AMBASSADE D'ANGLETERRE
inconnus auparavant el depuis. Beaucoup de femmes, frivoles peut-être au début de leur vie, mûries et transformées par les leçons sévères de l'adversité, étonnaient maintenant les plus braves par le récit des souffrances qu'elles avaient endurées et des difficultés qu'elles avaient su vaincre. Les hommes, de leur côté, soit qu'ils eussent partagé ces péripéties de l'exil qui furent si variées, si étranges, si dures pour quelques-uns, si aventureuses pour tous ; soit qu'ils eussent pris part aux fameuses batailles dont le souvenir était encore récent et vivant, apportaient dans la conversation quelque chose de mieux que de vains commérages, sans jamais, grâce à une gaieté qui chez tous avait résisté à tout, y mêler la pesanteur ou l'ennui. Sur tout cela passait le souflle bienheureux de la paix européenne recouvrée, qui permettait aux étrangers de revenir à Paris, aux Français de voyager au dehors, et donnait à la vie publique et sociale un bien-être et une sécurité, sur lesquels on n'était pas encore blasé. Paris surtout en profitait. Une foule de salons s'étaient rouverts, et l'on trouvait sans effort ce plaisir de la conver* sation, si cher aux Français, parce qu'ils y excellent. Il est vrai que leur facilité les entraîne en même temps à en abuser souvent, et à parler sans avoir grand' chose à dire ; mais ce malheur était alors plus rare qu'aujourd'hui, à cause de la gravité des événements récents dans la vie de chacun, et
plus encore à cause des espérances renaissantes pour tous. On n'était point aigri et découragé comme on l'est devenu, et le moment était loin où, n'ayant plus rien à espérer, on croirait n'avoir plus rien à ménager, ce qui est le plus grand coup que l'esprit de conversation puisse recevoir.
On n'en vint pas là de longtemps. Après 1830 cependant, l'aigreur et l'animosité commencèrent à altérer profondément la vie des salons. Jusquelà, si les querelles n'étaient pas éteintes, on se plaisait à les vider avec une bonne humeur qui émoussait la pointe des sarcasmes. Après cette nouvelle secousse, on commença à se séparer les uns des autres. Les salons subsistèrent, mais devinrent hostiles. Toutefois, leur agrément ne fut pas détruit tant que vécurent ceux qui les avaient ouverts, et il se prolongea dans plusieurs d'entre eux jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe. Sous le second Empire, ils changèrent d'esprit et de ton ; et depuis les désastres qui ont accompagné sa chute,, il ne s'en est plus rouvert un seul où se soient conservés l'esprit, le langage et la tradition des premiers.
Toute la durée de l'ambassade de Lord Granville à Paris coïncida avec les deux phases qui forment ensemble la meilleure et la plus heureuse période sociale que la France ait connue dans ce siècle. Ce fut là par conséquent