‹ Lady Georgiana FullertonChapitre 3 sur 196 · Ces deux ouvrages parurent dans le Correspondant · texte numérisé non relu

Ces deux ouvrages parurent dans le Correspondant

elle était atteinte du mal dont elle ne devait pas guérir, je me trouvais avec elle à Tours, et je me souviens encore de l'expression avec laquelle elle me dit un jour, en regardant autour d'elle, la vue que Ton découvre du pont de la Loire : c C'est étrange à quel point la seule pensée d'être en France me rend j«j«uae l »

En mille circonstances on rctronvcia chus sa vie ce même sentiment qui ne fut jamais plus vif, à coup sûr, que lorsque vint Kheure funeste de nos désastres. On la vit alors au premier rang parmi ces femmes généreuses, qui se consacrèrent %ux Français fugitifs et ruinés par la guerre, et s'imposèrent» pour eux, les plus rudes sacrifices, prodiguant temps, btigmes et argent sans compter, soit à ceux qu'elles recueillirent dans leurs demeures, soit aux blessés et aux malades que la guerre multipliait autour de nous, et auxquels elles faisaient parvenir d'incessants secours.

Ce souvenir n'est peut-être pas aussi présent à la mémoire de tous, en France, qu'il devrait l'être. Il convient du moins de le rappeler au début de l'histoire de Lady Georgiana FuUerton, puisque c'est a une plume française qu'est décerné l'honneur de l'écrire la première !

Que Dieu m'aide à accomplir dignement ma tâche ! Qu'il daigne, encore une fois, entendre la prière placée, il y a vingt ans, en tête du pre-

mier de mes écrits, et que j'inscris de nouveau, au début de celui qui sera sans doute le dernier. Alors, comme aujourd'hui, j'avais a recueillir de chers et pieux souvenirs. Aujourd'hui comme alors, pour ceuxci, comme pour les premiers, je désire qu'ils servent à faire aimer Dieu et connaître l'Église, plus encore que je ne désire glorifier la sainte et douce mémoire à laquelle ils sont consacrés.

Rochecotte, Saint-Patrice (Indre-et-Loire), 8 septembre 1886.

Naissance. — Le vieux manoir de Tixall Hall et ses souvenirs catholiques. — Enfance. — Première impression de respect religieux. — La School Boom. — M"« Eward. — Premiers voyages. — Londres. — Wherstead Lodge. — Lord Granville nommé ambassadeur à La Haye et ensuite à Paris.

Georgiana-Charlotte Leveson Gower naquit au / sommet de l'aristocratie anglaise. Fille cadette de Lord Granville Leveson Gower, et de Lady Harrielt Cavendish, petite-fille, par son père, du marquis de Stafford, par sa mère, du duc de Devonshire, le rang, la fortune, l'éclat des plus hautes fonctions publiques, entourèrent son enfance et sa jeunesse, et il est bon de remarquer que ce fut là le milieu au sein duquel grandit et vécut la femme la plus simple et la plus humble qui se soit jamais vue, peut-être, en dehors des murs d'un cloître.

Sans doutOy après avoir plus ou moins subi

s CHAPITRE PREMIER — (1812-1824)

le vertige que produit dans l'ordre intellectuel, comme dans l'ordre physique, toute situation très élevée, une âme supérieure s'en dégage, et il serait vrai de dire qu'elle n'est supérieure qu'à cette condition. Mais Georgiana n'eut point ce travail à faire. A aucune époque de sa vie, elle ne connut ce vertige au moindre degré. Elle était née modeste et simple, et lorsque plus tard elle donna les plus rares exemples d'humilité chré* tienne, la grâce ne fit que transfigurer en elle un don précieux de la nature.

Elle eut néanmoins, comme d'autres, à lutter, à combattre, à se transformer jusqu'à un certain point. On ne parvient pas sans effort jusqu'au sommet de la vie spirituelle. Mais la vanité et l'orgueil, ces ennemis de tout progrès, ne furent point au nombre des obstacles qui arrêtèrent ses pas.

Les faits de sa première enfance ont été recueillis par elle-même, dans un court récit qui, s'il eût été achevé, eût rendu superflu le travail que j'entreprends et nous en eût laissé à coup sûr une image bien autrement complète.

Nous sommes cependant heureux de pouvoir y puiser des détails sur son enfance et de posséder ce récit des années dont mieux que personne elle pouvait rendre compte.

C'est de là que proviennent les pages suivanteSy où elle raconte le début de sa vie et où d'avance

: TIXALL HALL 3

on voit se dessiner quelques-uns des traits de Tavenir* :

Je naquis, dit-elle, le 23 septembre 1812, à Tixall Hall, ea Staffordshire. C'était une vieille habitation catholique, appartenant à sûr Clifford Constable et célèbre, je le déconvrisplus tard, dans les annales de Tépoque des persécntions religieuses. Mon père. Lord Granville Leveson Go^er ^, Tavait louée en 1808, au moment de son mariage avec Lady HarriettGavendish. 11 existe une description et une histoire de Tixall Hall, par M. Arthur Constable qui est dédiée à ma mère. C'est à ce lieu que se rattachent les premiers souvenirs de mia vie. J'eus pour nourrice une femme du village de Tixall, qui bien probablement était catholique, comme la plupart de ses habitants.

Je me souviens très bien d'elle, car tant que nous habitâmes Tixall, elle vint souvent me voir. Mais je n'avais que six ans, lorsque mon père quitta ce lieu pour se transférer avec sa famille en SuiFolk, Je pleurai i>eaucoup en quittant ma nourrice, je répétais que je ne la verrais plus jamais, quoique ma gouvernante cherchât à me consoler en me disant que lorsque plus tard je viendrais, chez mon oncle Lord Harrowby qui habitait

1. Lady Georgîana commenjça à écrire ces souyenirs, en 1882, à la demande d'une de ses amies, religieuse de là Visitation à Autun ; mais elle ne les continua pas au delà de sa dix-huitiëme année.

2. Le marquis de Staffbrd, grand-père de Lady Georgîana, avait été marié trois fois. De son second mariage (avec lady Louisa Egerton) était né un fils aîné, qui devint plus tard due de Sutberland et fut ambassadeur à Paris au début de la RéT«oluiion* Il ne quitta la France qu'au moment de rexéculion de Louis XVI.

Lord Granville était issu du -troisième mariage de son père avec lady Susan Stewart, fille de Lord Galloway.

Sandon, aux environs de Tixall, je pourrais venir la voir. Mais il n*en fut rien. Je me séparai d'elle et ne la revis jamais.

J*ai quelquefois pensé que ce fait d*être née dans une maison, où, pendant de longues générations, tant de catholiques avaient vécu et étaient morts, pouvait n'avoir pas été étranger à ma conversion. J'étais probablement le premier enfant né de parents protestants dans les murs de Tixall Hall. Qui sait si les anges gardiens de ce vieux manoir n'ont pas prié pour moi ?. Hormis un petit frère mort en bas ^e, je suis la seule de la famille dont la naissance ait eu ViSi h Tixall.

Un bien grand nombre d'années plus tard, lorsque depuis quelque temps déjà j'étais catholique, j'allai un jour à la messe à Slindon House, dans le comté de Sussex, et pour la première fois de ma vie, je me trouvai dans une église catholique environnée d'une population rurale. J'eus alors cette sensation, souvent éprouvée et remarquée par d'autres, qui fait tout d'un coup apparaître comme déjà connu un lieu où on se trouve pour la première fois, et tout ce qui se passe sous les yeux comme la répétition d'une scène dont on a déjà été le témoin. Quelle que soit l'explication que l'on puisse donner de ce phénomène, ne serait-il pas possible, dans le cas dont je parle, que ma nourrice m'eût parfois portée dans ses bras à l'église catholique, et que ce fut là le vague souvenir qui se réveilla soudainement dans ma mémoire ?.

Je me souviens encore très clairement d'avoir suivi des yeux une longue file d'hommes, de femmes et d'enfants qui s'en allaient le dimanche à l'église, le long d'une des allées du parc et d'avoir entendu dire devant moi, que c'étaient les catholiques romains qui se rendaient à leur chapelle. Cette chapelle était bâtie au milieu des ruines d'une autre chapelle plus ancienne , et elle était située tout près de la maison.

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Par une singulière coïncidence, j'ai fait Tannée dernière (1882) la rencontre d'une dame qui venait d'être reçue dans l'église et qui, elle aussi, avait passé son enfance à Tixall Hall, et, comme moi, gardé une impression ineffaçable et profonde des souvenirs catholiques dont ce lieu est comn^ imprégné.

Parmi les réminiscences enfantines qui se rattachent à ce séjour, je dois noter celui des Mummers et des Waits ^ à Noël, qui me plaisaient infiniment et que je regrettai fort, lorsque je fus emmenée en Suffolk, où ces usages n'existaient pas.

Je me rappelle aussi les belles promenades sur le Cannock chose f qui à cette époque n'était qu'une vaste étendue de terrain, toute couverte de bruyères sauvages; je les aimais presque autant que mes promenades dans les longues allées du jardin potager, où je me souviens cependant de chutes nombreuses au milieu des groseilliers dont elles étaient bordées, chutes occasionnées par une tentative, renouvelée par moi fort souvent, et toujours sans succès, de marcher droit devant moi dans ces allées les yeux fermée l

Il me reste encore un souvenir très présent de l'époque où je commençai à apprendre à lire, et en particulier d'un jour où j'étais dans le salon à genoux devant un gros volume in-folio, imprimé en très gros caractères, où je cherchais des mots en trois lettres. J'en trouvai un, commençant par une lettre majuscule et je l'épelai en criant très

1. Mascarades et chansons populaires qui dataient du moyen âge et se conlinuèrent jusque sons les Tudors. — Plus tard, elles n'eurent plus lieu qu'à l'époque de Noël. — > Elles étaient une sorte de vestige des Mystères et avaient habituellement pour sujet le combat de saint Georges et du dragon, ou des chrétiens contre les païens. Elles demeurèrent en usage dans quelquesoomtés d'Angleterre jusqu'à une époque ft rt rccenie.

haut : G-o-d., GOD (Dieu). Ma mère m'arrêta, et jamais je n'oublierai le regard et l'accent avec lequel elle me dit : «Ne dites jamais ce mot ainsi : c'est une parole sacrée. ri Je n'avais pas plus de trois ans alors, car je sais qu'à quatre ans je lisais couramment, et, assurément je n'avais pas la moindre idée de ce que voulait dire le mot sacré. Mais la voix et la physionomie de ma mère me firent un effet imposant et solennel et m'inspirèrent un sentiment instinctif mais profond de respect et de crainte. Ce fut là ma première impression religieuse.

Cette impression reçue à Page de trois ans peut servir à démontrer, une fois de plus, l'importance des paroles prononcées en présence des enfants de l'âge le plus tendre.

Tous, me dîra-l-on, n'ont pas la précoce intelligence de la petite Georgiana. Tous n'ont pas, comme elle, à trois ans le sentiment poétique et confus qui donnait du charme à ses yeux aux bruyères sauvages du Cannock chase. Tous n'ont pas l'imagination assez vive pour s'intéresser au spectacle étrange et inusité des vieilles coutumes de Noël. Mais, qui sait, cependant? Qui peut deviner c^ qui se passe dans ces esprits entr'ouverts, dans ces âmes à peine écloses ? Et comment, dans l'impossibilité d'y pénétrer, no pas se sentir rempli de respect et de prudence en présence de ce mystère sacré de l'enfance muette encore, mais qui déjà, peut-être, entend et retient les paroles qu'elle balbutiera plus lard?

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