SUCCÈS
tête » d'une jeune débutante dans la carrière littéraire.
Elle fut plus flattée encore cependant d'un article 9nr Ellén Middlèton, publié da.ns la « Revue anglaise, The Englisk Reviewv^y organe à cette époque des Tractarians d'Oxford, car cet article contenait de très vifs éloges et de fort légères critiques, et il avait pour auteur M. W. E. Gladstone dont la réputation, toujours grandissante depuis, avait, dès lors, une importance qui ajoutait grandement à celle de son suffrage.
Il en était presque de même du D' Trench, archevêque protestant de Dublin, dont l'opinion en matière d'érudition classique et de goût littéraire faisait loi à cette époque. Celui-ci trouvait dans Ellen Middleton des beautés qui lui rappelaient, disait-il, celles des tragédies antiques, et ce verdict eût suffi à la célébrité d'un auteur. Aussi tout le monde en Angleterre et ailleurs s'informait de celle qui venait d'acquérir cette renommée subite. Tout le monde demandait: Qui elle était? et ce fut alors que M"* Etvard, en entendant des voyageurs inconnus se poser cette question devant elle, eut l'occasion de répondre avec fierté : Cesl mon élève! ainsi que Lady Georgiana nous l'a raconté à propos des inquiétudes que ses compositions juvéniles avaient causé dix-sept ans auparavant à sa pauvre gouvernante I
Citons encore la lettre suivante adressée à Lady Granville par une de ses amies.
N'ayant pu lire sur-le-champ Ellen Middleton^ je l'ai prêté à un de mes amis, un Américain (catholique] de beaucoup d'esprit, il en a été enchanté. Il m'a dit qu'il ne savait à laquelle des qualités de ce livre donner la préférence. Il en admire le style puissant et simple, la moralité pure, et cette note religieuse a fermement accentuée, qui lui donne un cachet si différent de la religiosité fleurie de nos jours ». Nous avons une si haute opinion de ce critique que j'ai été charmé de l'entendre s'exprimer avec autant d'enthousiasme sur le livre de Georgy, mais que dirait-elle de l'observation par laquelle il a terminé ses. remarques : Vauteur est aussi bonne catholique que moi! Je l'ai contredit; cdors, a-t-il dit, elle est puseyiste, ce qui est la même chose.
Jusqu'à quel point il y a du vrai dans cette observation, quant au livre et à Georgy elle-même, c'est ce dont je ne puis encore juger. Mais elle m'a paru curieuse comme un indice de la manière dont les catholiques considèrent le puseyisme. . .
Mais quelque flatteurs qu'aient pu être pour Georgiana tous ces suffrages, aucun d'eux, assurément, ne lui apporta le genre de satisfaction que lui causa un succès d'une tout autre nature, obtenu par ce livre quelques mois après ^on apparition, et que nous ne pouvons pas ici passer sous silence.
Expliquons d'abord qu'il s'agit dans ce récit d'un homme du monde, éminent par son nom et par une brillante carrière, avec lequel Louisa Hardy
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(l'une de ces trois charmantes sœurs, amies de Lady Georgiana , dont j'ai déjà parlé) avait plus d'une fois causé sur les sujets les plus graves. Louisa Hardy, remplie de piété, d'esprit et de zèle, ne redoutait pas les conversations religieuses et les abordait sans crainte, même avec ceux auxquels ce sujet n'était ni agréable ni familier, mais qu'attiraient près d'elle le rare agrément de sa conversation non moins qu'une bonté qui dominait chez elle toutes ses autres qualités. M. A. B*** lui avait avoué sans détour qu'il était incrédule, mais il n'en écoutait pas moins avec intérêt ce qu'elle avait, sur ce point, à lui dire ou à lui répondre. Il se montrait toutefois fort peu disposé à lire les livres qu'elle lui proposait. Un jour cependant ayant entr'ouveri Ellen Middleton qui se trouvait sur sa table, il lui demanda la permission de l'emporter, et pendant plusieurs jours ni le livre ni le.lecteur ne reparurent.
Laissons maintenant Lady Granville raconter à sa fille la suite de cet incident.
. . . Après plusieurs nuits sans sommeil et des émotions telles qu'il n'en avait jamais éprouvé, A. B*** revint chez Louîsa.
<K J'ai lu ce livre, lui dit-il, et maintenant je suis prêta lire tous ceux que vous me donnerez ; j> eUe lui proposa la Bible. « Comme vous voudrez, mais je ne sais ou il faut y chercher ce dont j'ai besoin.» Elle lui dit : « L'Épître de saint Jacques vous fera du bien. — Je n'ai pasde Bible.» Elle lui a promis de lut en donner une, et lui de l'accepter. .
192 CHAPITRE Vltl — (1644-1846)
Peu à peu Texplication de ce surprenant changement fut donnée par celui chez lequel il 8*était opéré, et Yoici «nfin, c pourquoi, jamais y selon ses propres paroles, il n'avait été aussi profondément troublé, jamais il n'avait ressenti une émotion pareille, jamais versé de semblables larmes. . . » Cette histoire réveillait le souvenir d'une histoire semblable d'un épisode analogue dans sa propre vie I . . .
Un jour (je ne sais s'il était déjÀ alors capitaine de vaisseau ou si son grade était inférieur à celui-là), un petit mousse, auquel il avait donné un ordre, lui causa une violente colère en ne lui obéissant pas sur-le-champ. Il saisit une corde, et il se mit à le poursuivre avec une sorte de foreur. Mais l'enfant lui échappa et se dirigea en courant vers l'autre extrémité du bâtiment. A. B***, revenu de sa colère, et ayant eu plutôt envie de lui faire peur que mal, rentra dans sa cabine, trouvant qu'il l'avait suffisamment corrigé. Au même moment il entendit un cri : AU hands / 3ome one overboard^ ! Il se précipita.. . l'enfant était à la mer, et lorsqu'on parvint à le ramener à bord, il était mort!...
Ce pauvre enfant avait péri, en cherchant à échappei à sa colère I . . . Pendant des mois entiers cette pensée lui ht souffrir des tortures qui le firent approcher de la folie. Il n'osait les confier à personne. . . il souffrît ainsi seul et longtemps. Puis le temps, la vie, avec ses fautes et ses folies. . . l'endurcissement qui les suit. . . enfin l'oubli était venu, lorsqu'^//tf77 a tout d'un coup réveillé ce souvenir, l'a ramené à ce jour lointain de sa vie, et à toutes ses angoisses passées ! . . •
Sans doute, du moins, cette fois, grâce à celle qui i'écoutait, ce ne fut point un désespoir stérile.