Je parle ici de mes souvenirs personnels
espérance^ recouvra bientôt ses droits, et notre vie reprit son cours, à peine un instant troublé par ces graves événements. Il en eût été autrement, ainsi que Lady Georgiana le remarque avec grande raison, si Tun de ceux que nous aimions nous eût été enlevé. C'est là la douleur, la seule douleur qui. pénètre comme un. glaive, et frappe le cœur, dès qu'on est en âge de la comprendre, mais tant qu'aucun visage aimé n'a disparu, quelque chose qui arrive, rien ne parait changé dans la vie, et sans être absolument insensible au reste, c'est le privilège de la jeunesse d'y être indifférent et de ménager ainsi cette provision de joie, qui pour quelques-uns est si minime, et qui, pour tous, est destinée à s'épuiser si vite !
En ce qui concerne Lady Georgiana, qui devait plus tard prendre un intérêt si vif à tout ce qui regardait la France, il faut bien nous rappeler ici que, jusqu'alors, Paris n'avait signifié pour elle que le travail dans la salle d'étude, ou bien ses récréations avec M"* Eward. Mais ,1e moment approchait où elle allait y retourner, sous d'autres auspices, et y faire une moisson abondante de souvenirs plus importants et plus ineffaçables.
Castle Howard. — Retour à Paris. — Les deux sœurs dans le monde parisien. — Lettres à M*t« Eward. — Voyage à Londres pour « la saison »• — Mariage de Suzanne avec Lord Ri ver s. — Obstacles au mariage de Georgiana avec M. Fullerton. — Lettre de Georgiana au duc de Devonshire. — Mariage décidé. — Mort de son second frère. — Lord Granville créé comte ( £arl)» — Mariage de Lady Georgiana avec M. Fullerton. •— Naissance de leur fils.
L'hiver et une partie du printemps se passèrent cependant encore en Angleterre à jouir de tous les agréments de la vie de campagne, fort loin, à cette époque de Pannée, d'être exclusivement champêtre. Les différents châteaux où ses parents la conduisirent , en Derbyshîre, en Staffordshire et en Yorkshire, ne le cédaient guère en magnificence à Chatsworth ; mais entre toutes ces belles demeures, ce fut celle de Lord Carlisle (dont la femme était sœur de Lady Granville), Castle Howard, à laquelle Georgiana donna la préférence, Jusqu'à la fin de ses jours, le seul nom de ce beau lieu évoquait pour elle des souvenirs demeurés toujours chers. Non seulement celui de ses parents, de ses frères et de ses sœurs, mais aussi celui de son oncle et de sa tante, de son cousin Lord Morpeth, qui joignait les qualités
les plus aimables à tous les autres mérites auxquels il dut plus tard la place éminente qu'il occupa dans la vie publique; ses cousines aussi^ qui toutes avaient un charme particulier de grâce et de bontés Les longues absences, causées par la situation diplomatique de son père, et par son éducation plus séquestrée que celle de beaucoup d'autres jeunes filles, Pavaient séparée de ceux des membres de sa famille auxquels elle se trouva maintenant réunie. Ceô nouveaux rap-* ports furent autant de joies nouvelles dans sa vie, et autant de vives satisfactions pour sa nature prompte à jouir, prompte à comprendre et prompte à aimer, quoiqu'elle fût lente à s'épancher, et que, malgré la vivacité de ses impressions, elle fut naturellement et soit toujours demeurée réservée et silencieuse.
1. Lord et Lady Carlisle eurent neuf enfants, six filles et trois fils.
Les filles étaient : Lady Caroline La scelles, Lady Dover, la duchesse de Sutherland (mère du duc actuel), Lady Burlington, Lady Elisabeth Grey, et Lady Taunton.
Les fils étaient : Lord Morpeth (ensuite comte de Carlisle), MM. Charles et Harry Howard. — Leurs noms reparaissent si souvent dans ces lettres qu'il me semble utile des les énumérer.tous ici.
De toute cette nombreuse famille, les seuls survivants aujourd'hui sont Lady Elisabeth Grey et Lady Taunton.
Lady Burlington mourut très jeune et la première , laissant des regrets dont nous trouverons la vive expression lorsque ce récit nous aura conduits à l'époque 'où eût lieii sa mort prématurée.i ...
On dit souvent, et non tout à fait à tort, que les liens de famille sont beaucoup moins intimes en Angleterre qu^ils ne le sont en France. Il en est ainsi en effet, presque inévitablement, pour diverses raisons. Les fils quittent le toit paternel pour le collège, dès l'âge de douze ans, souvent pour n'y jamais revenir. Après le collège, la carrière, que ce soit l'armée ou la marine, signifie pour eux l'expatriation lointaine; ou bien, si ce ne sont pas les carrières, ce sont les voyages qui les dispersent. Les familles sont habituellement très nombreuses. Les filles ne se marient pas toutes ; mais toutes ont cependant, jeunes encore, une grande indépendance, et elles choisissent leurs occupations, et même souvent leur société en dehors du cercle du foyer de famille. A cela, il faut ajouter l'habitude, pour tous sans exception, de quitter en se mariant la maison paternelle. En agissant autrement, ils croiraient presque contrevenir à une loi divine, et aller à l'encontre de cette idée, fort enracinée chez eux, que chaque homme à son tour doit en se mariant posséder un Home (un foyer) dont il soit le chef. De tout cela, on le comprend, il résulte que la vie de famille, telle que nous la comprenons en France, où plusieurs jeunes . ménages demeurent souvent ensemble, sous le toit de leurs parents, ne peut exister en Angleterre.
11 n'en est pas moins vrai qu'entre frères,, sœurs
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et proches parents, il règne fort souvent la plus tendre affection, et parmi les familles de Taristo-* cratie anglaise, il n'en était pas de plus souvent citées à cet égard que celles des Leveson-Gower et des Howard.
Ce fut au mois de mai 1831, après cet hiver où Georgiana avait définitivement franchi le seuil de la jeunesse, qu'elle revint habiter à Paris l'hôtel de l'ambassade d'Angleterre, non plus en écolière et sous l'égide de sa gouvernante, mais à côté de sa mère, pour entrer dans un monde nouveau où elle allait se trouver placée en très grande évidence.
La société parisienne avait toutefois subi une grande . perturbation depuis quelques mois, et n'était plus telle qu'elle avait été à la première arrivée de Lady Granville en France, en 1824. En songeant cependant à la transformation qui s'y est accomplie depuis, on pourrait dire qu'alors la scission qui avait eu lieu n'était pas encore très sensible. Elle ne le fut jamais dans le salon de l'ambassade d'Angleterre, tant que Lady Granville y présida. L'esprit dont elle était douée, l'aisance, la grâce, le charme de ses manières, retenaient dans le cercle qu'elle avait su réunir autour d'elle tous ceux qui, une seule fois, s'y étaient trouvés admis. Les bals, les réunions, les grands dîners, n'étaient pour elle que l'accomplissement de devoirs plus contraires que conformes
à son goût; mais elle savait choisir dans la foule une élite qu'elle réunissait dans des soirées plus intimés ou des dîners peu nombreux, auxquels chacun était flatté d'être admis, et où se rencontraient, en même temps que le monde diplomatique, les femmes les plus aimables et les hommes les plus distingués de Paris. A cette très bonne compagnie française^ se joignait la fine fleur de la société anglaise, où Lady Granville comptait beaucoup de parents et d'amis empressés de se rapprocher d'elle, et de venir partager les agréments d'un cercle qui, tout en étant très cosmopolite, avait par la facilité et le mouvement animé de la con* versation, un cachet qui le distinguait de tout ce qui existait en ce genre ailleurs qu'à Paris.
Pour être exact cependant, il faut reconnaître qu'au premier moment, tous ces agréments furent moins sensibles pour Georgiana, que le regret d'avoir quitté l'Angleterre et la vie agréable qu'elle y menait depuis six mois, âes impressions^ à cet égard sont consignées dans les lettres nom* breuses adressées à M"® Eward qui, je l'ai dit, du jour où elle cessa d'être sa gouvernante devint son amie, et une amie si intime, qu'elle ne lui donna plus dans ses lettres que son prénom Éda, et ce qui surprendra davantage encore le lecteur, ce sera de la voir tutoyant cette personne dont la personnalité grave et imposante avait pesé si lourdement sur son enfance !
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Elle conserva cette habitude aussi bien que sa confiance, et son affection pour M"* Eward, que rien'n'altéra jamais, et (du moins pendant quelques années) elle lui ouvrit librement son cœur sur tous les sujets.
. Quelques jours avant de quitter l'Angleterre, Georgiana lui écrit ainsi qu'il suit : ( Disons ici, une fois pour toutes, que toutes ses lettres à sa gouvernante sont en français.)
Ce soir Lord Holland donne un bal. On dit que ce sera superbe. Je m'en réjouis beaucoup. Demain nous allons déjeuner à Caenwood (chez Lord Mansfield], et le soir, à rOpéra. Il est certain que plus je vais dans le monde, plus je Taime. Je ne veux pas dire précisément que j*aime à sortir, mais la conversation devient un si grand plaisir, quand on parvient à se sentir enfin parfaitement à Taise et qu'on s*y est habitué. Il y a alors aussi un autre avantage : c'est qu'op s'occupe moins du monde, je trouve, lorsqu'on y va beaucoup, que lorsqu'on y va peu. Cela semble singulier, mais ce que je veux dire, c'est que les amusements de la soirée préoccupent beaucoup moins pendant la journée, lorsqu'ils sont fréquents, que lorsqu'ils sont rares. Pourtant je sens que ce genre de vie serait mauvais s'il se prolongeait, et maman certainement ne nous laisserait pas sortir si souvent, si elle ne savait pas que cela ne peut plus guère durer que huit ou dix jours.'. •
... Mon oncle (le duc de Devonshire) est d'une gaieté extrême et enchanté que nous, retournions à Paris. Il dit qu'enfin nous y apprendrons une bonne fois comment il faut s'y prendre pour être bien mises. . .
• . . L'Angleterre se calme petit à petit, les incendies deviennent moins fréquents. La semaine passée , le Mob
(la foule) a attaqué une des campagnes du duc de Beaufort et a cherché à le saisir lui-même. Mais Worcester a sauvé son père et a réussi à s'emparer du chef de la bande. D^ puis, le pays est redevenu tranquille. Le peuple se soumet presque toujours, quand on lui parle raison. L'autre jour, dans une des villes dont mon oncle nomme les députés, la populace fit beaucoup de train et se révolta violemment. Mais à l'arrivée des deux députés. Sir J. Mac Intosh et Lord Waterpark, qui leur firent des discours, ils se calmèrent à rinstant. Les ministres paraissent très popular et l'opposition fort tranquille. . .
Ces troubles avaient lieu pendant Tagitation qui régna en Angleterre, quand on y discutait le Bill de Réforme^ passé en 1832.
On ne peut s'empêcher, en lisant les lignes que je viens de transcrire, de remarquer en combien de choses les temps se ressemblent, et en combien de choses aussi ils diffèrent* !
Peu de jours après avoir écrit cette lettre, Georgiana quitta l'Angleterre avec ses parents. A peine arrivée à Paris, elle reprend la plume :
A MADEMOISELLE EWARD
Piris, 15 m» 1891,
Ma toute chère Eda.
. • . Papa et maman sont allés faire leur visite à Saint- Cloud, et pendant ce temps Suzanne, Granville', Wil-
1. On aura remarqué, parmi celles-ci, l'allusion qu'elle faille plus simplement du monde aux villes dont son oncle nomme les députés!,..
2. L'aîné de ses frères, dont c'était le nom de baptême, -selon l'usage anglais de donner en prénom des noms de famille. Plus
liam* et moi, nous sommes daas le salon vert, la première jouant du piano, les autres lisant, tous les quatre on ne peut pas plus comfortables. Paris commence à devenir excessivement agréable.. Le temps est superbe, notre jardin délicieux. Enfin, je serais enchantée de notre séjour ici, si le souvenir de TÂngle^erre et l'incertitude sur Tépoque où nous y retournerons ne veinaient trop souvent troubler mon plaisir.
Quelques jours plus tard elle écrit :
Nous attendons la semaine prochaine Charles Wortley et sa femme Ladj Ëmmeline^. Il y a trois ans elle eût été mon beau idéal, poète I et très romanesque I Mais heureusement, grâce à toi surtout, ces qualités-là ne sont plus celles qui me séduisent. Que tes conseils m*ont été utiles ! et que je voudrais les avoir toujours exactement suivis t surtout pour me corriger d*une vanité, qui bien souvent me fait faire des choses dont j*ai ensuite beaucoup de regret. . .
• . • Je me plais plus ici qu'au commencement, mais c'est toujours bien différent de la vie que nous menions en Angleterre. Nous sommes pourtant beaucoup trop heureux pour nous plaindre. Il n'y a que les bals que nous ne parvenons pas à aimer, ce qui du reste convient infiniment à maman, et j'aime à sentir que nos goûts se rapprochent des siens. Je n'aime guère non plus les manières ni la conversation des Français. Leurs compliments et leurs affectations me sont insupportables. Du reste, il n'y a pas ici d'Anglais qui soient agréables non plus. En tout, jusqu'à présent
tard il porta le titre de Lord Leveson, et il est aujourd'hui Lord Granyille.
1. Le second de ses trois frères. Le seul qui, dès son enfance, eut été faible et maladif.
2. Lady Emmeline Stuart Wortley, qui eut dans le monde une certaine réputation de talent comme poète.
excepté M"'* de Flahault, M. et M"* Fitzroy, Lord Harry Vane, M. Stuart, et le prince Paul Lieven, nous n'avons pas encore fait beaucoup d'agréables connaissances. Le prince Paul est aussi spirituel que sa mère. . . J*espère qu'entre Suzanne et moi, nous t'avons mise au courant de notre société et de notre genre de vie. . . Chère Eda I il me tarde d'avoir de tes nouvelles ! . . .
... Je ne sais ce que j'ai, je me sens un peu triste aujourd'hui. Je suis dans un -de ces. jours, tu sais, où on ne se sent bien disposée pour aucune chose. Mais il faut combattre cela, car il n'y a rien d'aussi ridicule que de se laisser aller, et de se dire : qu'on rCest pas en train, sans avoir pour cela une raison quelconque à donner. . . Je suis contente que le livre de Sir James Mac Intosh te plaise. J'ar lu cette semaine le Giaour et le Corsaire de Byron. J'en ai été enchantée, car j'aime toujours la poésie excessivement, quoique maintenant j'en lise fort peu.
On peut juger, par ces passages, des rapports nouveaux qui s'étaient établis entre Georgiana et son ancienne gouvernante, devenue son amie. Nous ne ferons pas de longues citations des lettres qui se succédèrent exactement pendant le reste de l'année, et de l'année suivante. Elles contiennent pour la plupart soit l'énumération des plaisirs auxquels les deux sœurs prenaient part, soit celle des connaissances nouvelles qu'elles faisaieût à Paris, ainsi que de nombreux détails sur leurs anciens amis, et les membres de leur famille, auxquels M"*' Eward continuait à s^intéress^r vivement. Il* n'est plus question dans ces lettres de comparaison entre la société de
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Paris et celle de Londres, plus question non plus des affectations des Français, dont la société semble être trouvée fort agréable. En un mot, tout est coul.eur de rose autour d'elles. Elles ne songent plus à rien regretter ni à rien désirer au delà de ce qui les entoure. Georgiana, cependant, s'aperçoit bien que ce genre de vie là distrait et n'est pas tout à fait salutaire. Mais sa volonté résiste aux influences frivoles, et les sages conseils de M"' Eward, si souvent dédaignés à l'heure où elle les recevait, se réveillent maintenant dans son souvenir, avec une autorité nouvelle, et mieux obéie que lorsque l'obéissance était obligatoire.
Cette phase un peu dissipée dura, au reste, à peine deux ans. Elle ressemble à ces préludes qui, tout en étant mélodieux, semblent incohérents, jusqu'à ce que le thème véritable du mor* ceau se dégage.
Le thème ici, c'était la Vie, qui allait se dessiner pour les deux sœurs, sous cet aspect défini, où le bonheur lui-même devient grave, et où tous les amusements goûtés et les intérêts connus jusquelà semblent tout d'un coup devenir des enfantillages.
. Ce fut pendant le courant de l'année 1833, passée en grande partie en Angleterre, que se décida le sort de l'une et de l'autre. Selon les habitudes de leur pays, l'inclination mutuelle fui
pour toutes les deux la cause déterminante et unique de leur mariage; mais tandis que celui de Suzanne avec Lord Rivers ne rencontrait aucun obstacle, Georgîana et M. Fullerton en eurent quelques-uns à vaincre, avant que, de part et d'autre, l'assentiment de leurs parents fût obtenu.
Mes lecteurs français s'imagineront sur-lechamp que la difficulté provenait de ce que M. Fullerton n'avait pas de titre. Je me hâte de les détromper et de leur expliquer, par occasion, que bien que la pairie et les titres qu'elle confère soient en très haute estime en Angleterre, et tenus pour des avantages appréciables, ils n'ont cependant nullement l'importance qu'on leur attribue en France (où cependant aucune sorte de privilèges n'est attaché à leur possession). Les Anglaises du plus haut rang épousent tous les jours des hommes non titrés, et la pensée ne traverse l'esprit d'aucune d'elles qu'en agissant ainsi elles fassent une mésalliance.
Les vicissitudes qui précédèrent le mariage de Georgiana eurent donc de tout autres causes.
Comme on peut le deviner d'après ce qui a été dit plus haut, son amie et sa confidente, M"* Eward, en fut instruite jour par jour, et put lire clairement, pendant ces fluctuations, tout ce qui se passait dans l'esprit et le cœur de celle qui lui en ouvrait librement l'accès.
Ces lettres, il me semble qu'il me sera bien per-
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mis aujoui*d'hui d'en citer quelques-unes. Aujour* d*hui que plus éPun demi^siêcle est écoulé^ que celte affection si vivement exprimée dans la jeunesse a reçu la consécration d'une longue vie, et n a jamais été plus exclusivement dévouée et plu9 tendrement témoignée qu'à l'heure de la mort, où elle a semblé plutôt oe transformer que s'é* teindre!!... Quel récit d'ailleurs pourrait valoir celui de Georgiana elle-même, s'adressanl à celle qui s'associait de loin, avec un intérêt sans égal, ^ tous les mouvements de sa vie? et comment la connaître mieux qu'elle ne se fail connaître elle-même ? N'oublions pas toutefois que le sort des deux sœurs se décidait en même temps, et ne soyons pas étonnés de trouver Georgiana d'abord uniquement- occupée de celui qui n'était pas le sien, surtout en, s'adressanl à leur vieille amie, qui, tout en l'aimant elle-même tendrement, con* servait toujours pour sa sœur aînée la prédîlec* tion qu'elle avait éprouvée depuis son enfanee.
A MAJDBMOISBLLE BWARD
Londroa, 12 janvier 18S3.
Ma très chère amie.
Je puis enfin vous donner tous les détails que vous désirez, et dont, je le sais, vous lirez chaque parole avec intérêt. Notre « darling » (chérie) Susey est aussi heureuse et contente que vous pouvez le désirer, et je sais que dire cela, c'est 'dire beaucoup. Jamais, je le crois, on n'a vu de
1. Elle ne tutoie pas M^^* Ewar-d <!an8 cette lettre, parce que cette fois elle lui écrit en anglais, oii le tutoiemoit n'existe pas.
futurs époux s'aimer et se convenir autant qu'elle et Lord Rivers. Leurs caractères diffèrent cependant, mais cela n'en est que mieux.
Suzanne a été captivée par l'affection ardente de Lord Rivers et par le charme de ses manières ; il lui plaît, elle l*aime, et le grand bon sens qu'elle possède, sa douceur, l'égalité parfaite de son caractère, lui donneront sur lui un utile empire. Non qu'il ait aucun défaut sérieux (car en vérité je crois impossible de rêver un cœur plus affectueux ni une humeur plus douce que la sienne); mais, il a été, jusqu'à présent, un peu un enfant gâté, et tous ceux qui le connaissent disent que jamais, jusqu'à ce jour, il n'avait eu pour personne l'affection passionnée qu'il a pour elle. . . il est bien doux de voir une personne qu'on aime, aussi tendrement aimée et appréciée. 11 sent d'autant plus son bonheur actuel qu'il a eu récemment de grands chagrins. . .
Ce fut à Paris, au mois de février suivant, 1833, tandis que son propre sort demeurait incertain, qu^eut lieu le mariage de sa sœur. Voici en quels termes elle en rend compte à M"* Eward.
... Oh ! cette chère bien-aimée sœur ! jamais je ne l'ai vue si belle que dans son costume de mariée ! . . . elle tremblait ! . . . mais elle est demeurée parfaitement maîtresse d'elle-même, malgré sa grande émotion quand il a fallu nous dire adieu à tous. A travers tout, il est vrai, on pouvait voir la joie de son cœur, car elle sait qu'elle est idolâtrée par celui qu'elle a préféré entre tous depuis le premier jour où elle l'a rencontré I . . . Mais, oh ! ma chère Eda! . •. ce qu'on éprouve lorsque l'on voit le sort de ceux qu'on a aimés jusque-là plus que tout au monde ! se fixer ainsi, irrévocablement!... Je ne puis pas te dépeindre, ensuite, ce que cela a été pour moi hier au soir, que de