LADY GEORGIANA A SUZANNE PITT
Les lettres suivantes, adressées dans le courant de la même année à Suzanne Pilt, sont datées de Menton, où Lady Georgîana et M. Fullerton passèrent rhiver de 1866 à 1867.
The honourable Susan Pitt
Menton, janvier 15, 1867.
... Merci, ma bien chère Suzanne, de votre longue lettre du jour de Noél... Merci de toutes vos affectueuses puroles... Elles me sont bien précieuses... Quoique je vous aime toutes très tendrement, vous et Fanny êtes les plus chères à mon cœur, et Tintimité qui existe entre nous ne saurait être tout h fait la même, avec vos plus jeunes sœurs.
Oui, en vérité, je serai bien heureuse de me retrouver en Angleterre... mais... je ne dis plus jamais maintenant que j'attends avec impatience une heure quelconque à çenir. A l'âge que j'ai atteint, la brièveté de la vie devient si sensible que j'hésite à hâter par mes désirs le cours du temps qui me semble de plus en plus précieux... C'est un grand bonheur que de pouvoir faire quelque chose pour plaire à Dieu !... et lorsqu'on a commencé à l'aimer aussi tard que moi, on sent qu'on a à réparer beaucoup de temps perdu. L'inaction est donc une épreuve, et quelquefois elle semble la plus grande de toutes, quoique certainement utile, comme tout ce que la main de Dieu nous envoie.
Ce matin, en lisant l'Evangile de ce jour, j'ai pensé que précisément après que Notre-Seigneur avait dît : « qu'il fallait qu'il fût occupé des affaires de son Père d, il alla à Nazareth et, pendant dix^huit ans, il y demeura dans la retraite et dans une inaction apparente. Sa vie publique ne dura que trois ans... Je crois que l'œuvre qui est destinée à chacun des êtres humains, le but pour lequel Dieu le met
8ur terre, n'occupe pas fort souvent un grand espace du temps où ils vivent. Mais les positions différentes dans lesquelles ils sont placés les préparent peu à peu à correspondre à sa grâce dans un jour donné, jour qui se trouve être le plus important de leur vie, quoique parfois cela ne semble pas évident aux yeux de tous.
Le passage qu'on lira plus loin se rapporte au seul des fils de Lady Rivers qui lui eût survécu. La tendresse de ses sœurs pour ce dernier jeune frère, devenu le chef de leur famille, était extrême, mais elle était mêlée d'une crainte qui ne devait être que trop tôt justifiée, car il approchait de ses vingt ans, et, pas plus que ses frères, il ne devait les atteindre.
Destinée pathétique et mystérieuse, que la pensée ne. pourrait envisager, si la pureté et la noblesse de toutes ces jeunes vies moissonnées dans leur fleur ne répandaient sur elles un éclat plus doux que celui de la réalisation de toutes les ambitions humaines. Certes, si, comme cela est certain, la vie n'a de signification et d'importance que par le terme où elle nous conduit, ceux-là touchèrent ce terme plus heureusement, et plus sûrement peut-être, que d'autres par de plus longs et difficiles combats, et leur mère, à travers toutes ses épreuves, eut raison de bénir Dieu sans cesse, de lui avoir accordé la grâce de les mettre au monde !
... Je suis heureuse d'apprendre que votre chère petite
LE JEUNE LORD RlYERS 421
sœur Gertrude est bien remise et qu'en ce moment Henry* est bien portant.
Henry ! Cher, cher enfant ! Vous me dites sur lui des choses qui m'attristeraient cruellement si je n'éprouvais pas à son sujet ce que, j'en suis certaine, vous éprouvez vous-même I C'est que pour lui nous ne devons former aucun désir. Fait pour le bonheur de la vie, mais préparé comme il l'est, je le crois fermement, à bien mourir. Laissons Dieu agir pour lui, acceptons sa volonté quelle qu'elle soit ! . . .
Menton, 11 mars.
Ma bien chère Suzanne, j'ai reçu ce matin une lettre de Freddy qui me cause la plus vive anxiété pour notre bienaimé Henry. A peine, après Tavoir lue, aurais-je conservé le moindre espoir, si les nouvelles qu'il me donne n'avaient pas six jours de date, et que n'ayant reçu depuis, de vous, ni lettres, ni dépêches, une certaine espérance ne me reste encore.
Nous regardons en face cette crainte depuis si longtemps que j'ai acquis la force d'y penser et d'en parler avec calme. . .
Ma chère Suzanne ! Si le pire qui puisse arriver survient, alors il nous faudra bénir Dieu que ce dernier et terrible coup ait été épargné à nos chers bien-aimés. Dieu vous aidera tous à le supporter, et il sera votre unique et puissant soutien I
Combien je me réjouis maintenant de n'avoir pas été à Rome !... et combien on a souvent ainsi lieu de reconnaître que ce que nous regardions comme une contrariété était une miséricorde.
J'aime à sentir que je me rapproche de vous maintenant qu'un nouveau malheur vous menace.
1. C'était le nom de ce dernier fils de sa sœur, devenu alors Locd Rivers.
Mardi nous allons à Nice, mercredi à Cannes, puis Hyères, enfin Paris.
Paris, 2g avril 18C7.
Je comprends, en effet, parfaitement tout ce que vous éprouvez, ma Suzanne, puisque vous dites que mes lettres vous ont consolée. J'espère que j'aurai le bonheur de vous faire un peu de bien lorsque nous nous retrouverons ensemble I
Il y a des caractères pour lesquels Véiction est dans certaines circonstances le seul repos qu'ils puissent goûter ; mais lorsque le corps est affaibli par tout ce que l'âme a souffert, l'action même lorsqu'elle soulage, épuise, et la force physique devient insuffisante.
Faites donc du repos votre travail actuel. Dans quelque temps, le travail redeviendra votre meilleur repos.
...Paris est un lieu extraordinaire. Un jour ou l'autre je voudrais y revenir pour étudier à loisir, et sans me presser, toutes ses institutions charitables.
Que de fois je songe, en m y retrouvant, au temps que j'ai perdu pendant les seize années de ma jeunesse passées ici ! Ces regrets me donnent toujours l'envie de supplier ceux qui sont jeunes, et ont leur vie devant eux, de songer à la valeur du temps et de l'apprécier comme je le lais aujourd'hui. Mais quelques-unes des heures les mieux employées de notre vie peuvent être des heures d'apparente inaction. Ceux qui nous regardent savent si peu, et nous savons si peu nous-mêmes, quels sont ceux de nos moments qui nous sont le plus utiles pour l'Eternité !..• Il y aura, sur beaucoup de choses, de bien grandes surprises pour tous, au jour du jugement.
Ce fut à Cannes, le 21 mars suivant, que parvint à Lady Georgiana la nouvelle de la mort si longtemps redoutée et attendue du dernier fils de sa sœur.
MORT DU JEUNE LORD RlYERS 42S
. . .Après vous avoir écrit, ma bien chère Suzanne, une nouvelle lettre m'avait rendu un peu d'espérance lorsque m'est arrivée votre dépèche !... Malgré tout ce qui aurait dû m'y préparer, je ne m'y attendais pas !... Pour notre cher Henry, nous ne pouvons qu'admirer la volonté de Dieu et sentir que pour lui il était bon qu'il nous quittât. Quant à vos parents bien-aimés, comment ne pas bénir le Ciel que cette dernière douleur leur ait été épargnée I . . .
C'est vous I vous, mes pauvres chères, qui seules maintenant êtes accablées sous le poids de cette double épreuve. . . la perte de ce dernier frère si chéri, si tendrement soigné, et la nécessité de vous séparer de la demeure à laquelle tous les souvenirs de votre vie vous attachent*.
Mes chéries I (My darlings f ). Oh I que je souffre pour vous!... Si mon cœur, vieux et usé par tant de douleurs, peut en ce moment souffrir comme il le fait, à la pensée d'être séparée sans retour d'un lieu témoin de tant de joies et de tant de peines, que doit-ce être pour vous dont il a été le home si longtemps habité et chéri, où vous avez vécu avec tous ceux que vous avez aimés et perdus I ! ! Mais Dieu vous a appris de bonne heure à marcher dans la voie de la croix, et je n'ai pas peur de vous y voir chanceler !...
Envoyez-moi la photographie de notre Henry et aussi celle qu*il me destinait de ce pauvre chien qu'il aimait tant! . . .
27 mai.
Ma bien chère ! cette lettre vous parviendra probablement au moment qui sera pour vous le plus terrible de tous. Celui où vous direz à ce /lome si aimé votre dernier adieu !... Et pourtant le mouvement, l'effort indispensable en ce moment pour ce qu'il vous faut accomplir vous soutiendra, et l'inaction qui y succédera sera peut-être en-
1. La mort du jeune Lord RiTers faisait passer en d*autres mains le domaine de Rushmore.
core pour vous plus difficile à supporter. J'ai été très touchée que vous ayez trouvé le temps de m*écrire encore un mot daté de Rushtriore I — Ce qui rend cette douleur si aiguë doit toutefois servir en même temps à Tadoucir. C'est en effet, plus que tout le reste, le bien accompli en ce lieu qui vous y attache tant, ce sont ces liens d'affection et de bienveillance mutuelle, avec tous les habitants de Rushmore et avec tous vos pauvres voisins qui vous semblent en ce moment si pénibles à briser... Eh bien I dans cette souffrance même se trouve une consolante et douce pensée ; vous pouvez dire de cette phase de votre vie qui s'achève: Consummatum est, et ajouter humblement : a Mon Dieu ! j'ai achevé ce que vous m'aviez donné à faire jusqu'ici. » Maintenant poursuivez votre route. Une étape du voyage de la vie vient de s'achever pour vous. Dieu vous conduira dans celle qui commence et vous y donnera votre travail. Prenez aujourd'hui pour devise les paroles de saint Paul (dans un seul sens, bien entendu) : Oubliant les choses passées fe tends à celles qui sont au delà. Dans le lieu que vous quittez peut-être avez-vous déposé des germes dont vous ne verrez pas mûrir les fruits, mais ils n'en seront pas moins comptés, mesurés, gardés en réserve pour une récompense future, et toutes ces souffrances d'aujourd'hui sont, croyez-le, un gage des bénédictions qui attendent dans l'avenir votre vie, et le travail auquel vous la consacrerez... Avez-vous jamais réfléchi sur ces paroles : « A moins que la semence ne tombe en terre et n'y meure, elle ne produit pas de fruit » !
Le déracinement qui s'opère en ce moment dans votre vie, n'est-ce pas une véritable mort ? En l'acceptant généreusement, elle aussi portera ses fruits.
Que Dieu vous bénisse toutes, mes bien-aimées! J'envoie à chacune de vous les plus tendres vœux que mon cœur puisse former.
LETTRE À LÂDT HERBERT 425
Nous citerons encore ici une lettre que Lady Georgiana adressa, pendant ses jours de douleur, à Lady Herbert of Lea. La belle habitation de Wilton était très voisine de Rushmore, et elle s'intéressait vivement aux jeunes filles que tant de malheurs venaient de frapper.
A Lady Herbbrt of Lba
Cannes^ 95 mars 1867
Ma chère Lady Herbert,
Je vous remercie mille fois de votre lettre, et de toute TafTectueuse sympathie que vous me témoignez pour mes pauvres bien-aimées nièces ! Cette épreuve est bien lourde en effet, et elle est encore aggravée pour moi par Tabsence !
Mon âme et mes peûsées ne les ont pas quittées hier, où, avant que fût révolue Tannée de la mort de leur père et de leur mère, elles ont déposé près d'eux leur dernier frère... le plus cher, le plus tendrement aimé de tous !
Oui I les épreuves de ma famille sont étranges et mystérieuses ! Mais je ne doute pas que les grâces obtenues par tant et tant de prières (auxquelles vous avez uni les vôtres] ne le soient aussi, au delà de toutes nos pensées. La mort de notre Henry, quoique hors de Tunion visible avec rÉglise, a été belle et remplie de consolation et d'espérance I Et j*ai la confiance que le lourd poids de douleurs qui accable la jeunesse de ses sœurs est un gage des grâces spirituelles qui leur sont réservées dans l'avenir I
Maintenant, elles vont quitter Rushmore, qu'elles habi« tent et idolâtrent depuis leur enfance, et où leur vie a toujours été activement occupée à faire du bien. Je vous remercie de leur avoir proposé d'aller à Wilton. Mais dès
le premier moment elles étaient attendues à Walmer Castle. A vous toujours affectueusement,
G. FULLBRTON.
A Suzanne Pitt Merci, merci, chère Suzanne, de cette photographie ! Pourquoi m*a-t-elle attendrie à ce point?... Pourquoi la vue de ce pauvre chien a-t-elle reveillé le souvenir de son maître d'une façon presque plus déchirante que son propre portrait à lui-même?...
Toutes ces lettres prouvent assez combien, au milieu de son austérité croissante, le cœur de Georgîana était demeuré tendre et fidèle à toutes ses affections.
Son retour en Angleterre, après ce dernier malheur, fut, on le pense bien, une joie et une grande consolation pour ses nièces, et en particulier pour celle à qui les lettres qu'on a lues sont adressées. Peu après ce retour, un chagrin analogue qu'elles éprouvèrent en môme temps les rapprocha encore Tune de l'autre :
Les croix succèdent aux croix, ma Suzanne. Au milieu de la douleur que me cause la perte de cette amie (l'une des premières de ma vie '), avec laquelle depuis un an les liens du passé s'étaient étroitement renoués et pour qui je voyais s'ouvrir de longues années encore d'activité utile et de bonheur ! au milieu de cette douleur, la vôtre m'est présente, ma pauvre chère enfant. Vous voilà aussi privée par une perte irréparable d'un des soutiens, sur
1. M"^o Talbot, celle qui, à seize ans, avait été sa première amie.