‹ Lady Georgiana FullertonChapitre 21 sur 196 · LA COMTESSE DE NEWBURGH · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE NEWBURGH

Newburgh a été dans ce monde catholique anglais (riche en belles âmes au temps où nous sommes), un modèle accompli de vertu, de simplicité, de piété exemplaire et d'inépuisable charité, demeurant en même temps le centre d'un cercle d'amis, que le charme de son esprit et de sa bonté a rassemblés et retient encore aujourd'hui autour d'elle. A peine oserais-je écrire tout ceci, si, hélas ! je ne savais qu'elle ne me lira pas! L'âge, en lui faisant perdre la vue, lui a apporté la plus cruelle des épreuves qui puisse atteindre le courage, et en même temps une occasion de nous donner à tous un grand exemple de plus ; mais tous ceux qui l'ont connue aimeront à retrouver son souvenir dans ces pages, et je ne pouvais écrire son nom cher et vénéré, sans le saluer, en passant, de ce tendre et respectueux hommage.

Ce séjour inoubliable, à Chatsworth, approchait de sa fin, lorsque eut lieu, le 15 septembre, l'inauguration du premier chemin de fer ouvert au public, en Angleterre ; celui qui reliait Liverpool à Manchester. C'était, pour le pays, un grand événement auquel tous prenaient part. Une foule énorme accourait non seulement du voisinage, mais de fort loin pour assister à ce spectacle auquel la présence du duc de Wellington , alors premier ministre, et de tous ses collègues devait donner une grande solennité.

On se rappelle, sans doute, comment futassom-

es CHAPITRE Jll -- (1827-1830)

bri ce jour de fôte et quel accident funeste coûta^ ce jour-là, la vie au député de Liverpool, M. Huskisson, alors l'homme public le plus éminent de l'Angleterre, le seul rival politique du duc de Wellington. Dans un autre de mes ouvrages S j'ai eu l'occasion de citer au long l'émouvant récit de Miss Fanny Kemble, qui fur témoin de ce tragique événement. Je n'y reviendrai pas ici, je dirai seulement que le duc de DevonsKire et plusieurs de ses hôtes quittèrent Ghatsworth, pour aller assister à cette inauguration ; pendant leur absence, Lady Granville, qui ne les avait pas accompagnes^ se rendit avec ses filles à Stoke, l'habitation voisine de.M"** Arkwright, ce qui fut pour Georgiana une nouvelle source d'ardente et vive satisfaction.

Je ck^ois, en vérité, dit-elle, que ce lieu me plat encore plus que Ghatsworth. II était plus sauvage, plus pittoresque. Derrière la maison on apercevait des rochers, une rivière rapide comme un torrent, et au delà, à perte de vue, des landes toutes couvertes de bruyères violettes... Nous passions toute la journée avec M"* Arkwright,... elle consentit avec une inépuisable bonté à chanter tout ce que nous désirions entendre. Ensuite, quoique son genre d^esprit fût tout à fait différent de celui de ma mère, toutes les deux en avaient tant, que je les écoutais causer ensemble, avec un intérêt extrême.

.... Pendant ce séjour qui m'a laissé un si agréable souvenir, M"* Arkwright nous fit faire un petit voyage à tra-

■ 1. La Jeunesse de Fanny Kemble y i^, 146; 147, 148.

MORT DE M. HUSRISSON <#

vers le pays, dans une voiture attelée de chevaux dé fMsie. Le temps était beau, les paysages admirables, mon bon* heur iodescriptible ! Nous mettions pied à terre, dans les endroits les plus remarquables. Elle nous en rappelait tous les souvenirs historiques, et nous racontait une foule de choses intéressantes sur le passé et le présent des lieux que nous traversions.

A leur retour à Chatsworth, elles apprirent la terrible nouvelle de la catastrophe survenue à l'inauguration du chemin de fer.

Ce fut le comte Potocki qui nous apporta la première nouvelle de l'affreux accident arrivé à M. Huskisson et de l'impossibilité qu'il y pût survivre. . . Ma mère en fut hor* riblement saisie... M. Huskisson éuit un des amis les plus intimes de mon père, qui ne le quitta pas jusqu'à ce quMl eût rendu le dernier soupir. Mon père était aussi auprès de lui au moment fatal, ou il avait été atteint par la locomotive, et la pensée du danger qu'il avait couru lui-même ajouta encore à Témotion de ma mère. Un sombre nuage couvrit tout d'un coup la société jeune et joyeuse réunie àChatsworth... Mais quand on est très jeune, aucune impression triste n'est durable, à moins qu^il ne s'agisse de ceux qu'on aime.

Cette dernière réflexion, qui malheureusement termine les trop courtes pages où j'ai puisé jusqu'ici les souvenirs de sa jeunesse, cette réflexion très juste sur la superficialité des impressions tristes dans la jeunesse , s'applique à beaucoup d'autres choses importantes encore. 11 est bon de se le rappeler lorsqi^e , à vine époque p.lus

70 CHAPITRE IIL— (1827-1830)

avancée de la vie, on s'étonne de l'indifférence des jeunes gens pour des événements qui nous préoccupent et dont nous mesurons mieux qu'eux la gravité. Une preuve frappante nous en est donnée dans les pages mêmes que nous venons de citer. Ce fut le 15 septembre 1830 qu'eut lieUj en Angleterre, cette inauguration de chemin de fer (quelques jours avant celui où Georgiana devait atteindre sa dix-huitième année). La révolution de Juillet s'était donc accomplie alors depuis moins de deux mois, et cependant, malgré son long séjour à Paris, il ne se trouve aucune mention de cet événement dans son journal. On dirait qu'elle ne l'a point remarqué, ou bien qu'avant la fin de l'été elle Ta déjà oublié ! . • . Nous trouvons cela fort étrange,... et cependant, en rappelant nos propres souvenirs de l'âge de vingt ans, à nous qui étions parmi les plus frappés par cette même révolution, à nous, qui y perdions tout, à nous qui mesurions bien l'étendue d'une catastrophe qui frappait nos parents dans tous leurs souvenirs, dans toutes leurs espérances, . . . combien de temps dura, même pour nous, l'impression de tristesse et de saisissement du premier moment ? . . . Ce temps fut [très court. Malgré la transformation matérielle, aussi désagréable que complète qu'avait subie notre position', la jeunesse, avec sa gaieté, avec, sa confiance, avec son indomptable

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