MISS MART]NEAU
Miss Martineau ! Je n'ai jamais eu entre les mains un livre incrédule qui le fût au point <^ l'est celui-là ! D'abord, je l'ai crue sincère dans sa misérable incroyance, et je me sentais pénétrée de pitié pour elle plutôt que d'indignation. Mais, dans son attaque violente contre le christianisme, elle affirme sans scrupule les plus surprenants mensonges, tels que celui, par exemple, « quMl est parfaitement connu que personne, en présence d'une inévitable mort, n'vi jamais eu aucune pensée ni éprouvé aucun sentiment religieux j> ! Qu'une femme raisonnable ait osé hasarder une assertion aussi absurdement fausse! cela a vraiment lieu de surprendre ! Pour quiconque réfléchit et a reçu la moindre éducation, ce livre ne me semble pas devoir être dangereux. Il y a une trop flagrante inconséquence dans ses arguments, et la vanité de celle qui écrit y apparaît d'une façon trop répulsive... Sa moindre erreur (et elle est importante], c'est de considérer le communisme (!) comme le but qu'il faut chercher à atteindre... Je croyais, qu'au moins, en matière d'économie politique, ses opinions avaient une certaine valeur... Puis, avec tant de prétentions à la bonté et à la sensibilité, peut-on rien voir de plus révoltant que la manière dont elle parle d amis qui lui ont été dévoués, qui l'ont assistée et soignée? Et ceci, non pas comme dans les Mémoires de Charles Greville, qui n'ont été écrits que pour lui-même, mais dans une autobiographie écrite par elle pour qu'elle soit publiée!...
L'année 1877, au commencement de laquelle elle écrivait cette lettre, devait lui apporter une douleur, aussi imprévue qu'elle fut vive, une douleur qui fut, nous le croyons, sa dernière grande épreuve ici-bas. L'amie qui lui était si chère, celle qu'elle aimait à nommer son modèle aussi
bien que sa compagne, Lady Lothian, fut subitement enlevée, le 13 mai, à ses enfants, à ses amis et à rÉglise ! Elle avait fait partie de la députation envoyée à Rome pour porter à Pie IX les offrandes des catholiques anglais, à l'occasion de son Jubilé sacerdotal, et ce fut là, après quelques jours passés par elle dans une joie trop grande pour ce monde^ disait-elle, qu'une maladie rapide, terminée en quelques jours par une mort bienheureuse, la transporta dans la patrie véritable, dont elle venait d'entrevoir et de savourer l'avantgoût!...
Ce que furent pour Georgiana les jours de désolation qui suivirent ce coup de foudre, nous ne le dirons pas. Comme les autres grands jours de douleur qui avaient marqué sa vie, elle les traversa en silence. La dépouille mortelle de son amie, rapportée de Rome par ses fils, pour être transportée en Ecosse , séjourna vingt-quatre heures à Londres, et, pendant ces heures, l'amitié dévouée de Lady Herbert obtint qu'elle fût déposée dans sa chapelle particulière, à Londres : et tout ce jour et toute cette nuit, les amis de Lady Lothian se réunirent autour de son cercueil! Georgiana y demeura jusqu'à la nuit, et y revint dès qu'il fit jour. Les messes se succédaient sans interruption. Tous ceux que Lady Lothian avait secourus, tous ceux qui avaient marché sur ses traces, tous ceux qui l'aimaient,