GÊNES
catholiques ayant conquis des libertés dont ils ont su faire usage ont peu à peu quitté les pauvres et obscures chapelles, où ils avaient été longtemps obligés de se cacher pour prier. Ils ont maintenant des églises dignes de leur culte, revêtues de la splendeur qui lui appartient, et où les curieux qui viennent souvent se mêler aux fidèles sont toujours respectueux, lors même qu'ils sont indifférents. En un mot, tout est changé de nos jours, dans ce que l'on témoigne, en Angleterre, aux catholiques et dans ce qu'ils y éprouvent euxmêmes.
Mais il en était tout autrement, il y a cinquante ans. Jamais peut-être jusqu'alors, Georgiana n'avait-elle vécu, même à Paris, en dehors d'un cercle exclusivement protestant, de là cet intérêt nouveau qu'elle éprouvait et qui donnait du charme aux moindres choses, ajoutait à l'effet des belles églises de Gênes et caressait au fond de son cœur cette sympathie secrète et inexplicable que, depuis son enfance, nous lui avons vu éprouver pour un culte qui n'était pas le sien.
L'importance de ces vagues impressions religieuses n'est pas grande, je le sais. Chez beaucoup, elles demeurent à l'état de rêveries stériles, et n'ont aucun rapport avec cet acte viril de la volonté, qui fait rechercher et embrasser la vérité. Mais il est pourtant des âmes pour lesquelles ce sont des préparations, et comme des
appels lointains de cet Esprit qui les discerne d'avance, et sait qu'unjour elles sauront l'entendre et lui répondre !
Mais les impressions que Georgiana reçut à Gènes ne furent pas toutes de la même nature. Elle en éprouva une, au contraire, qui pendant quelques semaines lui fit connaître les angoisses et les ténèbres du doute absolu.
On se souvient de son enthousiasme pour Byron et pour ses œuvres ; mais cet enthousiasme avait pour objet la poésie délicieuse du Corsaire^ de Lara ou de Childe Harold^ et il est probable qu'à cette époque elle n'avait lu de Byron ni Manfred ni aucun des autres ouvrages de cette catégorie. Les eût-elle lus, il est plus que probable qu'à quinze ans, leur langage sceptique et désespéré n'aurait eu pour elle ni attrait ni danger. Mais quelques années plus tard, il n'en fut pas ainsi. L'ami et l'imitateur infortuné de Byron, Shelley, lui fit un mal que celui-ci ne lui avait point fait. Un volume de ses œuvres, qui lui tomba pour la première fois sous les yeux à Gènes, fit passer sur son âme comme une ombre glaciale dont elle souffrit beaucoup sans oser en parler, et sans savoir comment s'y prendre pour la dissiper.
Elle était encore en proie à ce malaise intérieur, lorsque, en quittant Gènes, elle arriva à Turin où 'le hasard lui fit faire une rencontre dont nous la laisserons rendre compte elle-même :