L'habitation de Lord RiverBen Hampdhire
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suis vraiment contente que lorsque j'aperçois quelque chose qui me rappelle la végétation du Nord. Les fleurs roses et blanches dont les arbres fruitiers commencent à se couvrir me font plus de plaisir à voir que des bois entiers d'orangers avec leurs fruits d'or. . .
Nous verrons plus tard quand et comment cette impression se modifia.
En quittant Nice, ils se rendirent à Wildbad, où Lady Georgiana revit M"® Eward pour la première fois depuis leur séparation. Ce fut pour toutes les deux un grand plaisir, mais maigre l'activité de leur correspondance et l'intimité qui y règne, il est fort douteux qu'il se soit échangé dans leurs conversations une seule parole relative au travail qui, l'année suivante, allait donner à Lady Georgiana cette célébrité dont pourtant sa vieille gouvernante devait être si empressée de s'enorgueillir. Il fut encore bien moins question entre elles des doutes religieux qui flottaient dans son esprit. Jamais Lady Georgiana ne fut plus silencieuse que pendant cette phase, où ses fluctuations n'avaient pas encore pris de forme décisive, et où l'heure de la lutte approchait, mais n'avait pas sonné encore. Celle qui la précéda semble presque être une heure de sommeil et d'oubli. C'est là un genre de calme qui, dans Tordre moral, comme dans celui de la nature, précède fort souvent les tempêtes.
En quittant Wildbad, les voyageurs allèrent à
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Herrnsheim, belle habitation située sur le bord du Rhin, propriété naguère du duc de Dalberg, et qui était alors celle de sa fille Lady Leveson.
Pendant ce séjour, Lady Georgiana poursuivit sa besogne, sans avoir besoin de solitude pour s'y absorber. EHe écrivait quelquefois sur le coin d'une table dans une chambre remplie de monde, quelquefois dans le jardin, assise sur un banc, ou sur le gazon, quelquefois même en voiture, sans être distraite par le mouvement ou par ce qui se passait autour d'elle. On s'étonne de cette facilité quand on se rappelle la profondeur des sentiments exprimés, aussi bien que les scènes, parfois terribles, décrites dans ces pages qu'elle semblait écrire avec tant d'apparente nonchalance. Mais cette faculté de s'absorber, de séparer, presque à ifolonté^ sa pensée de tout ce qui l'entourait, était un grand don, et une force dont profitèrent sa vie spirituelle aussi bien que sa vie intellectuelle.
Dans ses lettres, il n'est question ni de son travail, ni de ses recherches religieuses. On pourrait croire en les lisant qu'elle n'avait pas à Herrnsheim jd'autre occupation le matin, que celle de la promenade, à pied, en voiture, et fort souvent en bateau sur le Rhin, plaisir auquel Lord Leveson aimait à se livrer, et qui était loin d'être exempt de danger. Le soir, on dansait parfois, lorsque la jeunesse présente au château ou venue des environs était assez nombreuse, ou bien on faisait
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de la musique, et alors EUen Middleton ne perdait rien aux rêveries dans lesquelles tombait Geor* giana en écoutant chanter sa belle-sœur dont la méthode était aussi parfaite que sa voix était mélodieuse. Lady Leveson tenait de sa mère (sœur •du marquis de Brignole) cet accent italien pur et accentué, presque impossible à acquérirlorsqu'il n'est pas naturel. Comme toute sa Emilie maternelle, elle parlait italien avec une rar« perfection, et elle parlait aussi très bien^anglais, mais le fran- -çais était la vraie langue de son enfance^ et celle qui lui demeura toujours la plus familière.
Après un court séjour à Munich, les voyageurs reprirent le chemin de l'Italie, et au commencement de novembre 1842, ils arrivèrent à Rome, avec Lord et Lady Granville, et ils s'établirent tous ensemble, au Corso, dans une vaste maison ■qui appartenait à Lord Shrewsbury.
Un événement qui eut sur l'avenir religieux de -Georgiana une importance décisive devait s'accomplir avant la fin de ce premier séjour à Rome ; mais, en y arrivant, elle était loin de le prévoir et «Ile n'en eut connaissance qu'après l'avoir quitté. Toutefois, cette première impression ne fut pas, ^u point de vue religieux, ce qu'on aurait pu attendre, d'après ce qu'elle avait éprouvé en Italie à son autre voyage. Cette Rome, que plus tard elle élevait tant aimer et si bien comprendre, demeura -cette fois ponr elle, à peu près lettre morte.
HERRNSHEIM 1S5
Il n'y a pas seulement, en effet, une Rome, il y en a trois : celle de l'histoire, celle des arts, celle de rÉgUse. Or, cette Rome catholique et chrétienne, qui un jour deTait lui sembler une mère, était encore pour elle une étrangère. Néanmoins, 9on esprit ni son àme ne pouvaient demeurer insensibles à ce charme mystérieux que tous ont éprouvé à Rome, quoique tous niaient pas su en démêler la cause. .
... Il y a dans Rome un charme indéfinissable, ëcrit-elle à sa sœiir, un charme qui s'empare de vous de plus en pluB. Quelque court qu*ait été votre séjour ici, vous n'avez pas oublié, je pense, le site de Saint-Jean de Latran. . . , ni ce gazon couvert de marguerites qui s'étend au loin depuis le pied des marches de l'église, et au delà, ces lignes d*aquedncs, ces ruines qui toutes rappellent quelque souvenir fameux^ et ces belles montagnes à l'horizon !. . . On vivrait ici dans un état de fièvre, tant il s'y trouve de choses propres à exciter l'intérêt, si le climat n'était si tranquillisant pour les nerfs, qu'on jouit, sans se sentir plus agitée qu'il n'est agréable de l'être.
Après avoir vu Saint-Pierre pour la prenûère fois, elle écrit :
Oui, c'est beau, grand au delà de toute conception! Mais je n'échangerais pas pour Saint-Pierre, l'abbaye de Westminster ou la cathédrale de York.
Cette appréciation est assurément permise, elle est celle d'un grand] nombre de catholiques. Ce n'est, au fond, qu'une comparaison entre deux langages sublimies que, sçlon les temps et les lieux,
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leur église a également bien parlé. Toutefois, lorsque plus tard Lady Georgiana eut mesuré par elle*méme la grandeur du catholicisme, considéré non du dehors, en curieux, mais du dedans, en fidèle, je doute que cette grandeur ne lui eût pas paru si admirablement exprimée par Saint-Pierre, qu'il lui eût été impossible de songer à lui rien préférer. Saint-Pierre, c'est, en effet, le chant de triomphe de l'Église catholique, c'est le symbole de sa vie universelle et de son immensité; lui désirer moins d'espace et de lumière ce serait comme vouloir, à l'heure d'une action de grâce, entonner le Miserere au lieu du TeDeum!
Plus tard , après avoir raconté à sa sœur les fêtes du carnaval, elle parle de l'exposition du Saint Sacrement au Gesù, pendant les folies du Corso. Ces folies, du reste, avaient alors un cachet de gaieté enfantine qui leur ôtait entièrement cet aspect de désordre et de danger moral, trop souvent visible dans d'autres plaisirs publics. Toutefois, l'Église, qui tolérait ces divertissements, en voulait la réparation, non comme de jours de péché, mais comme de jours d'oubli, et dans ce but elle prescrivait des prières solennelles auxquelles venaient s'associer les âmes pieuses et ferventes, pendant que les autres s'amusaient et se dissipaient. Ce sont deux camps ou deux ioules, dont l'une, prie pour
l'autre, et non pas une seule, comme le crut Lady Georgîana, lorsqu'elle suivit en courant ceux 'qui la conduisirent du Corso au Gesù, dans le seul but d'en admirer Tillumination.
A cinq heures, nous avons couru à Téglise du Gesù, Tune des plus- belles de Rome. L'autel était magnifiquement illuminé, le reste de Téglise seulement assez pour en laisser voir les proportions. Une foule immense, qui venait du Corso, la remplissait. Avec la versatilité propre aux Italiens, ils semblaient maintenant plongés dans le recueillement. La musique était ravissante, le silence complet. A l'élévation de rhostici tous les fronts se courbèrent dans l'atti* tude de l'adoration. . . Puis au bout d'un moment tout le monde se leva pour retourner dans la rue, où continuait le tumulte.
La jeune marquise de Castellane, si pieuse elle-même, qui se trouvait à genoux dans cette foule à côté de Lady Georgiana, remarqua son profond recueillement et l'expression de son regard en présence du Saint-Sacrement, et elle dit en sortant « qu'elle s'étonnait qu'elle ne fût pas déjà catholique, et qu'elle le deviendrait sûrement ».
La description que fait Georgiana des moccoletti vaut la peine d'être citée :
Le Corso a l'air d'être en feu... Tout le monde, soit à pied, soit en voiture découverte, soit aux. fenêtres, a sa lumière allumée à la, main. . . Vous descendez. A peine avez-vous fait un pas dans la rue qu'on éteint votre lumière. On vous l'enlève en criant : Senza moccolo! senza mùccolo !
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Vbiia t6us hâtez de la rallumer. Vous parvenez à éteindre celle des autres, en criant à votre tour i Senza moccolo! jusqu'à en perdre la voix. Le bruit, la confusion^ la, gaieté sont iaimagînabies pour ceux qui n*ont pas vu cette scène. Et au milieu de tout cela pas un mot, pas un acte grossier, violent ou vulgaire. A un signal donné, tout s'arrête à l'instant et rentre dans r<Mrdre et le silence. . .
On a pu remarquer conubien pendant ce séjour, vivant avec ses parents dans ce nH>nde cosmo* polite, qui alors se réunissait tous les hivers à Rome, entourée de mouvement et de bruit, plus encore qu'à Paris, elle semble moins accessible qu'elle ne l'avait été la première fois aux impressions catholiques, qui cependant semblaient ici s'offrir à elle de toutes parts. Elle poursuivait, il est vrai, dans le même silence son travail littéraire, et il nous est difficile de dire si celui qu'elle observa sur les sujets religieux tenait comme l'autre à sa réserve ordinaire, sur tout ce qu'elle avait fortement à cœur, ou bien si, cette fois, il s'y mêlait un peu de distraction. On remarque en effet chez elle, pendant la durée de cet hiver, une gaieté et un entrain qui ne lui étaient pas naturels. Les fêles se succédaient , elle y prenait part et semblait s'y plaire.
J'aurais voulu que vous pussiez me voir hier au soir à l'ambassade de Russie^ écrit-elle à sa sœur, costumée, poudrée, fardée. Personne -ne me reconnaissait : c'était absolument comme si j'avais eu un masque. Cela m'a excessivement amusée. '
Qui sait si dans ce mouvement il n'y avait pas un effort pour se soustraire à d'importunes pensées? Qui sait si, dès lors, elle ne voyait pas se dessiner dans son esprit le terme logique de ses fluctuations, le but qu'elle ne pouvait atteindre sans des sacrifices et des brisements devant lesquels reculait encore son énergie?...
- Dans des vers écrits, lorsque depuis de longuesannées déjà la lutte était finie, et que. son âme se reposait dans la paix de la certitude, nous trouvons ceux-ci :
Oh ! avant de sentir sa puissance, je désirais avec ardeur qu'elle fût la vëritët... Puis, quand approcha l'heure décisive» je me mis à désirer qu'elle fût l'erreur I. . .
' 11 nous semble que ce dernier sentiment était celui qu'elle éprouvait à l'heure de son histoire où nous voici parvenus, car c'était vraiment celle où approchait pour elle Vkeure décisive.
Tandis, en effet, que Georgiana partageait son temps entre son mari, son enfant et sa mère, M. FuUerton employait autrement qu'elle les heures matinales dé la journée. On sait combien à Rome il est facile de se perdre de vue et de se retrouver ensuite, ayant employé son temps différemment, quoique tousd^une manière agréable, chacun selon son goût. Les antiquitéspour les uns, pour les autres les égliseset les couvents, pour d'autres les galeries, ou bien la simple promenade <c horsdes murs » : il n'est pas un lien au mondet où l'oa
soit à la fois plus indépendants et plus facilement rapprochés les uns et les autres. Georgiana, cependant, n'osait à Rome, comme elle l'avait fait à Paris, entrer dans les églises aux heures des offices et des prédications. Sa mère^ son père lui-même, débarrassé maintenant de ses devoirs officiels, partageaient presque chaque jour ses promenades et ils s'en fussent étonnés. Si donc elle était parfois tentée, autrement que par curiosité, d'entrer dans une église ou dans un couvent, elle n'eut point osé l'avouer ou surtout agir en conséquence. Mais pour son mari, il en était autrement, ayant sa pleine liberté, il en usait pour des études et des entretiens qui n'étaient qu'une suite naturelle de nombreuses lectures et de longues réflexions préalables. Chose singulière et cependant explicable, tandis que les mêmes pensées et les mêmes doutes traversaient, à l'insu l'un de l'autre, l'esprit des deux époux, le même motif les empêchait de s'en parle r. A mesure, en effet, qu'une conviction grandissante leur faisait apercevoir le terme de leurs recherches, ils voyaient en même temps apparaître à l'horizon tant de luttes, tant de souffrances, tant de brisements douloureux, que chacun d'eux frémissait à la pensée de l'imposera l'autre.
Ces prévisions n'avaient rien d'exagéré. L'épreuve qui s'approchait était de celles où le glaive pénètre jusqu'à la séparation de tout qe qui est le
plus étroitemeat uni dans l'àme, le cœur ou Tesprit, et où le devoir finit par imposer la nécessité d'afQiger, de désoler, parfois de désespérer ceux que cependant le devoir prescrit aussi d'aimer, de chérir, de préserver au prix de toute douleur personnelle, de toute douleur qu'il soit possible de leur épargner! Oui! ce terrible courage, il vient un jour où la vérité et le devoir le réclament; mais la faiblesse humaine résiste et cherche le plus longtemps qu'elle le peut à éloigner ce jour. Dans le cas présent, le mari et la femme cherchaient encore moins à s'épargner eux-mêmes, qu'à s'épargner l'un l'autre.
Néanmoins, tout en gardant le silence, M. Fullerton ne songeait ni à reculer ni à ajourner l'acte réclamé par sa conscience. Il avait retrouvé à Rome un de ses anciens amis, le vicomte Théodore de Bussière, jadis attaché à Londres à l'ambassade du prince de Talleyrand, et devenu depuis lors un fervent catholique. Très instruit d'ailleurs et capable de diriger les recherches de son ami, sa piété et sa foi venaient d^étre vivement stimulées par la conversion d'Alphonse Ratisbonne, et les circonstances extraordinaires et merveilleuses dont elle avait été accompagnée. Lui-même y avait pris une part personnelle, et Rome retentissait encore du bruit de cet événement dont une cérémonie solennelle consacre annuellement la mé-
moire!.
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Il semble étrange à celle qui écrit ces pages^ de songer que Georgiana, plus tard si chaudement unie à tout ce qui se rattachait à cet événement^ y soit demeurée étrangère, alors qu'il venait de s'accomplir 1
On se côtoie ainsi quelquefois longtemps dans la vie, sans le savoir, puis vient un jour où tout à coup on s'aperçoit, on se reconnaît, on s'attache^ et on compte alors avec surprise les jours qu'on a perdus avant de se connaître!
Le printemps approchait. Le mois d'avril était l'époque fixée pour leur départ. M. Fullerton ne voulut point quitter Rome sans avoir accompli l'acte décisif qui devait l'unir pour toujours à4'Église catholique. Le 23 avril 1843 il prononça son abjuration entre les mains du R. P. de Villefort, et peu de jours après il rejoignit sa femme à Florence où elle l'avait précédé de quelques jours avec ses parents.
Ce fut alors, et alors seulement, qu'il. lui apprit la détermination qu'il avait prise, aussi bien que tout ce qui avait modifié ses anciennes croyances et amené peu h peu la conviction profonde à laquelle il venait d'obéir.
L'effet produit sur Lady Georgiana par cette révélation peut à peine se décrire. Ce fut un inexprimable mélange de joie et d'angoisse. Trouver sur le plus important de tous les sujets un écho dans l'âme de son mari, recevoir de sa bouche des
réponses péremptoires aux mille questions qui depuis si longtemps s'agitaient au fond d'ellemême, il y avait là sans doute, pour elle, un soulagement extrême et un bonheur imprévu ; mais en même temps c'était, par un choc brusque et soudain, sortir des vagues régions où elle se plaisait à demeurer; c'était se voir arracher tout d'un coup le voile qu'elle avait tenu baissé jusque-là devant ses yeux; c'était la nécessité de regarder enfin résolument la voie qui s'ouvrait devant elle, et le but auquel devaient la conduire les aspirations confuses ou explicites de toute sa vie, et de s'avouer aussi pourquoi, jusqu'à ce -jour,' elle avait évité de le reconnaître... Elle vit tout cela claire» ment, et en même temps elle vit les sacrifices et les souffrances qu'elle aurait à infliger et à subir; et le plus grand acte de courage de sa vie, ce fut de n'avoir pas alors volontaireitient refermé les yeux à la lumière ! Ce courage, elle Teut. La route devait être longue encore, mais à dater de ce jour, elle ne cessa, plus d'en envisager le terme et d'y tendre fermement et fidèlement.
Tel était l'état de son âme et de son esprit, lorsqu'après un court séjour en Allemagne, elle revint en Angleterre vers la fin de l'année. Son livre était alors achevé, il ne lui restait plus qu'à le soumettre à la critique d'amis compétents avant de le livrer à la publicité.
Le manuscrit à'Ellen Middhton soumis au jugement de M. Charles Greville et de Lord Brougham. — Correspondance avec Charles Greville. — Publication d'EUen Middleton, Lettres de Lord Brougham.
Ij'arbitre choisi par Lady Georgiana fut un parent et un ami, dont le nom n'est étranger à personne, depuis la publication des intéressants mé* moires qui l'ont fait connaître au public : M. Charles Greville, petit-fils de la duchesse dePortland, cousin germain de Lady Granville* et membre habituel de leur cercle de famille, avait vu Georgiana nallre et grandir, et tant qu'il vécut, il lui demeura invariablement dévoué. Elle ne pouvait s'adresser à un conseiller d'un goût plus sûr, d'un jugement plus droit. Elle n'en pouvait trouver aucun non plus qui prit à cette première œuvre littéraire un plus chaleureux intérêt.
Il se trouva cependant un autre ami de son père, plus connu encore et plus célèbre, qui réclama le droit de donner aussi son avis en cette circonstance. Ce fut Lord Brougham qui, à sa demande, devint avec Charles Greville le critique et le juge de cet essai littéraire.
1. La duchesse de Portland était sœur du duc de Devonshire, père de Lady Granville.
Nous supposons que peut-être quelque inquiétude se mêlait à la curiosité des deux critiques, lorsque le manuscrit d'EUen Middleton fut remis entre leurs mains. Les débuts littéraires des femmes, surtout de celles du grand monde, n'inspirent pas àpriorij une très grande confiance, même à ceux qui leur veulent le plus de bien. Mais dès qu'ils en eurent commencé la lecture, ils reconnurent dans ce roman une œuvre remarquable, et ils en témoignèrent leur estime à l'auteur, en ne lui ménageant pas plus les conseils que les éloges. La correspondance qui s'établit à cette occasion entre elle et eux présente un intérêt qui n'est pas exclusivement littéraire, et rend nécessaire ici quelques explications préalables.
L'année 1844, où paivat EUen Middleton^ marque à peu près la fin de la première phase du grand i mouvement d'Oxford. Le fameux Quatre-vingts dixième Traité pour les temps présents avait amené une crise qui durait encore, et l'année sui- , vante le D' Newman devait embrasser le catho- ' licisme, ce qui en fut comme le dénouement. Ces traités, publiés successivement, avaient marqué les étapes de la route qui devait conduire à ce terme logique, non seulement celui que l'opinion unanime de ses compatriotes plaçait au sommet de la pensée religieuse en Angleterre, mais une foule d'autres âmes religieuses, sincères et studieuses.
Les Traités d'Oxford, dont le quatre-vingt-
dixième complétait la série, avaient, ainsi qu'on le sait, pour but de ressaisir dans les doctrines primitives et les coutumes oubliées, ou tombées en désuétude, de PEglise anglicane, toutes celles que les réformateurs du seizième siècle n'avaient pas formellement anéanties^ et qu'ils avaient peut-être eu l'intention de conserver, quoique leur existence, maintenue dans le livre des prières communes, fût totalement incompatible avec les trente-neuf articles auxquels tout anglican était tenu de souscrire. Le début du mouvement d'Oxford fut une protestation contre. cette anomalie, que la singulière absence de logique qui caractérise l'esprit anglais avait jusque-là laissé passer inaperçue.
Au seizième siècle et même au dix-septième, la violence empêchait la réflexion. On était catholique ou on ne l'était pas, il n'y avait que cela dont il fût question. Plus tard (au dix-huitième siècle) on se trouva suffisamment religieux, tout en ne l'étant pas beaucoup. Peu de gens l'étaient alors en Europe. Les sujets religieux ne préoccupaient pas les esprits, et les ministres anglicans participaient le plus souvent au relâchement général. Ce fut cependant parmi eux qu'eut lieu le premier réveil d'un sentiment oublié de zèle, de dévouement et de piété, et Taube de ce jour nouveau (au dire de plusieurs observateurs attentifs) ce furent nos pauvres prêtres français, exilés par la Révolution et accueillis