CHAPITRE V Histoire de la Découverte de rauscultation
LaeDDec à Necker en 1816. La découverte deTauscultation. Le parli qu'il sait eu tirer. De 18 16 à 181 g il superpose les signes physiques donnés par le stéthoscope aux troubles fonctionnels et aux lésions, et décrit ainsi toutes les maladies du poumon. Ses communications à la Société de l'Ecole suivies de la publication de la première édition de son ouvrage.
C'est en 1816 que Laennec devient chef de service ; il est nomme à Necker. Cet hôpital est un peu éloigné du quartier des Ecoles, mais Laennec, dans ses leçons au lit du malade, par la finesse et la sûreté de son diagnostic, par son élocution facile et élégante et surtout par la curiosité que son nouveau moyen d'exploration suscita, sut bientôt attirer près de lui une foule nombreuse de médecins français et étrangers. C'est là, en effet, qu'il aura le rare génie, non pas tant de découvrir l'auscultation que d'en tirer toutes les applications qu'elle est capable de donner aux maladies du poumon et de créer ainsi de toutes pièces, sous le contrôle jamais oublié de l'anatomie pathologique, la pathologie tout entière de l'appareil respiratoire.
Au mois de mai 1816, Laennec eut la douleur do
perdre son ami intime Bayle^enlevé en peu de temps par la phtisie, qui» dix ans plus tard, le tuera lui aussi inexorablement. Bayle était devenu, au sortir de l'Internat, toujours appuyé par le crédit de Corvisart, médecin suppléant, puis médecin en chefàlaCharité; en 1808,il avait eu l'honneur d'être nommé médecin par quartier de Napoléon, poste qu'il conserva en 1814 près de Louis XYIII. II jouissait d'une réputation immense et méritée. Il était en effet, comme Laennec, comme Cayol, Récamier et tant d'autres, tout imbu des principes cliniques de l'Ecole de la Charité, et ses études sur la Phtisie l'avaient consacré comme un maître. Dans la séance du 16 mai de la Société de l'Ecole, plusieurs membres viennent rendre hommage à leur regretté collègue, en rappelant ses travaux et son zèle. « M. Laennec promet, en particulier, de donner quelques détails sur les recherches auxquelles sa maladie a pu donner lieu, s'il peut les obtenir des personnes qui se proposaient de les faire. »
Laennec est toujours un membre très actif de la Société de TEcole; on le voit, en 1817 et 1818,examiner des vers envoyés à la Société, faire des rapports sur des observations diverses d'asthme, d'œdème pulmonaire. En août 1817, il présente « une matière analogue pour la couleur à celle que les fabricants de perles artificielles nomment essence d'Orient et qui provient de la matière nacrée qui se trouve sous les écailles de certains poissons comme l'ablette. M. Laennec a recueilli cette matière dans la tunique vaginale du testicule et M. Vauquelin s'est chargé d'examiner
sa nature chimique. » Mais sa principale occupation pendant cette période, c'est l'étude des applications que peut donner le nouveau nnoyen d'exploration qu'il vient de découvrir. C'est l'œuvre capitale de Laennec, comme chacun sait, je vais donc entrer dans tous les détails que j'ai pu recueillir et raconter minutieusement cette période de sa vie.
La percussion, découverte par Avenbruggcr en 1763 et remise en honneur par Corvisart était alors bien connue et couramment employée. Grâce à elle, on pouvait diagnostiquer un grand nombre de péripneumonies, de pleurésies aiguës et presque toutes les pleurésies chroniques, confondues jusqu'alors parmi le chaos des mêmes troubles fonctionnels. Au cœur elle permettait d'apprécier son état d'hypertrophie ou de dilatation; mais c'était bien peu de chose. La palpation y était plus utile, elle renseiseignait davantage sur l'étendue, la force etle rythme régulier ou anormal des battements du cœur. Corvisart n'avait pas eu l'idée d'appliquer son oreille sur la poitrine pour apprécier plus facilement ces battements ; quelquefois il s'était approché très près du tlioraxdu malade, dans les cas où les bruits désordonnés s'entendaient à distance, mais c'était tout. Depuis, quelques-uns de ses élèves, avec Baylo,chez des cardiaques où les pulsations étaient difficilement perceptibles aussi bien à la palpation do la région précordiale qu'au pouls, avaient eu l'idée d'appliquer Torcillesur la région précordiale, mais ils ne surent rien en tirer, aucun traite n'en parlait et ce moyen, reconnu sans valeur, no se transmettait que par tradition .
D'ailleurs, et c'est là, je crois, un point capital, à cette époque il répugnait aux médecins de mettre leur oreille sur la poitrine des malades, il leur semblait voir dans cette attitude quelque chose de choquant pour la pudeur, quand la malpropreté des indigents soignés dans les hôpitaux ne les en dégoûtait pas. Laennec le dit expressément : « Aussi incommode d'ailleurs pour le médecin que pour le malade, le dégoût seul la rend à peu près impraticable dans les hôpitaux; elle est à peine proposable chez la plupart des femmes et chez quelques-unes, même, le volume des mamelles est un obstacle physique à ce qu*on puisse l'employer. » Et ajoute-t-il « des observations faites de loin en loin ne surmontent jamais des obstacles semblables ». Pourtant il employa cette auscultation immédiate plusieurs fois, quand la curiosité scientiGque l'emportait sur le sentiment de la décence, mais il est évident qu'il n'en usait qu'à contre-cœur. Ce moyen d'exploration lui rendait pourtant des services dans les cas obscurs et il dut réfléchir souvent qu'il serait utile de trouver un procédé pour faire commodément cette exploration.
C'est tout d'un coup que l'idée d'interposer entre son oreille et le malade un cylindre qui lui transmettrait les sons surgit à son esprit. Lejumeau de Kergaradec, qui connut Laennec, tient de lui-même le récit de cette découverte : « Ainsi que l'auteur me l'a raconté lui-même, dit-il, il dut au hasard la grande découverte qui a immortalisé son nom. Disons-le tout de suite, ces hasards-là ne se rencontrent que sous les pas d'un homme de génie. Traversant
un jour la^ cour du Louvre, il aperçut des enfants, qui, l'oreille collée aux deux extrémités de longues pièces de bois, se transmettaient le bruit de petits coups d'épingles frappés à l'extrémité opposée. Cette expérience vulgaire d'acoustique fut pour lui comme une révélation. Il conçut sur-le-champ la pensée de rappliquer à l'étude des maladies du cœur. Dès le lendemain, à sa clinique de l'hôpital Necker,il prit le cahier de visite, le roula sur lui-même, et le ficela bien serré, tout en y ménageant un canal central, puis il le posa sur un cœur malade. Ce fut le premier stéthoscope. »
Ce témoignage est important et cadre bien avec ce que dit Laennec dans l'Introduction de son Traité de la première application qu'il iit de cette idée. Voici cette page, citée avec juste raison, dans toutes ses biographies :
« Je fus consulté en 4816 pour une jeune personne qui présentait des symptômes généraux de maladie du cœur et chez laquelle l'application de la main et la percussion donnaient peu de résultats à raison de Teinbonpoint. L'âge et le sexe de la malade m'interdisant l'espèce d'examen dont je viens de parler (l'auscultation immédiate), je vins à me rappeler un phénomène d'acoustique fort connu : si l'on applique l'oreille à l'extrémité d'une poutre,on entend très distinctement un coup d'épingle donné à l'autre bout. J'imaginai que l'on pouvait peut-être tirer parti, dans le cas dont il s'agissait, de cette propriété des corps. Je pris un cahier de papier, j'en formai un rouleau fortement serré dont j'appliquai une extrémité sur la région précordtale, et, posant l'oreille à l'autre bout, je fus aussi surpris que satisfait d'entendre les battements du cœur d'une manière beaucoup plus nette et plus distincte que je ne l'avais
fait par Tapplication immédiate de Toreille. Je présumai dès lors que ce moyen pouvait devenir une méthode utile et applicable non seulement à l'étude des battements du cœur.mais encore à celle de tous les mouvements qui peuvent produire du bruit dans la cavité de la poitrine, et par conséquent à Texploration de la respiration, de la voix, du râle, et peut-être même de la fluctuation d'un liquide épanché dans les plèvres ou le péricarde. Dans cette conviction je commençai sur-le-champ à Thôpital Necker une suite d'observations que je n*ai pas interrompues depuis. Tai obtenu pour résultats des signes nouveaux, sûrs, saillants, pour la plupart faciles à saisir et propres à rendre ie diagnostic de presque toutes les maladies des poumons, des plèvres et du cœur plus certain et plus circonstancié peut-être que les diagnostics chirurgicaux établis à l'aide de la sonde ou de l'introduction du doigt. »
On ne doit donc pas dire, comme quelques-uns, que c'est par un pur hasard que Laennec fit cette découverte. Son esprit était déjà tendu vers l'exploration du cœur par l'oreille, ce qui lui manquait ce n'était que l'instrumenta interposer entre le malade et lui, puisque aussi bien, pour les raisons que j'ai dites, il répugnait à ausculter directement. Je ferai remarquer encore que c'est pour l'exploration du cœur que l'instrument fut inventé. Laennec ne se doutait pas en effet des signes infinis et variés qu'on pouvait trouver en écoutant le bruit de la respiration, ce n'est qu'une fois son cylindre inventé qu'il l'applique contre toute la superficie du thorax et qu'il constate alors avec étonnement la riche séméiotique qu'il va révéler.
Le premier stéthoscope fut un simple rouleau de papier de seize lignes de diamètre et d'un pied de
longueur, c'est-à-dire de 3 cent, sur 30 c. Il était formé, dit Laennec, de trois cahiers de papier battu fortement serré^maintenu par du papier collé etaplani à la lime aux deux extrémités. Quelque serré que soit un semblable rouleau il reste toujours au centre un conduit de 3 à 4 lignes de diamètre, indispensable pour l'exploration de la voix. Un corps tout à fait plein est le meilleur instrument, ajoute-t-il, pour l'exploration du cœur, il suffirait même pour celle de la«respiration et du râle, cependant ces deux der. niers phénomènes donnent plus d'intensité de son à l'aide d'un cylindre perforé et évasé à son extrémité jusqu'à la profondeur d'environ un pouce et demi, en forme d'entonnoir. Peu à peu il modifiera ce premier sthétoscope qui constitue la vraie relique de la découverte de l'auscultation.
Aussitôt la glorieuse trouvaille accomplie, Laennec se met avec ardeur au travail . Son service est supérieurement organisé. Entouré de ses internes et externes, pas un malade ne lui échappera et il y a 100 lits dans ses salles. Uraconte lui-même comment sa visite s'accomplit :
(( Lorsqu'un malade entre à l'hôpital, un élève est chargé de recueillir de lui les renseignements anamnestiques qu'il peut donner sur sa maladie et d'en suivre la marche. En examinant moi-même le malade, je dicte les symptômes principaux que j'observe, ceux surtout qui peuvent servir à établir le diagnosticfou les indications curatives et je porte mon jugement, sauf à le redresser, s'il y a lieu, par des observations subséquentes. Cette dictée, qui se fait en latin pour des raisons faciles à sentir, est recueillie par l'élève chargé du malade, et en même temps sur un cahier séparé
qae j'appelle feuille du diagnostic^ et qu'un autre élève est chargé spécialement de tenir, afin qu'on puisse me le représenter et le relire au besoin à chaque visite. Lorsqu'il se présente quelque signe nouveau et propre à modifier le premier diagnostic, je l'y fais ajouter également. Si le malade succombe, le procès-verbal de l'ouverture est recueilli par l'élève chargé de l'observation. Je relis ce procès-verbal en présence de tous ceux qui ont assisté à l'ouverture, et s'il y a lieu d'y faire quelque correction, je le fais sur-le-champ et après avoir pris leur avis. »
Avec une pareille méthode et l'esprit pénétcant et précis de Laennec on peut plus facilement comprendre qu'en moins de trois ans il ait pu décrire toutes les maladies des poumons. Les élèves qui le secondèrent, externes ou internes,furent Beaugendre^plus tardmédecinà Quimperlé,Rault,son interne en 1819, Noverre, Dalbant, Baumes, Toulmouche, qui devint professeur à TEcole de médecine de Rennes, enfin les deuxfils de son oncle Guillaume-François, ses cousins Ambroise et Mériadec. Ambroise ne suivit son service que très peu de temps, il retourna en effet à Nantes après avoir passé sa thèse en 1816.
M. Toulmouche a publié en 187&,dans les Archives générales de médecine^ ses souvenirs personnels sur Laennec. Ce sont des documents précieux qui fixent bien des détails de la vie de l'illustre médecin. Toulmouche arrive à Paris en compagnie de son ami Mériadec Laennec en 1816. Il est âgé de 18 ans. Mériadec n'a que 14 ans et, malgré son jeune âge, il va commencer lui aussi ses études médicales. Ils mettent huit jours par le roulage accéléré pour venir de Nantes à Paris et descendent chez Laennec, rue du Jardi-
net> au faubourg Saint-Germain; ils louent une modeste chambre garnie dans un petit hôtel voisin, car pendant longtemps ils habiteront ensemble. Dès leur arrivée, ils vont à Necker et suivent assidûment la Clinique deleur cousin et ami.A cette époque Laenuec commençait ses premières études sur l'auscultation et M.Toulmouche se souvient dupremier stéthoscope en papier formé de rouleaux serrés « qu'il entoura de papier vert, qu'il nous occupait à coller extérieurement et dont il unissait ensuite les extrémités à l'aide d'une lime ».
A cette époque, les élèves de Laennec sont peu nombreux, il n'y a que ceux que j'ai cités, tous Bretons formant un petit cénacle de compatriotes à Tamitié sincère et aux opinions identiques. Chacun d'eux est chargé d'un certain nombre de malades; ils prennent les observations soigneusement, comme Laennec le voulait, sur des pages pliées en deux, oii, d'un côté, l'observation est rédigée en latin et de l'autre en français. Les autopsies étaient pratiquées par les élèves. Laennec y assistait toujours et quelquefois il y participait lui-même « avec l'esprit minutieux et patient qu'il apportait à tout ce qui avait rapport à la science de l'auscultation médiate et de l'anatomie pathologique ». Laennec avec son caractère froid parlait peu et jamais aucun compliment ne sortait de sa bouche. Le plus grand encouragement qu'il donnait, quand une observation lui paraissait bien rédigée, était la phrase suivante : cela pourra aller. D'ailleurs, il discutait volontiers avec ses élèves quand Tun d'eux émettait une objection, mais
il le faisait avec grand calme et un peu de moquerie, comme le montraient la vivacité et la finesse de ses yeux et l'expression de sa bouche aux lèvres minces. Avec cela toujours bienveillant, toujours serviable, rendant service sans bruit mais efficacement. Toulmoucbe rapporte quelques souvenirs de cette protection amicale de son maître^ et notamment Tanecdote suivante.
c Lorsque je passai ma thèse, dont le sujet était relatif à quelques applications pratiques de Tauscultation médiate, Dapajtren avait été désigné pour la présider. Quand je me pr^eotai chez lui, il me reçut assez mal; se souvenait-il d une réponse que je lui avais faite à une interrogation qu'il m'avait adressée avec dureté^ lorsque je suivis sa clinique, laquelle n'avait pas mis, parmi les nombreux étudiants qui entouraient les lits, les rieurs de son côté; ou bien, peu sympathique à la découverte récente deLaennec, était-il peu disposé à en favoriser la publicité? Je Tignore. Toujours est-il qu'il me déclara que je ne passerais pas ma thèse sur le sujet que j'avais choisi. Je protestai contre ce que cette décision avait d'arbitraire. Je me rendis près deLaennec, auquel je racontai ce qui venait d'avoir lieu.
11 m'écouta et ne me répondit rien, mais il se rendit près du doyen de la Faculté et obtint que le président fût cbaugé, en sorte que je pus passer ma thèse telle que je lavais écrite et répondre aux diverses objections que m'adressèrent mes examinateurs qui n'étaient rien moins que bien disposés à accepter les résultats pratiques de la découverte de Laennec. »
Laennec faisait régulièrement sa visite chaque jour à l'hôpital, à moins qu'il ne fût indisposé, ce qui lui arrivait souvent, surtout vers 1819. Il se rendait à Nccker dans un modeste cabriolet de louage ; son costume était toujours le même, culotte courte
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et habit noir^ cravate blanche. Sa visite durait une heure à une heure et demie, jamais plus. II invitait fréquemment, pour assister aux autopsies intéressantes de son service, les médecins les plus émineots (le Paris qui étaient ses amis. Ainsi on y vit souvent Leroux, Récamier, Cayol,Fizeau, Guersent, Roullier, Gallot, Landré-Beauvais , Ribes, Pignier, Lucas, Mac-Mahon, Buffos, Guilbert. Il s'engageait alors des discussions très instructives pour les jeunes élèves, et Laennec, — comme jadis son mattre Corvisart — annonçait toujours avant l'ouverture du corps les lésions qu'on trouverait, avec la coquetterie ot l'orgueil de l'inventeur qui voulait ainsi faire apprécier de façon démonstrative les précieux avantages de l'emploi de l'auscultation.
Chez lui, Laennec vivait très simplement. Il invilait quelquefois Toulmouche avec son jeune cousin Mériadec à dîner, le repas était simple et court, et il mangeait fort peu. Sa vie solitaire était tout entière consacrée à l'étude. Il n'avait près de lui qu'une parente éloignée, amie de sa famille, M*"^ Jacquette Guichard-Guéguen, veuve Argou, dame d'un certain uge, — elle avait deux ans de plus que lui — qui lenait sa maison et qu'il épousera plus tard en 1824 par reconnaissance. Parmi les médecins qui fréquentaient le plus chez lui et pour qui il avait le plus de sympathie étaient Cayol et Récamier. Un jour Toulmouche assista chez Laennec à un entretien entre lui et un personnage inconnu. Comme leur conversation sur la politique et les affaires du jour ne l'intéressait pas, il n'y prêta pas grande attention.
mais quand son interlocuteur fut partie son maître rinterrogea. a II me demanda si je savais quel était rhomroe qui avait occupé si peu mon observation et mefit connaître que c'était le célèbre Chateaubriand. » Les distractions de Laennec consistaient surtout en exercices physiques. Malgré sa très faible constitationetsa maigreur,il était grand amateur de chasse. Il s'y livrait pendant la belle saison dans les parcs des environs de Paris, que plusieurs de ses riches clients mettaient à sa disposition. « Il avait adopté uo singulier costume pour goûter ce plaisir : il con^» sistait en guêtres en cuir et le reste du costume à pea près analogue ou en un vêtement de même sorte, mais d'une couleur plus sombre. » Pendant l'hiver, comme il ne pouvait chasser, il s'exerçait dans son appartement à atteindre à l'aide d'un fusil h vent une cible qu'il y avait disposée. La musique fut l'art d'agrément qu'il cultivait le plus ; il jouait de la flûte. Quand, dans son Traité, il donne pour figurer le bruit de soufflet la représentation musicale à Taide des notes de ce qu'il entend, on voit que ce n'est point Qn profane. Il dessinait aussi quelque peu. Enfin il avait eu le soin, suivant en cela les conseils paternels, d'apprendre un métier manuel et il acquit une certaine habileté dans l'art du tourneur: on le rencontrait quelquefois chez lui attablé à son tour et façonnant divers objets.
Je ne ferai pas ici un tableau de la médecine avant l'auscultation. J'étudierai l'état de la pathologie mé-
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dicalc et sa révolution à la suite de cette découverte dans la seconde partie de cette thèse, quand je décrirai Tœuvre de Laennec. Pour le moment je rappellerai seulement les maladies connues alors et les moyens d'exploration clinique employés.
La tuberculose pulmonaire ne pouvait être diagnostiquée que par les troubles fonctionnels, l'examen de la douleur, de la respiration et de l'expectoration ; on l'appelait phtisie et on englobait sous ce nom, outre la tuberculose pulmonaire, les diverses bronchites chroniques, l'emphysème pulmonaire, la gangrène du poumon, les œdèmes du poumon, etc.. Il était, en effet, impossible de faire un diagnostic quelconque entre ces diverses affections par les seuls troubles fonctionnels. D'ailleurs, l'emphysème était inconnu, l'œdème du poumon également. De même pour la gangrène pulmonaire qu'on appelait phtisie gangreneuse, et pour l'apoplexie pulmonaire. En possession de la seule anatomie pathologique et des trouilles fonctionnels, on conçoit qu'il n'en pouvait être autrement, et le livre de Bayle, si précieux pour ses bonnes observations d'amphithéâtre, enfermait, comme nous le verrons, sous le terme générique de Phtisie, des affections tout à fait dissemblables.
La pleurésie et la pneumonie, appelée péripneumonie, avaient été longtemps confondues, mais les autopsies montraient bien qu'il s'agissait de maladies différentes; pourtant en clinique il était très difficile de les distinguer : fièvre, dyspnée, toux, les troubles fonctionnels se ressemblaient singulièrement, comment pouvoir les différencier? La palpation ne don-
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nait rien, la percussion montrait que^ dans un cas, la matité était aux bases, dans l'autre à la partie moyenne ou supérieure du poumon, mais ce seul signe était bien insuffisant. La congestion pulmonaire était inconnue. La succession hippocratique, considérée comme signe de Tempyème, avait causé tellement d'erreurs — puisque sa valeur séméiologique est tout autre — - qu'elle était pour ainsi dire abandonnée. En somme^obscurité complète, erreurs presque fatales, tel est le bilan résumé de la pathologie du poumon.
Pour le cœur, c'était plus simple encore : les malades souffraient du cœur, avaient des palpitations, de la dyspnée, le pouls offrait des caractères divers, la maladie aboutissait à l'asphyxie, on ouvrait le cadavre, on trouvait un organe hypertrophié, dilaté, graisseux ou de teinte grisâtre, les valvules en mauvais état avec des végétations ou d'autres lésions, OQ concluait que c'était bien le cœur qui était malade, c'était la simplicité même. Quant à penser qu'il pût y avoir des maladies fort dissemblables, aux causes, aux symptômes, au pronostic très différents, il était impossible d'y songer ; d'ailleurs Laenuec ne saura pas différencier les diverses affections cardiaques, il entendra les souffles, mais il les confondra entre eux et ne saura pas lesrattacherà leur signification séméiologique. Mais sa besogne est assez belle et assez fournie pour qi^'on n'ait pas le droit de lui rien reprocher et, si la pathologie du cœur lui a échappé, il est permis de penser que la faute en est à sa mort prématurée.
Cette obscurité des signes propres à chaque mala*
die, cette barrière infranchissable causait depuis longtemps le désespoir des médecins instruits. Et c'est pour le diagnostic des maladies pulmonaires, les plus fréquentes de toutes, que Baglivi jetait auxviii^ siècle son cri de désespoir : O quantum difficile pul^ monum morbos curare ! O quanto difficilius eosdem dignosceret Grâce à Laennec et par le seul fait de mettre son oreille sur la poitrine^ un monde nouveau va apparaître. (( En effet, dit Pariset dans une page retentissante de son Eloge de Laennec à rAcadémie,appliquez ici ou là l'oreille sur la poitrine,écoutez les impressions qu'elle reçoit, vous entendrez les bruits les plus étranges : des retentissements de caverne ou d'amphore, des murmures, des gargouillements, des ronflements, des sons de basse, des tintements de métaux,des râles, des souffles, des râclements et des cris de rage; et si vous faites parler les malades, vous entendrez des voix incertaines, entrecoupées, chevrotantes, et contrefaisant ainsi par leur timbre les cris de certains animaux; vous entendrez des éclats de voix qui viendront vous frapper brusquement comme s'ils avaient percé la poitrine. Les bruits de toux prendront les mêmes caractères. En un mot oiï que soit la lésion, quels qu'en soient la nature, le degré, l'étendue, l'action sur les parties environnantes; quelle qu'en soit la simplicité ou la complication, tenez pour certain que Tair qui entre, que l'air qui sort, que l'air rendu sonore par la toux ou transformé en voix ou en parole, recevra du dérangement intérieur un cachet qui vous dira tout, qui vous instruira même par son silence, d
Tous ces bruits de voix, de souffles, de râles, le stéthoscope va les révéler à Laennec. Mais quelle confusion ! et quelle sagacité il va falloir pour démêler le sens, la cause, la raison d'être de tous ces bruits. Le premier stéthoscope en papier les lui fit biea connaître, mais Laennec, pensant qu'avec un instrument plus perfectionné il entendrait mieux, il saisirait mieux les nuances délicates des nouveaux signes, se met à étudier les différentes matières pour composer un meilleur instrument. Il reconnaît que les corps les plus denses ne sont pas, comme l'analogie pouvait le faire 8upposer,les plus propres àformer un stéthoscope. Ainsi le verre et les métaux, outre leur poids et le froid qu'ils occasionnent , communiquent moins bien que des corps moins denses, les battements du cœur, la respiration, les souffles et les râles. Il essaye les corps les moins denses et fait fabriquer en conséquence un cylindre en baudruche tubulé, que l'on remplit d'air au moyen d'un robinet et dont leconduit central est maintenu par un tube de carton ; mais ce cylindre se montra plus mauvais que tous les autres, il donnait une moindre intensité de son, et, outre son inconvénient de s'aflaisser au bout de quelques minutes quand l'air est froid, il produisait plus facilement qu'aucun autre un bruit étranger à celui queronexplore,par la crépitation de ses parois et le frottement des vêtements du malade ou de la main de l'observatenr. Il se rejette donc surles corps de densité moyenne, comme le papier, le bois, le jonc à canne ; le résultat est bien meilleur, il est peut-être, dit-il, en contradiction avec un axiome
de physique, mais il me parait tout à fait constant.
Finalement, il s'en tient au bois (cèdre ou ébèno) et fait fabriquer son instrument suivant la forme suivante : c'est un cylindre de bois plein, long de 30 cm. et de 3 cm. de diamètre, percé dans son centre d'un canal de 5 mm. et brisé en son milieu à l'aide d'une vis, afin de le séparer en deux pièces et de le rendre plus portatif. Il y a ainsr la pièce destinée à être appliquée contre Toreille ou auriculaire et celle destinée à être appliquée contre la poitrine ou pectorale. La pièce pectorale est évasée. Son extrémité a une profondeur de un pouce et demi en forme d'entonnoir. Le cylindre ainsi disposé convient pour l'exploration de la respiration et du raie. Pour là voix et les battements de cœur, le cylindre sans évasement en entonnoir lui semble préférable. Aussi fait-il remplir cet entonnoir par un embout en bois qui le remplit exactement et qui se fixe à l'aide d'un petit tube de cuivre qui le traverse et entre dans la'tubulure du cylindre jusqu'à une certaine porfondeur. Le cylindre est ainsi devenu un simple tube à parois épaisses. Un rapide coup d'oeil jeté sur le schéma du stéthoscope fait d'après le dessin deLaennec fera comprendre cette disposition. L'extrémité pectorale du cylindre doit être légèrement concave ; elle est ainsi moins sujette à vaciller sur la peau du malade ; l'extrémité auriculaire est plane.
Laennec attachait de l'importance aux dimensions auxquelles il s'était arrêté : un plus grand diamètre, dit-il, ne permettrait pas toujours d'appliquer exactement le cylindre sur tous les points de la poitrine,
Schéma du Stéthoscope de Laeonec, réduit au i/3 de ses dimensions réelles.
A . — Pièce auriculaire.
B. — Pièce pectorale, munie de son embout.