FONTAINEBLEAU
penser que je pourrai suivre le coure de ses prédications, et aller l'entendre deux fois par semaine. Les sermons de M. de Ravignan sont tout à fait autre chose. Ce sont plutôt des discours sur les sujets les plus élevés. Son éloquence est incomparable, c'est une parole qui enlève hors d'eux-mêmes ceux qui l'entendent et fait comprendre l'enthousiasme des auditeurs, qui les a entraînés un jour jusqu'à applaudir, ce qui lui fut horriblement pénible, a-t-il dit ensuite en parlant de ce transport déplacé, que son regard indigné arrêta tout court.
Pendant une visite de quelques jours, au Roi et à la Reine; à Fontainebleau, Lady Georgiana et M. Fullerton accompagnèrent Lord et Lady Granville. Elle écrit :
A LADT RIVEES
FontainebleaD, 5 octobre 18..
Chère Susey. — Maman est allée se promener en voiture et n'aura pas aujourd'hui le temps de vous écrire une ligne. Je vais donc vous tenir un peu au courant de ses faits et gestes jusqu'à ce moment.
Nous sommes arrivés dans cet admirable lieu vendredi à cinq heures. A dîner nous étions quatre-vingts personnes, et le soir nous avons eu un concert, Cinti, Ponchard, etc. Le lendemain, petit déjeuner chacun chez nous, et, à une heure, grand déjeuner ressemblant à un dîner. Après cela, assis tous aune grande table ronde, regardant des gravures pendant une heure, puis visité ce grand et beau château tout entier. Nous avons été ensuite au jeu de paume où nous avons vu les deux joueurs les plus habiles à ce jeu faire ensemble une partie des plus extraordinaires. Nous sommes restés là deux heures, après quoi, j'étais si fati^ guée que je n'ai pu faire partie de la promenade de l'après-
iU CHAPITRE ¥ — (1834-1841)
midi. Mai? maman a été ravie de tout, hormis d'une descente bride abattue, dans ce qui lui a semblé être un précipice. Mon mari était à cheval avec d'autres. Dtner, comme la veille de quatre-vingts convives, suivi d'un spec* tacle : La Suite d'un Bal masqua, joué dans la perfection et dont j'ai été enchantée, puis le Philtre, chanté par Nourrit et Cinti (M"* Damoreau). Le théâtre est très joli et toutes les dames étaient en grande parure, et l'effet très brillant. Ce seul coup d'œil méritait d'être vu. Je ne me sentais pas très bien portante ce matin, et j'ai passé la journée seule et tranquillement pendant que tout le monde était allé au village de Thomery, charmant, dit-on, et célèbre par les vignes qui produisent son excellent raisin. Ce soir, il doit y avoir un opéra italien, et demain un grand bal... Maman se porte admirablement bien et supporte à merveille toute cette fatigue. Rien ne peut se concevoir de plus gracieux et de plus aimable que toute la famille royale. Tout est magnifique aussi, dans l'ensemble, mais les chambres de chacun, quoique très belles, ne sont pas ce qu'on peut nommer cornfortables.
La société se compose des ministres et de leurs femmes, des maréchaux et des leurs, ainsi que de leurs filles. Les Apponys, le duc de Prias et sa fille, le duc et la duchesse de la Trémouille, les Laborde, les Lehon, et une quantité de monde appartenant à la cour. Heureusement je suis presque partout placée près de maman, et quand je ne suis pas.près d'elle, j'ai ordinairement pour voisine Mathilde de Laborde, qui me plaît excessivement. M.^^ de Rumigny, M"« de Chabot et M"* de Montalivet sont ici. Mes deux antipathies sont la maréchale ***, et M"*'*** que je trouve une désagréable, vulgaire et impertinente petite personne.
Je serai bien aise d'en être à mardi, car j'ai hâte de revoir mon cher enfant, et nous serons tous contents de nous retrouver at home.
Le D' Chalmers. — M"»* Fry. — Charité active. — Première tentative littéraire : L'Aveugle de Coêtel Guillé. — Première pensée A'Ellen MidcUeton, — Adieux à l'ambassade. — Nice. — Wildbad. — Herrnsheim. — Rome. — - Conversion au catholicisme de M. Fullerton.
Les fonctions de Lord Granville comme ambas» sadeur à Paris cessèrent en 1845, à l'entrée de Sir Robert Peel au ministère.
Nous sommes donc maintenant à la fin du séjour permanent de Lady Georgiana en France, Mais [ nous avons à - revenir quelque peu en arrière pour parler d'un incident arrivé pendant cette dernière année, qui eut pour son avenir un résul* tat important.
Disons d'abord ce que ses lettres ne nous ont pas suffisamment révélé : à savoir qu'au milieu de la vie agréable et brillante qu'elle avait continué à mener à l'ambassade après son mariage, une préoccupation des pauvres, grandissant avec le mouvement religieux qui s'opérait en elle, avait dès lors pris dans sa vie une part très active, et sans aucun rapport avec les velléités charitables, tentées jadis, sous les auspices de M^^* Eward. Lady Granville n'était indifférente à aucune œuvre de bienfaisance et secondait celles dont
iS6 CHAPITRE VI — (1841-1843)
sa fille s'occupait, non seulement avec zèle, mais avec cette intelligence persévérante qui devait se développer de plus en plus chez elle et la rendre capable de participer aux grandes œuvres de charité, même de les diriger, et, à la fin de sa vie, d'en inspirer de nouvelles.
Lady Granville l'avait rapprochée, et s'était rapprochée avec elle, d'une femme illustre dans les fastes de la charité protestante. M™' Fry, qui, si elle avait été catholique, eût été une sainte; peut-être, ainsi que l'imagine Lord Macaulay^ « une de ces saintes fondatrices auxquelles sont réservées les niches qui entourent la vaste nef de Saint-Pierre ». Etant protestante, elle ne fut qu'une sectaire dissidente au cœur grand et généreux.
Vers celte même époque, le D*" Chalmers vint aussi à Paris. Gomme M™® Fry, comme beaucoup d'autres^ il était de ces esprits qui s'élancent au delà des froides limites du protestantisme, et, tout en appartenant à l'une de ses sectes les plus étroites, il par-* lait Un langage que n'eussent point désavoué les plus fervents et les plus éloquents orateurs catho* liqueSf. Ce sont là des âmes qui font partie de cette phalange, dont Dieu seul connaît le nombre; pha"**. lange séparée visiblement de la vérité totale par des obstacles que, seul, il connaît et mesure, et dans laquelle son œil divin peut seul distinguer avec certitude ceux dont la volonté droite et pure eat demeurée étrungère à leur involontaire erreur.
IIADA.ME FRY i^T
Assurément Georgiana ne se sentait inclinée religieusement ni vers le presbytérianisme du D' Chalmers, ni vers le quakéristne de M"' Fry» Peut-être même, cette sorte de religion morcelée, qui variait selon le caractère des individus, ajbu» ta-t-elle un argument de plus à ceux qu^elle avait déjà entendus en faveur de l'immuable vérité catholique. Mais sous ces influences diverses^ son amour du bien redoubla, et elle commença à s'essayer activement à ce travail de la charité qui devait, plus tard, l'absorber tout entière.
Les pauvres se trouvent facilement dès qu'où les cherche, et ceux qui dès lors l'intéressaient le plus étaient précisément ceux qu'il fallait aller chercher, c'est-à-dire .ceux qui cachent leur» misères, et qui, plus que toutes les privations^ redoutent l'humiliation de les révéler. Combien de fois sa main secourable s'étendit vers ceux-là! Combien de larmes furent taries! Combien de bienfaits accomplis et cachés par elle avec autant de soin que l'étaient les souffrances découvertes et guéries? C'est là ce qu'aucun œil humain ne peut apercevoir. C'est là le trésor que recueille Celui dont la main paternelle compose le « poids de gloire » qui doit un jour en être la récompense.
C'est dans cette catégorie d'infortunes qu'il fiiut placer celle d'une jeune fiUe bien née, bien élevée^ devenue orpheline à Paris où elle étail demeurée seule et dans l'aban^pn le plu^ çom*
plet. La pauvre orpheline devint sur-le-champ l'objet de la compatissante sollicitude de Lady Georgiana. Après l'avoir placée dans un sûr abri, elle continua à veiller sur elle avec un soin assidu, et ne cessa de s'en occuper que lorsqu'un heureux mariage eut assuré son sort. Elle ia perdit ensuite de vue, et sut seulement que son mari l'avait emmenée aux Indes, où il occupait un poste important.
Trente'cinq ans plus tardj à Londres, en 1875, à l'une de ces ventes de charité auxquelles, jusqu'à son dernier jour, Georgiana prêtait si volontiers son concours, on vit paraître une femme, jeune encore, qui demandait avec instance « où se trouvait Lady Georgiana». On lui désigna la place où elle était assise à l'un des comptoirs, dans l'humble costume qu'elle portait alors depuis tant d'années, et nous pouvons nous représenter la douce et joyeuse expression de son regard surpris, lorsque cette inconnue, dont les manières et les vêtements indiquaient une éducation parfaite aussi bien qu'une grande aisance, s'approcha d'elle avec émotion, et lui apprit qu'elle était la fille de sa protégée de Paris, ajoutant que jamais, malgré la longue durée des années, sa mère n'avait oublié la bienfaitrice à laquelle elle devait le bonheur de sa vie, et qu'elle avait appris à ses enfants, dès leur plus bas âge, à connaître et à bénir son nom!...
Dès ses premiers pas dans cette carrière de la charité qu'elle devait parcourir jusqu'à son terme le plus héroïque, Lady Georgiana s'aperçut d'un fait aussi permanent que celui de la présence ellemême des pauvres parmi nous; c'est que les moyens de les secourir s'épuisent avec une surprenante rapidité, et qu'après avoir fait tout ce qu'on peut, on sent toujours qu'on n'a rien fait. Les ressources sont englouties, et les misères subsistent ou renaissent... De là, de nos jours, tant d'expédients dont tous ne sont pas excellents, auxquels les personnes charitables ont recours pour se procurer cet argent qui n'est pas seulement le nerf de la guerre^ mais tout autant, pour le moins, celui de la charité.
Ce n'est pas toutefois à ces pauvres âmes charitables qu'il faut adresser le reproche d'employer ces moyens de secours parfois trop détournés. Non, ce n'est pas à celles qui ont, pour leur part, com* mencé par tout donner, et qui, réduisant de plus en plus leurs propres ressources pour grossir celles des pauvres, en arrivent elles-mêmes à une pauvreté qui , pour être volontaire, n'en est pas moins réelle; ce n'est pas à celles-là qu'on peut avoir le courage de reprocher ce que leur inspire cette sorte de désespoir qui s'empare d'elles, à la vue et au contact de misères si variées, si multipliées, si cruelles ! de misères qui transforment le désir de les soulager en une sorte de passion, la
plus noble de toutes, on en conviendra, lors même qu'en certains cas, elle aurait, comme les autres, ses excès... Ne faut-il pas du moins mesurer bien exactement les paroles dont on se sert pour blâmer de telles coupables ? Et ne serait-il pas plus juste de réserver exclusivement notre sévérité pour la tourbe molle et frivole des mondains auxquels la pauvreté dans sa laideur et dans sa nudité ferait horreur; qui, loin de lui tendre la main, se hâteraient d'en détourner les yeux, s'ils la voyaient sous ses traits véritables, et pour laquelle, en définitive, on n'obtient leur aumône qu'à la condition de la travestir si complètement qu'ils ne peuvent la reconnaître, et ne se doutent presque pas, le plus souvent, que c'est dans la main de la charité qu'est tombé l'or qu'ils n'ont jeté que dans celle du plaisir I...
Lady Georgiana après avoir donné largement, et généreusement usé de ses ressources, en vint donc très vite à la nécessité de chercher à les augmenter. Ce fut là, — chose digne assurément d'être notée dans son histoire, — le grand et le seul mobile de son premier effort littéraire. Ce fut la charité qui lui inspira la pensée de devenir auteur, et ce fut exclusivement au profit de la charité que fut ensuite exploitée la mine que son talent allait lui ouvrir.
Il est probable que depuis les premières œuvres que nous lui avons vu ébaucher sous le régime de
M"* Eward, Lady Georgiana n'avait pas tout à fait cessé d'exercer sa plume sur des sujets d'imagination. Il n'en demeure toutefois aucune trace dans ses papiers, et on n'en trouve aucune mention dans ses lettres. Il est probable, par conséquent, que si elle écrivait parfois pour son plaisir, sauf quelques vers gracieux recueillis depuis, mais inconnus à l'époque où elle les écrivit, elle a détruit ses compositions. Nous ne savons donc si ce fut sous la pression du désir d'augmenter ses ressources, ou bien si ce travail existait déjà, et si elle le tira de son tiroir, mais c'est alors qu'elle produisit tout d'un coup, non pas une composition, mais une traduction en vers anglais d'un poème de notre poète languedocien, Jacques Jasmin, intitulé : VAveugle de Castel Guillé. Elle le relut, le corrigea toute seule, et sans mettre qui que ce fut dans sa confidence, elle expédia son œuvre à M. Georges Bentley, dès lors et demeuré depuis un des éditeurs les plus éminents de Londres, qui était à cette époque à la tête d'une revue nouvelle, intitulée Bentley^s Miscellany.
! Un poème français de Jasmin, traduit en vers, par Lady Georgiana FuUerton, la fille de l'ambassadeur d'Angleterre à Paris ! Il y avait là de quoi piquer la curiosité des lecteurs. Cette traduction eût-elle été médiocre, au lieu d'être le contraire, était assurée d'un bon accueil dans la nouvelle
Revue. Elle y fut insérée sur-le-champ, et en échange de ses vers, l'auteur reçut douze livres sterling (300 fr.) le jour même où V Aveugle de Castel GuilU paraissait dans la Bentley's MisceU lany.
La surprise et la joie de Georgiana furent extrêmes. Elle avait fait cette tentative au hasard, sans oser croire qu'elle réussirait, sans confier son projet à personnel... Les longues années de succès, bien autres, qui suivirent celui-là, n'effacèrent jamais de sa mémoire le souvenir de la satisfaction que lui causa cette première révélation d'une puissance encore ignorée, ainsi que la preuve tangible du parti qu'elle pouvait en tirer !
Elle se remit à l'œuvre, et, quelques mois plus tard, elle fit à Bentley l'envoi d'un nouveau poème. Celui-ci fut moins bien accueilli que le premier. L'éditeur ne le refusa pas tout à fait, mais il fit remarquer à son auteur que la poésie s'adressait à un public beaucoup plus limité que la prose, et il lui conseilla de chercher une autre voie pour le talent dont elle était évidemment douée.
Georgiana reçut sans doute cette réponse avec un premier mouvement de déplaisir. Toutefois le conseil qui lui avait été donné ne fut pas perdu, peut-être même répondait-il à la secrète pensée de celle à qui il était adressé ; car, sans aucun
délai et au bas de cette même lettre, se trouvent écrits de sa main les mots suivants :
« Ce-jour là, je commençai Ellen Middleton. » C'est ainsi que fut conçue la première pensée de cette œuvre remarquable qui porta la réputatation de Lady Georgiana à une hauteur que peutêtre jamais ensuite elle ne parvint à dépasser. Son coup d'essai fut un coup de maître, et, au bout de tant [d'années écoulées, ce livre, quoique appartenant au genre littéraire le plus éphémère, conserve son charme original, son intérêt puissant, et un cachet étrange et inimitable qui le place au petit nombre des romans qu'une génération transmet à une autre, et qui comptent, pour toujours, parmi les richesses intellectuelles d'un pays et d'une époque.
Mais, s'il y a un ardent plaisir à concevoir une pensée féconde, il faut, pour lui donner une forme et la produire au jour, un long travail, et parfois de grandes souffrances. « C'est une loi universelle, )) dit M™* Swetchine. Il en a été ainsi pour Georgiana, plus que pour une autre ; peut-être même le livre ne fut-il ce qu'il devint, que par suite de causes diverses, dont les unes transformèrent sa vie, et les autres troublèrent profondément son âme,'' au moment où, jusque-là prisonnière, son imagination trouvait pour la première fois sous sa plume l'expression éloquente de mille pensées, et la peinture vive et puissante de
mille images qui l'avaient remplie silencieusement.
Lady Georgiana était en effet à peine à Pœuvre, lorsque le changement de ministère qui devait obliger Lord Granville à quitter l'ambassade de Paris (cette fois pour toujours) vint mettre fin pour elle à son séjour sous le toit de ses parents, et au genre de vie que, plus ou moins, elle avait menée depuis son enfance. Ce fut pour cette raison un événement beaucoup plus important pour elle, que ne le sont d'ordinaire les fluctuations toujours préparées à ceux qui appartiennent à la carrière diplomatique. C'était la fin d'une période. C'était quitter un lieu connu depuis son enfance, pour ne plus l'habiter jamais^ et peut-être à peine le revoir. Ce genre de réflexions s'était toujours présenté à son esprit avec une vivacité singulière. « Quand j'étais petite, disait-elle alors (et nous le lui entendrons répéter jusqu'à son dernier jour), je ne pouvais quitter une auberge où nous avions passé la nuit, sans éprouver un singulier serrement de cœur, en me disantquejene verrais plus jamais le lieu que nous quittions. Ce mot jamais me semblait terrible. » Il est donc facile de comprendre la mélancolie qu'elle éprouva à la pensée de quitter sans retour la belle demeure où elle était venue enfant, où elle avait grandi, où elle avait vécu jeune fille, où elle s'était mariée, où son fils était nél... etajou-