CHAPITRE VII Laennec professeur
Période des honneurs. Laennec succède k HalIé comme médecin de Madame et comme professeur au collège de France. L'échauffoarée de la Faculté en 1822^ sa dissolution, sa réorganisation en 1823. Le rôle qu'il y joue. Il est nommé professeur de clinique à la Charité. Quelques mots sur Broussais, sa biographie et sa doctrine. Sa lutte contre Laennec.
A son retour à Paris commence une seconde phase de sa vie. Dans la première, dit de Kergaradec, il avait laborieusement, péniblement, mais avec succès, cultivé le vaste champ de la science, aux dépens de sa vie, dont il avait abrégé la durée, il avait semé la gloire; dans la seconde, trop courte période de son existence, il en recueillit une abondante moisson. A peine sorti de sa résidence de Kerlouarnec, Laennec vit pleuvoir sur sa ièie toutes les faveurs de la fortune et les plus grands honneurs de la médecine.
Il arrive au milieu de janvier 1822, et, sans appartement, sans mobilier, il descend à l'hôtel en attendant une installation définitive. Par les quelques lettres qui lui furent adressées à cette époque, j'ai pu connattro son adresse^ qui est l'hôtel du Bon Lafontaine, rue de Grenelle-Saint-Germain. Aussitôt il
repreod son service à l'hôpital Necker; il revoit avec plaisir ses salles Saint-Louis, Sainte-Suzanne et Saint-Joseph, recommence son enseignement clinique au lit du malade, et apprend avec surprise qu'il vient d'être nommé médecin de S. A. R. Madame la duchesse de Berry. Halle, qui était titulaire de ce poste, et qui, vieilli, ne pouvait plus en assumer la responsabilité, demanda à être remplacé et recommanda chaudement Laennec, qu'il appréciait depuis ses années d'étudiant, et qu'il estimait plus que quiconque pouvoir remplir convenablement, à tous points de vue, cette charge de cour. Mais, comme il connaissait bien son ancien élève, sa grande modestie et sa délicatesse, il craignit de le voir refuser en prétextant l'état de sa santé, pourtant rétablie; aussi, voulant lui assurer, en quelque sorte malgré lui, un poste honorifique si recherché, il ne lui fit part de rien, et lui annonça seulement à son arrivée à Paris que la nomination était prête et qu'il n'avait qu'à l'accepter.
Une lettre de Laennec à l'évêque de Quimper, Mgr Dombideau de Grouseilhes, nous raconte cette nomination : a Depuis que je suis ici, j'ai été forcé par mes amis de me jeter de suite dans l'enseignement de la médecine pratique; et quoique à part mon service d'hôpital je ne voie des malades qu'en consultation, je ne laisse pas que d'avoir déjà en ce genre autant d'occupations que rpa santé m'en permet. M. Halle, mon ancien maître, vient de m'en donner une nouvelle, qui, tout honorable qu'elle est, no laisse pas que de me contrarier un peu. Il m'a fait
Qommer médecin de S. A. R. Madame la duchesse de Barri, sans m'en rien dire, et sans me donner le temps de consulter mes forces : il ne m'a laissé que ralternative d'accepter ou de lui donner, en refusant, Tapparence de s'être avancé un peu légèrement. — J'ai pris le parti de lui donner preuve de bonne volonté et je suis en fonctions. Quoique ma santé se soutienne assez bien jusqu'ici à Paris, je doute cependant qu'elle devienne assez robuste pour me permettre de conserver longtemps cette charge, si elle m'obligeait à beaucoup d'assiduité, ou si elle nuisait beaucoup à mon indépendance. Jusqu'à présent, au reste, je ne puis fonder cette opinion que sur la connaissance que j'ai de moi-même, car S. A. R. m'a témoigné qu'elle désirait que je m'arrangeasse de manière à ce que mon service auprès d'elle ne conti-ariât pas mes autres occupations. »
Cette nomination, faite dans ces conditions, montre en quelle estime le vieux professeur Halle tenait son élève et ses récents travaux. Peu de temps après, le 11 février. Halle meurt. Sa chaire à l'Ecole do médecine et sa chaire au Collège de France deviennent vacantes. A la Faculté, Bertin lui succède; au Collège de France, cefutLaennec.il n'avait pas plus intrigué pour obtenir cette chaire que pour la charge près de Madame. Cette élection n'alla pas sans quelque difficulté, comme il le dit dans une lettre du 28 août adressée encore à Tévêque de Quimper et conservée à l'évêché : «Après la mort de M. Halle, mes amis, quelques membres de l'Université et le ministre lui-même m'invitèrent à me mettre sur les rangs.
en qualité de professeur de médecine. Cette affaire entamée paraissait toute simple et semblait devoir se terminer en huit jours. J'étais sûr de la majorité des voix parmi les professeurs du Collège qui ont le droit de présenter un candidat. Mais, dans ce moment, l'amendement de M. Bastard de TEtang ayant fait croire à beaucoup de gens que le ministère allait tomber, trois des hommes sur lesquels je devais le plus compter se réunirent aux libéraux et donnèrent une majorité d'une voix à mon principal concurrent, dont le moindre défaut pour professer la médecine était de ne l'avoir jamais étudiée. Cet événement a beaucoup retardé la terminaison de mon affaire; elle vient cependant de finir et, depuis trois jours, je suis lecteur et professeur royal au Collège de France. C'est le seul établissement qui ait traversé la Révolution. D
C'est le 25 août 1822, en effet, que Laennec fit sa première leçon qui eut un grand retentissement et qui fut choisie comme introduction en tète d'un nouveau journal de médecine qui allait paraître en janvier 1823 et dont la fortune ultérieure devait être si brillante sous le nom d'Archives Générales de méde-aine. Cette leçon est une véritable profession de foi, j'en devrai parler longuement dans la 2® partie de cette thèse. Laennec y analyse les trois grandes voies ouvertes à la médecine pour guérir les maladies : celle des empiriques, celle des étiologistes et celle des observateurs. La plus ancienne est celle des empiriques qui ont donné nombre de faits et de médicaments utiles à la médecine. La voie des étiologis-
tes estpurement Imaginative; elle part d^idées théoriques, non basées sur l'observation, méconnaît les maladies pour fabriquer des systèmes, c'est celle de Brown, celle de Broussais. Laennec l'attaque à fond et démontre sa fausseté. C'est sa première réponse contre les attaques de Broussais, publiées dans la 2^ édition de son livre De rexamen des doctrines médicales^ paru en 1821 et dont j'aurai à parler longuement. La querelle fut, en effet, célèbre et d'une grande importance scientîGque. Enfin, la troisième voie est celle des observateurs dont le premier est Hippocrate et dans les rangs desquels Laennec se range après Arétée, Galien, Baillou, Sydenham et Boerhaave. Son but est la connaissance des maladies par toutes voies et moyens; [délaissant les idées systématiques, elle s'attache à bien connaître les symptômes afin d'arriver au diagnostic, objet capital de la médecine et sans lequel la thérapeutique ne peut s'exercer qu'au hasard et sans fruit.
Il continue une série de leçons très intéressantes delà fin de 1822 à 1823. Les manuscrits de ces leçons, de la main même de Laennec, existent encore. Les 33 premières leçons sont à la Bibliothèque de la Faculté, données par le professeur Cornil. Les 36® et suivantes^ jusqu'à la 80® sont la propriété de M. Robert Laennec qui, très obligeamment, m'a permis de les feuilleter avec les divers papiers de famille concernant son illustre parent, qui lui viennent de son pèreThéophile-Ambroise, professeur à l'Ecole de Nantes, petit-fils de l'oncle de Laennec, Guillaume-François. Dans les 27 premières leçons, Laennec étudie
les lésions anatomiques des maladies, démontraat une fois de plus, par ce choix, qu'il considère cette science comme constituant la base de la médecine» celle qu'il faut étudier tout d'abord avant la symptomatologie, dont elle est le contrôle, la signature en quelque sorte. Puis il consacra 10 leçons aux fièvres en général, à décrire leurs lésions,leurs symptômes, leur marche, leurs causes, leur thérapeutique. Ensuite il passe à l'étude des fièvres éruptives, la rougeole, la scarlatine, l'érysipèle et passe en revue successivement la syphilis, la blennorragie, la goutte, le rhumatisme articulaire, les névralgies^ les diathèses, les scrofules, etc. .. Enfin il aborde l'étude des maladies locales et commence celles du cerveau; la 80® leçon a pour sujet les maladies de la moelle. Y eut-il un plus grand nombre de leçons et les manuscrits sont-ils complets, je l'ignore absolument.
Pendant l'année 1823-1824, les seuls manuscrits de ses leçons qui existent sont chez M. Robert Laenncc; ils sont très incomplets. Ils permettent pourtant de voir que le professeur continue l'étude des maladies locales; après les affections du système nerveux, qu'il avait commencées Tannée précédente, il étudie celles des organes des sens et aborde l'appareil respiratoire, donne une leçon sur les applications de l'auscultation et commence la description de la dilatation des bronches, de la péripneumonie, de l'apoplexie pulmonaire, des pleurésies, etc., puis viennent les appareils digestif, rénal, les organes de la reproduction, la 87e leçon est consacrée aux maladies des mamelles. Pour l'année 1824-1825, les seuls
manuscrits qui restent comprennent des leçons sur la vésanie, l'idiotisme, la rachialgie, Totite. Quant à ceux de Tanoée 1825-1826, ils manquent totalement.
En novembre 1822, au début de Tannée scolaire, UQ grave événement pour l'histoire de la Faculté de Médecine va survenir ; comme Laennec y prendra sa part, honorable, bien entendu — en pouvait-il être autrement pour ce parfait honnête homme? — je dois le raconter succinctement.
Depuis quelque temps, un vent de liberté soufflait daos l'air universitaire, et le mécontentement delà politique cléricale du gouvernement échauffait les jeunes cerveaux des étudiants autant que le libéralisme des vieux maîtres. Par une de ces mauvaises inspirations, qui ont souvent pour résultat d'ébranler des trônes ou d'amener de grandes commotions, dit M. Corlieu dans son Centenaire de la Faculté de médecine, la royauté semblait avoir jeté un dé6 à l'opinion publique et surtout à l'Université, en mettant à sa tête l'abbé de Frayssinous, évêque d'Qermopolis, premier aumônier du roi. C'était montrer l'influence considérable que prenait le clergé dans la direction de l'instruction publique. Aussi, en juin 1822, quand Bertin, qui succédait à Halle, ouvrit son cours, y eut-il un tapage comme on en voit de temps en temps à la Faculté, sans que d'ailleurs cela ait en général une importance quelconque. On savait qu'il était bien en cour, compatriote et ami du ministre de l'Intérieur Corbière, qu'il
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partageait les idées religieuses du gouvernement, cela suffisait etrobstructioQcootinua.Maisles vacances allaient commencer, et si la jeunesse aime faire de l'opposition, elle préfère peut-être encore partir en congé quand le beau temps rappeile,et il y eut quelques mois d'accalmie. Les inscriptions qu'on traçait le long des murs de la Faculté : A bas les Bourbons! A bas la calotte! Vive Napoléon I désespéraient bien la police qui harcelait le doyen pour qu'on prit enfin sur le fait les auteurs de ces crimes de lèse-majesté; mais, en somme, cela n'était pas fort grave et il était impossible de sévir. Si les étudiants étaient mécontents, les maîtres ne Tétaient pas moins. Il en était plusieurs qui conservaient dans leur cœur le culte de l'Empire et qui considéraient le mouvement conservateur et clérical de la Restauration comme un retour en arrière et un acte oppressif sur les consciences. On ne l'ignorait pas en tiaut lieu et l'on songeait à trouver un moyen à!épurer la Faculté. L'occasion se présenta. Le Gouvernement la saisit aussitôt et commit cette faute de rayer des cadres les maîtres qui étaient l'honneur et la renommée de la Faculté de Paris.
Le 18 novembre 1822, toute la Faculté était réunie pour la Séance solennelle de rentrée; selon l'usage, un des professeurs devait y prononcer l'éloge d'un collègue mort dans l'année, et les prix de l'École pratique devaient y être décernés. Dans l'hémicycle avaient pris place les professeurs, cinq membres du Conseil académique accompagnaient l'abbé Nicolle, membre du Conseil royal de Tins-
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Iruction publique et recteur de rAcadémie de Paris, qui devait présider. Le reste de Tamphithéâtre était bondé par la foule des étudiants des grands jours; les couloirs, la cour regorgeaient de têtes agitées annonçant que la journée serait chaude. J'ai trouvé aux Archives nationales différents documents, une enquête de police, un rapport du recteur NicoUe au grand maître de TUniversité, l'abbé de Frayssinous, un rapport du ministre de Tlntérieur au roi, grâce auxquels il est possible de donner quelques détails certains sur cette journée, car les journaux contemporains ne contiennent rien d'intéressant.
Avant l'arrivée de Tabbé NicoUe et des professeurs, il fallait bien occuper le temps : le chahut de rigueur battait son plein, quand un élève, secondé de plusieurs autres, demanda et obtint le silence. 11 se lève et lit à haute voix plusieurs phrases dont la suivante a été retenue par l'agent de police qui a rédigé ce rapport: a Messieurs, pas de calotins parmi oous, ils sont les ennemis des sciences et de la philosophie. Guerre aux immobiles ! » On crie bravo ! bisi le silence se rétablit et lui permet de répéter les mêmes choses. Un élève, apparemment royaliste, met alors un morceau de papier blanc sur son chapeau ; on crie : à bas la cocarde blanche ! à la porte I il fut obligé de faire semblant de ramasser quelque chose pour laisser tomber le morceau de papier. Sur ces entrefaites, le recteur entre, précédant la Faculté. Des cris et des sifflets se font entendre et on distingue nettement quelques cris de : à bas les prêtres, à bas les calotins. L'abbé NicoUe ne se démonte pas
et commence une courte allocution : il déclare qu*il est honore de se trouver au milieu de TÉcole de médecine, la plus célèbre de l'Europe. Les cris de bah! bah I l'interrompent. Il continue: il était l'ami le plus sincère de la jeunesse : non!. non! ce n'est pas vrai ! et s'asseoit après avoir donné la parole au professeur Desgenettes,qui devait prononcer l'éloge du regretté Halle.
Bien que Desgenettes fût très aimé des élèves, il ne fut tout d'abord pas écouté. Des cris de: Messieurs, respect aux professeurs, se firent entendre, auxquels d'autres voix répondirent : aux professeurs seulement! Â la (in de son discours, en parlant des sentiments religieux de Halle, Desgenettes dit : « Nous croirions manquer à la mémoire de M. Halle, nous croirions la trahir, vous auriez le droit de me traiter comme un lâche, si j'appréhendais de dire hautement ici que M. Halle eut des sentiments de religion aussi sincères que profonds. Gomme Pascal, il s'anéantissait devant la grandeur de Dieu. Une teinte de l'àme de Fénelon émoussait chez lui le rigorisme; et comme il se croyait sans mission pour amener les autres à ses opinions, il se borna à prêcher (Texemnie. » Le Gouvernement crut voir dans ces paroles des allusions qui le blessèrent. Le discours se termina tant bien que mal et la distribution des prix commença. A la fin de la séance, comme l'abbé Nicolle se retirait^ les cris, les sifflets, les huées redoublèrent et le vacarme devint assourdissant. Les injures étaient variées, le vocabulaire riche, et le cri de : à bas Nicolle! à bas Nicolle! constituait
comme le refrain de cetlo chanson d'injures. Aussitôl la séance levée, les étudiants dégringolent dans la cour, entourent la voiture de l'infortuné recteur qui se retire au milieu des vociférations.
Les professeurs jugèrent Tévénement grave, et ils décidèrent d'envoyer sur l'heure une députation de trois membres avec le doyen auprès de l'abbé Nicolle pour lui témoigner le chagrin que ces scènes scandaleuses ont fait éprouver à la Faculté et pour lui assurer que des étrangers se sont introduits avec de fausses cartes qui lui sont présentées. Le bureau de la Faculté demandait que Son Excellence veuille bien lui accorder audience avant de prendre aucune détermination.
Le soir même, le recteur adresse son rapport au Grand Maître l'abbé de Frayssinous et, le lendemain, le Conseil royal de l'Instruction publique s'assemble et décrète que le Conseil académique fera sur-lechamp une enquête sur les points suivants : A-t-il été fait une lecture ou une allocution avant l'arrivée de M. le recteur? Quel est l'individu qui l'a faite? Par le fait de qui les cartes non signées ont-elles été distribuées? Quelles sont les personnes qui ont insulté M. le Conseiller-Recteur? « Les professeurs et employés de la Faculté, et au besoin les élèves, seront .tenus, sous leur responsabilité, de faire la déclaration de tout ce qui est venu à leur connaissance. » L'autorité ne perdait pas de temps, et il est évident qu'elle avait hâte d'arriver au résultat qu'elle voulait : la révocation des professeurs qui déplaisaient. Pour cela il fallait supprimer la Faculté, et la
rouvrir quelque temps après avec d'autres professeurs. Le désordre avait eu lieu le 18 novembre; le Sl^rOrdonnance royale était rendue qui supprimait purement et simplement la Faculté. Voici le rapport au roi du ministre de riotérieur, proposant cette mesure: «... D'autres désordres moins graves, mais aussi scandaleux, ont agité déjà à diverses reprises cette Faculté, les étudiants coupables ont constamment échappé aux enquêtes de l'autorité supérieure et il est probable qu'il en sera de même à cette occasion, si Ton ne remonte pas à la source du mal. Elle se trouve malheureusement dans la composition do la Faculté dont le personnel, en offrant un grand nombre de talents vraiment remarquables, n'est pas étranger soit à une tendance vers des principes pernicieux, soit à une indulgence portée à l'excès. Ce vice intérieur, que ni l'impulsion donnée par le Gou* vernement, ni la surveillance du Grand Maître ne sauraient extirper et qui peut d'un jour à l'autre menacer l'ordre public, semble exiger des mesures promptes et fortes. » Les considérants de l'Ordonnance ne sont pas moins clairs : « Considérant que des désordres scandaleux ont éclaté dans la Séance solennelle de la Faculté de Paris du 18 de ce mois, et que ce n'est pas la première fois que les étudiants de cette Ecole ont été entraînés à des mouvements qui peuvent devenir dangereux pour l'ordre public. Considérant que le devoir le plus impérieux des professeurs est de maintenir la discipline sans laquelle l'enseignement ne peut produire aucun fruit et que ces récidives annoncent dans l'organisation un vice
intérieur auquel il est pressant de porter remède... » Le but était atteint. La Faculté supprimée, on pouvait répurer à l'aise. Mais quelques protestations s'élevèrent dans la presse, qui ne servirent d'ailleurs à rien. Tandis que le Moniteur^ journal officiel, enregistrait simplement les ÎBMsJa Quotidienne^ la Gazette^ organes royalistes, approuvaient l'acte d'autorité et cherchaient à le défendre, le Courrier^ journal libéral, batailla dans divers articles pour faire rapporter l'ordonnance. Avec beaucoup de raison et de bon sens, il démontrait qu'il était injuste de punir tous les élèves pour la faute de quelquesuns, qu'il ne s'agissait ni de complot, ni de sédition pouvant justifier une mesure aussi radicale que la suppression, que sMl était besoin de quelques remaniements à l'Ecole, point n'était besoin d'interrompre le cours des études et de causer ainsi un préjudice grave aux élèves qui étaient forcés de partir pour Strasbourg ou Montpellier. D'ailleurs, cette suppression est illégale; où le Gouvernement a-t-il pris le droit de suppression? Les professeurs sont inamovibles, il n'existe aucune loi, aucun règlement justifiant la révocation, car la vérité sur cet acte d'arbitraire est facile àdémêler,'c'est contre les professeurs qu'il est dirigé, c'est pour révoquer ceux qui déplaisent qu'il a été exécuté. Le Courrier avait raison, puisque, deux mois après, la Faculté était réorganisée, et les nouveaux professeurs nommés. Voici la liste des membres de la nouvelle Faculté : les noms nouveaux sont en italiques :
— ira -
Anatomie Béclard.
Physiologie Duméril.
Chimie médicale Orfila.
Physique médicale Pelletan fils.
Histoire naturelle médicale Clairion,
Pharmacologie Guilbert.
Hygiène Berlin,
Pathologie chirurgicale \ j^^^*^
Pathologie médicale \ fi^cau^^
Opérations et appareils Richerand.
Thérapeutique et matière médicale. Alibert.
Médecine légale Royer-Collard .
Accouchements > Désormeaux.
IRécamier.
Cayol.
f Boyer.
Clinique chirurgicale Dupuyiren.
( Bougon, Clinique d'accouchements Deneux.
Onze professeurs étaient donc mis à la retraite et furent nommes membres honoraires : De Jussieu, Vauquelin, Dubois, Pelletan père, Deyeux, Pinel, Desgenettes, Chaussior, Lallement, Le Roux et Moeau (professeur-bibliothécaire). C'est cette Ordonnance qui créa pour la première fois le corps des agrégés ; il y en eut 36, dont les deux tiers furent nommés sans concours. Parmi eux figure Lejumeau de Kergaradec. Les 42 agrégés restants furent nommés au concours qui s'ouvrit le 10 novembre 1823: cinq des juges devaient être professeurs, Laennec n'en fit pas partie. Parmi les thèses d'agrégation.
une, celle de Legras, eut pour sujet Tauscultation : An auscultatio intermedia seu stethoscopia^ perçus^ sione thoracis aliisoe explorandi modis prœstantior ? C'est une piteuse petite plaquette, indigne d'un si grand sujet; son auteur ne fut d'ailleurs pas nommé. ^ Les nouveaux professeurs avaient été, pour cette fois seulement, nommés directement par le roi; dans l'avenir ils devaient l'être par le grand maître de l'Université, sur une liste de trois candidats présentés par la Faculté et le Conseil Académique, et pris parmi les agrégés. Enfin un arrêté du grand maître nomma doyen, Landré-Beauvais. Le 10 mars 1823 eut lieu à la Faculté l'installation officielle des professeurs et des agrégés,dansla salle de la bibliothèque, par le grand maître de TUniversité, en présence du Conseil Académique etdes autres Facultés. Il fit naturellement ressortir les avantagesde la nouvelle organisation, donna des avis aux maîtres, des conseils aux élèves.Le chancelier Cuvior lutles ordonnances royales, « toutes les écoles de l'Université prennent pour base de leur enseignement : 1° les préceptes delareh*gion, 2** la fidélité au roi et à sa dynastie, » et reçut le serment des professeurs et des agrégés : « Vous jurez d'être fidèle au Roi, d'obéir à la Charte constitutionnelle et d'accomplir avec zèle et exactitude les obligations imposées aux membres de l'Université par les titres 5 et 6 du décret du 17 mars 1808, dont il vient de vous être donné lecture. » Un discours du nouveau doyen, Landré-Beauvais, termina la cérérnooie.
Voici donc Laennec professeur de clinique. Nomi-
nation due à la faveur, dirent ses détracteurs. Oui, il est impossible de le nier, mais n'en était-il pas digne plus que quiconque? Dans un pamphlet du temps, on lit ceci : « L'ordonnance sur la nouvelle organisation a enfin paru. Et que nous apprend-elle? Ce qu'il était facile de prévoir; que les protégés du pouvoir, et du pieux pouvoir surtout, seraient les élus. Quels cours, en effet, MM. Cayol, Clairion, Guilbert, Bertin, Laennec, Bougon, Deneux, etc.. ont-ils faits? On se le demande en vain. Et cependant voilà les successeurs des Halle, des Dubois, des Chaussier, des Pinel, des Desgenettes, des Vauquelin, des Leroux, des Lallemand, etc.. Qui leur a donc valu cette accablante faveur?. . . Tout ce que nous en savons,c'est que M. Bertin est le compatriote et Tami de Corbière; M. Cayol, le médecin de M. Frayssinous; M. Fizeau, celui de M. Lîotard, directeur et riche propriétaire de plusieurs séminaires; M. Bougon, chirurgien de Monsieur, frère du Roi; M. Deneux, chirurgien accoucheur de S.A.R. la duchesse de Berri.Quant aux patrons de MM. Clairion, Guilbert, Laennec et Landré-Beauvais, nous ne les connaissons pas. Seulement nous savons que que leur grande piété a été pour eux, dans cette occasion, une puissante protectrice. » Il est certain que ce sont leurs opinions religieuses surtout qui ont fait nommer Laennec et ses amis, l'impartialité oblige de le dire et aucune explication ne peut aller là contre. Quand, en 1830, les professeurs ainsi nommés seront traités en usurpateurs et seront chassés à leur tour, — par un îuste retour des choses d'ici-bas,
— il Qe leur sera pas possible de protester. C'est à la faveur de la Révolution de Juillet que Broussais pourra entrer à la Faculté. Laennec, à cette époque , est mort, et comme Ta dit le professeur Bouillaud dans son discours lors de Tinauguration de la statue à Quimper, en 1868 : a Si Broussais et Laennec avaient dû se rencontrer sur le seuil de la grande Faculté, l'un pour y entrer, l'autre pour en sortir, béni soit le [ciel d'avoir épargné à Fun et à l'autre de ces illustres rivaux une aussi rude épreuve et de n'avoir pas permis que l'époque dont nous parlons fût ternie d'un aussi déplorable événement. » La moralité à tirer de cette histoire est évidente, c'est qu'il est non seulement ignominieux pour un gouvernementy mais encore malhabile, de chasser des professeurs à cause de leurs opinions intimes quand leur vie honorable est consacrée tout entière à l'enseignement et à la science, loin de la politique et de ses compromissions.
Mais le pamphlet que j'ai cité va trop loin. Dire de Laennec « nous ne le connaissons pas » dépasse la mesuré. Le Traité de t Auscultation médiate avait pourtant fait quelque bruit, l'enseignement du Collège de France était pourtant propice à le faire connaître. D'ailleurs le pamphlétaire ignorait le rôle de Laennec dans ce petit coup d'état. Quand la suppression fut exécutée, le ministre nomma une commission qui dut s'occuper de la réorganisation de la Faculté. Laennec en fit partie. Son rôle y fut simple et noble, il essaya d'intervenir de tout son crédit pour faire maintenir dans leur chaire les vieux professeurs
qui étaient ses maîtres depuis vingt ans. Quelles furent au juste ses interventions^ aucun document malheureusement ne nous rapprend ;réu^i^l,co«nnt5 le disent quelques-uns, à faire mamtenir plusieurs noms sur la liste, peut-être; en*tout cas, son crédit ne put empêcher de faire rayer les grands noms de Pinel,Dubois,Chaussier,Des^enettes,Vauquelin,etc... Mais il n'est pas douteux qu'il pritfa dél||nse àes disgraciés qui s'adressent à lui quand il^'^ont une protection à demander, témoin cette lettre de Desgenettes du 6 mai 1823 qui lui est adressée. « M. et honore confrère, on m*a pré^nonu aujourd'hui à rAcadémic que mon nom devait encore être effacé d'une liste soumise au ministre de l'Intérieur relativement aux retraites. Je ne conçois rien aux persécutions dont je suis l'objet depuis 1814. Si vous pouvez m'être utile dans cette occasion, j'ose- compter sur votre courageuse bienveillance. » Cette lettre, si je juge bien,esl un magnifique hommage au caractère du grand Laennec. Le ministre ne l'avait pas tout d'abord inscrit sur la liste des nouveaux professeurs, il le réservait pour un poste plus élevé, très honorifique et mieux rétribué, celui de membre du Conseil royal de l'Instruction publique, mais Laennec n'accepta pas. Il préféra une chaire de professeur de clinique, oiî il savait sans fausse modestie qu'il pouvait rendre de grands services, qui était pour lui la tribune par excellence pour faire connaître ubi et orbi la nouvelle séméiologie, et on conçoit qu'il devait tenir avant tout à la divulgation des applications de sa précieuse découverte.
Les quatre chaires de Clinique médicale étaient ensemble à la Charité. L'enseignement magistral a^it lieu toute l'année, chacun des professeurs pro- • fessant pendant un trimestre, à tpur de rôle. Nous retrouverons bientôtLaennccdahs cet enseignement, mais auparavant je dois dire un mot de son célèbre adversaire, breton comme lui, mais combien différent ! Si jamais deux hommes se ressemlilèrent^peti, on peut dire que ce furent Laennec et Breussais.
François-Joseph-Victor Broussais naquît à Saint*' ' Malo en 1772, neuf ans avant Laennec. II appârt-e- **^^ nait à une famille médicale, son bisaïeul était médecin, son grand-père pharmacien, son père exerçait la médecine à Pleurtuit, village au bord de la mer, près de Saint-Malo. Là il fut élevé rudement par son père qui, au retour de ses tournées dans les campagnes, faisait monter son fils à cheval et l'envoyait porter à ses malades les médicaments qu'il venait de composer. Le petit Franchin, comme on l'appelait amicalement, dut ainsi s'aguerrir tout jeune contrôles dangers de la lande bretonne, contre les intempéries etlesténèbressi redoutées des petits. Ue bonne heure, d'ailleurSjSe révèlent la force morale, l'audace, l'énergie indomptable qui faisaient comme le fond do son caractère. On cite de lui ce trait : « Un jour, un frère de sa mère, homme d'un caractère sombre et violent, allait se porter à des voies de f^it. envers son aïeule : son jeune cœur en frémit, il s'arme d''lfn bâton et se jette intrépidement entre la mère et ce
fils dénaturé. Ce sublime spectacle d'ua enfant à peine âgé de 6 ans, qui brave ainsi sa colère, arrête ce furieux; il n'ose passer sur le corps de ce généreux enfant et se retire. » A l'âge de 12 ans, il fut envoyé au collège de Dinan, oii il resta 8 ans. 11 Gt d'assez bonnes études, mais 11 est loin d'avoir été linguiste comme Laennec et érudit comme lui. 11 se montra un écolier au caractère bouillant, provoquant et querelleur, mais sa nature n'en était pas moins bonne et généreuse. La Révolution le trouva au collège,et quand en 1792 est décrétée la levée en masse, Broussais est incorporé dans la compagnie franche de Dinan où sa bravoure et son impétuosité lui valent rapidement le grade de sergent. Un jour, fuyant devant une force supérieure, il voit un de ses camarades blessé tomber à ses côtés. Au risque d'être pris lui-même, Broussais n'hésite pas, il s'arrête, charge son compagnon sur ses épaules et reprend la fuite. On tire sur lui, son chapeau est percé d'une balle, mais il a le bonheur d'échapper sans blessure, ayant accompli héroïquement un magnifique acte de dévouement.
Revenu à la maison paternelle, ses parents, dont il était l'unique enfant, voulurent qu'il devînt médecin. II commence ses études à l'hôpital de Saint-Malo, puis se rend à Brest, où il est nommé chirurgien de 3% puis de 2» classe. C'est en cette dernière qualité qu'il (it plusieurs campagnes contre les Angla^s,soit à bord des bâtiments de l'Etat, soit à bord des corsaires. A la suite d'une course du corsaire le Bou" ffainville^SdL part de butin s'éleva à 14.000 livres, ce
qui constituait à celte époque une petite fortune. Kntre deux expéditions, il apprend qu'un affreux malheur vient de le frapper : la maison de ses parents avait été envahie par les chouans, son père et sa mère avaient été égorgés, leurs corps mutilés, la maison iacendiée. Broussais conserva de ce malheur un souvenir déchirant et un ressentiment implacable contre le parti qui avait été la cause de cet assassinat. De 1795 à 1798, il est chargé d'un service de nuit et de jour très pénible à l'hôpital de Brest. II part en 1799 pour Paris, afin d'acquérir le grade de docteur qu'il n'avait pas encore; c'est Tannée suivaute que Laennec devail y arriver à son tour.
J'ai donné un tableau de l'Ecole de Paris à cette époque. Broussais embrassa résolument les théories dePinel et devint un zélé partisan de la Nosographie philosophique que^loansplus tard,'il combattra avec acharnement pour lui substituer son propre système. Ses maîtres furent Chaussier, Halle, Boyer, Corvisart et surtout Bichat, qui était presque du même âge. En 1803^ il passe sa thèse, où il exagère encore la doctrine de son maître Pinel sur l'essentialité des Bèvres. Elle avait pour titre Recherches sur la fièvre hectique^ considérée comme étant dépendante d'une lésion d'action des différents systèmes, sans vice organique. Reçu docteur, il s'établit rue du Bouloy, mais il y reste à peine deux ans, le succès tardant à venir et sa fortune s'étant émiottée. Aussi, sur les conseils de Desgenettes, il s'engage. Il va suivre alors les armées de l'Empire, parcourra la Belgique et laHoIlande, sera à Austerlitz, s'arrêtera en Bohême
pour aboutir enfin dans la péninsule espagnole où il restera six années. Sa constitution robuste, son âme ardente, son ardeur au travail lui font aimer cette vie agitée des camps. La guerre entraine à sa suite toutes les misères humaines, et ces misères engendrent toutes les maladies, aussi put-il tirer de ces nombreux sujets d'observations un immense profit. Tous les malades qu'il perdait, il en faisait l'autopsie complète, se munissant ainsi d'un bagage scientifique considérable. En 1808, encore inconnu, il donne V Histoire des Phlegmasies chroniques^ qui fit peu de bruit ; il dut s'estimer heureux de trouver un libraire qui lui en donne 800 fr. Quand l'Empire s'écroula, Broussais revint à Paris; il est nommé second professeur au Val-de-Grâce et ouvre un cours de médecine pratique. Un peu plus tard il devint médecin en chef et remplaça Desgenettes, comme inspecteur général de la médecine militaire.
C'est à son retour qu'il va lancer sa fameuse Doctrine physiologique dont le retentissement va être être immense. En 181G, en effet, il fait paraître la première édition de son Examen de la doctrine médicale généralement adoptée. La Nosographie de Pinel commençait à veillir, Broussais, sans pitié pour son vieux maître et son bienfaiteur, va lui porter le dernier coup. C'est Pinel en effet qu'il attaquerasurtout, sa doctrine de l'esscntialité des fièvres et des maladies générales avec les diathèses, les virus qu'il admettait. Il rejette aussi les altérations des humeurs, la doctrine des crises, des jours critiques, des constitutions médicales, des tempéraments, de l'hérédité,
qui étaient professées par l'Ecole de la Charité. Il ne veut plus rien de tout de ce qui a été admis jusqu'alors, il se fait fort de terrasser. toutes ces maladies, vains fantômeê de. V antique nuity (\W\\ traite d'un mot où il met le comble de son mépris^ Vontologie médicale. Guerre à Tontologie! Guerre aux ontologistes ! Les fièvres établies par les anciens et surtout par Pinel ne sont pas, dit-il, des entités morbides ; ce ne sont que des assemblages de symptômes qu'on a groupés artificiellement. On a créé ainsi des maladies imaginaires qui n'existent pas et on a méconnu, en croyant à la réalité de ces inventions, la cause réelle du mouvement pyrétique qui est l'inflammation de l'estomac et de l'intestin. Dire d'une fièvre qu'elle est essentielle, c'est créer un vain fantôme, c'est faire de l'ontologie.
Les maladies n'existent pas en soi, elles ne résultent que du dérangement organique et ce dérangement esttoujoursle même, c'est l'inflammation. Tout relève de l'inflammation : la tuberculose, le cancer ne sont que des produits, des reliquats de l'inflammation. Pour Broussais le grand agentvital, le motif déterminant de toutes les fonctions de la vie, c'est ce qu'il appelle Virritation. Si l'irritation se montre dans de justes limites, les fonctions s'exécutent normalement, c'est l'état de santé. Si l'irritation est en moins, il y a faiblesse, si elle est en plus il y a inflammation. Toute maladie est due à un excès, ou à un défaut d'irritation, mais l'excès est bien plus fréquent; considérer l'inflammation indépendamment des organes, c'est créer une entité qui n'existe pas, c'est être
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ontologiste.il n'y a donc aucunedifTérenceessentiolJe entre les maladies. Ce qui les distingue, c'est le degré de l'irritation, excès(leplus fréquent)ou défaut (très rare) et aussi les sympathies qui existent entre les divers organes, car l'inflammation de tel organe ^^, retentit en vertu d'une sympathie particulière sur
'%^.,, tel autre. En conséquence^ le médecin doits'occuper
^l surtout de l'organe ou de l'appareil organique pri-
mitivement lésé. Et ce point de départ est presque toujours la muqueuse gastro-intestinale; voilà pourquoi la gastrite et la gastro-entérite jouent un si grand rôle dans la Doctrine physiologique.
Ce système exclut donc nécessaireAient les causes spécifiques ; les virus, par exemple, n'ont point d'existence réelle et sont de pures créations des ontologistes des temps passés. Lejumeau de Kergaradec cite, dans son article sur Broussais de la Bio^ graphie bretonne^ le fait suivant qui prouve jusqu'où ses élèves poussaient la conséquence de ces doctrines, a Un étudiant persuadé, sur la parole du maître, que le virus syphilitique était une chimère voulut le prouver par une expérience directe et personnelle. En conséquence il s'inocula au bras le pus d'un bubon recueilli sur la pointe d'une lancette. Un chancre se déclara. Irritation locale, pensa Texpérimentateur et que des antiphlogistiques employés localement auront bientôt dissipée. Vain espoir ! l'ulcère de mauvaise nature prenait de l'accroissement. Alors le malheureux ne croit plus à une affection locale, mais nous ne pûmes rétablir sa confiance en l'efficacité d'un traitement éprouvé par plusieurs
sièclefi de succès. Sa tète s'égara; il se vit, dans Tavenir, voué à toutes les horreurs d'une syphilis constitutionnelle. Il se donna la mort pour se soustraire au sort que son imagination lui représentait comme inévitable! » Avec ce système, tous les auteurs anciens devenaient inutiles, il n'y avait qu'à les brûler, aussi vit-on les élèves à la sortie d'une leçon de Broussais, arrêtés à la devanture des libraires et contemplant les ouvrages afGchés, s'écrier sur le ton du plus profond mépris : Bouquins ! On conçoit que le traitement devait être simple dans une pareille doctrine. Puisque, quelle que soit la maladie, son origine venait d'un excès d'irritation déterminant l'inflammation, il n'y avait qu'à débiliter; puisqu'il n'y avait qu'une indication, le traitement était toujours le même : sangsues, eau do gomme, diète. Quelle simplicité !
Sur quoi se fondait Broussais pour étayer une aussi extravagante doctrine? Sur de prétendues propriétés qu'il n'avait jamais vues et qu'il décrivait tout tranquillement : l'accélération ou le ralentissement des mouvements moléculaires, la condensation ou le relâchement des fibres (?), d'où l'irritation, la subirritation, l'abirritation. L'irritation, acte normal qui préside aux fontions d'un organe, la digestion, par exemple, est la même que celle qui produit l'inflammation (la gastrite), elle n'en diflère que par le degré. Dois-je m'appesantir sur ces théories pour en démontrer le néant, c'est à notre époque bien inutile. Gomme pour lés systèmes de Brown et de Gall, le système de Broussais est une œuvre d'imagina-
tion« mais en rien une œuvre scientifique. Ayant inventé cette conception, son imagination fougueuse le pousse à la soutenir par des arguments divers, mais non basés sur l'observation, avec preuves à l'appui ; il ne s'aperçoit pas qu'il a créé de pures abstractions, constituant ainsi lui-même l'ontologie la plus flagrante! D'ailleurs cetExamen de la doctrine médicale est rédigé sur un ton d'extrême violence et qui est inconvenant dans une œuvre de science ; c'est un pamphlet, non un Traité de médecine. Il renchérira dans la 2» édition, ce qui lui vaudra une verte réplique de Laennec.
Cette doctrine, qu'il osa appeler physioloffique^eut un succès immense. Mais la personne de Broussais fut pour beaucoup dans l'engouement de la jeunesse pour cette révolution médicale. Son amphithéâtre de la rue du Four devint vite trop petit; il se transporta à l'Ecole pratique, puis dans la rue des Grès. Un témoin oculaire, Lecadre, qui a assisté aux cours do Broussais et à ceux de Laennec, nous raconte ses impressions : « Rue des Grès, dans une sorte de maga sin en planches, bien enfumé, éclairé à peine par quelques quinquets est un grand nombre de bancs, envahis de bonne heure par des gens, jeunes pour la plupart, auxquels sejoignent d'autres d'un âge plus mûr. Au bas do l'estrade est une table recouverte d'un tapis vert, sur laquelle se trouve une lampe et d'un côté de la table, en face des auditeurs, un fauteuil entouré à droite et à gauche de plusieurs chaises. A 7 h., lorsque quelques signes précurseurs annoncent Farrivée du bouillant réformateur, les bancs
si bruyants auparavant deviennent tout à coup silencieux et de chaleureux applaudissements ont lieu, lorsqu'il franchit le seuil de la porte. Il s'avance, enveloppé dans un lourd vêlement, généralement de couleur bleue, ayant sur la tète une toque noire recouvrant des cheveux grisonnants qui commençaient à n'être plus abondants. . . Broussais s'assied. On ne peut dire qu'il soit précisément éloquent, il lit ses leçons et son débit est parfois embarrassé. Mais lorsque, dans le cours de sa lecture, il lui arrive, ce qui a #? lieu à tout instant, que certaines propositions émises par lui ont eu à subir de nombreuses contradictions^ il abandonne alors son cahier, sa voix vibre et devient sonore, on Tentend souvent hors de Tenccinte ; ses yeux s'animent, on en voit sortir par-dessus ses lunettes à verres azurés qui restent toujours accrochées sur le cartilage du nez le feu du génie et de la conviction. Ce n'est plus alors un simple professeur dictant ses leçons, c'est un maître, c'est un tribun, c'est un dictateur qui entraîne les volontés, qui commande Tenthousiasme. »
Sa personne physique en impose. Il est très grand, de constitution athlétique, les épaules larges, la tête solidement fichée entre les épaules par une encolure de taureau ; la figure est belle, animée, la joie règne dans ses yeux ardents, le front est vaste, le regard pénétrant, l'air dominateur. Sa bouche a une expression charmante, sa voix est douce, caressante, quand il ne cède pas à remportement,où elle devient alors éclatante et fait trembler les personnes et les choses. Sou esprit est fougueux, d'uïio vivacilé ex-
trôme, mais saas la moindre méchanceté, a Je ne suis point haineux, disait-il, quoique par instant vif et môme un peu colère. » Il sent bouillonner en lu^ le feu du génie, il croit avec une conviction profonde et passionnée à la révolution qu'il veut opérer, «r Oculos habent et non vident, s'écrie-t-il dans une leçon, le messie de la science est arrivé, clame-t-il d'une voix retentissante, et les aveugles et les malheureux ne l'aperçoivent pas. » Quand il quittait son amphithéâtre, entouré de nombreux amis qui l'accompagnaient jusque chez lui, en passant devant l'Ecole de médecine, il lui arrivait souvent, dans le feu d'une discussion, de montrer le poing à la mauvaise demeure, comme en un défi solennel. Une autre cause encore de ses succès, ce sont ses opinions politiques. Il a parcouru l'Europe avec les armées impériales, il regrette le temps napoléonien, il est révolutionnaire depuis son enfance, comme était sa famille, il déteste la Restauration avec sa politique réactionnaire. Il eslibre-penseur et s'en vante. « Je ne crains, ni n'est père rien d'une autre vie, parce que je ne saurais me la représenter. » Ces idées étaient les bienvenues parmi la majorité des étudiants et à la faveur de ces opinions politiques qu'ils partageaient, ils étaient prêts à accepter les idées scientifiques du maître très admiré, comme l'expression de la vérité. Gomme il fallait combattre un gouvernemeni rétrograde, il fallait combattre aussi les erreurs d'une médecine surannée. On conçoit que Broussais ne pouvait réussir que dans l'opposition, aussi quand, en 1830, le gouvernement de Juillet le fera entrer à la Faculté^ l'as-
Ire in grand tribun, atteint mortellement, décroîtra peu à peu jusqu'à l'extinction complète. Il essaiera de remuer encore l'opinion en s'appropriant le système de Gall, mais en vain, son rôle d'agitateur est fini et quand il mourra,en 1838, d'une affection gastrointestinale, il sera presque oublié. Le journal qu'il avait fondé en 1822, les Annales de la médecine physioloffîque^ après quelques années de splendeur, avait cessé, depuis J834, de paraître, les abonnés s'élant peu à peu clairsemés, ayant abandonné une doctrine qui avait à peine vécu une quinzaine d'an-
Quand parut le Traite de l'Auscultation médiate, Broussais lui fit un accueil d'une bienveillance mitigée. Il reconnut que le stéthoscope pouvait donner des signes physiques utiles au diagnostic. Au Valde-Grâce il se servit souvent de l'instrument de Laennoc, mais l'esprit do Broussais n'était point porté vers l'étude des faits précis, il lui fallait des idées générales et surtout des opinions médicales qui fussent semblables aux siennes. Il se formalisa de ce que Laennec avait dit à son sujet : a Un médecin dont les opinions me paraissent d'ailleurs mal fondées, qu'en ce qu'elles ont de trop général et d'exclusif...» Il était cependant difficile d'être plus modéré, plus juste et plus vrai. Mais Laennec n'admettait pas la gastro-entérite, cause de toutes les maladies, il croyait aux constitutions médicales,à l'existence propre de la phtisie comme entité morbide et non comme conséquence de l'inflammation; il croyait surtout à l'essentialité des fièvres, il était en un mot un affreux
ontologiste, c'était assez pour jeter l'anathème sur lui. Aussi dans la 2^ édition de son Examen de la Doctrine médicale^ parue en 1821, Broussais prend-il Laennec à partie avec une violence extraordinaire et une sorte de rage. Je parlerai de ces arguments scientifiques plus tard,ici je me contenterai de signaler que c'est cette deuxième édition qui fut le point de départ de la lutte entre Laennec et Broussais.
De la part de Laennec, elle fut toujours courtoise. Doux et pacifique, il répugnait aux invectives et aux violences, et, quand il attaqua la Doctrine physîologique^ce fut toujours par des arguments scientifiques, non par des arguments ad hominem. Sa première leçon au Collège de France fut pour ainsi dire une critique générale de cette doctrine. Pour faire sentir davantage à ses auditeurs les dangers de l'esprit de système et ne voulant pas parler directement de Broussais, il prend la forme de la parabole et leur raconte les traits principaux de la vie et des opinions ' d'un médecin ancien, Paracelse, que cet esprit avait le plus égaré, a Un troisième caractère commun à ces hérétiques de la science est une excessive bonne opinion d'eux-mêmes; un ton de fougue et d'enthousiasme propre à séduire le vulgaire. . . Cet enthousiasme estlacauseprincipaledelafaveur avec laquelle ces opinions sont accueillies, car le vulgaire s"y laisse toujours prendre et les hommes les plus sages ont de la peine à résister à Tentraînemcnt qui séduit les masses. Ainsi Paracelse dont le système se compose de l'empirisme le plus incohérent et de dogmes étiologiques si obscurs qu'on se demande s'il s'est
compris laî-mème, ou s'il n^a pas voulu se jouor de iâ bonue foi de ses lecteurs, Paracelse sut attirer à lui la foule... Suivant lui, nul ne peut être niédecin s'il n'est inspiré... Une foule immense se pressait à Baie pour l'entendre débiter, dans un langage d'une trivialité grossière, quand il n'est pas inintelligible, les folies que nous venons d'exposer et des assertions plus étranges encore : les poils de sa barbe renferment plus de science que toutes les Universités, il connaît Tart de la transmutation des métaux ; sa théorie va faire le tour du monde ; et en 1590 il ne sera plus question d'Hippocrate et de Galien... » Broussais fut naturellement furieux et « répondit à ce discours par une diatribe dans laquelle il sortit souvent des limites de la modération et de la décence ».
Ce fut alors une suite de querelles à tout propos. Broussais appelle le Traité de T auscultation un roman sublime, sombre et triste roman, qui n'est qu'un amas fastidieux de faits indigestes ou de découvertes inutiles. La personne même de Lacnnec est tournée en ridicule : le petit Laennec, le petit prosecteur, l'homme au cornet furent des appellations courantes dans les salles du Val-de-Gràce. Laennec avait introduit dans la thérapeutique la fameuse méthode controstimulanle de Rasori, par l'émétique à hautes doses. Broussais n'en voulutjamais entendre parler et les épithètes d'empoisonneurs et d'assassins furent Aea amœnitates academicœ pour ces médecins téméraires qui administraient à leurs malades» à doses fab.uleuses, des substances réputées excessivement dangereuses. Il est certain, comme nous le verrons, que Laennec
Saixtiqno» io
abusa de cette méthode qui, dans certains cas, comme le catarrhe suffocant des vieillards, peut rendre de réels services. Par contre, il n'employa les sangsues de son adversaire qu'avec une modération infinie, ne les mettant que parcimonieusement et rarement, comme à regret. Au Collège de France , à la Charité aux examens de l'Ecole, chaque fois qu'il peut lancer un trait contre la Doctrine physiologique, il n'en perd pas l'occasion, mais toujours il le fait courtoisement et jamais un mot outrageux ne sortit de sa bouche. C'est dans la préface de la 2^ édition du Traité de F auscultation^ qui paraîtra en 1826, qu'il répondra surtout à Broussais. J'en parlerai en son temps. Voici une de ses répliques: « Je conseille à Broussais d'abandonner ce ton de supériorité, qui sied peu quand on parle à ses pairs, ces expressions figurées ou polémiques peu propres à convaincre des esprits refroidis par la culture sérieuse des sciences physiques. »