‹ Lady Georgiana FullertonChapitre 8 sur 196 · LONDRES - THÉÂTRE - ÉMEUTES · texte numérisé non relu

LONDRES - THÉÂTRE - ÉMEUTES

suri^rit beaucoup mon petit frère, et il s'écria : « Pourquoi font-ils : ah ! ah ! ah ! au lieu de manger le pain qu'on leur apporte ?....»

La seconde représentation à laquelle elle assista était une pièce d'enfants, nommée Cerise et Belle Étoile^ et ce dernier personnage l'ayant surtout intéressée, elle en joua le rôle à elle seule, tous les jours, pendant assez longtemps. Enfin, la troisième fois qu'elle alla au théâtre, ce fut pour y faire connaissance avec Shakespeare dans la tragédie de Jules César. Malgré son jeune âge, elle en fut si frappée, que l'impression qu'elle en reçut ne s'eifaça jamais de sa mémoire.

Au milieu de ces souvenirs enfantins, il s'en' réveille quelques-uns qui ont rapport aux affaires publiques.

En 1815, je me souviens qu'on me fit lever, ainsi que mon frère et ma sœur, au milieu de la nuit, pour nous emmener en toute hâte à Chiswick, parce que la maison de mon père, dans Stanhope Street, était menacée par la foule, pendant une émeute soulevée alors par les lois sur les céréales ^ Je me souviens aussi d'avoir vu de loin la foule immense qui entourait la maison de l'Alderman Wood, dans South Audley Square, lorsque la reine Caroline, à laquelle il avait donné refuge, se trouvait sous son toit.

1. Cette émeute était causée par une loi présentée en 1815 au Parlement, dans le but d'empêcher l'importation des céréales avant que leur prix à l'intérieur eût atteint un certain chiffre jugé exorbitant par les 'consommateurs. Il y eut à ce sujet des mouTements insurrectionnels dans tout le Royaume-Uni.

Le peuple, on le sait, était favorable à la femme outragée de Georges IV, et ne perdait aucune occasion de lui témoigner sa sympathie, fût-ce souvent même aux dépens de la paix publique.

Un autre souvenir demeuré dans la mémoire de Georgiana, en dehors de la sphère de ses impressions enfantines, se rapportait au duc de Wellington qui vint, en 1822, faire une visite à son père, à Wherstead Lodge, qui était alors la demeure de Lord Granville. Pendant le séjour du duc, deux incidents eurent lieu qui ne laissent pas que d'être curieux, si on se reporte à cette époque, si voisine encore de la grande victoire qui couronna sa fortune d'une gloire sans égale, comme était sans égal l'adversaire qu'il avait vaincu!...

Pendant une chasse, le duc de Wellington eut le malheur d'envoyer dans le visage de Lord Granville plusieurs grains de plomb, dont l'un ne put jamais être extrait. L'accident n'eut cependant pas de suite grave. Toutefois le duc en fut bouleversé, et (à la surprise des assistants) on vit de grosses larmes couvrir le visage de cet homme impassible, auquel Timmobilité et la fermeté qu'il savait conserver en toute rencontre avaient fait donner le nom de Duc de fer ! ..,

L'autre incident fait moins d'honneur à son cœur, mais elle en fait beaucoup à sa complaisance, car, dans des charades qui se jouaient un soir dans

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le salon de Wherstead, il consentit à se laisser habiller en nourrice, et à paraître portant dans ses bras la princesse de Lieven, ambassadrice de Russie, habillée en « baby ». Le duc demanda seulement que, pour commencer la représentation, on attendit que les officiers de la garnison d'Ipswich, qui étaient présents, fussent partis!...

A cette époque de son enfance, Lady Granville commença à faire avec sa fille des lectures qui charmaient celle-ci. Elle lui lut ainsi les pièces historiques de Shakespeare , les Saisons de Thompson, les vers de Cowper, et les poèmes de Waller Scott.

. . . Ma mère, dit-elle ensuite, me faisait aussi répéter mon catéchisme, et apprendre par cœur les collectes du dimanche... J aimais ces deux exercices, mais je ne pouvais pas souffrir les sermons de Blair, que Ton lisait aussi le dimanche soir, dans notre salle d'étude. C'était pour moi un grand soulagement lorsque notre gouvernante y substituait ceux d'un pasteur suisse, nommé Cellerier, qu'elle choisissait dans un gros volume de ses œuvres. Deux de ces sermons m'avaient tant plu, que je les avais appris par cœur... Il se trouvait surtout dans l'un d'eux un passage sur l'amitié chrétienne, où il parlait de celle de la sainte Vierge pour sainte Elisabeth, et cela me plaisait plus que le reste.

Quand on voit naître chez elle, de si bonne heure, l'attrait confus que lui inspiraient les croyances et les coutumes de la Religion qu'elle devait embrasser plus tard, on se persuade de

cette vérité si frappante selon moi, quoique si souvent mise en doute : que les influences personnelles jouent un bien faible rôle dans les conversions sincères. C'est le plus souvent, au milieu des opinions les plus contraires, que cet appel mystérieux se fait entendre, et que se forment les résolutions qui conduisent aux plus héroïques sacrifices.

Au commencement de Tannée 1824, Lord Granville fut nommé ambassadeur à la Haye, et au mois de mars il se transporta, avec toute sa famille, à ce nouveau poste. Il avait déjà été ambassadeur à Pétersbourg, pour la première fois en 1804, lorsqu'il n'avait que vingt-huit ans, et pour la seconde fois, en 1806. Il ne demeura à la Haye que peu de temps ; mais le souvenir de ce séjour compte parmi ceux qui demeurèrent le plus agréablement empreint dans la mémoire enfantine de Georgiana. Elle avait alors douze ans, et elle était capable, plus qu'on ne l'est d'ordinaire à cet âge, de tout voir, de tout observer et de ne rien oublier. Tout fut en effet pour elle une source d'intérêt et de plaisir pendant ce séjour, depuis les costumes et les habitudes du peuple, si nouveaux pour elle, jusqu'à sa propre vie de famille qui devint tout autre que ce qu'elle avait été en Angleterre, où, sauf pendant de courts instants, chaque jour, elle voyait fort peu ses parents. A la Haye, au contraire, il lui était permis, ainsi qu'à sa sœur, de

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demeurer dans le salon, et chaque jour leurs parents leur faisaient faire de longues promenades en voiture, tantôt dans les bois magnifiques qui servent à la ville de jardins de plaisance, ou bien parfois plus loin, à Scheveningue :

Dont le sable délicieux diffère, dit-elle, de celui de toute autre plage. Il est ferme sous les pieds, brillant et couvert des plus charmantes petites coquilles, de toutes les couleurs. L'avenue qui y conduisait était bordée de roses . . .

Le printemps était magnifique cette année-là..., et tous les jours semblaient à la petite Georgiana desjours.de fétel

Au mois de mai, elle eut, des fenêtres de leur maison, le spectacle animé d'une kermesse qui Penchanta; cela lui fit l'efi'et d'un conte de fée, et tout ce mouvement nouveau pour elle, d'un intérêt dont elle ne se lassait pas, dura une semaine tout entière!...

Quand vint l'été, on alla à Harlem. Elle vit avec surprise les vastes champs de tulipes qui existaient alors, puis, à Amsterdam, où un orgue merveilleux lui fit une impression profonde. Enfin, ce fut là que pour la première fois elle vit un opéra véritable (non point comme le Siège de LondoU" derry destiné seulement aux enfants), et cet opéra était le Freyschutz.

Ce fut là, dit -elle dans des pages écrites plus de cinquante ans plus tard, une jouissance intense!

Je ne puis encore, à Theure qu'il est, entendre chanter ni jouer un passage de cet opéra sans sentir se réveiller le souvenir du ravissement que j'éprouvai ce so!r-Ià.

Il est quelques-uns des souvenirs de son enfance et de sa jeunesse peu importants, dont cependant, comme de celui-ci, l'empreinte fut si profonde que, jusqu'au dernier jour de sa vie, on la verra s'émouvoir à la moindre circonstance qui le rappelle... Cela pourra sembler singulier à ceux qui n'ont jamais rien éprouvé de semblable, et ne connaissent probablement pas cet enchaînement mystérieux des pensées, qui fait qu'on n'en peut toucher le moindre chaînon sans ébranler la chaîne tout entière. Car l'imagination a, comme le cœur, ses raisons que la raison ne comprend pas.

Vers la même époque, pendant la durée de leur séjour à la Haye, elle entendit un jour un des secrétaires de l'ambassade dire à sa mère : ce Cette enfant a une telle passion pour la lecture, qu'on ne sait comment trouver assez de livres pour la satisfaire. Vous devriez lui donner à lire des livres d'histoire, non point abrégés, mais où se trouveraient de volumineux détails. » Georgiana sut un gré infini à celui qui donnait ce conseil à sa mère, et désira passionnément qu'il fut suivi. Elle aimait l'histoire et ne s'en lassait jamais, tandis que les livres qui avaient pour sujet l'histoire

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naturelle l'ennuyaient à la mort et ne fixaient pas un instant son attention.

Ce fut à la Haye que Georgiana et sa sœur eurent pour la première fois un maître d'anglais, qui leur donna des notions de grammaire et de composi* tion, dont, jusque-là, elles étaient totalement dépourvues : les leçons de M"* Eward leur ayant toujours été données en français, et l'étude de leur propre langue n'en faisant point partie. Ce nouveau maître avait une méthode excellente, et il possédait le don d'intéresser ses élèves à ses leçons, en sorte que cette étude devint pour elles un véritable plaisir. Malheureusement, pendant le voyage d'Amsterdam, ce maître si excellent s'avisa de maltraiter d'une façon inexplicable leur petit frère, à qui il donnait aussi des leçons, et on reconnut promptement qu'il était atteint d'aliénation mentale. Peu après, il devint en effet complètement fou, et on dut l'enfermer.

Malgré tous les agréments du séjour de la Haye, ce fut sans aucun déplaisir que Georgiana et sa sœur apprirent, dans le courant de l'automne, que leur père venait d'être nommé ambassadeur à Paris. Non point qu'elles eussent conservé le moindre souvenir du premier voyage qu'elles y avaient fait à l'âge de cinq et de huit ans, pendant lequel Suzanne n'avait pas quitté son lit, et Georgiana n'avait aperçu que le jardin de l'hôtel où on la laissait courir toute seule ; mais M^^^ Eward leur

avait parlé de Paris en termes très enthousiastes, et ce fut avec un mélange dHmpatience et de vive curiosité, qu'elles virent faire les préparatifs de ce nouveau déplacement, et qu'elles partirent enfin pour le lieu où devaient en effet s'écouler, surtout pour la cadette des deux sœurs, un grand nombre des années les plus importantes de sa vie.

Ambassade d'Angleterre à Paris. — Éducation. — M^*® Eward. — Visites au château des Tuileries et à Neuilly. — Bal d*enfant8 au Palais-Royal* — Séjour à Dieppe. — Première» études littéraires.

Il est superflu de faire à des lecteurs français une description minutieuse de l'hôtel de l'ambassade d'Angleterre à Paris. Ceux mômes qui n'y ont jamais pénétré savent quel en est l'aspect et le site. Tout le monde connaît la vaste cour qui y donne accès d'un côté, et de l'autre le magnifique jardin qui s'étend jusqu'aux Champs-Elysées et procure aux habitants de cette belle demeure un repos presque égal à celui de la campagne^ en même temps que tous les avantages d'une situation qui est l'une des plus centrales de Paris*.

On ne trouvera donc pas surprenant que l'impression produite sur Georgiana, lorsqu'à Tàge dé douze ans elle entra pour la première fois dans cette splendide habitation, ait été au plus haut point vive et favorable; cette impression ne

1. Cette belle maison appartenait en 1815 à la princesse Pauline Borghèse. — Ce fut à cette époque que le duc de Wellington en fit l'acquisition au nom du gouvernement anglaispour en faire la demeure officielle de l'ambassadeur d'Angleterre.

devait point s'affaiblir avec le temps. Destinée à passer dans ce lieu les dernières années de son enfance, et les premières de sa jeunesse, ce fut là que son cœur et son esprit atteignirent leur développement, et que son âme commença à prendre Tessor qui, plus tard, devait la porter si haut. C'est aussi à ce séjour que se rattache le souvenir des événements les plus doux et les plus importants de sa vie.

Toutefois, au bout de quelques jours, sa satisfaction, si vive au premier moment, fut modifiée par un grand mécompte. Lord et Lady Granville, avec tous les devoirs officiels et sociaux que leur imposait leur situation nouvelle, ne pouvaient plus, comme à la Haye, partager avec leurs enfants le plus grand nombre des heures de la journée , leurs filles étant toutes les deux trop jeunes pour aller dans le monde ou même pour paraître dans un salon qui devint bientôt Tun des plus brillants de Paris, à une époque qui ne ressemblait à aucune autre.

La période rapidement écoulée entre les derniers désastres de PEmpîre et la nouvelle Révolution qui, en 1830, renversa l'ordre à peine rétabli, présente, en effet, maintenant qu'elle appartient à l'histoire, un aspect tout particulier, différent de tout ce qui la précéda et de tout ce qui la suivit. Plusieurs circonstances réunies donnaient à la conversation un intérêt et un charme

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