Au dix-huitième siècle
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sacrer sans partage, à la mémoire de son amie, ses forces défaillantes et les derniers efforts de son courage et de son talent.
L'année n'était pas achevée toutefois sans qu'elle se rendit compte de sa faiblesse croissante et des progrès d'une maladie, dont elle dissimulait les souffrances, mais dont elle commençait à mesurer la gravité.
De crainte de ne pouvoir achever la Vie de Lady Lothian, j'ai interrompu la suite de mon récit pour en écrire la fin^ afin de ne laisser qu'une lacune facile à combler par une autre main.
C'est à moi-même qu'elle adressa ces paroles, un jour que nous causions ensemble dans son petit salon de travail, à Ayrfield, vers la fin de l'automne 1883. Car il nous avait été permis cette année-là de réaliser le projet mille fois formé de passer quelques semaines à Bournemouth, dans cette demeure d' Ayrfield, où, depuis sept ans, nous avions été tant de fois invités à venir. Le 16 novembre 1883 j'étais enfin arrivée, avec mon mari, dans ce lieu qui devait me laisser un souvenir doublement ineffaçable I...
Ce séjour sous le toit de nos amis fut d'une douceur, à peine troublée par les nuages dont l'horizon demeurait chargé. Les souffrances dont Georgiana ne se plaignait jamais lui laissaient assez de trêve pour qu'elle pût encore faire de longues promenades en voiture ouverte, et ce
fut ainsi que je parcourus avec elle les charmants environs de sa demeure. Elle me conduisit dans ses lieux préférés, et plus souvent qu'ailleurs, dans les beaux bois de sapins, d'où la vue plonge sur la mer, et qui couronnent d'une éternelle verdure la côte riante et pittoresque de Bournemouth. Le temps était d'une beauté exceptionnelle. Jamais dans aucun climat du Nord je ne me souvenais d'avoir vu, à cette époque de l'année, un ciel aussi brillant et aussi pur. Jamais hors d'Italie je n'avais respiré en pareille saison un air aussi caressant et aussi doux. Cette année-là, de plus (d'autres encore que moi s'en souviendront), des lueurs étranges et merveilleuses, diversement expliquées par les savants, éclairaient le ciel à l'heure du coucher du soleil et prolongeaient par un éclat inaccoutumé la durée ordinaire du crépuscule. Malgré sa maladie dont nous ne pouvions bannir le souvenir, malgré son âge et le mien, malgré une inquiétude vive quoique vague qui obscurcissait ma propre vie, et me serrait souvent le cœur d'une soudaine et douloureuse étreinte, nous jouissions de tout ce qui nous entourait, comme si nous avions été jeunes, et comme si dans la vapeur lumineuse de l'avenir il y avait encore eu pour nous, en ce monde, des espérances dont la réalisation était possible.
« Quelle illusion promptement et tristement dissipée, » me dira-t-on. Pour toutes les deux la
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vie était finie, le présent, c'était la vieillesse, pour l'une, dans un avenir prochain, la souffrance et la mort; pour l'autre, avant la mort, le plus grand et le plus cruel de tous les brisements de la vie!....
Oui, en effet, c'était là pour elle et pour moi, le présent et Tavenir. Mais cette vérité n'était pas la seule. 11 en était, il en demeure une autre, et cette autre vérité, personne ne la comprit mieux et ne l'exprima aussi bien que la grande et sainte âme, dont tant de fois déjà j'ai emprunté le langage. Personne mieux qu'elle ne sut dire ce que peuvent répéter après elle tous ceux qui vivent dans la même foi et les mêmes espérances.
On dit : a Le déclin de l'âge » , écrit M"» Swetchine " . Mais si notre vrai centre est le ciel, le déclin dans l'être double est en même temps une ascendance. Le corps et Tâme sont en contradiction presque perpétuelle. Tandis que la nature défaille, ce n*est pas la destruction qui seule se hâte, mais aussi la liberté, la gloire, la perfection d'une âme toujours plus radieuse à mesure que le principe spirituel absorbe ce qui ne Test pas. Pendant que le corps s'affaisse, l'âme se retrempe... La mort pour l'un, c'est l'éternelle jeunesse pour l'autre ! David était vieux quand il invoquait le Dieu de sa jeunesse; et ce n'était pas le Dieu de son passé, c'était le Dieu du présent que David invoquait, le Dieu de cette jeunesse qu'il sentait fleurir et s'épanouir au fond de lui-même! car si les enfants de la lumière jouissent du jour au milieu de la nuit, les enfants de l'immortalité gardent leur jeunesse au milieu même des glaces de l'âge ...
" 1. Méditations, p. 99.
Au retour de ces promenades nous nous arrêtions parfois au couvent des religieuses Françaises, qui dirigeaient l'école des pauvres enfants catholiques, et plus souvent encore à un asile de jeunes filles convalescentes, fondé par Lady Georgiana, depuis son arrivée à Bournemouth, et où nous la verrons pour la dernière fois exercer celte charité de prédilection que lui avaient toujours inspiré la jeunesse, la pauvreté et la maladie, surtout lorsqu'elle les trouvait réunies !
Nos soirées se passaient en paisibles causeries suivies d'une partie de cartes, pendant laquelle nous faisions souvent de grands éclats de rire, dont le souvenir aujourd'hui me fait venir les larmes aux yeux....
A dix heures, nous allions à la chapelle, où les serviteurs étaient rassemblés, et la journée, qui commençait tous les matins par la messe, s'achevait tous les soirs par la prière en commun.
Quelques visites seulement apportèrent de temps en temps un léger changement à cette vie douce et uniforme. Je note ici celle d'Albert de Mun, qui y accompagna le révérend P. du Lac, et dont Lady Georgiana conserva un souvenir, que l'on verra rappelé par elle jusque dans les derniers jours de sa vie. Pendant ces dernières semaines de l'année 1883, sauf quelques paroles de Georgiana (telles que celles que j'ai rapportées plus haut à propos de la vie de Lady Lolhian), qui in->
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cliquaient la conscience qu'elle avait du déclin de ses forces^ rien ne rappelait un état maladif, qui pouvait justifier des inquiétudes prochaines. Elle sortait tous les jours, et après les promenades dont j'ai parlé, lorsque nous ne visitions ni l'école ni l'asile, elle me menait chez ses amis et chez ses voisins, et me fit faire connaissance avec ceux qu'elle voyait le plus souvent. D'abord avec la baronne de Hûgel , dont la conversation était brillante et originale, l'accueil aimable autant que gracieux et qui était établie à Bournemouth dans une habitation charmante ; ensuite , avec Lady Victoria Kirwan, tante de la jeune duchesse de Norfolk, qui se trouvait alors chez elle (et qui, elle aussi, allait si vite mourir !); enfin, elle me conduisit chez l'illustre poète octogénaire. Sir Henry Taylor *, établi avec sa famille dans une demeure nommée : The Roost, Nous passâmes à plusieurs reprises d'agréables heures, dans cet intérieur intelligent où tous avaient de Tesprit et chacun avait le sien; celui de Lady Georgiana y était apprécié par tous, à sa juste valeur. Les diversités d'opinion qui se manifestaient dans cet aimable cercle avec une indépendance singulière ne servaient qu'à alimenter la conversation et non point à l'aigrir, grâce à une habitude, devenue rare aujourd'hui, de permettre à chacun d'exposer
1. Auteur, entre autres, du poème de Philip van Arteveld; mort dans le courant de l'année dernière.
sa pensée jusqu'au bout, sans rencontrer d'opposition systématique ; disposant ainsi l'esprit à écouter, en retour, la contradiction sans impatience. Conversations desquelles toute violence était absente, et oii, malgré de grandes divergences, il régnait un calme et une bonne foi, qui eussent véritablement donné à l'argument le plus vrai toutes les chances possibles de prévaloir, si s^aifouer vaincu ne répugnait pas au coin du feu, presque autant que sur un champ de bataille !...
Dans de semblables discussions,LadyGeorgiana si souvent silencieuse par réserve, par indifférence, ou par humilité, laissait reprendre à son esprit tout son essor, et j'entends encore le timbre de sa voix sonore et doux, lorsqu'elle s'animait sur de graves sujets ; je vois le noble et frappant visage de Sir Henry Taylor, tandis qu'il Pécoutait et lui répondait, offrant lui-même, avec sa longue barbe blanche, ses beaux traits, et la draperie rouge qui l'enveloppait en guise de robe de chambre, l'aspect le plus imposant et le plus pittoresque que l'on pût imaginer.
Ce souvenir est l'un des derniers qui me montre Lady Georgiana, si près alors de la fin de sa vie, et déjà si loin de ce monde, par les aspirations de son âme, exerçant encore une fois ce charme social dont elle était douée, et qu'elle ne prodiguait ni volontiers ni facilement.
Ce fut, je crois, au retour d'une de ces visites