CHAPITRE VIII Ses Dernières Années
Laennec à la Charité, aa Collège de France, à la Faculté. Elu membre de VAcadémie. Son voyage à Bordeaux en 1824. Son mariage avec Mme Guichard-Guéguen. La publication de la a « édition du Traité de t Auscultation, Il tombe de nouveau malade en avril 1826 et se retire à Kerlouarnec, où il meurt en août. Ses derniers moments, sa mort.
Après avoir quitté l'hôtel du Bon Lafontaine, où^ à son arrivée à Paris, il était descendu provisoirement, Laennec s'installe dans un appartement rue du Cherche-Midi, n« 23. M™« Guichard-Guéguen est toujours aveclui ;il Tépouseraaumois de décembre 1824. Professeur à la Faculté, professeur au CoUègede France, médecin de Madame, sa vie est fort occupée. Les fatigues qui l'avaient terrassé une première fois vont reprendre de plus belle, et cette activité imprudente qu'il aurait dû fuir va l'emporter au bout dequelques années.
Tous les matins, il se rend à la Charité, il arrive tard, à dix heures seulement, alors que tous les médecins ont terminé leur visite et que lescours commencentàla Faculté. Aussi, peu de jeunesélèves pouvaient-
ils assister à sa leçon. La Clinique de la Charité, fondée en 1798 et illustrée par Corvisart, dont le génie clinique lui avait donné une universelle réputation, ne comprenait que 40 lits pour 26 hommes et difemmes.Le service étaitdonc beaucoup moinsimportant qu'à Necker avec les 100 malades à visiter chaque jour. Laennec était généralement accompagné du docteur Chomel, qui devint professeurà la Faculté et médecin de Louis-Philippe, et du docteur Miquel, qui fonda le Bulletin de Thérapeutique. Si les étudiants étaient peu nombreux, les élèves attachés à son service, internes et externes, étaient fidèles à cette visite et surtout un grand nombre de médecins étrangers qui étaient accourus, avides d'entendre le maître lui-même, commenter etdémontrer les applications de sa précieuse découverte. Il en était venu de partout,d'Angleterre, de Belgique, d'Italie, dePolognc, de Russie, des Etats-Unis. C'est en partie pour être compris de ces médecins étrangers que Laennec avait pris l'habitude de parler souvent en latin au lit des malades. Dans les papiers que possède M. Robert Laennec, j'ai trouvé une liste deces médecins qui ont suivi la cliniquede la Charité et qui, avant de repartir dans leurs pays, ont envoyé à Laennec une adresse de remerciements. Avec beaucoup d'entre eux et avec beaucoup de professeurs étrangers, il fut en relations de correspondance.il assurait ainsi à lanouvelle méthode une grande propagande qui portait à l'étranger la gloire de la science française. Laennec fut récompensé par des titres honorifiques que lui décernèrent les Facultés étrangères; il devint mem-
bre des Sociétés de médeciae de Stockholm, Bonn, Liège, etc.
Ses leçons cliniques eurent surtout comme sujet les maladies du poumon et du cœur. L'enseignement de Tausculiation et de Tanatomie pathologique fut, 80 quelque sorte, sa spécialité. Chaque fois qu'il en a Toccasion, il démontre la fausseté des affirmations de la Doctrine physiologique, il enseigne que, dans les fièvres continues, les liquides sont le plus souvent altérés, que les lésions de l'intestin ne sont pas la cause mais l'eflet de la maladie, que les fièvres continues, plus qu'aucune autre maladie, sont sujettes à riniluence des constitutions médicales, que toutes celles de la saison présentent le même aspect, etc.. A toutes les fureurs de Broussais, il oppose le calme et la modération de sa nature. « Il se bornait à faire ressortir dans ses leçons les exagérations, les erreurs, et les dangers de la doctrine physiologique, à montrer toute l'inanité et le ridicule des prétentions de cette ré/orme médicale à la domination universelle.Lorsqu on lui racontait les terribles anathèmes fulminés contre lui au cours de Broussais, il répondait à ces récits effrayants par un sourire très spirituel et légèrement moqueur ; puis, sans qu'il en fut autrement ému, il continuait son enseignement. Les élèves quittaient l'amphithéâtre généralement fort calmes, mais convaincus. » Il charge son cousin Mériadec, qui est devenu son chef de clinique^ de rédiger les Tableaux des maladies traitées dans son service, comme il avait fait jadis lui-même les Constitutions médicales dans le Journal de Corvisart.Ces
tableaux sont publiés dans la Revue de Médecine fondée en 1824 par Bayle neveu, pour combattre la Doctrine physiologique; ils nous font assister au mouvement scientifique,aux divers essais de son service. A une heure a lieu le cours de médecine au Collège de France. J*ai dit les matières que Laennec traita dans les cours des années 1823 à 1825, je n'y reviendrai ^pas. Je^citerai seulement cette page de Lecadre quijisfiistait à son cours : « A une heure arrivait, dans la cour du Collège de France, un cabriolet. (En ce temps-là, la généralité des médecins, même Boyer, même Dupuytren, se contentait du cabriolet.) En descendait un petit homme bien maigre, affublé d'un large manteau qui recouvrait un vêtement complètement noir» portant encore la culotte courte et la tête surmontée d*un chapeau à larges bords. Il montait dans sa chaire, en face d'une quarantaine d'auditeurs tout au plus, mais auditeurs de choix, hommes d'études, et dont l'attention n'était jamais en faute. Aussi lui (comme Broussais) il commençait par lire le sujet qu'il devait traiter, mais s'en écartant souvent pour citer des ob servatiors pour raconter avec originalité quelques anecdote médicales, pour se livrer à quelques saillies, pour décocher quelques traits à l'endroit de la Doctrine physiologique à laquelle il contestait ce titre. Son ton devenait bientôt acéré et ironique, et ses yeux lançaient des éclairs parfaitement sensibles, même au travers des lunettes montées en écailles qu'il portait toujours devant les yeux. Le sourire général accueillait ses paroles piquantes. A la fin de la leçon
on n'applaudissait pas au cours charmant et éminemment instructif auquel on venait d'assister, mais on se promettait bien d'y revenir. » Laennec avait la parole facile, s'exprimait avec méthode, clarté et simplicité. Sans artifices de rhétorique, il donnait, à défaut de relief, du chame à ses leçons, conversant en quelque sorte avec sePbuditeurs qu'il intéressait en même temps qu'il ipstruisat
A la Faculté, Laennec pa^syt pWr un examinaoateur difficile. Il n'admettaî(!^^as que les élèves fussent ignorants des œuvres des^ V4c\ux auteurs, il l'admettait d'autant moins que la Doctrine physTblogique prétendait faire table rase de toutes les observations des anciens. Il y voyait surtout, dit deKerglaradec, un inconvénient bien grave, celui de favoriser la paresse et l'ignorance, en détournant les élèves des études sérieuses, sans lesquelles il n'est point d'instruction solide. Aussi se montrait-il sévère dans les examens de la Faculté, tant parce qu'il se croyait comptable envers le public de l'instruction de ceux auxquels allaient être confiés d'importants, mais dangereux pouvoirs, que parce qu'il espérait ramener le goût de l'étude par la nécessité de faire preuve d'un réel savoir. « M. Laennec était donc redouté de quelques candidats, mais de ceux-là surtout qui, se rendant justice, sentaient bien qu'ils n'avaient pas acquis une instruction suffisante. J'en ai vu d'autres le rechercher, au contraire, et attacher une sorte d'amour-propre, à l'avoir pour examinateur. » A la Cour, il est très prisé, la duchesse do Berry le
voit a^jec plaisir, sa conversation remplie d'esprit et
de finesse plait h la célèbre princesse qui aimait à s'entourer d'artistes et d'hommes d'esprit. Il acquière ainsi une influence très grande, et quand Dupuytren veut ajouter à tous ses titres honorifiques Tcclat d'uji charge de Cour, il sollicite la protection de Laennec. C'est grâce à lui qu'il fut nommé chirurgien de Madame d'abord, puis chirurgien du roi ensuite. La rivalité ancienne était oubliée, les deux grands hommes^ comme ils se tenaient mutuellement en grande estime, ne pouvaient se bouder éternellement.
En 1820, une ordonnance royale du mois de décembre fonda l'Académie de Médecine. La Société de l'Ecole de Médecine de Paris, après dix-sept ans d'existence, était dissoute et ses attributions étaient données à l'Académie nouvelle. La dernière séance de la Société de l'Ecole eut lieu le 1*' mars 1821. L'ordonnance partageait l'Académie en 3 sections distinctes, médecine, chirurgie, pharmacie, qui tenaient leurs séances séparément. Le 27 décembre 1820, une nouvelle ordonnance nommait les membres, il est curieux de voir que parmi eux figure Broussais, mais non pas Laennec, comme quelques-uns l'ont écrit par erreur. C'est en 1823 que fut ^/«Laennec. On lit en effet dans le compte-rendu de la séance de la section de médecine du 14 janvier 1823, ceci : « On procède à la nomination d'un membre titulaireen remplacement do M. Halle. La majorité des suffrages se réunit sur M. le docteur Laennec dont le choix sera soumis à l'approbation de S. M. » Cet hommage lui était bien dû et l'Académie ne faisaitque s'honorer en l'appelant dans
son sein. Mais Laennec vint rarement aux séances, L'Académie à sa création ne publia pas do bulletin; celui-ci ne parut qu'à partir de 1836. Les Archives générales de Médecine publièrent régulièrement les comptes-rendus de ses séances, mais de façon très résumée; ce n'est que d'après ces brefs extraits qu'on connaît les travaux de l'Académie à cette époque .
En 1823, le 11 mars, Laennec es^ nommé commissaire pour un rapport sur une observation de M. Fontenailles sur un ictère aigu guéri par une évacuation sanguine locale et par le tartre émétiqueàhautedose. En 1824, je ne relève sa présence à aucune séance; à la fin de l'année, en décembre, il fait présenter par M. Legallois, en son nom, une veine cave avec l'iliaque droite et la saphène du même côté, complètement oblitérées par un caillot fibrineux solide et organisé.
En 1825, il prend part davantage aux travaux de l'Académie et vient plus régulièrement aux séances. Le 25 janvier il fait lire par M. Adolon un rapport qu'il a rédigé sur le mémoire de Velpeau relatif à plusieurs maladies cancéreuses : il considère le développement d'encéphaloïde dans des caillots contenus dans l'intérieur des vaisseaux comme un fait très rare. Une discussion s'engage à la suite de ce rapport, où Nocquart, Béclard, Breschet, Guersent déclarent que ces altérations ne sont pas aussi rares que le dit le rapporteur. Dans la séance du 8 mars, Laennec revient sur cette question et prend part à la discussion sur le croup. Breschet pensait que le croup
était très rare. Laennec est de cet avis, car, dit-il, l'ouverture des cadavres lui a fait voir que beaucoup d'enfants qu'on disait y avoir succombé n'avaient pas cette maladie. Il trouvait la muqueuse bronchique à peine rouge^ et les bronches remplies d'une simple mucosité. Tout récemment il a observé un cas de ce genre et la nécropsie prouva que l'enfant avait succombé à une abondante exhalation de sérosité dans les bronches, à un véritable catarrhe suffocant. Nous verrons, plus tard, ce que pensait Laennec du croup, dans la 2^ édition de son Traité. En avril, s'ouvre une discussion sur la nature du bruit musculaire, qu'on entend lors de la contraction des muscles. Laennec pense que la contraction musculaire détermine un bruit, mais non constamment; îl se propose de lire prochainement à la section un mémoire sur ce sujet, mais il n'eut pas le temps, sans doute, de mettre ce projet à exécution, puisque Tannée suivante, à pareille époque, il partait pour la Bretagne pour n'y plus revenir. Au mois d'août, un médecin anglais, Barry, lut une note intéressante, relative à des expériences qu'il avait faites et qui prouvent que des ventouses appliquées sur une plaie récemment empoisonnée empêchent l'absorption de la matière vénéneuse. Laennec fut nommé, en compagnie d'Orfîla et d'Adelon, pour vérifier ces expériences; en septembre, il déclara que les faits sont parfaitement exacts. Nous voyons encore en novembre un rapport de Laennec sur la cautérisation dans la variole, en décembre une présentation de matière cérébriforme d'un poumon. Enfin en janvier
de Taonée 1826, a lieu une discussion sur le magnétisme animal. Laennec donne son opinion qui est conforme à celle de l'Académie; il considère que le magnétisme n'est ni scientifique, ni sérieu^ v parce que Fétude personnelle qu'il en a faite depuis 20 ans lui a prouvé que presque tout y est déception et jonglerie ». L'Académie nomme une commission destinée à faire des recherches sur le magnétisme ; Laen- Dec en fait partie. A cette même séance a lieu une discussion sur les anévrysmes dé Taorte ; Laennec prit la parole; c'était pour la dernière fois à l'Académie de médecine. Quand, dans la séance du 9 mai, Piorry présentera son stéthoscope modifié, Laennec ne sera plus là pour lui répondre.
En septembre-octobre 1824, Laennec était à Quim^ per dans sa famille, quand un médecin de Bordeaux, arrivé en grande hâte par la poste, vint le prier de venir sur-le-champ à Bordeaux afin d'explorer la poitrine d'un Espagnol malade qui donnerait 1000 pistoles (soit 10.000 à 11.000 francs) pour cet acte de complaisance. La somme était tentante et Laennec accepta. Il part et dès le lendemain de son arrivée à Bordeaux a lieu la consultation. Cette anecdote est racontée dans une lettre d'un médecin de Bordeaux à un de ses confrères et publiée dan s le Journal médical ^^i la Gironde de 1824; ce médecin est nettement hostile à Laennec, comme on va le voir. Les médecins traitants pensaientquelemaladeétait tuberculeux. Laennec applique le stéthoscope et déclare qu'il ne trouve
aucune lésion organique, il traite la maladie de catarrhe pulmonaire chronique et porte un pronostic favorable. On lui fait observer que, d'après les symptômes étudiés depuis Torigine de la maladie, on a acquis la certitude de l'existence d'une caverne tuberculeuse dans le poumon droit. Il persiste dans son diagnostic et les consultants se séparent. Le jour suivant, nouvelle consultation. Cette fois Laennec trouve la caverne qu'il avait niée la veille, il en détermine même les dimensions, a Ainsi d'après ce diagnostic profond et lumineux, la famille en sait tout juste autant qu'avant l'arrivée de Laennec, » déclare le peu bienveillant confrère.
Laennec proGta de sa présence à Bordeaux pour faire connaître sa méthode. Pendant deux matinées, il procède à des démonstrations dans la salle des femmes de l'hôpital Saint-André, en présence d'un grand concours de médecins et d'élèves. « M. Laennec, armé de son stéthoscope, dit le bon confrère, accompagné du médeciu de la salle et d'un élève interne porteur du cahier des prescriptions, marchait gravement vers le lit des malades, appliquait son instrument acoustique sur le thorax, et, sans autre examen, sans nulle interrogation, déclarait en latin la lésion organique dont le stéthoscope lui décelait l'existence, et dictait dans la même langue une prescription appropriée. Le médecin de la salle écoutait humblement la décision prononcée par M. Laennec, lui répondait, en baissant les yeux, credoy et prescrivait ensuite à haute voix l'ordonnance dictée par le professeur de clinique. » Cette façon de faire navre
ce pauvre docteur, incapable de comprendre ce que voulait évidemment montrer Laennec, c'est-à-dire la précision que donnait au diagnostic le nouveau moyen d'exploration : tel signe physique correspond à telle lésion, de façon sûre, sans qu'il soit même besoin pour l'affirmer d'interroger le malade, la constatation objective étant suffisante. Mais, hélas ! le maître ne fut pas compris et passa pourdédai- ,:^
gner l'étude des symptômes « et les autres moyens d'exploration consacrés par une longue expérience et approuvés par la raison » . Certainement on approuve l'auscultation, mais on ne veut voir en Laennec que rinventeur de cette méthode, non le médecin admirable, le clinicien hors de pair qui pourtant, par la parole et par la plume, ne cessait de répéter qu'il ne fallait faire fi d'aucun des travaux des anciens, qui se rangeait humblement dans la lignée hippocratique et qui considérait sa découverte non comme UQ passe-partout ouvrant toutes les portes, mais comme un simple moyen d'explorer par des signes sûrs l'état de quelques organes et de quelques lésions. Et cet ignorant n'avait-il donc pas lu le Traité de Tauscultation médiate pour oser écrire ceci : <c Vous savez que j'estime autant que vous le faites vousmêmes les ouvrages de cet élève de Corvisart; mais lorsqu'un homme, placé par la confiance du gouvernement dans une chaire de clinique, vient dans un hôpital de province et, s'écartant des routes hippocratiques, paraît vouloir y faire adopter une méthode d'investigation trop superficielle et trop exclusive qui peut égarer la jeunesse gI séduire l'âge mur,
Sau;tiq2(0N II
n'est-il pas du devoir de ses confrères de lui montrer le droit chemin quand même! »
Voilà comment, à son voyage à Bordeaux, le grand Laennec fut jugé. On ne s'étonnera donc pas qu'on fit de cet excellent homme une caricature où le stéthoscope avait des allures de clarinette et où l'illustre professeur prenait figure d'un pantin de bois articulé. Laennec eut le malheur de commettre une erreur, aussitôt le bienveillant petit médecin de province s'en empare : a M. Laennec a commis quelques méprises, la plus remarquable est celle-ci : M. Laennec explorait par la percussion la partie supérieure du poumon droit chez une femme très pieuse: il écoute attentivementet prononce ces mots: tintement métallique. Un jeune docteur studieux qui le suivait dans sa visite, frappé de la rapidité de son diagnostic, veut examiner à son tour le thorax de la malade, et, jugez de sa surprise, quand il découvre un chapelet métallique, placé non loin du lieu sur lequel M. Laennec venait de percuter. Il avertit respectueusement le professeur de sa découverte. Celuici revient sur ses pas, reconnaît et avoue franchement sa méprise et dit aux assistants avec un sang-froid admirable : J'avais entendu le tintement métallique; je le croyais causé par une lésion organique du poumon, et mon erreur est excusable, car, messieurs, le tintement métallique de cet organe malade est absolument semblable à celui que la percussion aproduit; c'est donc un terme de comparaison que vous ne devez pas oublier, pour en faire une sage application dans vos consultations ultérieures. » L'impression que
fit Laenoec à Bordeaux ne paraît donc pas avoir été favorable; sa petite taille, sa timidité n'en imposèrent pas ; il est probable que si son admirable découverte ne suscita pas l'enthousiasme, la faute en est à sa personne physique. Il eût fallu à ce peuple du midi delà grandiloquence, un aplomb imperturbable, une jolie pose, de la mise en scène, l'éternelle comédie, enfin, du savoir-faire !
A sonretourà Raris, le 16 décembre 1824, Laennec épouse M"® Guichard^juéguen, veuve Argou. Le mariage eut lieu à l'église Saint-Sulpice,ses témoins furent Cayol etRécamier. Cette année 1824, il avait été fait chevalierde la Légion d'honneur.
L'année 1826 devait être pour notre grand Laennec la dernière. Le 17 février, il venait d'avoir 44 ans. Ce jour-là eut lieu chez son père, à Quimper, une fête commémorative. Le vieux père Laennec avait 79 ans ; tout à la joie du jour anniversaire de la naissance de son cher enfant qui illustrait à jamais son nom et de la façon la meilleure, en contribuant par un rare génie au soulagement de la souffrance humaine, son vieux père n'eut garde d'oublier sa lyre et pour honorer un si célèbre fils, il compose une chanson. Elle a une dizaine de couplets delà dernière pauvreté et est dédiée à M"^® Laennec, née Guichard, sa bru :
a Du temps la merveille nouvelle (rAuscullalion) A son œil savant apparaît La nature un dieu lui révèle
Des corps humaios le grand secret ; Aimé des peuples^ aimé des prioces Bordeaux le dispute à Paris, Sur Paris et sur dos provinces Régne le talent de mon fils. i>
Lacnncc ne dut pas assister à cette fête. Le voyage (le Bretagne était long et ses occupations absorbantes; la deuxième édition de son Traité, actievée, était sous presse.
Depuis 2 ans, la première édition du Traité de PAus^ cultation médiate éisiil épuisée. Laonnec ne voulut pas en faire un nouveau tirage, sans y apporter les additions qu'il jugeait utiles. Aussi entreprit-il de refaire son ouvrage sur un nouveau plan. Dans la première édition, comme je l'ai dit^ il avait surtout traité de la nouvelle séméiologie qu'avait révélée l'auscultation ; à l'étude de chaque signe il avait joint les preuves anatomiques et cliniques qui en fixent sa valeur séméiologique. Mais il s'était peu étendu sur les symptômes des maladies dans leur ensemble et sur le traitement ; ce qu'il avait écrit, c'était un traité de séméiologie, non un traité de pathologie. Son ouvrage épuisé, il voulut compléter son œuvre et donner cette fois, après un exposé de la séméiologie^ un traité des maladies du poumon et du cœur, complet, avec tous les symptômes fonctionnels et physiques, avec les lésions anatomiques et avec le traitement bien développé. Cette deuxième édition constitue donc un ouvrage entièrement nouveau. Sa lecture en est captivante, et quand on sort des élucubrations de Broussais, du fatras sophistiqué de ses livres, on est frappé d'ad*
mîration pour ce clair génie, et c'est avec un intérêt qui ne se lasso pas qu'on lit les descriptions de ces maladies, décrites pour la première fois de main de maître et auxquelles depuis, si l'on a pu ajouter, on n'a rien trouvé à retrancher. Laennec en avait assemblé depuis quelques années les matériaux, il n'avait qu'à les coordonner, à leur donuer la forme définitive, ce qui était encore un travail considérable et qui contribua à l'épuiser tout à fait.
Il le dédie, comme le premier Traité, à ses collègues les professeurs de la Faculté. Sa dédicace est rédigée en un latin excellent et est très curieuse. Il retorque contre Broussais l'accusation d'onLoIogisme, avant de répondre en détail dans sa préface aux attaques que le fondateur de la doctrine physiologique avaient dirigées contre sa première édition en 1821. Cette dédicace est aussi piquante dans sa forme superbe que la préface en français, dont je parlerai longuement dans la deuxième partie de cette thèse.
Depuis longtemps, dit Lejumeau de Kergaradec, Laennec était sujet à une toux sèche, à une douleur vague et passagère au côté droit, et à une diarrhée qui, lorsqu'elle ne se prolongeait pas au delà do quelques jours, semblait lui être plutôt utile que nuisible. Il continuait malgré tout ses occupations, quand, au mois d'avril, il fut pris de fièvre et de dyspnée. La toux augmente, ainsi que la douleur do côté, des crachats purulents sont rendus abondam-
ment. Mérîadec paraît avoir conservé, malgré ces symptômes et malgré les signes fournis par le stéthoscope, un optimisme assez grand. Deux saignées et l'emploi des moyens appropriés ne parvinrent qu'imparfaitement à dissiper ces symptômes ; bientôt il s'y joignit une diarrhée qui se montra rebelle à tous les remèdes. Laennec maigrissait peu à peu et s'affaiblissait à vue d'oeil. La voix s'enrouait, atteinte, comme on disait alors, de dévoiement. Le tableau de la période terminale de la phtisie se complétait ainsi peu à peu : poumons, intestins, larynx étaient envahis. La situation devenait fort sérieuse, sinon désespérée. Récamier, Cayol, tous ses amis avaient porté un diagnostic exact et un pronostic assez sombre. On encouragea Laennec à se retirer en Bretagne, à essayer de la cure d'air qui lui avait si bien réussi une première fois. Lui-même, qui avait une grande conGance dans l'air de la mer et qui ne croyait pas — aveuglement étrange pour un tel clinicien — qu'il était atteint de tuberculose et à une période très avancée, se rendit pourtant compte que sa retraite était indispensable.
Il ne partit pour la Bretagne qu'au mois de juin.
Le 18 mai, en effet, il est encore à Paris puisqu'il adresse à celte date une lettre à Cuvier pour poser sa candidature au prix fondé par Monthyon en faveur de l'auteur de la découverte la plus utile en médecine, prix décerné par l'Académie des Sciences. Dans cette lettre, il annonce à Cuvier qu'il va lui adressersouspeuladeuxième édition desonT^rai^^cfe /'fltt^cultation qui vient de paraître : il rappelle les avan-
tages de sa découverte et le succès que remporte son easeignemeut tant en France qu'à l'étranger. « Si la découverte, fortuite il est vrai, d'une mine féconde de faits positifs que je n'ai pu fouiller qu'à l'aide de dix années d'observations et de recherches dans les hôpitaux et les amphithéâtres auxquelles ma santé vient de succomber pour la deuxième fois ; si le succès enfin d'un enseignement qui attire chaque année à la Faculté et au Collège de France un nombre remarquable d'élèves et de jeunes médecins étrangers, peuvent avoir quelque mérite à vos yeux, je ne devrais peut-être plus désespérer d'un jugement bienveillant de TAcadémie. )> En même temps, en vue de cette candidature, il fait paraître une petite plaquette de six pages intitulée :iVb/ic^ des faits nouveaux obtenus par suite des recherches de M. Laen* necj professeur à la Faculté de Médecine et au Collège de France^ sur F Auscultation médiate. C'est un résumé historique de ses travaux sur l'auscultation avec les nombreux résultats que lui a donnés la nouvelle méthode en séméiotique, anatomie pathologique, physiologie pathologique et thérapeutique. Le prix ne lui fut pas décerné, l'Académie ayant écarté toutes les découvertes faites après juillet 1821.
Ces démarches étaient évidemment les seules raisons qui le retenaient à Paris; une fois accompIies,il fait ses bagages, dit adieu à ses amis et à son cousin Mériadec qui ne devait pas le revoir et se met en route. Le voyage fut long et pénible et épuisa le peu de forces qui lui restaient. A son passage à Rennes, il descendit à l'hôtel Kerdival, situé rue de la Mon-
naic et qui depuis a disparu. Toulmouche, son ancien élève, était établi médecin dans cette ville depuis quelques années. Laennec le Ct demander pour recevoir près de lui les visites de l'évèque et d'autres personnages et éviter de la sorte la fatigue de parler. Ingénieux, dit Toulmouche qui rapporte ces souvenirs, comme tous les phtisiques, à s'abuser sur sa maladie, il me raconta comment Récamier et Marjolin s'étaient, suivant lui, trompés sur l'état de sa poitrine, en attribuant l'aspect et l'odeur de ses crachats à l'état maladif de ses poumons, tandis que l'un et l'autre étaient dus au mucus des fosses nasales qui, tombant dans l'arrière-bouche, leur imprimait ce caractère; et cependant quel médecin avait mieux étudié que lui les lésions de la phtisie pulmonaire et ses symptômes caractéristiques ! Toulmouche passa la journée avec lui et leur conversation roula sur des points de médecine, a Laonnec écouta avec sa bienveillance habituelle les observations que je lui adressais sur quelques difficultés de diagnostic de la pleurésie latente et de Thydropueumothorax, et, comme l'action de parler le fatiguait, il traçait à la plume quelques figures propres à les résoudre. Je garde avec respect et religieusement ces caractères tracés par lui sur un morceau de papier. )i Avant d'arriver à Nantes, sa chaise de poste fut précipitée dans un fossé de plusieurs mètres de profondeur. Laennec se trouva enfoui sous la masse des bagages et du véhicule. Sorti sans blessures de dessous cet amas de débris, il dit tranquillement à sa femme : « Nous en étions à Ora pro nobis peccatoribus . » L'il-
lustre professeur était en train de dire le chapelet. Il arrive à Kerlouarnec vers la fin de juin. Il retrouve avec plaisir le sol de sa chère Bretagne et la demeure préférée où il voulait mourir. Il semble qu'il ne se fasse plus d'illusions sur son sort. Son père est-il près de lui, aucun document n'a pu me l'apprendre, mais ce n'est pas probable, car les lettres de ses cousins ne font aucune allusion à lui. Christophe et Ambroise arrivent de Nantes le 25 juin et voici la lettre qu'ils écrivent le lendemain à Mériadec :
a Nous voici, mon cher Mériadec, à Kerlouarnec depuis hier soir. Te dire les impressions diverses que j'éprouve eu roToyant notre pauvre cousin si faible et pourtant si gai, si tendre et si résigné, c'est ce qui ne me paraît pas possible. Notre entrevue a été attendrissante, cependant je ne crois pas que les larmes qu'il a versées lui aient fait du mal ; il paraissait si heureux de revoir ses vieux amis que j'attribue plutôt à notre présence l'espèce de mieux, si on peut rappeler de ce nom, qu'il semble éprouver depuis deux jours. Traîné dans une petite voiture à bras, il nous a promené dans ses planifions; il s'est mis à table avec nous ; il a ri, il a causé beaucoup, il a dormi ; et sans cette maigreur ellrayante, on aurait pu le croire en convalescence. Hais ce malheureux pouls a 112 pulsations par minute, mais ce dévoiement; le bon Ambroise conserve bien peu d'espérance, quoiqu'il paraisse avoir jugé comme toi l'état de sa poitrine; il va probablement l'expliquer cela. Tout ce que je puis te dire, c'est que jamais peut-être Théophile n'avait été plus aimable, plus affectueux et d'un antre côté plus admirable par une piété et une abnégation de lui-même vraiment angéliques...
Je ne te dirai rien de ses dernières volontés qu'il a voulu me faire connaître, parce que je pense qu'elles te sont,
comme à moi, fort indifférentes, sous le rapport de Tintérôt ; elles ne nous loucheront que par Tamitié qu'il nous y témoigne, que comme une preuve de Tesprit d*ordre,du calme et de la résignation vraiment chrétienne qu'il ne perd pas un seul instant, en présence de cette rude épreuve de la mort, et au milieu d'une maladie qu'il juge, dont il mesure les chances et la durée,comme il le ferait sur un pauvre malade d'hôpital. Il a assuré le sort de sa femmc.autant que le permettait l'état d'une fortune, si médiocre en présence de tant de célébrité; et c'est ce que nous ne pouvions que souhaiter tous. Notre bonne cousine a droit à la reconnaissance de toute la famille pour' les soins empressés qu'elle lui prodigue, puissent ces soins prolonger des jours si précieux et tant menacés!
Il ne parait pas au reste qu'Âmbroise redoute quelque crise prochaine et active, dans une saison où ces maladies restent ordinairement stationnaires, ainsi, mon bon ami, reste à Paris jusqu^au moment où ta présence ici pourra être plus utile à notre cher malade. Ambroise va tâcher d'utiliser son court séjour en réformant le régime, seul objet sur lequel Théophile n'entend pas raison et professe pour lui-même des opinions fort peu hippocratiques... »
Puis de la main d'Ambroise :
a L'état de notre pauvre malade a semblé s'améliorer un peu depuis notre arrivée, mais il est dans un état d'émaciation et de faiblesse telles qu'il est impossible, à mon avis, qu'il s'en tire, si Dieu ne nous prend en pitié. Dimanche en arrivant, il voulut que je l'auscultasse^comme il était couché, je n'examinai ce jour-là que les parties antérieures de la poitrine, je ne trouvai qu^une résonnance bronchophonique assez forte au sommet des 2 poumons, la respiration s'entendait bien et me parut vésiculaire; il y avait un peu de râle, tantôt muqueux, tantôt sibilant à la base du côté gauche. Hier j'auscultailespartiespostérieuresde la poitrine, ' je trouvai le côté droit parfaitement sain, mais la voix me
Statue de Laennec à Quimper.
parut retentir avec plus de force à la base du côté gauche et avec tant de force vers la pointe de Tomoplate et un peu en dehors que cela ressemblait tout à fait à de la pectoriloquie, la respiration et le râle ne sont pas caverneux dans le même point. Si la bronchophonie n'existait pas un peu à la base des deux côtés avec plus de force pour ainsi dire qu'au sommet de la poitrine, je serais très inquiet de cotte dernière découverte. D'ailleurs Tétat général de notre pauvre malade laisse peu d'espoir, le pouls est tout le jour et à tout instant du jour de 110 à 120 pulsations et au-delà, Ja peau est brûlante, le dévoiement continue toujours, la toux est peu fréquente, mais elle se fait avec moins de furce ; il expectore dans le jour une cuillerée de crachats épais, visqueux et un peu gris. Ils ont quelquefois du mucus bronchique d'autres sont un peu striés de mucus vcrdàtre; hier Texpectoration était plus facile...
L'appétit est très vif et je désespère de pouvoirrastreindre à un régime régulier, il prend le lait de chèvre, mais sans régularité, il avale dans les 24 heures tout le lait d'une chèvre qui doit bien en fournir deux pintes, il le prend la uuit comme boisson, et le jour il en fait faire de la soupe ou il le mange avec des grous. Hais c'est surtout au dîner qu'il me fait de la peine. Avant hier il mangea un peu de iùie de veau ; hier du rouget et une sardine qu'il n'acheva pas parcequ'elle était salée. Outre cela, à chaque promenade dans le jardin il nous prie toujours de lui cueillir quelques ft aises sans préjudice de celles qu'il mange à table. . . la lirvre et la chaleur accablante de la saison, lui causent une soif ardente qu'il no peut étancher qu'avec de la bière coupée avec de l'eau . Je ne trouverais pas cette boisson mauvaisesi la bière n'était pas un peu acide, mais l'embarras de lui trouver une boisson qui puisse le désaltérer nous Tait lui conserver celle-là. Il ne prend plus d'opium depuis quHI a manqué de s'empoisonner à Qu imperlé. Les gens du pays le trouvent incomparablement mieux qu'à son arrivée; il ne peut se promener que dans une petite charreLtc d'enfant et le plus léger mouvement amène l'anhéla-
lion. Il a cependant plus de forces, hier il a pu se lever seul et évacuer sans le secours de sa femme. Tu vois, mon bon ami, que cet état est loin d*étre satisfaisant, nous ne pouvons conserver d'espérance que dans la miséricorde de Dieu qui, je Tespère^ ne nous abandonnera pas. Je tremble pour le passage de réquinoxe,si toutefois nous allons jusquelà. Nous resterons ici jusqu'à vendredi, écris-nous à Nantes où nous serons dimanche. Adieu, mon bon Mériadec^ j'ai trouvé ce bou pays plein des souvenirs de notre famille et du tien, les MH.Gavart t'aiment toujours,Hin« Laennec se porte heureusement bien^ la pauvre femme a été fort heureuse que nous soyons venus lui aider à porter la croix. Nous comptons lui proposer de lui envoyer Emmanuel. Si Dieu Dous fait la grâce de nous conserver notre bon cousin, Dous tâcherons de revenir vers les vacances. Adieu, mon bien aimé, nous décrirons jeudô veuille que les nouvelles soient plus rassurantes, je te presse sur mon cœur. »
J'ai vu, parmi les papiers de M. Robert Laëniiec, un dessin qui représente Laennec quelque temps avant sa mort. Il est en effet affreusement décharné, les joues n'existent plus, les yeux paraissent vouloir sortir de leurs arcades orbitaires, les cheveux embroussaillés sont devenus rares, la barbe, non rasée depuis quelques mois, augmente encore la pâleur et l'émacialion, c'est le dernier degré de la cachexie.
Le bonheur de se retrouver dans la maison qu'il aimait, la pureté de l'air de la mer, le repos complet parurent le ranimer un moment. Les bons paysans se disputaient comme une faveur le soin de traîner sa petite voiture dans les promenades qu'il faisait aux alentours, notamment à la chapelle de Sainte- Croix, où il se faisait conduire pendant les derniers temps de sa vie. Le vieux curé de Ploaré, l'abbé
Guézengar, vient le visiter souvent et lui apporter les secours delà religion. Chrétien sincère et convaincu, sa foi contribuera à lui donner la force morale, le calme nécessaire pour bien mourir.
Bientôt, en effet, la diarrhée reparut ainsi que la IlLîvre, avec plus d'intensité ; le ventre devint sensible à la moindre pression, il survint des lipothymies frétjuentes, c'était la fin. Un jour, le 13 août, sa fc[iime le vit retirer l'une après l'autre, les bagues f|iril portait et les poser doucement sur sa table ; et comme elle l'interrogeait : « Il fondrait, dit-il, que bien Lot un autre me rendît ce service, je ne veux pas qu'on en ait le chagrin. » Deux lieures après, à 5 h. de l'après-midi, sans que son intelligence ait paru un instant voilée, le grand Laennec était morl-
L'enterrement eut lieu au cimetière de Ploaré. L'assistance fut nombreuse : Ja population des campacrnes était là tout entière, pleurant le bienfaiteur qti elle avait beaucoup aimé. Le vieux père Laennec esl-îl arrivé à Kerlouarnec pourPenterrementde son IjIs ? sans doute, mais il ne dut pas lui fermer les yeux, car le 14 août en effet, le lendemain de sa mort, ce n'est pas lui qui va déclarer à la mairie le décès de Laennec, mais deux pauvres gens, un cultivateur et un manœuvrier qui, ne sachant pas écrire, n'ont pu signer l'acte de Tétat civil. Quant à ses cousins, une lettre d'Ambroise à son frère Mériadec à Paris uous donne les renseignements suivants :
« Nantes, 17 août 1826.
Mon cher Mériadec, notre pauvre ami n'est plus! tu auras sans doute reçu cette triste nouvelle en même temps que nous qui la recevons à Finstant. Christophe va partir demain et arrivera encore à temps, je l'espère, pour lui faire rendre les derniers devoirs. Une vie passée au milieu du travail et de la bienfaisance, toutes les vertus du parfait chrétien, le savoir le plus étendu n'ont pas pu lui faire trouver grâce pour cette vie ! Il ne devait pas rester avec nous celui qui fut la gloire et Tornement de notre famille! pauvre Théophi lesquelles tristes réflexions sur notre agitation dans cette vie et sur la vanité de nos espérances, mourir à l'instant où il devait recueillir le fruit de son travail!
Hon ami, il nous laisse un nom difficile à soutenir et l'exemple de ses vertus à suivre, espérons qu'il veillera encore sur nous et qu'il nous aidera encore après sa mort. Quoique préparé à cette triste nouvelle, je ne pouvais pas soupçonner la douleur que j'éprouverais en perdant mon second maître, mon ami d'enfance et celui que j'étais habitué à regarder comme mon frère aîné. Il faut avouer que, depuis quelques années^ nous payons cher les instants de bonheur que le ciel nous accorde.
Christophe te fait passer un petit article à insérer dans quelques journaux de Pai'is; tu rectifieras les erreurs que nous aurions pu commettre. Adieu, mon Mériadec. Espérons que Dieu n'abandonnera pas les frères d'adoption de celui qui était le fils aîné de notre bon père et qui nous rappelle aujourd'hui si cruellement notre douloureuse perte. Adieu, je t'écrirai prochainement, je t'embrasse. »
Il termine en envoyant un projet de note nécrolologique à insérer dans les grands journaux de Paris et recommande à son frère de corriger les erreurs qu'il aurait pu y commettre.
1&^ Laennec reçut une pension de 3.000 francs et vécut jusqu'en 1847. Elle fut inhumée à ses côtés, sous
la môme pierre tumulaire, simple table de marbre où on a gravé Tinscription de ses titres et les dates de sa Daissance et de sa mort. Son père ne mourut qu'en 1836, âgé de 89 ans. On le rencontrait à Quimper (( plus qu'octogénaire, portant le costume d'une autre époque, on le voyait souvent sur les promenades distribuant des bonbons aux enfants, et, par une habitude datant de l'autre siècle, des saints souriants aux femmes, surtout jeunes et jolies. »
J'ai montré, chemin faisant, le caractère de Laennec, ses qualités morales et intellectuelles, pour qu'il ne me soit pas nécessaire d'y revenir longuement. Sa grande piété, qui depuis l'enfance ne l'avait pas abandonné, fut le principe directeur de toute sa vie. Sans ostentation comme san^ faiblesse, ignorant le respect humain, il obéit aux prescriptions de sa foi. Pas plus qu'il ne cachait ses convictions quand elles furent un sujet d'éloignement et de défaveur, il ne les montra avec fracas quand, sous la Restauration, elles devinrent un moyen de fortune et d'avancement. II n'eut à aucun degré ce qu'on reproche tant aux dévots, l'amour du prosélytisme, et c'est à lui encore qu'jon pourrait appliquer les paroles du professeur Desgenettes:i( comme il se croyait sans mission pour amener les autres à ses opinions, il se borna à prêcher d'exemple. » Aussi le reproche d'être un clérical, un con ff ré ff artiste ^ qu'on fit entendre contre lui quand il entra à la Faculté, était-il absolument injustifié. Jamais Laennec ne s'occupa de
politique ni de religion. Médecin, il resta exclusivement médecin, accueillant à sa clinique tous ceux qui désiraient suivre son enseignement, quelles que fussent leurs opinions et leurs croyances.
Le caractère de Laennec fut essentiellement froid. Jamais il ne connut la passion, ou seulement cet élan du cœur ou des sens dont les ravages sont quelquefois si affreux. Sa vie se passa dans le calme absolu, dans l'austérité du travail et dans la joie sereine du devoir accompli. Jamais il n'eut un mouvement de colère ou même d'impatience. Broussais l'accable de sarcasmes^ c'est en vain; aux violences il oppose son sourire malicieux et continue sa route, droit devant lui, convaincu qu'il travaille pour l'impérissable vérité.
Naturellement bon et bienveillant, quand il usa de son crédit, ce fut toujours pour rendre service, jamais pour nuire. L'élévation de son esprit le préserva de tout orgueil : « Je n'ai, dit de Kergaradec, jamais entendu sortir de la bouche de Laennec une seule parole, pas la plus légère insinuation qui pût paraître une provocation indirecte à sa propre glorification. »
Son intelligence est remarquable. Sa très grande facilité d'assimilation se double d'un jugement sûr, prompt et droit. Il observe minutieusement, médite, et ne se hâte pas de conclure. L'imagination ne le domine pas, il ne prend pas feu, comme Broussais, sur des élucubrations fantaisistes, il raisonne froidement, ne tient pour vrai que ce qu'il voit, il est de la grande école des observateurs hippocratiques, il
est doué au suprême degré de Y esprit scientifique. Telle fut la vie do Laennec. Elle est exemplaire et valait, je pense, la peine d'être racontée. Il me reste mniatenant à étudier de plus près son œuvre, c'est ce qui fera le sujet de la seconde partie de cette tinsse*