Miss Shea mourut moins d'un an après Lady Georgiana
«A MERRT AND A HAPPY CHJIISTMAS » 517
Le thé qui suivit n'en fut que plus joyeux. Les gâteaux distribués par Lady Georgiana et la bonne Miss Shea, avec les égards dus à la santé des convives, disparaissaient cependant avec une rapidité qui pouvait faire craindre pour les jeunes convalescentes quelques effets fâcheux des plaisirs de la soirée : « Mais cela est si bon pour elles, de s'amuser un peu, disait Miss Shea, eA. cela me fait aussi tant de bien, de les voir contentes. Soyez tranquilles, je les soignerai si bien qu'aucune d'elles n'aura à regretter ce merry and happy ChristmcLS ! »
a Merry and happy », gaie et heureuse 1 oui, telle fut en effet cette fête de Noël, pour ces pauvres filles, et elle le fut aussi pour celle qui venait, pour la dernière fois, la partager avec elles !
Ce fut pendant ces fêtes de Noël qu'elle adressa à la marquise de Salvo , dans les vers suivants, le précieux témoignage de son affection fidèle :
Oh ! amie de si longues années ! Que Dieu vous bénisse dans ce jour de Noêll Que jusqu'à la fin du long chemin de la vie il préserve votre âme de toute douleur et de toute crainte! Qu*il vous rende au centuple le bien que vous m'avez fait, et tout ce que, plus ma vie s'avance, plus je sens que je vous dois!...
Je voudrais pouvoir m'arrêter ici, car les jours qui vont venir me coûtent à écrire.
Nous le savons tous. Pour récolter dans la joie éternelle et radieuse, il faut avoir semé dans les larmes. Mais ces'jours de larmes, ces jours où les souffrances semblenr se presser de combler la mesure que chacun doit remplir pour atteindre sa récompense, ces jours sont rudes et sombres à traverser... Et peut-être , ne le sont-ils pas moins à décrire, car la lueur mystérieuse qui brille à travers les nuages les plus épais, la force étrangère à soi-même, qui transporte au delà des abîmes qu'on n'aurait pu franchir sans elle, nous manquent et ne nous aident plus, lorsque, ces terribles jours passés, nous voulons tenter d'en retracer le souvenir!
Derniers jours.
Ce fut le 7 janvier 1884 que je me séparai de Lady Georgiana pour ne plus la revoir.
Lorsque j'allais partir, elle me dit : « Vous reviendrez, n'est-ce pas? Vous reviendrez tous les deux au printemps, lorsque nos rhododendrons seront en fleurs?... » Mon mari lui répondit «que nous reviendrions certainement», qu'il n'« avait pas passé depuis longtemps un temps aussi heureux que le mois qui venait de s'écouler ». Et lorsque arrivée sur le perron elle m'embrassa pour la dernière fois, elle répéta : « Au revoir;.la pensée que ce sera au mois d'avril me console de votre départ, Godblessyou both. Que Dieu vous bénisse tous deux !
Et nous aussi, nous partîmes heureux de la promesse que nous venions de lui faire, et croyant que nous pourrions la tenir 1 Quoi qu'on en dise, les pressentiments qui nous avertissent de malheurs prochains sont rares I
Huit jours après ce départ, le 15 janvier, à Londres, mon mari fut frappé pour la seconde fois d'une attaque de paralysie, qui vint transformer l'inquiétude, non avouée, que la première m'avait
laissée, en une angoisse permanente, et mettre fin pour toujours au repos de ma vie ! Celte fois encore cette attaque fut passagère. Mais elle m'arracha l'illusion que j'avais conservée jusquelà, et me força à regarder en face le malheur.
Oh I qui ne sait que le moment où pour la première fois cette vision du malheur se dresse devant nous est souvent plus terrible encore que celui où il s'accomplit!... Il fut décidé que nous reviendrions le plus vite possible à Paris qui était notre séjour habituel ; mais pendant nos prépara* tifs de départ, avant que nous eussions quitté l'Angleterre, nous apprîmes que l'état, depuis si longtemps maladif de Lady Georgiana, était entré tout d'un coup dans une phase aig^ê, et que ses jours étaient dans un imminent danger!
Cette crise, la première de celles qui devaient se succéder à de courts intervalles pendant toute la durée de la douloureuse année que nous venions de commencer ensemble, cette crise redoutable fiit cette fois conjurée. Ses forces épuisées se ranimèrent. Elle vécut et souffrit de longs mois encore. Dieu voulut sans doute qu'elle noas laissât, dans sa maladie et dans sa mort, le corn* plément de tous les exemples de sa vie! Il lui cottserva intactes ses nobles facultés, et presque jusqu'à son dernier jour, la force de communiquer par écrit avec ceux qui étaient absents. Ces lettres précieuses rendent presque toute narration
DERNIERS JOURS &2t
superflue, et mieux que le témoignage de ceux qui en furent les témoins, elles attestent la paix de ses derniers jours, aussi bien que Tindomptable courage avec lequel elle gravit ce calvaire qui devait la conduire de la mort à la vie, des ténèbres à l'éternelle lumière.
Pendant la trêve qui succéda à cette crise fatale, Lady Georgiana recouvra assez de forces pour pouvoir encore faire quelques promenades en voiture. Le jour où elle sortit ainsi pour la dernière fois, elle m'écrivit :
Ayrfiold, 2 mars 1884.
Chère amie, Je sais que vous serez bien aise d'apprendre que j'ai eu deux bons jours, pendant lesquels j*ai eu très peu de souffrances. Ce matin le temps était celui de nos plus bell.es journées de Bournemouth, et pendant ma promenade j'ai pu mettre pied à terre pendant cinq minutes dans le bois de sapins. Le mois de février achevé, il semble que le coin de l'hiver est tourné. Le carême est aussi bien près de sa fin. Ce n'est pas que je me réjouisse de la fuite du temps. Non. Chaque minute, au contraire, devient précieuse quand il en reste si peu. Cependant, je crois avoir senti plus vivement en dernier lieu que la mort, quand elle vient, est peut être très douce. Priez pour que ce sentiment
s'accroisse en moi
Je suis bien aise d'apprendre que vous vous êtes
remise au travail. J'espère que vous terminerez au plus vite ce que vous faites, puisque ce n'est qu'ensuite qae vous pourrez commencer le Chemin parcouru^.