SÉJOUR PERMANENT EN ANGLETERRE
Je suppose que le changement actuel de mes projets m'y ramènera un mois plus tôt que je ne l'avais pensé. J'espère maintenant être à Londres au commencement de mai...
Lady Georgiana revint en effet dans son pays peu après, et cette foiselle fut peut -être exaucée au delà de ses vœux, car ce fut pour ne plus le quitter^ hormis une seule fois encore, sept ans plus tard,, et alors, pour faire une course rapide en France. Aussi, après avoir tant désiré revoir sa terre natale et y séjourner, éprouva-t-elle plus d'une fois, par la suite, le réveil de son ancien désir de retourner abroad (au loin) dont la raison d'être subsistait, malgré tous les devoirs et toutes les affections qui l'attachaient à l'Angleterre. Alors, du haut des remparts de Walmer Castle, elle regardait au loin les côtes de France, dans les beaux jours d'été où on les aperçoit si distinctement, et elle éprouvait ce sentiment si bien exprimé en allemand, par l'intraduisible mot : sehnsucht, qui signifie, à la fois le désir de revoir les personnes et les lieux connus et aimés ici-bas, et cet autre désir plus vaste, plus vague et plus insatiable, que fait naître en nous le pressentiment intime de ce bonheur pour lequel nous sommes exclusif' vement créés et que nous ne possédons pas encore j ainsi que ledit excellemment M"*^ Swelchine, tant de fois digne d'être citée !
Ces désirs et ces regrets, Lady Georgiana les éprouva avec l'intensité de tous les sentiments de
son cœur. Mais depuis bien longtemps elle s'était habituée à ne pas tenir compte des impressions qui passaient et repassaient comme à la surface, sur le fond immuable et stable de sa vie. Elle ne songeait plus jamais à s'écouter moralement ou physiquement. Sa principale aspiration était d'ailleurs satisfaite par la faculté de se livrer sans partage à toutes les occupations interrompues par ses fréquentes absences, et elle les reprit alors avec une suite et une ardeur extrêmes, non seulement à Londres, mais à Bournemouth où, on le devine bien, elle ne tarda pas à découvrir de nombreux et bienfaisants travaux à poursuivre.
Les pages de son propre journal nous ont si amplement fait connaître le recueillement et l'esprit intérieur, qui était l'âme de sa vie extérieure et active, qu'il ne nous reste plus rien à dire sur ce sujet, si ce n'est, qu'à dater de ce retour en Angleterre (qui marque le début de la dernière phase de sa vie) toutes les vertus que nous avons vues mûrir en elle se développèrent de plus en plus, et que sa prière journalière, cette prière enseignée par les maîtres et les saints : Faites-moi parvenir y mon DieUy au degré de sainteté auquel vous m'avez appelée en me créant^ dite avec sincérité, fut, on peut l'affirmer en ce qui la concerne, pleinement exaucée. Sa charité déjà si vive devint plus tendre, plus ardente, plus
PROGRÈS SPIRITUEL CROISSANT km
également distribuée entre ceux qui réclamaient ses aumônes, et ceux qui demandaient jses conseils, son appui et sa sympathie. Elle avait toujours compati aux peines d'autrui, elle en avait toujours écouté le récit avec attention, avec intérêt, avec patience, mais plus elle avançait dans la vie, plus cette patience devenait tendre, pénétrante, sage pour conseiller, habile pour comprendre, puissante pour soulager! Il* est presque permis de dire que ces grands cœurs, unis à Celui qui est l'amour lui-même, participent à sa puissance et obtiennent le droit de dire comme Lui : « Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes chargés, et Je cous soulagerai. »
Comme on le pense bien, l'humilité croissait en elle, avec la charité. Quant au renoncement, celui qu'elle pratiquait depuis longtemps, était si complet qu'il ne semblait pas pouvoir être dépassé et cependant elle parvint à renchérir encore sur la simplicité et la pauvreté de ses vêtements. En langue humaine nous dirions qu'elle les porta jusqu'à texcès^ mais nous savons bien que ce sont là des excès qui font sourire les anges !
Elle s'en allait donc ainsi tous les jours à pied à la messe, commençant à être courbée moins par l'âge que par la maladie dont les lointaines approches se faisaient déjà sentir. Couverte de son manteau noir, son vieux chapeau sur la tête, sans gants le plus souvent (elle réservait ce luxe
466 CHAPITRE XVUI ^ (1870-1873)
pour les occasions, où elle dewait paraître j on eût dit que pour faire Taumône elle trouvait trop long d'avoir à les ôter)..., elle allait chaque matin à l'église des Jésuites, dans Farm street, où pendant un si grand nombre d'années on la vit prosternée à cette place, contemplée encore aujourd'hui de loin par tant de regards baignés de pleurs ! prise parfois dans la rue, par ceux qui ne la connaissaient pas, pour une pauvresse, saluée respectueusement par les autres.
On raconte, qu'un dimanche matin, lorsqu'elle revenait chez elle, après avoir assisté à la première des deux messes qu'elle entendait tous les dimanches, elle trouva, non loin de l'église, au coin de la rue qu'elle avait à traverser, une pauvre balayeuse irlandaise, qu'elle connaissait et à qui elle faisait habituellement l'aumône.
« Vous avez été à la messe, je pense? lui demanda-t-elle.
— Non, Milady, je ne puis pas quitter mon poste avant midi, les messes sont finies à cette heure-là. »
Lady Georgiana, sans hésiter, prit son balai.
« Allez vite, dit- elle à la femme stupéfaite; une messe venait de sonner quand j'ai quitté l'église. Allez l'entendre, je resterai ici jusqu'à votre retour, et je vous remettrai ce qu'on me donnera pour vous. »
Ce serait ainsi, dit-on, que, ce dimanche-là, la pauvre balayeuse aurait entendu la messe, et que