PREMIÈRES AMIES
nous dit notre vieille amie, « je pris la parole, et je dis en me rengorgeant : c'est mon élève ! »
Rien ne vint plus modifier la monotonie du séjour de Brighton jusqu'à l'époque de Noël (1828), où Lord et Lady Granville s'y établirent dans une grande maison sur Brunswick Terrace.
Tout alors se transforma très agréablement pour les deux sœurs, réunies maintenant à leurs parents et aussi à leurs frères que les vacances ramenaient au milieu d'eux; jusque-là, Geor« giana n'avait pas été en contact suivi avec des jeunes filles de son âge.
Une seule fois, dit-elle, à Paris j'avais vu Lady Charlotte Thynne (qui devint ensuite duchesse de Buccleucgh] et j'avais fait avec elle le tour du jardin de l'Ambassade. J'avais aussi parlé deux ou trois fois à une très belle jeune fille de mon âge, Mary Hardy (aujourd'hui Lady Mac Gregor), et ces deux rencontres avaient été des événements dans ma vie. Cet hiver-là, à Brighton, je fis connaissance avec miss Wortley qui ensuite épousa M. John Talbot (le frère de Lady Lothian). Elle avait trois ans de plus que moi, néanmoins elle s'occupa de moi avec intérêt et me parla de sujets d'art, ainsi que des beautés du paysage. J*en fus flattée au delà de toute expression. Elle devint plus tard une de mes amies les plus chères.
Celte année, l'agitation irlandaise (celle-là légitime et féconde) était près d'atteindre son terme honorable et glorieux. L'émancipation des catholiques allait être proclamée, et ce sujet passionnait toutes les discussions.
58 CHAPITRE lll — (1827-1830)
Il me semble aujourd'hui bien étrange, écrit Lady Georgiana, de me rappeler qu^à cette époque ces conversations ne mlinspiraient pas plus d^intérêt que je n'en prends aujourd'hui à celles dont le tunnel de la Tamise ou le per-> cernent de l'isthme de Panama sont l'objet. Cependant je fus frappée des paroles que j'entendis dire à mon oncle Lord Harrowby^ un jour où le sujet qui préoccupait tout le monde Pavait amené à parler de l'Église catholique : « Il ne faut pas, dit-il, nommer idolâtres les catholiques romains parce qu'ils adorent l'Hostie, puisqu'ils ne l'adorent que parce qu'ils croient fermement que Notre-Seigneur Jésusdhrist y est présent. »
L'heure n'était pas encore venue pour elle, où l'importance de ce grand sujet devait jeter dans l'ombre tous les autres. Tout flottait encore dans son esprit, dans ses convictions, dans ses aptitudes et même dans ses goûts. Rien ne lui était entièrement indifférent, rien non plus ne l'intéressait très longtemps de suite, et quoique ses impressions fussent très vives, et que, sous certains rapports, son esprit fût très développé, il demeurait encore en elle un grand fonds d'enfantillage, ce qui, à l'âge de transition où finit l'adolescence, est un charme que beaucoup de jeunes filles ont déjà cessé de posséder. II en est plus d'une, en effet, que la nature positive de leur esprit préserve, surtout aujourd'hui, de certaines rêveries juvéniles qjui font sourire, mais non pas de calculs prématurés qui étonnent et fort souvent affligent, comme le ferait l'aspect
MH« EWARD 59
d'une fleur fanée avant d'être éclose, ou d'un jeune visage sur lequel une ride apparaîtrait bien longtemps avant Tàge I
Ce qui rendit pour Georgiana l'époque à laquelle nous sommes parvenus particulièrement déplaisante, ce fut la séparation momentanée qu'elle amena entre elle et sa sœur. Suzanne avait atteint l'âge de paraître dans le monde, il s'ensuivit, pour Georgiana, six mois d'une mortelle tristesse {six dreary months)^ pendant lesquels ses soirées se passèrent tète à tète avec sa gouvernante ; tête-à-téte aggravé par la profonde mélancolie que causaient à celle-ci l'absence de son élève préférée et la perspective d'être bientôt séparée de l'autre. L'année suivante, le tour de Georgiana devait venir, et son entrée dans le monde marquait le terme des fonctions de M^^"" Eward, et l'époque de leur séparation finale.
Il faut supposer que pendant ces derniers mois, n'ayant plus à s'occuper que de Georgiana, et se sentant moins inquiète d'une responsabilité qui allait finir, touchée sans doute aussi par la pensée de la quitter, M^^'' Eward envisagea tout d'un coup les qualités et les défauts de son élève sous un jour nouveau. Elle aperçut, un peu tardivement, combien elle avait souvent méconnu les unes et exagéré les autres, et le regret qu'elle en éprouva fit naître chez cette personne, assurément
bonne et sincère, une sympathie et une tendresse expansive^ qui se manifestèrent au moment des adieux, et plus encore dans la correspondance active qui les suivit.
Ce qui est plus surprenant, c'est la vivacité avec laquelle Georgiana répondit à ses témoignages tardifs d'affection et sembla perdre toute mémoire des anciens torts de sa gouvernante envers elle, ainsi que du ressentiment qu'elle en avait éprouvé. Ses impressions étaient cependant fortes et profondes; mais la bonté et la générosité de son cœur ne permettaient pas à la rancune d'y séjourner, et la moindre réparation suffisait pour lui faire, non seulement pardonner une offense, mais pour la lui faire totalement oublier.
Au mois d'août 1829, elle fît, avec ses parents, un séjour à Tunbridge Wells, lieu charmant, qui lui inspira un attrait qu'elle conserva toute sa vie, et qui tint peut-être un peu à cette disposition joyeuse dans laquelle elle se trouvait lorsqu'elle le visita pour la première fois. C'était pour elle l'aurore de la jeunesse, et une aurore que son imagination lui peignait d'avance comme celle d'un jour lumineux et sans nuage. C'était aussi la fin de toutes les vicissitudes du régime de M^^^ Eward, qui, bien qu'adouci en dernier lieu, n'était pas tel qu'à dix-sept ans il put déplaire à Georgiana d'en être affranchie. Toutefois, lorsque leur séparation s'effectua enfin définitive-
TUNBRIDGB WELLS 61
ment, ce fut avec beaucoup de larmes de part et d'autre. La pauvre gouvernante était au désespoir de quitter celles à qui elle avait consacré seize années de sa vie, et le chagria que ses deux élèves témoignèrent de leur côté fut, au moment du départ, vif et sincère. Elles en furent promptement distraites, toutefois, par la perspective d'un voyage en Derbyshire qui leur promettait autant d'intérêt que de plaisir.
Ce voyage, ditGeorglana, et notre arrivée à Ghatsworth (l'habitation du duc de Devonshire, réputée Pune des plus belles d'Angleterre), furent pour moi un plaisir tel que je n'en avais jamais éprouvé. Nous couchâmes à Derby, et ce jour-là la vue de Mortlake me jeta dans Textase. Maiif tout fut dépassé, lorsque j'arrivai à Ghatsworth. C'était la première fois que je voyais une grande maison de campagne anglaise. Celle-ci me parut une sorte de paradis, où tout était réuni. Une vue splendide, des bois épais et magnifiques, des jardins immenses et délicieux, une charmante rivière que l'on côtoyait pendant toute la longueur de V Allée de Deux-Milles! (ainsi qu'on la désigne). A l'intérieur je ne fus pas moins charmée par la beauté de tout ce qui y frappa mes regards : tableaux, statues, admirables dessins réunis, dans la galerie', etc., etc., etc..
Si on ajoute que toutes ces richesses artistiques étaient rassemblées dans des salons et des salles dignes d'une semblable parure, et que dans ce beau lieu se trouvait réunie cette élite du
1. Collection célèbre de dessins des plus grands maîtres du monde.
monde de l'intelligence, ainsi que de celui de l'élégance, que le duc de Devonshire avait partout l'art de grouper autour de lui, on ne peut s'étonner de l'effet produit sur la jeune fille qui s'y trouvait pour la première fois.
Il faut se souvenir, poursuit-elle, que je n'avais que dixsept ans et que jusque-là j'avais mené une vie assez sévère, ne quittant que rarement ma salle d^étude. . . Cela me sembla un changement miraculeux d'existence. . . Ma timi» dite me fit souffrir d'abord, il est vrai, mais je parvins à la surmonter sans trop de difficulté. Il m'advint cependant une chose embarrassante le jour même de mon arrivée. Un personnage à cheveux gris, qui se trouvait près de moi à table, me demanda comment je trouvais l'aile nouvelle qui venait d'être ajoutée au château. Je lui répondis qu'il me semblait que le château tel qu'il était auparavant devait être plus beau (et c'est encore mon avis), mais ma confusion fut grande en apprenant que celui qui m'avait posé cette question était Sir Godfrey Wyatwille, l'architecte auteur de cette annexe!... J'eus aussi quelque peine à me faire à certains usages du monde qui contrariaient tout à fait les habitudes auxquelles je m'étais conformée jusqu'alors ; ainsi celle de garder le silence à table me coûtait à rompre, plus encore celle d'aller me coucher de bonne heure, et j'étais surprise d'être critiquée lorsque je faisais les choses qui jusque-là m'avaient été enjointes.
Nous étions cependant beaucoup plus surveillées alors que les jeunes filles ne le sont aujourd'hui. Le premier déjeuner avait lieu dans notre chambre, et ce déjeuner ne consistait toujours qu'en une tasse de thé avec du pain sec. Ma mère voulait ensuite que nous eussions deux ou trois heures d'occupations sérieuses, chaque jour, et nous ne
GHATSWORTH 63
paraissions jamais qu'à Theure du lunch (second déjeuner) k deux heures. Mais ensuite, quelles promenades charmantes ! soit à pied avec une partie de la jeunesse réunie au château; soit en poney chaises y attelées de quatre chevaux qui allaient comme le vent, et quelles expéditions nous fîmes ainsi à Matlock, à Hardwicke, à Haddon I . . . Puis le soir on jouait des charades, ou on faisait de la musique ; on passait enfin gaiement son temps.
Parmi les personnes qui se trouvaient à Chats worth,. lors dé cette première visite, était M"* Robert Arkwright, dont l'habitation (qui se nommait Stoke) n'était qu'à peu de milles de distance. Elle devait avoir à cette époque entre quarante et cinquante ans. La beauté de son visage et de sa physionomie était encore frappante. Elle était la fille de Stephen Kemble^ et tout le talent dramatique de sa famille se retrouvait dans celui qu'elle avait pour le chant. Sa voix n'était pas très étendue cependant, mais lorsqu'elle chantait certaines ballades (la plupart des grands poètes) dont la musique était de sa composition, le son de sa voix, l'expression de ses yeux admirables, avaient une puissance pathétique qui était étrangement pénétrante. Sa conversation n'était pas moins originale et moins intéressante que son talent. On peut se représenter, à l'âge et avec l'imagination que j'avais alors, Teffet qu'une semblable personne dut produire sur moi et la satisfaction avec laquelle je me vis remarquée par elle. Son rare talent, sa personnalité distinguée et frappante, m'inspirèrent un véritable enthousiasme. Et à l'heure qu'il est encore, cinquante-quatre a/z5 après les jours dontj& parle, je ne puis jouer ou entendre Tun des airs chanté» par elle alors sans éprouver une émotion qui me trans-
1. Frère de John et de Charles Kemble. Elle était cousine, par conséquent, de Fanny Kemble, qui parle souvent d'elle dans les Mémoires de sa jeunesse.
porte avec une vivacité étrange à ces jours lointains de ma jeunesse, où sa voix harmonieuse les lit résonner à mon oreille pour la première fois !
Dans ces lignes de son récit, Lady Georgiana semble nous avoir donné une image complète de ce qu'elle était à ce moment de sa vie, où ses qua-* lités et ses facultés se manifestaient avec une liberté dont elle n'avait pas joui jusque-là. Elle traversait alors une de ces phases d'enchantement, qui sont, au début de quelques vies, comme ces matinées dont on dit « qu'elles sont trop belles », et qui font craindre des nuages pour une heure plus tardive. Quand il s'agit de la vie humaine, on peut être assuré que ces nuages ne manqueront pas de se produire. Celle de Lady Georgiana devait en effet s'assombrir, et plus encore , se transformer.
De tout cet éclat qui entourait, à Chatsworth, ses dix-sept ans, et qui était véritablement et à proprement parler celui du monde^ du grand monde ^ avec ses amusements les plus élevés et les plus délicats assurément, mais très vifs néanmoins, avec son luxe et sa magnificence, avec son orgueil et sa mollesse; de tout cet éclat, dis-je, elle se sépara volontairement et de bonne heure. Ces existences somptueuses auxquelles la sienne était mêlée appar« tenaient toutes, cependant, au cercle où elle était née. Ses proches parents ou leurs amis y occupaient le premier rang. Elle y était à sa place.