NOBLESSE OBLIGE
aspect de la question sur lequel mon opinion n'est pas encore tout à fait arrêtée. Notre dispute ne roulait que sur ce mot de vulgarité que vous me sembliez avoir appliqué très mal à propos. Vous avez dit, au surplus, une chose fort jolie et qui m'a charmée, lorsque vous m*avez demandé si Noblesse dispense n'était pas trop souvent la contrepartie de Noblesse oblige.
Que Dieu vous bénisse ! cher frère. En quittant Slindon, ma plus grande consolation sera d'aller vous voir à Holm»bury^,
A vous affectueusement, G. F.
P.-.9. — En parlant du respect qu'on peut éprouver pour ses ancêtres, je ne pensais pas aux familles des catholiques d'Angleterre. Chez un grand nombre de ceux-là, à ce respect est mêlée la vénération due à la mémoire de martyrs. On ne peut les ranger dans aucune catégorie ordinaire.
M. Leveson répondit qu'il n'entendait appliquer l'épîthète i^ulgaire qu'à ceux qui fondaient exclusivement sur le rang ou la naissance la bonne opinion qu'ils avaient d'eux-mêmes et des autres, et prétendaient s'en prévaloir pour se dispenser d*acquérir d'autres mérites. Cette explication remit le frère et la sœur complètement d'accord.
C'est peu de jours après la date de cette lettre que, pour la première fois depuis 1870, on retrouve dans son journal quelques notes brèves et irrégu* lières.
1. Terre nouvellement acquise alors ptir M» Frédéric Lereson.
456 CHAPITRE XVJIl — (1870-1878)
Journal Deux ans d'interruption,
2S septembre 1873, 11 heures du soir.
Dans une demi-heure j'aurai accompli ma soixantième année. La vieillesse est venue. Je veux passer cette demiheure à genoux, remerciant Dieu de tous ses bienfaits pendant cette longue vie, et lui demandant que le peu d'années, de mois ou dé jours qui me restent à vivre s'écoulent en efforts incessants pour lui plaire et me préparer à mourir.
Nous trouvons ici, daté de quelques jours plus tard, le brouillon d'une lettre ^affaires qu'on ne peut lire sans un sourire mêlé d'attendrissement, lorsque Ton songe à la cause unique des embarras d'argent dont parle celle |qui n'avait jamais rien dépensé, ni rien réservé pour elle-même.
... Il me reste donc, écrit-elle, 115 livres st. (1,875 francs), pour suffire aux demandes sans cesse renaissantes de tout genre, aux quêtes, sermons de charité, souscriptions, etc., etc. Pendant bien des années, c'est-à-dire depuis l'âge de trente-trois ans jusqu'à cinquante-sept, mes ouvrages m'ont rapporté beaucoup d'argent, et je ne craignais pas de m'endetter parce que je savais qu'en publiant un livrç je pourrais toujours me tirer d'embarras. J'ai aussi, pendant plusieurs années de suite, augmenté mes ressources en vendant successivement tous mes bijoux. Maintenant, je me trouve tout d'un coup réduite à ma pension, car je n'ai absolument plus rien à vendre. Mon mari, d'accord avec le médecin, qui m'interdit tout travail d'imagination, me défend de composer, et mon directeur est satisfait de cette interdiction. Quoiqu'il m'ait toujours permis d'écrire des romans, il vc^ jamais beaucoup goûté ce genre de composition, et il désire, maintenant que j'avance en âge,
que je n'écrive que des choses plus exclusivement pieuses, et certes, j'en serais bien aise aussi si ce n'était que les uns me rapportent des sommes considérables, les autres « rien du tout. Mais je me soumets à cette décision et je me résigne à ma pauvreté.
Mon mari m'aide toujours, il est vrai; mais quand je suis satis le sou,}^ ne le lui dis pas, parce qu'il n'est pas content lorsque j'en arrive là ; ma pension et l'argent qu'il me donne de plus devant évidemment me suffire. Je crois que j'ai pris trop de plaisir à disposer de sommes considérables, et que Notre-Seigneur veut maintenant me faipe éprouver la pauvreté véritable, car je ne sais plus quelquefois comment me tirer d'affaire.
l«r janvier 1878.
Une autre année écoulée I Combien peu il m'en reste au plus !
Mon Dieu ! tant que vous me laisserez un peu de vie, je désire vous offrir une petite aumône pour les âmes.
Il est des âmes qui ont besoin de force : inspirez-moi des pensées qui fortifient.
Il est des âmes qui ont besoin de joie : inspirez-moi des pensées qui portent au sourire et à la paix.
Il est des âmes qui ont besoin de consolation : inspirezmoi des pensées qui consolent.
Peu de jours après, elle apprenait qu'une amie (qui portait le deuil récent d'un mari passionnément aimé) venait de perdre son fils unique.
Elle lui écrit ces lignes où vibre l'émotion de son cœur :
Bouraemouth, 23 février 1873.
Ma chère Lady S...
Il faut avoir connu une douleur comme la vôtre pour oser vous écrire en ce moment ; mais je l'ose, car cette
douleur, je la connais, et vous pouvez comprendre combien profondément je la partage. Je prie Notre-Seigneur de vous aider à supporter avec courage cet immense malheur t
Ce malheur sera accompagné pour vous de consolations surnaturelles, je le crois, et je crois aussi que vous saurez l'accepter comme une grâce spéciale du Dieu qui vous aime, pour votre enfant bien-aimé ; mais cette souffrance est si aiguë qu'il vous sera sans doute bien difficile de serrer comme vous le voudriez la croix sur votre cœur, meurtri et saignant encore d'une si récente blessure ! Dieu vous enlève toutes les joies et vous laisse tous les devoirs de la vie ! Puisse-t-il vous attirer à lui de façon à vous faire comprendre un jour l'étrange bonheur qu'il réserve, même ici-bas, aux cœurs brisés !
Que Dieu vous bénisse, chère lady S....
Croyez-moi toujours affectueusement à vous,
Gborgiana Fullerton.
Cette allusion à sa propre souffrance est rare, on le sait, dans ses lettres, et l'expression en e^t toujours contenue, mais chaque fois qu'elle s'y trouve, on sent la profondeur de son inguérissable blessure, et on mesure la distance qui sépare la résignation la plus parfaite du moindre oubli, ou de la distraction la plus légère!...
Dans un des livres de prières dont elle se servait le plus habituellement, se trouve la liste suivante de jours de dévotion particulière consacrés à cette chère mémoire.
Le 15 juillet, jour de sa naissance ;
Le 14 septembre, jour de son baptême sous condition >;