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CHAPITRE XI La Lutte contre Broussais

Les Doctrines médicales au commencement du xix« siècle. Pinel et la Nosographie philosophique. L'enseignement de Corvisart. L'essentialité des fièvres. Broussais et la Doctrine physiologique. La thèse de Laennec, ses idées doctrinales, son hippocratisme. La lutte de Broussais contre l'école anatomo-pathologique, ses attaques directes contre le Traité de tAuscaltation, La réponse de Laennec.

L'histoire des écoles médicales au commencemeot du xix^ siècle a été esquissée bien des fois. Je dois à mon tour en donner un rapide tableau,avant d'arriver à l'exposé de la doctrine de Laennec et à la bataille contre Broussais. J'ai déjà dit, dans la première partie de ce travail, que deux écoles se partageaient la Médecine au commencement du xix^ siècle, l'école de Pinel et celle de Corvisart.Yoyons d'un peu plus près ladifférence de ces deux doctrines.Pinel avait étudié avec soin les mathématiques et la philosophie; à son arrivée à Paris il connut les philosophes de ce qu'on aappelé le cénacle d'Auteuilet s'éprit d'enthousiasme pour la philosophie de Gondillac. C'est ce goût de l'analyse philosophique, de la classification mélhodi-

que qui le porta à tenter une systématisatioa des conaaissances médicales, une Nosologie. La question qu'il se posa fut la suivante : La médecine est-elle susceptible de former un ensemble régulier de doctrine et peut-on lui appliquer une méthode d'ensei* gnement analogue à celle des autres sciences physiques? Oui, se dit-il, car Tidée qu'il se fait de la maladie est la suivante : les maladies sont des changements passagers plus ou moins durables dans les fonctions de la vie. Ce ne sont pas des tableaux incohérents d'affections renaissantes qu'il faut sans cesse combattre par des remèdes^ mais chacune d'elles forme un tout indivisible depuis son début jusqu'à sa terminaison, chacune d'elles présente donc un ensemble régulier de symptômes caractéristiques et une succession de périodes, avec une tendance de la nature le plus souvent favorable et quelquefois funeste. Chaque maladie est une entité qu'il s'agit de distinguer des voisines et d'étudier à part.Hippocrate, qu'il admire beaucoup, avait suivi, dit-il, cette marche philosophique; ce qui, nous le verrons, n'est pas absolument exact. Ce sont depuis Galien, dit Pinel, les vaines théories humorales sur la bile, la pituite, le sang, l'atrabile, la saburrhe, qui ont tout obscurci. Il importe donc d'oublier tous ces mots et d'analyser avec soin les maladies une à une. On voit que le fondement de cette doctrine est l'analyse des symptômes, afin d'établir par leurs différences un cadre où classer les maladies. Le problème qu'il faut résoudre, dit-il expressément dans son livre, ce n'est pas celui-ci : une maladie étant donnée, trouver

Po» trait de Lacnnec par NauQoni.

le remède? ce qui est beaucoup trop présomptueux, mais celui-là : uoe maladie étant donnée, déterminer son vrai caractère et le rang qu'elle doit occuper dans un tableau nosologique? Alors il se met à l'ouvrage et entreprend, à son tour, après Sauvage,Linné, Vogel, CuUen, Sagor, Nietzki, Sellci Van Denheuvell, etc.. de classer les maladies connues en classes, ordres, genres et espèces, à l'exemple des botanistes et des zoologistes. Le fondement de cette classification no doit point se faire, dit-il, suivant les simples positions des parties, mais suivant leur structure anatomique et leur fonction ;ainsi les Phlegmasies seront divisées en différents ordres suivant qu'elles auront leur siège dans les membranes muqueuses, diaphanes (séreuses), les glandes, les muscles, les téguments. Qu'importe en effet que la dure-mère, la plèvre, le péritoine résident dans différentes parties? Ne doiventelles pas être réunies dans le môme ordre, si elles éprouvent des lésions analogues dans l'état de phlegmasie? Cette idée fut géniale et c'est d'elle que Bichat tira sa conception de la différenciation des tissus, c'est grâce à elle que, deux ans après, le traité des Membranes était écrit et l'Anatomie générale fondée. Pour ce seul service, le nom de Pinel mérite de ne pas périr.

Il divise les maladies en quatre classes : les Fièvres essentielles, les Phlegmasies, les Hémorragies, les Névroses; il y ajouta plus tard la classe des Lésions organiques. La classe des Fièvres essentielles comprend six ordres : 1** la fièvre angioténiqae ou inflammatoire^ qui dure 1 à 7 jours et qui peut dégé-

nérer en phlegmasies diverses ou en fièvre adynamique. Elle est caractérisée par une fièvre plus ou moins forte, avec ou sans frissons précurseurs, une teiole rosée, une moiteur légère à la peau; 2^ la fièvre méninffO'ffastrique f appelée jadis bilieuse^ caractérisée par la céphalalgie frontale, l'amertume de la bouche, la teinte jaunâtre de la face, la cardialgie, les coliques, la constipation ou la diarrhée ; 30 la fièvre adéno-méningée que les anciens appelaient muqueuse ou pituiteuse. Dans cette lièvre, ï^^ lésions qu'on trouvait à l'autopsie dans la muqueuse intestinale étaient considérées, par Pinel, comme TeiFet, non comme la cause de la maladie. Elle est caractérisée par un refroidissement des pieds, une chaleur modérée à redoublements irréguliers ; la membrane muqueuse intestinale est affectée d'un genre particulier d'inflammation, elle offre çà et là une légère teinte violette, ses follicules muqueux sont gorgés dune mucosité demi-concrète, de la grosseur d^m grain de chenevis à un noyau de cerise ; en grossissant, ils se rapprochent les uns des autres et forment des plaques plus ou moins larges. Cette affection est accompagnée d'un trouble dans les fonctions alvines, au début il y a constipation, mais bientôt survient une diarrhée dont la matière est presque entièrement muqueuse; les malades sont dans un état d'abattement et de langueur très remarquable, mais bien différent de la prostration avec stupeur qui a lieu dans Fadynamie; 4® la fièvre adynamique^ putride des anciens qu'ils atttribuaient à la putridilé des humeurs ; pour Pinel, elle est due à une diminution

Sauhioxon iô

générale des forces delà vie; elle termiDerait sou vent les trois premières. Ses principaux symptômes sont : la diminution considérable des forces musculaires, la « saleté » et l'aspect terreux de la peau, un enduit noirâtre sur les gencives, les lèvres et la langue, une stupeur accompagnée quelquefois de délire ; 5^ /a fièvre ataxiqucy maligne des anciens, caractérisée surtout par des phénomènes nerveux, du délire tantôt gai, tantôt furieux, a par une sorte d'insouciance peinte sur la figure du malade », par des alternatives souvent très rapides de rougeur et de pâleur, de chaleur et de refroidissement, d'exaltation des forces et de faiblesse extrême, par l'irrégularité du pouls et en général de toutes les fonctions ; 6° la fièvre adéno-nerveuse ou pestilentielle y peste du Levant.

Ces fièvres étaient considérées comme autant d'entités morbides; elles avaient même des genres différents suivant le caractère rémittent ou intermittent de la fièvre. On les appelait essentielles, c'est-à-dire primitive, parce qu'on ne pouvait les ramener à aucune phlegmasie locale, à aucune lésion causale ; les ulcérations de la muqueuse intestinale qu'on trouvait chez quelques-unes étaient considérées comme la conséquence de la maladie, non comme sa cause, qui était inconnue. Nous verrons plus loin les fameuses attaques de Broussais contre ce dogme de Fessentialité. Je ne parlerai pas des autres classes de Pinel, cela m'entraînerait beaucoup trop loin et je dois limiter mon sujet déjà si vaste. En somme, cette doctrine de Pinel avait pour but de dresser d'après

les symptômes des maladies un bilan complet de la pathologie interne : elle prenait comme base, quand elle le pouvait, les lésions des organes, et, quand cela était impossible, comme dans les Gèvres essentielles et les névroses, elle se contentait de séparer les maladies d'après leurs différences cliniques. Pinel était donc solidiste et, bien qu'il se défendit de toute prévention d'école, de tout esprit de parti, il n'admettait guère rhumorisme.

L'Ecole de Corvisart était assez différente. Corvi-sart avait succédé, en 1788, à laClinique médicale de la Charité, à Desbois de Rochefort,qui l'avait fondée; rélève surpassait le maître et le talent qu'il déploya dans son enseignement, l'extraordinaire précision de son diagnostic, son attachement aux vieilles théories hippocratiques firent vite de lui un véritable chef d'école. Les élèves qui optaient pour Pinel ou pour Corvisart contribuèrent surtout à la rivalité courtoise des deux écoles. Corvisart est le type même du clinicien : attaché à l'observation rigoureuse des faits, ce qu'il veut, c'est faire un diagnostic précis de la maladie aGn d'arriver à la guérison par l'intervention thérapeutique. Il ne pense pas, comme Pinel, que la place que doit occuper la maladie dans un cadre soit ce qu'il importe le plus de connaître au médecin, il ne croit pas que cela soit possible, la maladie n'est pas pour lui une entité invariable, une sorte d'être toujours identique à lui-même, comme un animal ou une plante, mais un consensus de réactions de l'organisme qu'on peut apprécier par des procédés divers. Aussi s'applique-t-il à dévelop-

por tous les signes, tous les moyens d'exploration qui sont en son pouvoir. Les troubles fonctionnels sont minutieusement analysés, les moindres détails sur les habitudes, Tàge, Thérédité, la profession, la physionomie, les sentiments aBectifs et moraux du malade sont notés. Aucun signe physique n'est négligé, la langue, le pouls, les urines, Taspect de la peau, les vieilles remarques, les anciens aphorisfnes conservés par l'expérience ne sont pas dédaignés, il fait revivre le procédé d'Avenbrugger et remet en honneur la percussion. Enfin, pour contrôler le diagnostic, il n'a garde d'oublier l'autopsie : c'est là qu'il fait ressortir, comme on ne l'avait pas encore fait, l'importance de la localisation des lésions. Gomme il apprenait à ses élèves à raisonner cliniquement chaque cas pathologique, à faire ressortir les symptômes importants et à les interpréter, à peser les phénomènes douteux, de même à la table d'amphithéâtre il montrait la lésion qui avait déterminé tel phénomène, qui était ou la cause ou l'eSet de la maladie. Cette méthode excellente et l'art extraordinaire qu'il déploya dans son application donnèrent à son diagnostic une puissance de précision qui le rendait comme surnaturel : ses contemporains semblent avoir été frappés d'admiration par le génie clinique de cet homme quand ils rapportent que certains de ses diagnostics ont paru le résultat d'une illumination intérieure. C'est à cette école que furent formés entre autres Laennec, Bayle, Dupuytren, Bretonneau, Récamier. J'ai montré comment à la Charité, accompagné de son ami Bayle, Laennec

commença l'élude alors peu cultivée de Tanatomie pathologique et quels travaux importants en sortirent : s'ils furent possibles,c'est grâce à Bichat et à Corvisart. Ce dernier admettait comme Pinel Tessentialité des flèvres, le diagnostic dos 6 ordres se faisait couramment à la Charité, leur entité était indiscutée, il les. nommait seulement plus volontiers de leurs vieux noms plutôt que des noms forgés par Pinel, mais, àpart la question de mots, Tidée doctrinale était identique.

La troisième doctrine médicale fut celle de Broussais. Elle parut, comme je l'ai raconté, en 1816,* avec la première édition do son Examen de la Doctrine médicale. Mais c'est surtout dans sa 2* édition, en 1821, qu'il expose le fond de sa doctrine et qu'il cherche à anéantir et la Nosographie philosophique et TEcole anatomo-pathologique. Je vais successivement étudier la théorie de Broussais, ses arguments contre l'essentialité des Gèvres. Puis j'exposerai les idées doctrinales de Laennec depuis sa thèse jusqu'à ses leçons du collège de France. Enfin,rapportantles attaques de Broussais contre l'Ecole anatomo-pathologique et contre Laennec en particulier, je donnerai un résumé de l'introduction du Traitéde l'Auscultation où Laennec répond si vertement à son irrascible adversaire.

La Doctrine de Broussais est excessivement simple, je l'ai résumée dans la première partie de ce travail. J'ai montré qu'elle repose sur une idée théorique fausse, à savoir que toutes les maladies relèvent de l'inflammation, ou plutôt de l'irritation des

tissus. Il n'y a qu'une cause morbifique, rirritation. Les lésions anatomiques sont alors non pas l'effet de la maladie, mais sa cause, les symptômes sont déterminés par les lésions, ils ne sont que le cri des organes souffrants. Ce qui est capital, ce ne sont pas précisément ces symptômes, mais les altérations anatomiques, toute la maladie est dans l'organe malade. C'est le solidisme presque absolu.

Voici les propositions qui forment lo dogme fon^ damental de la Doctrine physiologique. L'irritation, localisée à un organe ou à plusieurs, déterminait ce qu'il appelle des sympathies^ lesquelles se propagent par les nerfs. Cette irritation secondaire pouvait devenir plus forte que l'irritation de l'organe primitivement atteint, c'était là son explication des métas* tases des humoristes. Plus une irritation primitive déterminait de symptômes, plus la maladie était grave. Pour lui, les crises dos classiques sont dues i des irritations sympathiques que les viscères lésés déterminent dans les organes sécréteurs et exhalants et à la périphérie, et devenues plus fortes que l'irritation primitive de ces viscères qui en sont délivrés, d'où guérison. L'irritation tend à se propager par similitude de tissu et de système organique, c'est ce qui constitue les diathèses. Les organes soumis aux diverses excitations étrangères sont ceux qui sont le plus souvent irrités, c'est pourquoi la maladie la plus fréquente de toutes, c'est la gastrite ou plutôt la gastro-entérite. <( La connaissance de la gastrite et de la gastro-entérite est la clef de la pathologie. » Ses sympathies sont innombrables et peuvent engen-

drer la plupart des maiadios. Les maladies que les ontologistes ont appelé fièvres essentielles, phtisie, caDcer, etc., ne sont pas des entités morbides, elles ne sont que le résultat de l'inflammation dans les organes. Les fièvres essentielles sont causées par l'inflammation du tube intestinal et les 6 ordres de Pioel ne sont que des degrés divers de la même gastro-entérite avec plus ou moins de sympathies. La phtisie n'est qu'une phlegmasie chronique, elle est l'aboutissant do la péripneumonie; le cancer n'est, lui aussi, qu'une inflammation chronique et non une sorte d*être fatal : comme il peut dériver de l'inflammation, il peut dériver aussi des tubercules (!).La fièvre hectique, dont il avait dans sa thèse soutenu l'essentialité, n'est pas plus essentielle que les autres, elle est due à l'irritation communiquée aux principaux viscères, soit par la sympathie du foyer primitif, soit par l'impression stimulante du pus résorbé. Dans ce système, la thérapeutique n'est pas moins étonnante : on ne doit pas assister en spectateur désintéressé comme Pinel à la marche des lésions (ne pas se contenter d'attendre les crises, qui sont des efforts violents et dangereux delà nature pour soustraire l'économie à un grand danger, il est utile de les prévenir etdangereux de les attendre). On ne doit pas davantage employer les médicaments prétendus spécifiques qui n'auraient comme efi'et que d'aggraver la gastro-entérite, ou de la faire naître, si elle n'existait pas; non, puisqu'il y a toujours inflammation, toujours il faudra Tarrôter et c'est par les débilitantsqu'onyparviendra. Donc une seuleindi-

catîoa, qu'il s'agisse de tubercules, de cancer, de syphilis (i), de pneumonie, de gastro-entérite, on appliquera la thérapeutique antiphlogistique. Plus besoin d'apprendre la matière médicale, ni laposologie, trois moyens suffisent, qui sont la diète, lesboissons émoliientes, la saignée. Nous avons peine à croire aujourd'hui à une pareille aberration ; c'était pourtant la conclusion logique du système. Il faudra saigner, mais comme la phlegmasie a toujours son siège dans un organe, il suffira de faire une saignée locale et les sangsues seront pour ce faire le moyen le meilleur. Mais surtout qu'on se garde bien des stimulantSy car, dit-il, l'estomac lésé par eux lancerait l'irritation sur le poumon^ le cerveau ou les extrémités, déterminant ainsi souvent la phtisie, la manie, l'apoplexie ou la goutte; de même l'émétique, si employée par Laennec, est sévèrement proscrite .

En résumé on voit l'origine de Terreur de Broussais : hypnotisé par les altérations analomiques, il ne voit qu'elles; clinicien médiocre, il débrouille mal les symptômes, l'analyse n'est pas son fait, aussi déclare-t-il impossible d'établir une maladie d'après la succession des symptômes; iln'yvoitqu'unc entité factice. N'admettant aucune des idées humorales, trouvant absurde la vieille idée hippocratique^ qui représente la maladie comme la lutte entre l'organisme et Tètre morbide, son ennemi, idée renouvelée aujourd'hui et désormais incontestable pour la plupart des affections. N'admettant point les causes spécifiques, les virus, les crises comme élimination do principes moibifiques, délaissant tout l'édiflce

construit à travers les siècles par les médecins observateurs, il se bute à une idée théorique qu'il lui est impossible de prouver et prétend avec elle fonder uDe Doctrine définitive!

Les idées doctrinales de Laennec sont celles mêmes de TEcole de la Charité. Formé par Corvisart et doué par la nature de l'intelligence la plus lucide, de l'esprit d'observation le plus rigoureux, esclave des faits, il relève en droite ligne de la tradition hippocratique. Depuis son inauguration à la vie médicale, depuis sa thèse de Doctorat jusqu'au couronnement de sa carrière, à la 2^ édition de son magnifique ouvrage, ce qu'il exposera ce sont des faits, le résultat de ses observations^ des choses vues, indiscutables, sans théories douteuses, sans suppositions possibles, sans tout le fatras incompréhensible des systématiques.

La thèse de Laennec mérite d'être analvsée. Elle nous montre combien il connaissait Hippocrate,avec quelle clarté il sut extraire des œuvres touffues du Père de la Médecine l'ensemble de sa doctrine etcomment la pensée hippocratique lui parait le chemin très sur pour l'étude et la découverte de la vérité. Je répète encore les magnifiques paroles du médecin de Cos que Laennec, avec tant de bonheur et comme s'il devait prévoir qu'il aurait plus tard à défendre la vieille et immortelle doctrine, insère en exergue do sa thèse :

« La médecine n'est point nne science nouTelle. Depuis longtemps ses principes sont trouvés et sa route est tracée- En les suivant, on a fait pendant un long espace de temps un grand nombre de belles et d'utiles découvertes, et tout homme qui, doué des dispositions nécessaires, instruit de ce qui a été fait avant lui, partira de ce point et suivra la même route, en fera encore de nouvelles. Mais si quelqu'un, rejetant les travaux de ses prédécesseurs et méprisant tout> cherche par un autre chemin et avec une autre manière de voir et quUl se flatte d'avoir trouvé quelque chose, il se trompe et il trompe les autres. x>

En médecine comme dans les autres sciences qui ont pour objet Tobservation de la nature, tous les hommes voient à peu près les mêmes choses et il n'y a guère de différences entre eux que dans les idées systématiques ou théoriques j c'est-à-dire dans la manière de rassembler et de coordonner les faits. Les idées systématiques sont ce qu'il y a de plus variable en médecine, mais Hippocrate n'a exposé les siennes nulle part d'une manière suivie, il s'est contenté de rassembler sans ordre un grand nombre de faits sur divers points de la connaissance de l'homme, et principalement sur les signes et le traitement des maladies, quelquefois même il parait douter que la médecine puisse jamais avoir une méthode constante. D'autres fois il ramène les faits particuliers à des principes généraux, émet alors des idées réellement systématiques qui tantôt sont très belles et tantôt fausses, ainsi qu'on l'a reconnu, mais jamais ces idées ne sont présentées avec assez de détails pour qu'on puisse y reconnaître facilement un ensemble de doctrine. Ce qui a rendu Hippocrate difficile à lire, c'est le manque

d'ordre et de liaison de ses ouvrages; si tout médecin a été frappé de la vérité de quelques sentences par- . ticulières, peu d'hommes ont lu Hippocrate avec tout le fruit qu'on peut en tirer. Il faudrait rechercher les principes systématiques qui ont dirigé leur auteur, rassembler les idées théoriques éparses dans ses écrits, les disposer d'une manière méthodique, développer celles qui sont trop concises, expliquer les obscures et, par des rapprochements judicieux, on pourrait ainsi faire ressortir l'esprit ou la doctrine d'Hippocrate. Ce serait la clef de ses œuvres et on pourrait ainsi mesurer exactement les progrès faits depuis lors. Laenneç n'entreprendra pas dans sa thèse un si grand travail, il se contentera d'exposer quelques idées sur la manière de voir d'Hippocrate ea médecine pratique.

Il sépare tout d'abord avec soin ce qui constitue la méthode et la doctrine du Père de la Médecine. Voyons d'abord la méthode : c'est la méthode scientifique elle-même. « La seule méthode, par laquelle on puisse acquérir des connaissances solides en médecine, consiste à n'adopter aucun principe qui ne soit prouvé par un grand nombre de faits particuliers, à étudier avec soin les caractères et la marche des maladies, et à les traiter d'après des indications tirées de l'observation de ce qui a réussi dans des cas semblables. C'est là cette méthode qu'Hippocrate dit avoir été connue longtemps avant lui, et qu'il regarde comme la seule au moyen de laquelle on puisse faire des découvertes réelles. » Il n'y en a pas d'auti*e en effet et tous ceux qui ont suivi celte méthode

d'observation, ont suivi la méthode d'Hippocrate. Quelques esprits bizarres seuls, rejetant toutes les connaissances médicales, ont prétendu qu'il n'y avait qu'une maladie et qu'un remède. Laennec fait allusion à Mesmer et à tous ceux qui ont cherché la médecine universelley mais ces théoriciens relèvent du charlatanisme, non de la science. Puisque tous les vrais médecins suivent au fond la même méthode, il ne devrait y avoir aucune différence d'opinions entre eux ; s'il y en a, c'est que les faits peuvent être vus sous des rapports divers. Ainsi les maladies peuvent se ressembler par leurs causes» leurs symptômes, leurs altérations organiques, leurs traitements. D'où quatre cadres nosologiques qui peuvent donner lieu à des différences très grandes dans la manière de considérer les maladies entre des hommes qui cependant auront suivi la même méthode. La doctrine d'Hippocrate est donc l'exposition des rapports qu'il a choisis et sous lesquels il a envisagé les maladies. Sa méthode doit être universellement suivie, parce qu'elle est prescrite par la nature des choses, sa dX)ctrine, ses idées systématiques peuvent être adoptées ou rejetées.

Dans un deuxième chapitre, Laennec expose cette Doctrine relativement à la Médecine pratique. Elle consiste tout entière dans l'idée doctrinale suivante : parmi les symptômes que présente une maladie, il en est qui lui sont propres et qui la caractérisent, il en est d'autres qui peuvent se rencontrer dans toutes les maladies. Les premiers servent à la distinguer des autres^ ce sont les véritables signes diagnostiques, ils

indiquent son espèce et son sièg^e. Les seconds sont communs à toutes les maladies^cesont des épiphénomèneSy ils indiquent seulement un trouble plus ou moins grand dans l'économie, ils servent à porter le pronostic,non seulement sur l'événement de la maladie, mais même sur tous les incidents qui peuvent arriver pendant son cours. Hippocrate fait toujours avec soin la distinction entre ces deux ordres de symptômes.Yoici des épiphénomènes fréquents: le délire, rinsomnie,ragitation, l'altération de la vue. Une maladiequi peut exister isolément peut être aussi l'épiphénomène d'une autre. La différence entre l'épiphénomène et la complication, c'est que le premier est produit par l'intensité de la maladie, qu'il cesse avec elle, contrairement à la complication. Dans les maladies avec complications, les épiphénomènes peuvent être produits par la maladie ou parles complications. Les symptômes propres des maladies sont dus au dérangement que la cause morbifique introduit dans la texture ou dans les fonctions d'une partie du corps ou de toute l'économie, aussi sont-ils peu sujets à varier, si ce n'est par l'intensité. Les symptômes communs, au contraire, sont très variables dans la même maladie et dépendent de l'habitat, du climat, de la saison et surtout de Tidiosyncrasie du malade. Les crises sont de véritables épiphénomènes,car elles ne concourent pas à former le caractère distinctif de la maladie et toutes les maladies aiguës se jugent en général de la même manière. La connaissance des signes propres a paru à Hippocrate moins utile que celle des signes communs, aussi s'est-il surtout

attaché à l'étude du pronostic, et n'a-t-il pas mis beaucoup d'exactitude daas la dénomination des maladies; il serait impossible de former régulièrement une Nosologie d'Hippocrate. Il a divisé les maladies en locales et générales. Il a bien connu les maladies locales chirurgicales, mais il n'en est pas de même quant aux maladies locales internes. Parmi les maladies générales, celles qu'il a le mieux coonues ce sont les Gèvres.

Laennec s'efforce de prouver qu'Hippocrate croyait à l'existence d'une seule tièvre, affection particulière et toujours de même nature. Pourtant, il distinguait à la fièvre plusieurs types : continu, intermittent» tierce, quarte, quotidien. II n'en décrivait pas plusieurs, comme Pinel, et les expressions qu'il accole au mot fièvre : phricode,lingode, lipyrienne, ardente? épiale ne veulent désigner seulement que l'épiphénomène principal ou la complication la plus grave qui accompagnait les fièvres dont il parle, sans cesser de regarder ces choses communes comme très distinctes de la fièvre. La fièvre phricode est la fièvre avec frissons; lingode avec hoquet; ardente avec chaleur très considérable ; épiale avec phénomènes fébriles peu intenses; lipyrienne avec chaleur interne considérable accompagnée de refroidissement des parties extérieures du corps. Ce qui prouve encore qu'Hippocrate n'a pas voulu indiquer par ces noms des espèces particulières de fièvre, c'est qu'en parlant de la fièvre il a toujours soin d'ajouter un quahficatif comme les précédents ou comme : fièvres errantes, inconstantes, avec vertiges, non mortelles^

très légères^ nocturnes, longues, etc.; de plus il n'a jamais décrit les fièvres précédentes comme des affections séparées, enfin les modernes qui ont classé les fièvres en genres et espèces d'après leurs symptômes n'ont pas pu encore observer les fièvres lingode, ardente, lipyrienne, etc.

Les cinq ordres de fièvres universellement adoptés aujourd'hui, dit Laennec, après Galien, Boerhaave, StoU, Selle et le professeur Pinel n'ont pas été décrits par Hippocrate, bien qu'il en ait vu séparément tous les symptômes. Mais ceux-ci que les modernes regardent comme distinctifs de chaque fièvre, Hippocrate ne les considérait que comme des épiphénomènes d'une seule et même affection. Laennec s'efforce alors d'identifier les fièvres essentielles avec les descriptions d'Hippocrate. Ainsi la fièvre inflammatoire serait la fièvre jointe à un état de pléthore, les fièvres bilieuses seraient des fièvres jointes à une affection bilieuse, ou pour dire comme Pinel, à un embarras gastrique ; les symptômes des fièvres adynamiques et ataxiques ne seraient que des épiphénomènes graves joints aux fièvres; si l'embarras gastrique est vu en dehors des fièvres, l'adynamie et Tataxie ne paraissent pas des entités morbides, mais seulement des réunions d'épiphénomènesqui ne peuvent exister en dehors d'elles. Hippocrate ne parle nulle part des fièvres muqueuses ou pituiteuses des modernes, ce serait encore pour lui une maladie composée : ce serait la fièvre compliquée d'une affection inflammatoire particulière de la membrane muqueuse intestinale. En sommo,Laennec se demande

siy malgré la nosologie moderne, on ne sera pas forcé de revenir sur ce pointa la manière de voir d'Hippocrate. En effet, on observe tous les jours, dit-il, des Gèvres qui commencent comme Tune et qui continuent comme une autre : ainsi on voit une fièvre qui commence comme la fièvre bilieuse avec embarras gastrique et qui perd ce caractère après administration de Témétique, revêtant successivement les allures d'une fièvre inflammatoire, adyna. mique etataxique. En conséquence, ne devrait-on pas considérer comme Hippocrate la fièvre (en dehors des fièvres évidemment symptomatiques comme dans le panaris, par ex.) comme une affection essentielle qui peut être compliquée de toutes les autres maladies ou les compliquer toutes? On voit dans quelles difficultés on se débattait pour arriver à comprendre ce qu'on appelait les fièvres essentielles. Pinel admettait fermement leur essentialité, mais Laenuec dans sa thèse paraît se demander si la réalité des six ordres de Pinel est exacte et si ce sont bien six maladies distinctes, mais dans tous les cas, jamais il n'admettra la théorie de Broussais qui veut les faire dépendre de l'inflammation intestinale. Pour lui comme pour tous les classiques, la fièvre sera toujours préexistante aux lésions qu'on pourra trouver dans le canal intestinal, jamais elle n'en sera l'effet. Ce problème fut après 1816,quand parut la Doctrine physioloffiqueyïa, grande bataille de l'époque. Mais il ne fut résolu qu'avec Bretonneau et la vulgarisation de ses résultats ne fut faite que par son élève Trousseau. Bretonneau démontra que les diverses fièvres

essentielles se rapportaient à une seule maladie qu'il appela doth inentérite (boutons intestinaux) ; on l'appelle depuis dothiénentérie ou fièvre typhoïde. Dans une épidémie qu'il observa en Touraine il vit en effet toutes les formes cliniques de la fièvre typhoïde qu'il put identifier avec les diverses fièvres essentielles et toujours il trouva les mêmes lésions de l'intestin qui d'ailleurs étaient déjà bien connues . Mais il ne tomba pas dans l'erreur de Broussais et il comprit que ces lésions étaient l'effet, non la cause de la maladie» pour lui aussi ce fut une fièvre essenticlleou f/>^c(/?7a^; plus tard la connaissance deTétiologie viendra fournir la preuve indiscutable de la vérité de la vieille opinion.

Dans la troisième partie de sa thèse, Laennec étudie l'utilité de la doctrine d'Hippocrate relativement à la médecine pratique. On doit avouer avec Hippocrate, dit-il, que, pour le traitement des maladies internes, il importe moins de connaître leurs caractères spécifiques que les signes communs qui . indiquent leur degré et leur violence. Les jeunes ; médecins (allusion à l'Ecole de Pinel) recherchent surtout le siège de la maladie, ils se contentent de reconnaître son espèce et s'occupent peu du reste. Mais les vieux praticiens, avec raison, s'attachent principalement à l'observation des épiphénomènes Gl font de la thérapeutique symptomatique. Cette médecine symptomatique est méprisée, dit-il, et pourtant n'est-ce pas elle, comme le dit Corvisart, qu'on fait le plus souvent. Ainsi dans une fièvre avec embarras gastrique, dans l'impossibilité de traiter

la fièvre, c'est l'embarras gastrique qu'on cherche à faire disparaître. Mais, à la vérité, il ne faut pas faire cette thérapeutique au hasard et traiter à tort et à travers tels ou tels symptômes. Il faut s'attaquer au symptôme principal dont les autres dépendent et non courir après ces derniers, véritables symptômes du symptôme. Ex : dans une fièvre intermit* tente accompagnée d'embarras gastrique, celui-ci peut être accompagné d'un mal de tète violent. Il serait ridicule de traiter ce mal de tète par des médicaments tandis que l'émétique, en faisant cesser l'embarras gastrique, le fera également disparaître. Les> ca s que l'on guérit empiriquement, commela syphilis sont les seuls où l'on puisse se dispenser de faire do la médecine symptomatique. On devra donc étudier avec soin, comme le faisait Hippocrate, les symptômes communs sur lesquels se fondent pronostic et traitement. Pourtant, dit-il en terminant, il ne faut pas négliger l'étude du diagnostic, ni cesser de faire des efforts pour classer les maladies d'une manière régulière. On s'attachera donc à la nosologie au commencement de ses études, car sans cela on ne saurait avoir d'idées claires sur les maladies. A la fm de sa thèse, il cite les paroles de Klein (fnterpres clinicus): « Je déclare la Médecine libre et je ne me range ni parmi les anciens, ni parmi les modernes et je suis les uns comme les autres quand ils cultivent la vérité; beaucoup plus souvent encore j'en répète moi-même les observations. » Ces idées de Laennec sur la thérapeutique symptomatique sont évidemment commandées par l'état de la science de l'époque et

sont très sages. Et d'ailleurs aujourd'hui où nous commençons pourtant à connaître quelques spécifiques et à mieux savoir employer les moyens de défense de l'organisme, n'est-ce pas encore le plus souvent à une thérapeutique symptomatique que nous avons recours? Ce n'est pas la meilleure^ bien entendu, mais en l'absence d'une thérapeutique étiologique et pathogénique, elle peut rendre, compr" • comme le dit Laennec, do très grands services.

Laennec nous montre bien encore ses idées doctrinales hippocratiques dans la leçon d'ouverture de son Coursdu collège de France. C'est une de ses premières réponses contre Broussais, comme je l'ai exposé dans la première partie de cette thèse. Il pose la question de savoir quelles sont les voies que la médecine peut prendre pour arriver à son but qui est la guérison des maladies. Il les ramène à trois : celle des empiriques, celle des étiologistes, celle des observateurs.

La méthode des empiriques est la première qui se soit présentée à l'esprit humain, les hommes frappés par les accidents les plus graves ou les plus faciles à distinguer, comme les plaies, les luxations, les fractures, l'apoplexie, l'épilepsie ont cherché à y porter remède soit en appliquant la règle des contraires, soit par des tentatives faites au hasard. Sans doute on a marché longtemps dans cette voie avant de se douter que ce qu'il y a de plus difficile en mé-

decine, est la distinction exacte des cas semblables. Cependant cette méthode donna, en chirargie surtout^ des résultats excellents. Et l'on ne doit pas oublier que la plupart des médicaments précieux, comme Topium, le quinquina, Tantimoine, la vaccine, ont été découverts par l'empirisme.

La méthode des étiologistes est bien différente. La lenteur des progrès que fait faire à la médecine empirisme, a porté de tous temps les esprits ardents et impatients à en imaginer une toute contraire, à négliger l'étude des effets pour remonter aux causes. Mais « les causes des maladies sont cachées » , et n'ayant aucun moyenpour pénétrer leur mystère, ne pouvant les connaître, c'est à leur imagination qu'ils demandèrent de les leur montrer, et ces causes inconnues, ils les inventèrent. Ces doctrines sont nombreuses et très diverses en apparence , mais en somme elles reviennent toutes à cette même idée systématique : affaiblir ou fortifier le malade. Toute autre connaissance devient inutile ; ces principes commodes eurent dans tous les temps beaucoup de sectateurs, car, dit Laennec, le travail répugne à tous les hommes. Les premières doctrines de ce genre sont fort anciennes, puisque Hippocrate les flétrissait déjà de son temps : « Tous ceux qui ont entrepris déparier ou d'écrire sur la médecine en posant pour fondement de cette science lechaud oule/roid, le sec ou l'humide^ ou toute autre cause qu'il leur a plu dUmaffiner, abrégeant ainsila science, etl^ réduisant à un ou deux principes, seules causes à leur avis des maladies et de la mort, sont tombés dans des

erreurs manifestes et qu'il est facile do reconnattre. » Depuis Démocrite, Empédocle, Van Helmont, jusqu'à Brown avec son hypersthénie et son asthénie, jusqu'à l'incitation, le stimulus et le contrastimulus, l'irritation et l'abirritation de ses disciples, jusqu'aux théories enGnde Rasori, Tommasini, Miller etBroussais, toutes ces doctrines se réduisent toujours à deux principes, l'excès et la perte du ton, le strictum et le laxum, le chaud et le froid. En somme, cela simplifie les études, point n'est besoin de descriptions et d'observations « il suffit de s'assurer que principe est en jeu, s'il fait chaud ou froid, répète avec une railleuse insistance Laennec, il ne faut pas de longues études pour cela. » Il est encore un caractère commun à tous les médecins étiologistes, c'est un mépris profond pourl'observation et le premier des observateurs, Hippocrate. Et comme Broussais avait traité Laennec de fataliste^ voici la petite phrase de réponse :« Onsaitqu'Âsclépiadeappelaitles écrits d'Hippocrate des méditations sur la mort. Ses successeurs n'ont pas changé de sentiments à cet égard. » Un troisième caractère, commun à ces hérétiques de la science est une excessive bonne opinion d'eux-mêmes, « un ton de fougue et d'enthousiasme propre à séduire le vulgaire. » Et il montre alors rincohérentParacelse,vrai saltimbanque de la science, séduisant les masses; coup direct au fougueux Broussais, d'où le nom de Paracelse moderne qu'on lui donna à l'Ecole. Van Helmont se croit animé par une inspiration céleste et tenir de Dieu même les vraisprincipes de la médecine. Tous ces systématiques

croient qu'ils vont révolutionner la science, l'art ne sera plus long, ni difQcile et leurs théories , appliquées au traitement des maladies les guériront toujours infailliblement. Enfin un dernier trait qui leur est commun à tous, c'est l'oubli ou le mépris des faits les plus constatésetdes moyens ou des méthodes dont l'utilité et l'énergie sont le plus démontrées. C'est ainsi que Paracelse rejetait de la chirurgie la suture, l'appareil contentif des fractures, Van Helmont la saignée et les évacuants. Brown ne sait presque plus employer d'autres médicaments que les toniques et les excitants, il rejette les évacuants et la saignée. Les Brownistes d'Italie font au contraire un grand usage de la saignée et y joignent les évacuants, les excitants, <i les Brownistes de France (Broussais) rejettent tout, hors la saignée locale, la diète et l'eau ; et bientôt, parmi les uns et les autres, il n'en est pas un qui sache employer les méthodes les plus sûres, qui sache prescrire le quinquina contre les fièvres, le mercure contre la syphilis, l'opium contre la diarrhée, les drastiques contre la rachialgie, enfin les évacuants dans le traitement d'un grand nombre de maladies où ces médicaments deviennent cependant dos moyens héroïques. »

Entre l'incertitude, l'incohérence, la brièveté de vues de l'empirisme, dit Laennec, et l'ignorance des choses réelles, le fanatisme scientifique où conduit l'abus du raisonnement étiologique, il est un juste milieu : c'est précisément la méthode des observateurs. C'est la route tracée par Hippocrate et suivie par tous les maîtres de l'art, par Aretée, Galion,

Baillou, Sydenham, Boerhaave. Il rappelle ce qu'il a déjà exposé dans sa thèse, la méthode et la doctrine d'Hippocrate. Les seules bases solides sur lesquelles on puisse fonder l'étude et Tonseignennent de la science, c'est l'observation qui nous donne la connaissance des faits et le raisonnement qui ne doit être employé qu'à les lier entre eux. Les empiriques observaient bien les faits, mais ils ne pouvaient les rapprocher entre eux, les considérer sous de certains rapports, en donner une théorie, une doctrine. Mais qu'on fasse bien attention de ne pas s'égarer, qu'on se contente de lier les faits entre eux, sans les torturer, ni les tronquer, sans suppositions, sans oublis^ sans négations, sinon notre théorie ne vaudrait rien et on retomberait dans les doctrines des systématiques. La doctrine hippocratique est la suivante : une maladie est un trouble des fonctions, avec ou sans lésions des organes ; pour guérir une maladie, il faut agir sur elle; on agit d'autant mieux sur un objet qu'on le connaît mieux et sous plus de rapports: de là la nécessité de décrire les maladies et les altérations dos organes, d'étudier les remèdes, do faire peu de cas des explications, d'examiner sévèrement ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas ; d'abandonner ses idées systématiques dès qu'un fait leur échappe et de savoir, en ce genre surtout, prendre et rejeter à propos. Cette doctrine est celle de Laennec comme elle fut, par un hasard remarquable, celle de tous les médecins qui se sont succédé depuis 300 ans, au milieu des hérésies médicales, dans cette chaire de Médecine du Collège de France; c'était celle de Cor-

visart et de Halle, doot il prononce, en terminant cette leçon remarquable, Téloge en quelques mots. Il promet de s'attacher surtout aux faits et s'il expose des hypothèses « j'espère les présenter de telle sorte qu'on ne pourra y attacher plus d'importance que je n'y en mets moi-même, et qu'il ne m'arrivera jamais de donner ce que je pense, ce que je suppose, mon point de vue, ma théorie en un mot, pour ce qui constitue réellement la science, pour ce que ton sait ».

Dans la 2e édition de son Examen de 1821, Brous* sais,après avoir passé en revue les diverses Doctrines médicales et cherché à les confondre les unes après les autres, après avoir che^ché à anéantir la Nosographie philosophique, aborde, avec une sorte de colère, l'examen de la doctrine de l'Ecole anatomopathologique de la Charité. C'est elle en effet qui résiste à sa révolution, c'est elle qu'il faut par conséquent détruire le plus soigneusement, c'est son chef qu'il faut frapper, ce Laennec dont la dernière découverte est évidemment utile, mais dont l'ontologie rétrograde doit être abattue sans tarder. Mais qu'on ne s'attende pas à trouver enfin des arguments scientifiques, des preuves, non; Broussais n'emploiera encore que les sarcasmes, les injures et les affirmations. Laennec le lui dira spirituellement et vertement en 1826, dans la 2« édition de son Traité.

L'Anatomie pathologique, dit d'abord Broussais, a peu avancé la médecine, elle a été au point de vue

pratique sans aucune portée, car elle est impuissante à fournir au médecin une liotion réelle sur la nature et le traitement des maladies. « Que sont, dit-il, les altérations considérées en elles-mêmes et indépendantes des organes et de leurs propriétés? Ce sont des faits de pure curiosité et qui ne sont d'aucune utilité pour celui qui les étudie. Que m'importe de savoir si le volume, la forme, la texture de nos parties sont susceptibles d'altérations, si l'on ne m'apprend en même temps ce qu'il faut faire pour me préserver de ces lésions ou bien pour m'en guérir si j'en suis affecté? » Laennec,en effet,avait voulu considérer l'anatomie pathologique comme une science particulière, mais en enseignant les lésions il ne prétendait pas enseigner la médecine. L'anatomiste prétend-il enseigner la physiologie, que serait cependant la physiologie sans l'enseignement de l'anatomie? dit très justement le professeur Chauffard dans sa belle conférence sur Laennec en 1865. De même l'étude des lésions n'est pas moins indispensable pour le patliologiste. La lésion n'est qu'un symptôme de la maladie, comme le disait Laennec, non la maladie elle-mème,comme le soutenait Broussais. C'est un symptôme plus durable, gravé pour ainsi dire dans la matière organique, mais la raison d'être de la maladie, son fondement, sont en dehors de la lésion. Cette doctrine de l'Ecole anatomo-pathologique est absolument juste, et Bayle, comme Laennec, la développèrent à plusieurs reprises. Voici ce que Bayle disait dans le Dictionnaire des Sciences médicales : « On se ferait une idée bien fausse de l'A-

natomîe pathologique si Ton imaginait qu'elle peut fournir quelques éclaircissements sur l'essence des maladies organiques, sur leur cause prochaine, sur le mécanisme de leur formation. L'Ânatomie pathologique ne fait que connaître les lésions organiques, d Voici l'opinion de Laennec :

ce Je suis loin de nierrutilité de Tétude des espèces anatoraiques des maladies. Je ne me suis guère occupé d'autre chose, et cet ouvrage même y est tout entier consacré. Je crois que celte étude est la seule base des connaissances positives en médecine, et qu'on ne doit jamais la perdre de vue dans les recherches étiologiques, sous peine de poursuivre des chimères et de se créer des fantômes pour les combattre. Il n'est pas donné à tous les hommes de s'élever comme Sydenham à ce degré de tact médical d'où l'on peut négliger avec quelque sécurité les détails du diagnostic^ et se diriger dans la pratique do Fart à l'aide des seules indications. Je pense même que cet illustre praticien eût été plus étonnant encore s'il eût pu diriger sur les altérations des organes le talent d'observation qu'il a montré dans l'étude des symptômes et dans l'emploi des moyens de guérir. Mais je crois aussi qu'il est également dangereux d'apporter à l'étude des affections locales uno attention tellement exclusive qu^ello fasse perdre de vue la différence des causes dont elles peuvent dépendre, ou si l'on veut de leur génie connu ou caché. L'inconvénient nécessaire d'une manière de voir aussi courte est de faire souvent prendre l'effet pour la cause, et de faire tomber dans la faute plus grave eucore do considérer comme identiques et do traiter par les mêmes moyens les maladies dans lesquelles les seules altérations visibles sont des lésions semblables sous le rapport anatomique. — Cette erreur, qui paraît être celle de quelques praticiens de notre temps, me semble tout à fait inconcevable. Elle peut être la suite d*une application médiocre et superficielle à l'étude

de Tanatomie pathologique. Mais je regarde comme impossible qu*un homme doué d*UQ esprit sage, qui s'occuperait d'une manière suivie, et sans préventions systématiques, de recherches de ce genre pût persister longtemps dans ooe pareille illusion. »

Puisque les lésions organiques ne sont que des effets, des symptômes,des maladies, pourquoi ne les étudierait-on pas en elles-mêmes, sous un point de vue un peu différent de la médecine pratique, car, dit Laennec, rien ne contribue plus à faire connaître exactement un objet que de l'examiner sous des rapports divers. On voit doncque Laennec était loin de supprimer la médecine au profit de l'anatomie pathologique et de séparer l'étude des lésions de l'étude des maladies, et aussi bien n'était-il donc pas Tauteur du Traité de r Auscultation où il pût décrire le nouvelle séméiologie précisém ent en superposant les signes entendus par l'oreille aux lésions organiques ? Or,c'est Broussaislui-même qui fut le créateur ; dece dogme nouveau, de faire de la lésion non l'effet, mais la cause de la maladie : si c'était exact, cette étude des lésions serait à plus forte raison très utile à cultiver ; il est vrai qu'avec une seule cause morbide, l'inflammation, il n'est guère besoin d'entrer dans les détails, il faudra toujours arriver au même traitement antipblogistique.

Laennec considérait les tubercules, le squirrhe, Tencéphaloïde comme des entités morbides ayant une marche invariable, allant de la crudité vers le ramollissement et amenant de graves désordres dans l'organisme. Ceci rentre, dit Broussais, dans les

principes du fatalisme. «Je pense, il est vrai, riposte Laennec, qu'il y a beaucoup de maladies que nous ne savons ni prévenir, ni guérir, au moins d'une manière certaine et incontestable.il ne s'agit pas, ce me semble, de savoir si cela est triste, il s'agit de savoir si cela est vrai. i> — « M. Broussais m'attribue cette opinion que les squirrhes germent spontanément^ parce que j'avoue mon ignorance relativement aux causes premières qui peuvent les produire: etàcelte ignorance, il oppose la science certaine qui lui fait voir comment l'irritation produit toutes ces altérations diverses (et si M. Broussais était comme les autres hommes sujet à l'erreur ?) et les succès nombreux qu'il obtient en cherchant à la prévenir. — On verra dans la suite de cet ouvrage, des relevés statistiques déjà publiés dans divers journaux de médecine et qui n'ont pas été contredits, au moins d'une manière valable à mon avis. On pourra juger que M. Broussais s'est trompé, au moins sous ctt rapport. II me reproche d'avoir tranché du devin : Il (M. Laennec) affirme tout celaavec la plus étonnante intrépidité. Il semble qu'il ait été dans l'intérieur du corps de ses malades au moment où cette matière a paru d'abord sous l'état crû, qu'il l'a vue croître, envahir les tissus, etc. . . » On voit bien là le manque d'esprit d'analyse de Broussais : lui assurément, n'aurait pas été capable de faire en anatomie pathologique les découvertes de Laennec, la théorie de l'irritation est plus simple à inventer que les successives altérations morbides à débrouiller. La réponse de Laennec est cinglante : « M. Broussais croil-il

que le naturaliste qui a trouvé sur le même buisson la larve, la nymphe et le papillon dans leurs divers de^és de développement ait besoin pour décrire les métamorphoses de cet insecte, de s'enfermer dans l'œuf ou dans la chrysalide ? Pense-t-il que Hunter, . Meckeh Tillemann et Pander soient rentrés dans le sein de leurs mères pour étudier le développement du fœtus? »

Quant à l'auscultation elle-même, Broussais convient que ce procédé d'exploration est commode et précieux. « Je dois rendre justice à la perspicacité avec laquelle M. Laennec sait découvrir et suivre la désorganisation du poumon par le moyen de son cylindre. Je m'en sers tous les jours avec le plus grand avantage. Sans cet ingénieux instrument, on ne saurait obtenir que des données approximatives sur l'existence des foyers de suppuration et sur les différents degrés de la perméabilité de l'air du parenchyme pneumatique. Avec lui toutes ces questions sont résolues de la manière la plus satisfaisante... Û excelle dans l'exploration de la poitrine pendant toute la durée des phlegmasies pulmonaires. Je me réjouis sincèrement que ces progrès dans la science du diagnostic des altérations pulmonaires soient l'ouvrage d'un médecin français. Il doit sans doute en revenir beaucoup d'estime de la part de tous nos confrères, c'est pour cette raison que je me crois obligé de relever les erreurs qui pourraient se glisser dans la pratique sous les auspices d'un nom devenu si recommandable. »

Les nouvelles maladies quo Laennec a décrites

sont inutiles à connaître : les oncéphaloïdes, le pneumothorax, l'œdème du poumon, Tapoplexic pulmonaire, Temphysème pulmonaire, les mélanoses . Broussais trouve qu'il était fort inutile d'en donner la description puisqu'elles relèvent de la même cause, seule importante à bien connaître, l'irritation. « Voilà ce qu'il importe au médecin de savoir et tout ce que M. Laennec a écrit sur ses cancers noirs est purement imaginaire et se réduit à un sombre roman dont j'ai eu beaucoup de peine à terminer la lecture.» — «Je remarquerai, seulement, répond très justement Laennec, que mes cancers noirs sont des corps dont les dimensions, la consistance et toutes les qualités physiques peuvent être appréciées par les sens; ei(\\XQV irritation de M. Broussais, qu'il définit exaltation des propriétés vitales, est un pur être de raison et, pour la plupart des cas où il l'applique, une hypothèse bien peu probable. » La pneumonie, la phtisie relèvent aussi de l'irritation, je décrirai dans les chapitres suivants les arguments vraiment scientifiques avec lesquels Laennec réfute cette assertion. Ce que Broussais reproche surtout à Laennec, c'est donc la création de ctîs entités morbides qu'il put réussir à créer en groupant les symptômes autour des lésions dont ils dépendent. Ce qui est le plus grand titre de gloire de Laennec, Broussais ne peut l'admettre. Il lui prédit que jamais il ne pourra atteindre ce but de détermirîer à l'aide de signes les modes de lésions qui peuvent exister chez un malade vivant; ne le peut-on pas depuis Hippocrate pour les lésions organiques chirurgicales, pourquoi donc

cela serait-il impossible pour les médicales? Mais le comble est qu'il reproche à Laennec, dans sa séméiotique comme dans ses descriptions anatomopathologiques^le trop grand nombre et la trop grande précision des détails! Ainsi à propos des admirables signes de la pleurésie, des diverses nuances du souffle, de régophonie, de la matité, grâce auxquelles Laennec déterminait la quantité de Tépanchement, la coexistence ou non de congestion puU monaire, etc.. (voir chapitre 14), voici le reproche vraiment étonnant : « J'ai trouvé trop de détails, trop d'affectation à la précision dans l'énumération des signes et dans l'exposition des résultats de l'auscultation à des époques déterminées de cette maladie... Cette surabondance de détails rend son ouvrage fatigant et même décourageant pour le lecteur qui désespère de retenir cette foule de particularités auxquelles il a donné tant d'importance. » Le simple Laennec répond : « Je n'ai pas eu la prétention de faire un livre récréatif et que l'on pût suffisamment connaître en le parcourant avec une attention médiocre; mais j'espère qu'on en pourra tirer quelque fruit, en vérifiant les signes auprès du lit des malades et les faits anatomiqucs sur les cadavres. )i Broussais se déclarait désespéré de la longueur des observations du Traité de F Auscultation^ que la mémoire ne peut retenir (je n'ai jamais pensé, dit Laennec, qu'on dût les apprendre par cœur) qui présentent toujours une combinaison des lésions cadavériques de sorte qu'on voit quelquefois quatre ou cinq altérations diverses chez le même

sujet (il est vrai qu'en pareil cas je ne sais rien supprimer). EnGn toutes ces descriptions anatomiques de lésions tiennent une place beaucoup trop grande et sont inutiles.

«Que répondre en somme à de semblables arguments? Le seul fait qui me paraît en résulter évidemmentestcelui-ci, c'est que M. Broussais et moi cultivons des sciences tout à fait différentes, sinon dans leur but définitif, au moins dans leur objet immédiat. Le but que je me suis constamment proposé dans mes études et recherches a été la solution des trois problèmes suivants : !<" distinguer sur le cadavre un cas pathologique, aux caractères physiques que présente Taltération des organes ; 2» reconnaître sur le vivant, à des signes certains, et autant que possible physiques et indépendants des symptômes, c'est-à-dire du trouble variable des actions vitales qui raccompagnent ; 3<* combattre la maladie parles moyens que Texpérience a montré être les plus efficaces : en un mot, j'ai tâché de mettre, sous le rapport du diagnostic, les lésions organiques internes sur la môme ligne que les maladies chirurgicales, et j'ose croire que tous les médecins instruits qui voudront se donner la peine de vérifier les faits contenus dans cet ouvraget rouveront que j'ai atteint mon but pour un assez grand nombre de cas. M. Broussais^au contraire, s'est élevé à la recherche des causes prochaines; il méprise les détails minutieux de l'observation, la distinction des cas, et implicitement même la sûreté du diagnostic ; car il raisonne toujours dans l'hypothèse qu'il est inutile de distinguer les uns des autres tous les cas auxquels il attribue une cause semblable; et il attribue la plupart des maladies à une seule cause, V irritation.

c( M. Broussais n'a répondu d'ailleurs à aucune des objections qu'à diverses occasions j'ai été amené à faire contre sa théorie; il a préféré attaquer mes recherches anatomiques dans leur fond même et leur objet. Je désire, pour l'intérêt de l'humanité, qu'ilait raison; que la science créée

par ses inspirations dispense les élèves de l'acquisition de celle que nous ne pouvons leur transmettre qu'autant qu'ils veuillent étudier et vérifier avec patience les observations des hommes qui sont venus avant eux ; enfin que, comme M. Broassais lui-même, ils puissent à Taide des sangsues et de la diète exténuante, guérir ou prévenir toutes les maladies que 'nous regardons comme incurables, ou dont nous ne connaissons encore aucun moyen préservatif certain, d

Un dernier reproche que ne pouvait accepter Laennec lui fut adressé par son coléreux adversaire. Il Taccusa non seulement de ne l'avoir cité dans ses ouvrages que pour le blâmer, mais même d'y avoir puisé sans le citer : « Je n'attaque ni ses mœurs, ni sa probité comme citoyen, ni son caractère d'homme privé, mais s'il est nécessaire j'attaque sa probité et son jugement littéraires,parce qu'ils sont du domaine de la critique littéraire... Le fait est qu'il ne m'a jamais cité que pour me blâmer et qu'il a profité de mes observations sans me nomnier. Cette méthode est usée; et je crois, sans attaquer la moralité sociale do M. Laennoc, pouvoir le qualifier de mauvaise foi littéraire. x> Il s'agissait tout simplement de deux exemples de gangrène de la plèvre et de deux autres de tumeurs développées dans la plèvre que Laennoc, selon lui, aurait dû citer. Mais, répond ce dernier, ce reproche ne serait juste que si j'avais entrepris de donner un catalogue de tous les cas de ce genre bien ou mal observés jusqu'ici. Je me suis contenté de rapporter un nombre de faits suffisants pour prouver ce que j'avançais et je les ai choisis parmi ceux qui m'ont paru le mieux décrits. Sous ce

rapport, ma manière de voir diffère tellement de celle de M. Broussais que, lors même que j'aurais connu les observations dont il parle, la brièveté et l'incertitude des détails m'auraient empêché d'en faire aucun usage. Celte réponse dut paraître bien amère au fougueux réformateur. Enfin je laisse do côté quelques autres critiques de nulle importance et je terminerai par la citation de cette page de Laennec :

or Je terminerai avec H. Broussais, comme il termine avec moi, par quelques conseils en échange de ceux qu'il a bien voulu me donner, et dont malheureusement je n*ai pu faire mon profit. Ainsi, je ne puis me déterminer à suivre ses exemples^ bien qu'il m'en ait sommé par trois fois. Je ne puis non plus me déterminer à faire quelques sacrifices à Vamour propre, fussé-je certain par là de deveniri comme il me l'assure, un médecin physiologiste des plus distingués. 11 n'en a lui-même que trop fait, à mon avis : Tamour-propre n'est bon à rien qu'à étouffer la vérité et à éterniser les discussions. Je lui conseille plutôt d'abandonner ce ton de supériorité qui sied peu quand on parle à ses pairs, ces expressions figurées ou polémiques peu propres à convaincre des esprits refroidis par la culture sérieuse des sciences physiques ; d'attacher moins d'importance à des mots qui n'ont de valeur et de sens que celui qu'on leur donne par une bonne définition ; de qhercher un juste milieu entre mes longues descriptions anatomiques et ses courtes observations ; de ne pas prendre des objections pour des concessions ; de substituer à la dénégation des faits qu'il ne connaît pas, le silence ou le simple doute philosophique ; de ne rien réclamer sans être bien sûr de sa propriété, et de négliger même ce qui ne lui appartient que parce que cela appartient à tout le monde ; et alors je crois, comme lui, que nos manières de voir commenceront à se rapprocher. Alors il nous accordera

- 3il -

sans doule celte proposition qui ressort des ouvrages e t (les exemples de tous les princes delà médecine, depuis Hippocrate jusqu'à notre temps^et que Bacon a si heureusement exprimée en ces termes : « ars medica tota in obxervationibus » ; et, de notre côté, nous conviendrons volontiers qu'il est dans la nature de Thommc de chercher à lier entre eux les faits dont l'ensemble constitue une science, que l'étude des anciennes théories, les efforts pour en créer de nouvelles peuvent être loués comme des amusements do l'esprit, pourvu qu'ils ne servent qu'à rallier les faits et qu'on soit prêt à les abandonner dès qu'un fait leur résiste ; mais nous penserons toujours que, si les propriétés des corps et les actions qu'ils exercent les uns sur les autres, objets de la physique et de la chimie, ne peuvent être étudiés sous un même point de vue théorique ; que si, dans l'état actuel de la science, on ne peut rallier les faits physiques et chimiques que par groupes et à l'aide de théories diverses, qui n'ont le plus souvent aucun rapport entre elles ; à plus forte raison les maladies, modifications dans l'économie animale, qui peuvent être produites par tous les agents physiques et chimiques, et de plus par des aberrations des actions vitales, pour l'étude et l'appréciation desquelles nous n'avons presque aucuns moyens, ne peuvent pas être rapportées seulement à deux causes opposées. »

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