‹ Lady Georgiana FullertonChapitre 188 sur 196 · LA VEILLE DE NOËL · texte numérisé non relu

LA VEILLE DE NOËL

au Roostj pendant laquelle nous avions appris que la Reine venait de décerner la pairie à Tennyson, qu'elle me demanda si j'appréciais les poèmes de celui-ci? Je répondis que je préférais toujours ceux des poètes de ma jeunesse, mais que j'admirais au dernier point quelques-unes des œuvres de Tennyson et, entre toutes, les Idylles du Rpi. <( Je le crois bien ! » dit-elle en feuilletant un livre qui se trouvait sur la table, n tenez, connaissiezvous au monde beaucoup de vers plus beaux que ceux-ci ? » Et elle me lut, dans le poème de Gui" nevere^ l'admirable scène entre le roi Arthur et la belle Reine, coupable et repentante. Sa voîx en lisant ces beaux vers semblait plus harmonieuse et plus douce encore qu'à l'ordinaire, et j'eus en les entendant un plaisir analogue à celui qu'on éprouve en écoutant de la musique.

Nous arrivâmes ainsi à la veille de Noël. Dans la soirée de ce jour, tes lueurs dont j'ai parlé illuminèrent d'un tel éclat le ciel et la mer, que, regardant avec mon mari ce spectacle du haut de la route qui domine la plage, il nous sembla revoir la lumière de Naples. Ce souvenir du Midi et de notre lointaine jeunesse, réveillé dans des lieux et à un âge si différents, nous fit une vive impression et je m'écriai ce que je n'oublierais jamais cette veille de Noël 1883»!,..

Hélas ! ce jour devait, en effet, demeurer pour moi tristement et à jamais mémorable, car c'était

pour la dernière fois que je le passais avec lui ici-bas!...

Ce soir-là, la petite chapelle d'Ayrfield fut décorée de feuillage et tout entourée, selon l'usage * anglais, de guirlandes de feuilles de houx, avec leurs fruits rouges. Il n'y eut point de messe de minuit, mais après la prière, on y chanta VAdeste, devant une Crèche illuminée.

Le lendemain, les offices de la journée furent célébrés avec la plus grande solennité, dans l'église de Bournemouth (desservie parles PP. jésuites), accompagnés d'une musique telle qu'il est rare d'en entendre loin des grandes villes, et, au milieu d'une assistance dont le recueillement était frappant. Là aussi, suivant la coutume récente, venue d'Italie et répandue aujourd'hui presque partout, en Angleterre, la crèche était l'ornement aussi bien que la dévotion spéciale du temps de Noël. Celle de la petite église de Bournemouth était aussi satisfaisante pour le goût que pour la piété, et il n'y manquait pour moi que le son des cornemuses, pour compléter cet autre réveil de mes souvenirs de Naples !

Ce fut la dernière fête de Noël à laquelle Lady Georgiana assista dans cette église, et peut-être ne fut-ce pas sans effort qu'elle parvint à accomplir ce jour-là tout ce que lui dictaient sa piété, sa tendresse et sa charité !

C'était longuement d'avance qu'elle avait tout

L'ASILE DE BOURNEMOUTH 515

préparé cette année-là pour donner, à Noël, aux jeunes convalescentes recueillies dans son asile, une de ces fêtes qu'elle aimait tant à procurer à la jeunesse, et comme si elle avait pressenti qu'elle serait la dernière elle voulut qu'elle surpassât toutes les autres.

Cet asile était une petite maison riante, située comme toutes celles de Bournemouth, au milieu d'un jardin. Elle était dirigée par une seule personne qui réunissait les qualités d'une surveillante expérimentée et d'une infatigable servante, à celles d'autre sorte, qui rendent apte à gouverner une maison.

Les mains de l'excellente et intelligente Miss Shea faisaient régner partout l'ordre et la propreté, en même temps que sa bonne humeur maintenait dans la maison une intarissable gaieté. Elle était littéralement toute à tout, et à tous^ sans jamais pourtant sembler trop pressée, trouvant encore le temps de lire les ouvrages rangés sur les rayons d'une bibliothèque dans la petite pièce qui lui servait de salon et où les visiteurs étaient admis : humble et généreuse vie qui faisait dire à une femme éminente, Lady Newburgh, que, sans exagération^ Miss Shea était la meilleure personne quil y eût sur la terre.

Ainsi secondée, on peut se figurer tout ce que Lady Georgiana parvint à réaliser dans ce petit asile, qui devait, hélas I bientôt disparaître, avec

eelle qui Pavait fondé, et avec l'humble amie qui ne put lui survivre * !

Sans s'arrêter toutefois à de iugubres prévisions, la fête organisée pour le lendemain de Noèl, cette fête qui devait couronner et clore toutes celles de cet asile, ressembla véritablement à une joyeuse réunion de famille. Lady Georgiana s'établit de bonne heure, dans le salon de Miss Shea, entourée de paquets de toutes les formes et de toutes les dimensions, contenant les présents destinés aux jeunes filles , qu'elle voulait leur remettre elle-même en les faisant entrer l'une après l'autre séparément, afin de pouvoir les accompagner, pour quelques-unes, de bons conseils, pour toutes de bonnes paroles.

Après cette distribution, Lady Georgiana se rendit dans la salle de travail brillamment éclairée où^ à la joie générale, elle avait fait transporter un piano, ayant découvert qu'il se trouverait dans l'assistance deux personnes douées de belles voix et disposées à contribuer au plaisir de la soirée. Ce que fut le succès de ce concert improvisé sera &cilement compris par ceux qui savent combien un peu de poésie et de musique ajoute d'attrait aux récréations de ce genre, et combien c'est k tort qu'on se figure que ceux-là seuls dont l'éducation est supérieure sont capables de l'éprouver !

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