‹ Lady Georgiana FullertonChapitre 5 sur 196 · PREMIERS VOYAGES · texte numérisé non relu

PREMIERS VOYAGES

agit comme elle Tavait dit : elle lui enleva subitement son lapin, et le précipita hors de la portière.

Jamais, dit Lady Georgiana, malgré les longues années écoulées depuis, je n'ai oublié ce que j'éprouvai lorsque je vis tomber mon pauvre lapin, d'abord sur une haie, puis au delà dans un champ, où il demeura perdu pour moi, et lorsqu*enfin je le vis disparaître peu à peu à mes regards. Jamais surtout l'amer ressentiment que j'éprouvai contre ma gouvernante ne s'est effacé de ma mémoire. Assurément sa punition ne me fit ce jour-là aucun bien. Je me demande quelquefois si j'étais, par nature, rebelle à la punition, ou bien, si je le devins, par suite de la sévérité plus ou moins mesurée de celles qu'elle m'infligea. Toujours est-il que jusqu'à une certaine époque de ma vie, dont je parlerai plus tard, je n'ai pas le souvenir d'une seule correction qui m'ait fait du bien, ou d'une occasion où je m'y sois soumise sans résistance.

Aussi, quelque sensible que la petite Georgiana se fut montrée, dès le plus jeune âge, aux beautés de la nature, lorsqu'en approchant de Neufcbatel, M"" Eward fil arrêter la voiture, et, étendant la main, dit d'une voix solennelle : Voilà la SuUise ! sa réfractaire élève nous déclare ff que cela ne lui fit aucun effet » ; et cette absence de sympathie pour sa gouvernante ne fit que s'accentuer de plus en plus pendant toute la durée de son enfance. On aurait donc pu s'attendre, d'après cela, à ce que cette répulsion ne se modifiât jamais; les impressions de ce genre étant d'ordi-

naire fort durables. Mais il en fut tout autrement; il vint un temps, au contraire^ où cette personne, si peu habile à manier son enfance, devint l'amie la plus chère de sa jeunesse, et où l'écolière incomprise ne se souvint plus qu'avec remords des saillies par lesquelles elle s'était parfois vengée des maladresses de son institutrice.

Ce fut pendant le cours de ce premier voyage (en 1817) que Georg^ana et sa sœur Suzanne, de deux ans son aînée, allèrent avec leurs parents à Paris pour la première fois. Suzanne (Miss Leveson Gower) avait une nature plus souple, plus facile à conduire. Aussi était-elle de beaucoup préférée à sa sœur par leur gouvernante ; elle manifestait de bonne heure la douceur et l'amabilité qui devaient la caractériser toujours, et Tattrait qu'elle inspirait à tous semblait justifier l'affection partiale dont elle était l'objet. Il y aurait eu là de quoi inspirer à la plus jeune des deux sœurs un de ces sentiments de jalousie auxquels Les enfaiits impressionnables sont si facilement sujets. Mais c'en était un que le cœur généreux de Georgiana était aussi incapable de ressentir que celui de la rancune dont elle se montra si totalement exempte. De son côté, sa sœur était, loin d'abuser de la préférence dont elle était l'objet, en sorte que leur tendresse jmutuelle ne fut nullement affectée par les circonstances qui auraient pu y porter atteinte, et cette tendresse

PARIS il

demeura inaltérable pendant toute la durée de leur vie.

Suzanne était plus belle que sa sœur, mais elle ne possédait ni la vive imagination, ni les rares facultés intellectuelles dont celle-ci était douée. Autant qu'elle, toutefois, elle avait l'àme noble et haute, et un caractère à la fois doux et fort, que les épreuves nombreuses et excep'.ionnelles de sa vie lui donnèrent plus tard, trop souvent l'occasion de manifester.

Revenons maintenant au voyage des deux sœurs, à l'âge, l'une de six ans, et l'autre de quatre. C'est Georgiana qui eous le raconte :

Ma sœur fut très malade à Paris, où mes parents s'étaient établis pour quelque temps à l'hôtel de Pa is, sur les boulevards. Nous avions un très grand jardin, dans lequel, ma sœur ne pouvant m*accompagner, on me permetta t de me promener pendant des heures entières, to^te seule, ce qui me charmait. Je savais déjà très bien lire alors, et j'avais une admiration enthousiaste pour les hymmes de M^' Barbauld^ qu'on m'avait fait apprendre par cœur et que je récitais tout haut quand j'étais seule, avec une sorte d'émotion qui approchait d'un sentiment religieux.

Après le rétablissement de ma sœur, nos parants firent un voyage en Italie pendant lequel ils cous laissèrent en Suisse, confiées aux soins de M}^^ Eward. Je me rappelle encore l'impression que me fit le | remier aspect des

1. M" Barbauldi née en 1743, morte en 1825, auteur d'ouvrages excellents pour la jeunesse, et notamment d'hymnes en prose pour les enfants, qui ont une vraie valeur et furent traduites en toutes langues.

12 CHAPITRE PREMIER - (i»121824)

Alpes, et aussi celle de la vue du Jura qu'on nous fît descendre de voiture pour regarder.

Après ce voyage, nous passâmes encore deux automnes et deux hivers à Tixall Hall, que nous quittâmes enfin sans retour en 1819. C'est alors que je fis à ma pauvre nourrice les adieux dont j'ai parlé. En Suffolk, où nous allâmes nous établir, près d'Ipswlch dans une habitation nommée Wherstead Lodge, je regrettai longtemps le Cannock chase, et les Mummers et Waiis qui avaient été l'un des plus vifs plaisirs de mon enfance.

Ce fut pendant le printemps suivant, à Londres, que •allai pour la première fois à l'église. Nous avions une tribune [a pew) dans la chapelle d'Albemarle Street. En passant maintenant devant la porte de cette chapelle, ce qui m'arrive souvent, je me demande toujours si, à l'heure qu'il est, on l'a un peu embellie. A l'époque dont je parle, c'était !e beau, idéal de la laideur quant à l'architecture, et de l'ennui, quant aux offices. Rien au monde dans mon enfance ne m'ennuyait autant que d'être menée à l'église et je ne me souviens d'aucune impression religieuse agréable que je puisse y rattacher, si ce n'est celle des guirlandes de houx, et de l'hymne : Écoutez le chant des anges messa" gers^, au temps de Noél.

J'avais cependant parfois dans ce temps-là des accès de piété enfantine, et je commençais à penser beaucoup au ciel je cherchais à me le représenter. Je crois bien même que je me figurais avoir envie de mourir pour y aller ne fût-ce que pour changer de lieu. Les hymnes et la poésie religieuse me ravissaient, et depuis l'âge de sept ou huit ans, la lecture devint pour moi une passion. Nous possédions peu de livres alors, hormis ceux de Miss Edgeworth, Les soirées à la maison [Evenings at Home) , Sandford eXMerton, et quel-

i. Harki The Herald Angels sittg.

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