LETTRE DU DUC DE BROGLIE
paraît plus impossible que le retour de la monarchie, si ce n'est rétablissement de la république, et rien de moins possible que rétablissement de la république, si ce n'est le retour de la monarchie. S'il n^y a pas la guerre, peut-être en arriverons-nous au Directoire sans traverser 93 ; mais avec la guerre viendront les massacres... »
Ne se demandera-t-on pas tristement si cette description de l'état de la France est vraiment datée d'une époque que quarante années écoulées séparent de la nôtre ?...
Lady Georgiana au milieu de sa famille. — A Fernhill. — A Rushmore. — A Sainte-Anne's Hill. — Journal de sa vie intérieure. — Examen de conscience. — Aldenham. — Cor-
* respondance aTec Charles Greville sur l'Irlande.
Quoique les lettres que l'on vient de lire ne touchent qu'indirectement la vie de Lady Georgiana, il eût été impossible, en aucun cas, d'omettre cette peinture vive et saisissante, tracée par elle, d'une page de notre histoire contemporaine, mais il s'y trouve autre chose encore, et personne ne les lira sans mieux comprendre l'esprit, le cœur et le caractère que nous cher chons à dépeindre. Quelques-unes de ses opinions se modifièrent sans doute. 11 est probable, entre autres, qu'elle relut plus tard avec surprise les vers que lui avait inspirés, en 1848, la Révolution italienne; mais t^e souffle généreux qui toujours l'inclinait vers ceux qui lui semblaient opprimés, cette disposition à mettre de côté promptement toute considération personnelle, que l'on comprenne par ce mot l'intérêt individuel, ou celui de la classe à laquelle on appartient, pour ne songer qu'à celui des moins favorisés; cet autre sentiment, si rare chez les plus humbles, qui lui faisait détester jus-
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qu'à Tombrede la jactance, qui voulait, dans un jour de triomphe national, substituer le mot reconnaissance à celui de fierté^ et trouvait qu'au lieu de se vanter du succès, il aurait fallu vivre à genoux pour remercier Dieu d'avoir été épargné : tout cela c'était elle-mémej telle qu'elle était naturellement, et telle qu'elle devint et fut de plus en plus, à fluesure que s'élevaient son caractère et son âme.
Nous ne pourrons plus suivre, dans ses lettres, les événements qui s'accomplirent en France après les journées de Juin 1848, non pas qu'elle eût cessé d'y prendre le plus ardent intérêt j mais toutes les lettres que l'on vient de lire sur ce sujet s'adressaient à sa mère, dont elle était alors momentanément séparée. Leur réunion amena donc la fin de cette correspondance.
Nous l'avons déjà dit, Lady Granville, depuis 6on veuvage, s'était entièrement retirée du monde. Toutefois, à Femhill^ habitation qu'elle avait louée près de Windsor, à Chiswick chez son frère, à Râiskmore chez son gendre Lord Rivers, ou bien chez son fils, au Siud House (qu'il habitait temporairement en sa qualité de grand veneur, charge qu'il exerçait alors), elle se retrouvait volontiers et souvent au milieu de ses enfants et de ses petitsenfants, mais elle n'admettait plus personne dans ce cercle de famille, d'où elle avait même exclu ses amis les plus anciens et les plus intimes. Cette retraite ne fit que rendre plus étroite son
intimité avec ses filles, et surtout avec celle des deux avec laquelle, sauf sur un seul sujets elle sympathisait le plus. Peut-être le bonheur de sentir que son changement de religion n 'avait point amené la moindre altération dans son intimité avec sa mère ne lui fut-il pas accordé avec sa sœur au même degré. Leur tendresse mutuelle ne subit néanmoins aucune atteinte, mais il y eut longtemps entre elles le genre de gêne que cause la nécessité d'éviter toute mention d'un sujet important et toujours présent à la pensée de l'une et de Taulre. Lady Hivers, entourée de nombreux enfants de tous âges, devait naturellement désirer qu'aucune conversation religieuse, de nature à jeter des doutes dans leur esprit, n'eût lieu devant eux, et Lady Georgiana, à cet égard, se conformait scrupuleusement aux désirs de sa sœur. Malgré cette contrainte, toutes ses nièces, dont Talnée avait alors quatorze ans et la dernière à peine trois ans, aimaient tendrement leur chère Tante Dody (ainsi qu'elles la nommaient), et marquaient comme des jours heureux ceux de sa présence au milieu d'eux à Rushmore.
M. Fullerton et Lady Georgiana passèrent la fin de l'année 1848 à St-Anne's Hill, qu'ils avaient loué à leurs amis Lord et Lady HoUand, alors en Italie, C'est aujourd'hui le séjour ordinaire de Lady Holland, lorsqu'elle n'habite pas Holland tlouse. Dans ce lieu enchanteur [V idéal du coi-^
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tage anglais), on retrouve ce même cachet impod* sible à décrire ou à imiter, que partout et toujours, à Gênes comme à Naples, à Florence comme à Paris, à HoUand House comme à St-Anne's Hill, Lady llolland a su donner aux lieux qu'elle a habités; tous diffcrenls les \in% des autres, et tous pourtant ayant entre eux un air de ressemblanee par le charme particulier et inimitable c|u*elle a su leur donner.
Cotait là une douce retraite pour Lady Geor-» gîanaj et après des émotions si variées et si vives, elle y passa d'heureuses semaines avec sa mère qui vint bicnlut l'y rejoindre» Geoigiana faisait, dès lors, tout le bien qui kii rombait sous la main, en attendant le moment ou ce bien se multiplierait tellement qu'il faudrait en régulariser les moyens et les moments. Elle était heureuse de seconder sa mère, et d\Hre aussi aidée par elle dans tout ce qu'elles pourraient accomplir ensemble. Peut-être ce moment fut-il le j)lus heureux de sa vîe.„ Son àme apaisée avançait vite et joyeusement dans les régions nouvelles qui s'étaient ouvertes pour elle. Elle jouissait de ce bonheur sans avoir vu s'altérer les douces et intimes relations qui régnaient entre elle et sa mère, et son fils, en grandissant, réalisait de plu^^ en plus les meilleures promesse de son enfance,..
Le jeune Granville FuUerlonéluil un peu timide et réservé, comme le sont souvent les enfants
uniques, mais affectueux et très intelligent, aussi bien que gai et communicatif lorsqu'il était à son aise. 11 se plaisait au milieu de la nombreuse famille de sa tante, et eut pour premier ami Painé des fils de Lady Hivers, le jeune George Pitt; mais ensuite, il se lia tout autant avec ses cousines, et, soit à Rashmore, soit à Londres, où Lady Georgiana aimait à réunir les enfants de sa sœur, il les voyait très souvent. Elle les chérissait tous et avait surtout une tendre prédilection pour les deux aînées, Suzanne * et Fanny Pitt*.
Ma tante, dît Suzanne Pitt, dans des notes que nous consulterons souvent, aimait à entourer mon cousin GraoTille de compagnes ou d'amis de son âge, car sa santé était délicate, et elle cherchait à le distraire des privations qui lui étaient imposées. Nous l'aimions beaucoup et lui aussi nous aimait, et disait que nous n'étions pas comme les autres jeunes filles, dont il fuyait la société. Sa conversation était agréable et amusante. Il avait beaucoup d'esprit et le goût des choses belles et intéressantes. Malgré les soins auxquels il était soumis à cause de sa santé, il n'était en rien efféminé ou occupé de lui-même. ARushmore, il lisait beaucoup, et quand j'allais dessiner d'après nature, il apportait ses livres près de moi et de temps en temps me demandait de l'interroger sur sa lecture... Plus tard, malgré sa santé, qui causait souvent à ma tante de grandes anxiétés, il passa un examen qui lui lit honneur. . . Lorsqu'il eut surmonté sa timidité et pris l'habitude de la conversation, il aima le monde. Il aimait surtout