Gallwey, enfin, qui, quarante ans plus tard, devait diriger les derniers pas de Lady Georgiana dans la voie de la plus haute perfection.
Chute du ' ministère anglais. — Retour en Angleterre. — Brighton. — Le duc de Devonshire. — Devonshire House. Retour à Paris. ^ Confirmation de Georgiana. — Entrée dans le monde. — Chatsworth. — M™* Arkwright. -r- Mort de M. Huskisson. — Révolution de 1830.
Au mois de septembre (1827), la mort de M. Canning ayant amené en Angleterre un changement de ministère, Lord Granville quitta Pambassade de Paris, et Georgiana ne semble pas, cette première fois, en avoir éprouvé le moindre, regret. Ce qui l'en empéclia, sans doute, ce fut la manière agréable et inusitée dont elle fit le voyage. Le croirait-on? et, aujourd'hui que voyager veut dire aller le plus vite possible, pourra-t-on même s'en figurer l'agrément ? Le temps étant beau, Lady Granville et sa fille cadette voyagèrent en calèche découverte, Lord Granville, sa fille aînée et ses fils, à cheval. On s'arrêta deux fois en route, avant d'arriver à Boulogne, d'où on fit la traversée. Puis, toujours voyageant de la même manière, on parvint enfin à Brighton. Là^ la satisfaction de Georgiana trouva son terme, et il n'y eut plus pour elle pendant ce séjour qu'une série de contrariétés. D'abord, ses désirs secrets furent déçus relativement à leur nouvelle habitation. Au
lieu d'une villa charmante qu'elles avaient visitée et où elle s'était figurée que ses parents allaient fixer leur séjour , ce fut, sur l'avis dû médecin, au milieu de la ville de Brighton, la moins pittoresque et la moins ombragée qui se puisse voir, que les deux jeunes filles furent établies avec leur gouvernante, tandis que Lord et Lady Granville allaient faire à la campagne quelques visites à leurs parents et à leurs amis.
Le même médecin qui avait choisi leur maison parce que sans doute cela lui était plus commode^ dit Georgiana avec ressentiment, décréta aussi que la santé, encore un peu faible, de Suzanne pour laquelle on se trouvait à Brighton, exigeait qu'il ne fit pas trop chaud dans l'intérieur de la maison : consigne que M*^® Eward o*bserva plus que scrupuleusement.
Jamais de ma vie, dit Lady Georgiana, je ne me souviens d'avoir eu aussi froid. La nuit, mes pieds étaient glacés, au point de m'empècher de dormir, mais j'étais robuste et bien portante, j'avais honte de me plaindre et je n'en parlais pas.
. Sous tous les rapports, on regardait alors une sorte d'austérité comme très utile à la santé de la jeunesse. Les repas de Georgiana et de sa sœur étaient d'une simplicité qui étonnerait fort les jeunes filles d'aujourd'hui. Pour leur déjeuner on leur servait une tasse de lait, avec un morceau de pain sec; ce qu'on répétait en