A M. LEVESON GOWER 46T
les passants auraient jeté leur aumône dans la main d'une des plus grandes dames d'Angleterre. L'exactitude de ce fait ne saurait toutefois être garantie, Lady Georgiana elle-même l'ayant formellement nié. Mais il m'a été affirmé par un si grand nombre de personnes que je le laisse subsister, car il sert à faire comprendre ce dont indubi- ' tablement sa charité était capable, et il atteste en même temps l'exactitude de ce qui a été dit sur l'humble costume, qui eut si facilement permis à une pareille substitution de passer inaperçue ^
Les lettres dont nous extrayons les passages suivants sont datées de cette période.
M. Leveson voyageait en Italie avec son fils, alors âgé de vingt ans. Elle lui écrit :
Cher Freddy, quoique votre lettre m'ait appris que vous aviez la goutte, je Tai reçue avec un grand plaisir. Vous êtes immobile, il est vrai, mais vous jouissez encore de tout par Georges, vous voyez et vous entendez tout avec lui et par lui; il y a à cela une grande jouissance, et d'ailleurs j'espère qu'à l'heure qu'il est, vous êtes rétabli et que vous avez un temps aussi beau que nous pour cette saison, avec toute la différence du climat où vous êtes. On me dit que c'est à Naples qu'il faut maintenant vous adresser mes lettres!... Oh! comme l'eau m'est venue à lu
1. Il est peut-être utile d'expliquer ici a'iios lecteurs français que les plus pauvres femmes se couvrent, en Angleterre, la tête d'uii chapeau, ce qui, soit dit en passant, ajoute à leur aspect misérable, au lieu de le diminuer.
468 CHAPITRE XVIll ^ (1870-1873)
bouche, en lisant les noms des lieux que vous venez de 'traverser! L'Ombrie ne ressemble à rien de ce que je connais hors de là. C'est, à mes yeux, le beau idéal du charme que peut posséder un paysage!... Je puis à peine y arrêter ma pensée, tant devient alors ardent le désir de revoir encore une fois ce délicieux coin de la terre! Mats je sais que cela ne sera jamais, et ceci serait triste sans le passage de la Bible * : « L'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu... », et le reste. Le ciel nous donnera la perfection de toutes les choses entrevues ici* bas.
Quant à Rome, le désir de la revoir eût été en d'autres temps le plus ardent de tous, mais aujourd'hui ce ne serait plus une joie. Il me semblerait entrer dans une église profanée...
La sœur de son amie si intime et si chère, la marquise de Salvo, venait de perdre sa fille. C'était là le genre de malheur qui, plus qu'aucun de ceux de ce monde, retentissait au fond du cœur de Lady Georgiana. Elle lui écrit, presque sans la connaître :
Chère M" Nunn, Je vous remercie de votre billet. Je sens bien, en vérité, qu'on ne peut aimer comme nous tendrement la même personne et demeurer étrangères l'une à l'autre. Votre sœur bien-aimée étant ma meilleure et ma plus chère amie, je sens qu'il existe un puissant lien entre nous. Mais ce n'est pas le seul. Dieu en a formé un autre, en nous frappant de la même épreuve. Vingt-trois ans se sont écoulés
1. Quoique catholique depuis si longtemps, elle désignait ainsi non seulement l'Ancien Testament, mais l'Ecriture-Saittt« tout entière.
LOUIS XYII M9
depuis le jour où mon accablant malheur me fit penser que ma vie était finie, et que toute possibilité d'une joie quelconque sembla m'ètre enlevée pour ce monde. Mais il n'en a point été ainsi... Oui, il y a un désert à traverser. Mais après un temps, une grande lumière revient éclairer la vie, et à mesure qu'on approche de son terme, cette lumière augmente et adoucit toute douleur.
J'ose vous écrire ces quelques mots, dans la profonde sympathie que j'éprouve pour un cœur de mère, comblé de joie par une enfant telle que fut la vôtre, et aujourd'hui brisé par sa perte!...
A vous sincèrement. Georgiana Fullbrton.
Vers ce même temps, elle remerciait la même personne, par la lettre suivante, de l'envoi qu'elle lui avait fait d'une Vie du jeune dauphin (Louis XVII) :
Mille remerciements pour ce livre. J'ai relu avec an vif intérêt l'histoire de cet enfant martyr (quoiqu'il m'ait été impossible d'en achever quelques passages]. C'est là, selon moi, le plus pénible incident qu'il y ait dans l'histoire 1 D'autres enfants ont peut-être souffert autant que celui-là, mais jamais pareille torture morale n'a été infligée à un enfant de cet âge, capable de se souvenir et de comprendre l'affreux contraste entre le passé et le présent!... Celte tache est la plus horrible de toutes celles qui souillent les pages de la Révolution française. D'autres cruautés ont pu être mises au compte du fanatisme et du délire qu'il produit, mais celle-ci n'a ni parallèle ni excuse I...
J'écris en ce n^oment une histoire qui se passe pendant la Révolution '; cela a redoublé l'intérêt avec lequel j'ai lu ce livre.