CONFIRMATION
qui nous le montre tel qu'il apparut aux yeux d'une enfant de quinze ans.
A son retour à Brighton, elle eut, en fait de divertissement, celui d'apprendre à jouer au whist, et à ce sujet elle racontait l'hilarité qu'elle excita en traduisant en anglais le nom des couleurs, tel qu'elle le connaissait en français. Cela parut naturellement aussi comique que si, traduisant de l'anglais, on désignait en français les piques sous le nom de bêches^ les trèfles sous celui de massueSy et les carreaux sous celui de diamants. Le cœur est, en effet, la seule des quatre couleurs qui se traduise en anglais par le nom équivalent.
Ce petit fait indique une fois de plus que la langue française et toutes ses locutions étaient familières à la jeune Georgiana plus que ne l'étaient alors celles de la sienne.
Au printemps de 1828, LordGranville fut envoyé pour la seconde fois à Paris, comme ambassadeur. Ce fut cette même année, à Pâques, que Georgiana reçut la confirmation et communia pour la première fois dans l'église anglicane.
Ma mère m'avait fait lire auparavant avec soin plusieurs livres religieux. Parmi ceux-ci, Les saintes Vies et Morts [Holy living and dying), de Jérémîe Taylor, m'avait beaucoup touchée. Ma mère, toutefois, me donnait des explications qui modifiaient les parties catholiques de son enseignement. Je me souviens en particulier qu'elle me dit qu'il ne fallait pas attacher d'importance à la recommandation qu'il fait de s'abstenir, par respect pour la Communion,
de prendre aucune autre nourriture le matin avant de la recevoir. Je formai beaucoup de bonnes résolutions et je m'approchai de l'un et de l'autre de ces deux sacrements, avec de grands sentiments de piété. Mais en réalité aucun grand changement ne s'opéra en moi. Mes défauts demeurèrent les mêmes; je retombai dans les mêmes fautes, parmi lesquelles l'une des plus graves, et dont je me repentais le plus cependant, fut d'avoir plus d'une fois lu en totalité ou en partie des livres que ma gouvernante me défendait.
Elle avait une manière de coller ensemble les pages qu'elle voulait m'interdire, à l'aide de bandes de papier que j'avais découvert le moyen d'enlever et de remettre sans qu'elle s'en aperçut. Cette faute-là assurément était grave, et j'en éprouvais des remords, non à cause de ma désobéissance, mais parce que cela me semblait une sorte d'ingratitude envers M"' Eward. J'en pleurais quelquefois, mais lorsque la tentation revenait, je n'avais pas le courage d'y résister. Il arriva aussi plus d'une fois, à une époque où l'on m'avait ordonné de prendre un médicament deux fois par jour, que, lorsque M"* Eward m'envoyait toute seule dans la chambre voisine pour y prendre ma seconde dose, au lieu de l'avaler je la jetais par la fenêtre. Ceci aussi me semblait être une ingratitude envers mes parents qui payaient pour ce médicament, et je me la reprochais, comme telle, non autrement, je n'avais de repentir de mes fautes qu'en tant qu'elles blessaient les autres ; je ne les regrettais pas en elles-mêmes, et je n'étais pas le moins du monde véridique.
En fait de talents, Georgiana n'excella que dans celui d'écrire, quoique pendant la durée de son éducation elle eût appris le dessin et la musique pour laquelle elle eut même pendant quelque
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temps, ainsi qu'on va le voir, un maître fort illustre.
Cette année-là, le fameux pianiste et compositeur Lîzst me donna des leçons de piano. Il était alors tout à fait au début de sa carrière. Il jouait brillamment et avec une fougue extraordinaire, et comme il insistait pour me faire jouer sa musique qui était très difficile, je m'en acquittais si mal qu'il se levait parfois et arpentait la chambre en se bouchant les oreilles. Je me rappelle, et pourrais encore tenter de jouer les morceaux qui lui causaient ce tourment, dont je le soulageai un peu en lui persuadant que la meilleure leçon pour moi c'était de l'entendre jouer lui-même. La plus grande partie de la leçon se passait après cela à l'écouter. . . Beaucoup d'années plus tard, je lui envoyai un message par son ami le P. Hermann, auquel Lizst répondit qu'il gardait très présent le souvenir, sinon de mon talent musical, au moins de mon amabilité.
Ce fut aussi vers cette époque que, pour la première fois, elle tenta de composer un poème. Elle écrivît même le premier chant d'une histoire d'amour et de guerre, où figuraient des chevaliers et des troubadours. Sans être douées du talent littéraire qui devait se développer plus tard chez Georgiana, et qui d'une façon ou de l'autre se manifestait dès lors, c'était là le genre de rêverie qui, vers Tan de grâce 1825 occupait l'esprit de presque toutes les jeunes filles : — des exploits fabuleux, des bardes qui les célébraient dans leurs chants, et rendaient célèbres en tous lieux les noms des héros; des dames de beauté, adorées sans espoir, et sur lesquelles rejaillissait
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l'éclat des hauts faits qu'elles avaient inspirés : tout cela semblerait aux jeunes filles de nos jours de bien niaises imaginations, et je ne doute pas que leur esprit ne soit totalement exempt de ces non-réalités romanesques. Je voudrais être aussi complètement certaine que, quittant cette région de l'idéal, elles en cherchent toujours une autre plus noble et plus pure, en même temps que plus vraie.
Pour en revenir à l'essai de composition de Georgiana, nous ajouterons que, quant au langage qu'elle prêtait à ses personnages, elle s'était largement inspirée de celui de certaines tragédies françaises dans ce qu'il avait de plus exalté et de moins naturel. Elle se servait de l'expression : mourir d'amour^ et d'autres semblables, lesquelles, lorsqu'il lui fallut enfin produire son manuscrit et le laisser contrôler par W^^ Eward, causèrent à celle-ci une véritable stupeur. « Qui jamais eût pu me faire prévoir, s'écria-t-elle avec désolation, qu'une de mes élèves écrirait un roman avant d'avoir atteint l'âge de quinze ans !... »
Pauvre M"« Eward I écrit à ce propos Lady Georgiana. Elle se montra moios scrupuleuse dix-sept ans plus tard, lorsque, en 1844, voyageant pour venir nous voir en Angleterre, elle rencontra, chemin faisant, une société de voyageurs anglais qui causaient ensemble à^Ellen Middleton qui venait de paraître. L'un d'eux demanda à un autre : a S'il « savait qui était cette Lady Georgiana Fullerton ? » Alors,