‹ Lady Georgiana FullertonChapitre 56 sur 196 · A l'aide, tout! un homme à la mer · texte numérisé non relu

A l'aide, tout! un homme à la mer

TROUBLES RELIGIEUX lf3

... Il ne tarit pas sur le livre , il déteste Edouard, il adore Alice. Quant à Henry Lovell, dit«il, qui jamais aurait cru que Ton pût peindre un tel homme avec une telle vérité?. . . « Tout ce qu'il fait, je Taurai fait. J*ai fait pire que lui. . . jamais, jamais rien n*a été plus vrai, et mieux dessiné d'après nature que ce portrait ! ... » Ainsi de suite, ainsi de suite. . .

Rien ne prouve, ce me semble, la valeur d'un livre de ce genre, plus que cette impression commune alors à tant de lecteurs de différentes sortes, qui en fait adorer, détester, ou plaindre les personnages avec une sorte de réalité que fort peu de fictions réussissent à produire.

A la fin de cette lettre où Lady Granville peint fii admirablement elle-même ce qu'elle raconte, sa irouveat deux lignes seulement sur un autre sujet. Mais ces deux lignes suffisent pour faire comprendre que, même au milieu de Tenivrement de ce premier succès, cet autre sujet était toujours présent à la pensée de la mère et de lafiUe.

Je vous supplie de lire, dans un numéro de Isl Revue d'Edimbourg, de juin ou juillet, un article sur la secte de Clapham [ihe Clapham sect). Ce n'est pas de la controverse. Ce sont des portraits de certains hommes remarquables. C'est trop beau ! . . . c'est presque divin !

On comprend par ce peu de paroles que Lady Granville chercbait alors, sans amertume, à combaUre le plus possible les tendances que sa fille

ne dissimulait plus. On a pu remarquer que de son côté Charles Greville lui parle de la croyance religieuse à laquelle elle était attachée^ comme si ce fait n'était plus un mystère. Le livre lui-même qu'elle venait de publier attestait du reste, à chaque page, d'une façon tantôt explicite, tantôt confuse, quels étaient les désirs et les besoins de son âme. Nous invoquerons ici, à cet égard, son propre témoignage, consigné dans une préface ajoutée par elle à une réimpression faite en 1884 de son premier ouvrage, dont toutes les éditions étaient alors épuisées.

Ce récit, dit-elle, fut publié il y a plus de trente-cinq ans, à une époque où son auteur s'acheminait vers TÉglise catholique^ dans laquelle, deux ans plus tard, elle eut le bonheur d'être admise. . . Bonheur apprécié aujourd'hui, où sa vie approche de sa fin, plus profondément encore que dans les premiers jours de paix et de joie qui suivirent sa soumission.

Quelques-uns des passages de ce livre contiennent sur la validité des ordres anglicans une opinion qui, depuis qu'elle est catholique, a cessé d'être la sienne. Elle les laisse subsister néanmoins parce qu'ils témoignent d'un besoin de l'âme, éprouvé par un nombre infini de ceux qui, dans des situations analogues à celle où elle a placé le personnage principal de ce livre, ne peuvent pas chercher les remèdes préparés pour leur soulagement dans la véri- Uble Église.

Sous le nom de développements^ de nombreux changements se sont opérés dans l'Église anglicane depuis la première apparition à^Ellen, Les sentiments et les désirs

TROUBLES RELIGIEUX i95

que cette histoire atteste sont ceux d'une génération presque totalement disparue. Mais aujourd'hui, non moins qu'il y a quarante ans, l'auteur en est convaincue, beaucoup d'âmes découvrent tous les jours, heureusement pour elles, que les tentatives partielles et non autorisées de l'Église anglicane sont impuissantes à les soulager. C'est à celleslà que cette histoire du passé est adressée ^

Il nous est donc permis d'affirmer que pendant la durée de ce travail littéraire, il s'en était accompli un autre dans son àme, et que, lorsque le livre parut, les irrésolutions de son auteur avaient à peu près cessé, ou du moins n'avaient plus pour objet que l'époque à laquelle elle pourrait réaliser son désir et s'unir plus étroitement que jamais à son mari par le lien d'une foi commune. Sans entrer dans le fond de la question, le duc de Devonshire, son oncle toujours bienveillant, trouvait concevable qu'elle voulût suivre l'exemple de son mari et disait que : « La religion était un sujet sur lequel, en ménage, il fallait être d'accord. » Mais sa mère et sa sœur ne se résignaient pas si facilement à ce qui leur apparaissait sous l'aspect d'une séparation cruelle, et, quanta son père dont la santé était alors ^très altérée, on n'aurait pu aborder avec lui ce sujet, sans lui faire éprouver une douleur qui n'eût pas été, pour lui, sans

1. Préface de la nouvelle édition d'Ellen Middleton, publiée en 1884^-^

péril. C'était là surtout l'obstacle redoutable qui s'élevait devant elle, et qu'elle retardait l'heure d'affronter. Quelle lutte en effet! Quels déchirements la vérité impose à ceux qu'elle a su conquérir! et combien ces sacriGces semblent difficiles et durs avant qu'on ait pu reconnaître par sa propre expérience qu'aucun des liens légitimes de ce monde ne se brise ici-bas, au sein de la vérité, non plus qu'au ciel au sein de l'amour I

La pauvre Georgîana connut toutes les amertumes de ce calice, et il faut les mesurer pour elle par la tendresse même qu'elle était condamnée à blesser. Les reproches ou l'injustice n'en furent point les ingrédients. Ceux-là, peut-être, lui eussent donné pour répondre et pour résister un courage qui défaillait en présence de la douceur et de la tendresse de cœurs si étroitement unis au sien! A quelque époque que l'on ouvre les lettres de sa mère, on lit adressées à sa fille des paroles telles que celles-ci :

Que Dieu vous bénÎBse, ma chère, très chère enfant! Vous me manquez tous les jours ! L'agrément de votre esprit, votre tendresse, votre sympathie, tout enfin me manque. . . tout, ce qui me rend ^i nécessaire et si délicieux de vous avoir près de moi I. ..

Chaque jour que je passe loin de vous me £ait comprendre davantage, que nous seules nous savons ce que signifient les mots : être ensemble. Même là où nous diffiérons, il règne entre nous une union surprenante ! • • » .

MALADIB DE LORD GRÂNYILLE f97

Ces paroles, citées presque au hasard, écrites les premières, avant la conversion de Lady Georgiana au catholicisme, les secondes, depuis^ suffisent pour caractériser cette incomparable tendresse et pour faire apprécier, sans en dire davantage, l'irrésistible puissance de la conviction à laquelle dut obéir celle qui fut condamnée à la contrister.

Le 4 février 1845, Lady Georgiana se trouvait à Brighton avec son père, dont la santé ne cessait plus de leur causer de constantes inquiétudes :

Elle écrit à Lady Rivers :

4 féTrier 1945.

Chère Susey,

J*espère que Tabsence de noarelies de vous aujourd'hui

signifie bonnes nouvelles Je puis, de mon côté, vous em

donner aussi. Papa va mieux, sa mine est meilleure, je désire ardemment pouvoir enfin dire qu'il est rétabli... je ne le puis encore, mais le médecin est satisfait, et maman est moins tourmentée.

M. Sneyd est ici, et sa conversation est très agréable à mon père ; Lady Beverley et Lady Louisa Percy ont dîné avec nous hier. Aujourd'hui les Galthorpe et M. Kennaway; demain, les Palmerston, Lord Polworth et M. Morier

J'ai renoncé à écrire la Vie de sainte Elisabeth^; j'ai vu ^ quel point ma mère était contrariée à la première parole que j'ai dite à ce sujet. Elle m'a dit depuis que tout ce qui touche à la controverse cause en ce moment à mon père

1. On ne peut douter que ce ne soit le livre par excellenoc sur ce sujet, de M. de Montalembert, qu'elle venait de lire alors, qui lui avait inspiré cette pensée.

i98 CHAPITRE YIII — {1844-! 84ë)

une irritation nerveuse si vive, que je ne pourrais en approcher sans nuire sérieusement à sa santé

Puisqu'il en est ainsi j'aurais le plus grand tort de manifester sans nécessite absolue mes sympathies catholiques. Elles doivent apparaître, il est vrai, dans tout ce que j'écris (car on ne peut pas dissimuler ce que Ton sent très fortement et très profondément) , mais je ferai mieux sans doute de ne rien publier dans ce moment-ci qui en porte Tempreinte et la preuve dans le titre même du livre.

Je ne sais si vous avez le temps de lire les journaux ? Quant à moi^ à l'exception de M. Gladstone, qui me paraît avoir montré qu'il est un homme consciencieux, je suis dégoûtée de tout le monde; de sir Robert Peel, pour avoir, encore une fois, changé d'opinion et avoir dérobé aux Whigs, pour les exécuter lui-même, des mesures qu'il avait si souvent condamnées et combattues, et de Lord John Russell pour avoir, pour des raisons de parti, réveillé des animosités éteintes, et entravé des mesures qu'il avait jugées lui-même précédemment opportunes et essentielles...

Adieu, chère sœur. J'espère que tous les enfants vont bien. Que Dieu vous bénisse mille fois I... G. F.

Ce ne fut point, en effet, une Vie de sainte Elisabeth, ce fut un nouveau roman dont elle entreprit la composition dans le courant de Tannée qui suivit l'apparition du premier. Cette fois, elle choisit un sujet qui, beaucoup plus encore que celui à^Ellen Middleton, permettait aux sentiments qui remplissaient son âme de déborder sans contrainte, en donnant à son style une puissance nouvelle.

MORT DE LORD GRANVILLEj 199

Ce livre, intitulé Grantley Manor^ ne parut qu'en 1847, et nous verrons alors quel accueil il reçut du public ; mais beaucoup plus encore que lorsqu'elle écrivait Ellen Middletoriy le temps de ce travail fut marqué par la souffrance, car ce fut pendant sa durée qu'elle fut atteinte, pour la première fois, de l'une des grandes blessures de la douleur.

Le 7 janvier 1846, son père succomba à la maladie dont il était depuis longtemps atteint M... Toutes les souffrances morales qui précédèrent et accompagnèrent ce malheur coïncidèrent avec la crise suprême de son âme. Plus que jamais la religion lui devenait nécessaire. Mais après avoir redouté d'affliger son père mourant, comment aggraver ensuite la douleur de sa mère? comment même recueillir ses propres pensées troublées par l'inquiétude et l'angoisse?...

1 . On lit dans un des nombreux articles qui lui furent consacrés à l'époque de sa mort, le passage suivant ;

a Lord Granvilie avait été d'une beauté frappante et il avait acquis dès son jeune âge, dans le monde où il avait vécu, un charme dans les manières et le langage, auquel la dignité de l'âge ne fit qu'ajouter, et qui, jusqu'à son dernier jour, luifitexer» cer sur tous ceux qui l'approchaient une irrésistible influence.

« Il avait commencé sa carrière diplomatique en 1796, sous les auspices de Lord Malmesbury, qu'il accompagna à Paris, et ensuite à Lille, où il donna les premières preuves du talent diplomatique qu'il déploya plus tard, que M. Pitt sut apprécier non moins que Lord Malmesbury, et qui lui valut les postes importants qu'il occupa si longtemps avec tant d'honneur et de succès. »

200 CftAPITRE Vin — (1844-1846)

Pendant ces jours d'inexprimables tourments, elle fréquentait assidûment une chapelle, située dans Margaret street^ devenue célèbre dans les annales du ritualisme, où se réunissait Télite du groupe nombreux de ceux qui, avant peu, devaient venir chercher dans l'Eglise catholique le terme logique de leurs aspirations. Depuis son retour en Angleterre, Georgiana avait cherché à donner le change, en quelque sorte, à celles de ces aspirations qui, dans son âme, étaient déjà devenues des convictions, en s'associant de près à ce grand mouvement, que, de loin, elle avait suivi avec un si ardent intérêt, mouvement, on ne peut assez le redire, le plus frappant et le plus étrange qui se soit jamais produit; car pour la première fois peutêtre, dans toute son histoire, l'Église catholique fît alors sans combattre de nombreuses et glorieuses conquêtes. Ce ne fut point, en effet, en envoyant des apôtres et des missionnaires, qu'elle ramena tant d'âmes dans son sein. Son attitude fut celle d'une mère qui se tient immobile et silencieuse, les bras grands ouverts seulement, pour y recevoir les enfants qui de loin reviennent s'y jeter... L'année 1845 avait marqué la plus grande victoire que VEgli^e catholique eût remportée depuis la Réforme, C'était en ces termes que M. Gladstone caractérisait alors la conversion de John Henry Newman. Il devait avoir à en enregistres d'autres encore, parmi ses amis les plus

Page 1