LETTRE OE M. GLADSTONE
puis faire le moiadre pas hors de mon chemin, et que mes efforts suffisent à peine pour accomplir les choses qui appartiennent à ce qui est immédiatement mon devoir.
Il eût, à coup sûr, été toutefois de mon devoir immédiat de m'informer exactement des procédés des Russes envers les Polonais, si j'avais parlé, dans cette question, de la confiance qu'il fallait accorder à la Russie; mais, de cette confiance, je n'en ai point parlé; car, sauf celle que m'ins* pirent le caractère personnel et les intentions de l'empereur, je nVn éprouve aucune. A vous parler franchement, il est fort peu de gouvernements qui m'en inspirent. L'action des gouvernements, dans les questions internationales, ne présente pas, en général, la nature humaine sous un aspect qui lui soit avantageux.
Vous me direz peut-être que moi, qui ne me suis pas fait scrupule d'attaquer autrefois le gouvernement de Naples, et maintenant celui de Turquie, je suis mal venu à garder tant de ménagements vis-à-vis de celui de Russie. Mais je dois vous dire que, selon ma manière de voir, j'ai observé vis-à-vis de ces gouvernements de très grands ménagements. Avant de parler des crimes accomplis en Turquie, j'ai gardé sept mois le silence, et je n'ai parlé que lorsque la flamme contenue du scandale s'était fait jour et avait éclaté à la face du monde !
Lorsque jadis une foule de témoignages, que je m'étais efforcé de contrôler de mon mieux, mais qui enfin étaient, je le reconnais, des témoignages ex parte, m'avaient semblé gravement incriminer le gouvernement napolitain, je cherchai d'abord à agir par l'intermédiaire d'un autre gouvernement ami de celui de Naples (l'Autriche), et ce ne fut que lorsqu'il me fut bien prouvé qu'aucune justice ne serait faite, que, cinq mois plus tard, je livrai au public les pages que j'avais écrites.
4ftO CHAPITRE XIX — (1873-1880)
Je sens profondément la terrible responsabilité qu'assument ceux qui portent une accusation fausse; et cette responsabilité, si graye pour tous, l'est mille fois davantage encore que pour tout autre, pour un homme qui a passé, comme moi, la plus grande partie de sa longue vie mêlé aux affaires publiques, et souvent y remplissant d'importantes fonctions. La voix des hommes ainsi placés est rarement sans échos, et il est responsable de ces échos, comme il Test de ses propres paroles.
' G*est là ce qui, à mon point de vue, motive le silence qui vous a causé le mécompte dont vous me parlez. Ne concluez pas, toutefois, de ce que je viens de dire, que je ne trouve pas le sujet digne d'être étudié à fond ; tout an contraire. Mais l'Église latine, qui a le droit d'y prendre un intérêt particulier, pourrait, il me semble, se servir dans ce but de la presse puissante et bien organisée dont elle dispose, à une condition, que je me permets de suggérer toutefois : c'est, dans une pareille controverse, de ne pas accepter de récits anonymes (quelque nécessaire qu'il puisse être en certains cas de ne point révéler les noms des témoins). Secondement, il me semblerait juste de ne point recevoir d'accusations non accompagnées de preuves. Sans ces deux conditions, je crois impossible qu'une puissante action soit exercée sur l'esprit public, et c'est cette action que vous voudriez voir se produire.
11 y a d'autres points encore dans cette lettre, où vous vous montrez à la fois si peinée h mon sujet, et si bienveillante pour moi, il y a d'autres points sur lesquels j'aurais voulu m'étendre; mais peut-être le temps nous manquerait-il à tous deux, moi pour écrire, et vous pour me lire. Il y a cependant une chose que je vous demande de croire : c'est qu'il n'y a pas un homme au monde qui désire plus ardemment que moi , passer, loin de la Vue et du bruit des discordes humaines, le temps, quel qu'en
M. GLADSTONE ISl
soit la durée, qui doit séparer ma mort des travaux de ma vie!...
A vous sincèrement. W.-E. Gladstonb.
P, S, — Veuillez accepter cette hymne, que je me permets de vous envoyer.
Cette lettre caractéristique contenait quelques réflexions quUl était impossible à Lady Georgiana de laisser passer sans réponse.
Elle répliqua deux jours après :
Boumemouth, 34 décembre 1870.
Mon cher Monsieur Gladstone,
Laissez-moi vous remercier sincèrement de votre lettre et de la bienveillance qui Ta dictée, ainsi que de Thymne admirable dont elle était accompagnée. £t, maintenant; permettez-moi, aussi brièvement que possible (car je ne veux pas vous prendre votre temps), de répondre encore quelques mots à ce que vous me dites relativement aux sentiments de la cour de Rome sur la question orientale.
Je crois que, sur ce sujet, le Souverain Pontife n*a jamais exprimé aucune opinion formelle. Le cardinal Franchi a dit, il est vrai, il y a trois mois : a Nous éprouvons la plus grande répulsion pour le gouvernement turc, mais nous redoutons encore davantage la tyrannie systématique des Russes et leur haine mortelle pour l'Église catholique. » Et c'est là, en effet, généralement parlant, Topinion que les journaux catholiques ont adoptée, sauf l'Univers^ l'un des plus influents d'entre eux, qui, il est vrai, en défend une autre. Pour ma part, les événements et leurs suites me semblant très incertains, je préfère aussi ce dernier parti (la défaite des Turcs) à l'autre, quel que puisse en être ensuite le résultat.
Je reconnais, comme vous d'ailleurs, qu41 faut une connaissance approfondie des faits pour critiquer publiquement une nation et un gouvernement; mais je ne puis admettre que ce fût a sortir de votre chemin » en ce moment que de vous renseigner exactement sur l'état des choses en Pologne. Vous avez jeté tout le poids de votre éloquence du côté de la Russie, et vous avez ainsi entraîné vers elle une foule d'esprits. Vous Favez louée publiquement de son humanité et de sa sympathie pour les sujets chrétiens de la Porte, et vous Tavez fait en des termes qu'il vous eût été impossible d'employer si vous aviez su ou cru tout ce que, dans ce moment même, enduraient ses propres sujets chrétiens (à Chelm, par exemple). En sorte que, d'une part, par vos louanges, de l'autre part, par votre silence, elle a été, pour ainsi dire, acquittée par vous, à la face de l'Europe, de tout reproche...
Vous me dites que la presse catholique devrait mettre ce
sujet en lumière ! En vérité , mon cher Monsieur Gladstone ,
c'est ce qu'elle a fait! Mais nos journaux ne sont pas lus dans
ce pays... Je vous envoie ci-inclus deux lettres publiées par
r Univers, qui vous intéresseront, je le crois. Elles tendent
à démontrer ce que la Pologne a souffert. Mais, en même
temps, elles font naître l'espoir qu'un changement favorable
aux sujets catholiques de la Russie sera peut-être la suite
de cette phase même de la question d'Orient, et cet espoir,
je l'accepte!...
Les. mêmes arguments furent répétés de part et d'autre dans quelques lettres échangées encore à ce sujet; mais le résultat poursuivi par Lady Georgiana dans cette correspondance ne fut pas obtenu. La voix éloquente [de M. Gladstone ne s'éleva |