‹ Laennec, sa vie et son œuvreChapitre 8 sur 24 · CHAPITRE VI Sa Vie au Manoir de Kerlouamec · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI Sa Vie au Manoir de Kerlouamec

Epuisé de travail ea 1820, Laeonec se retire en Bretagne pour s'y soigner. II reprend ses études de la langue bretonne. Il se rétablit et revient à Paris en 1822.

Depuis qu'il était venu à Paris, vingt ans auparavant, Laennecavaitdonné une somme énorme de travail. Ce furent d'abord ses éludes où il menait tout de front, médecine, chirurgie,anatomie, anatomie pathologique, latin, grec, langue bretonne, où il ne se contentait pas d'être un élève hors ligne, mais où il était encore un chercheur habile et bien avisé. Puis, reçu docteur et membre de la Société de TÉcoIe de médecine, ce sont ses communications nombreuses, ses rapports, ses comptes-rendus, son active collaboration au journal de Corvisart qui l'oblige à se tenir au courant de toute la production contemporaine, les soins de sa nombreuse clientèle, ses courses dans les divers hôpitaux; enfin, à partir de 1816, c'est le fécond labeur de TAuscultation qui entraîne les longues stations à la salle d'amphithéâtre, le surmenage intellectuel pour mener à bonne fin en si peu de temps une œuvre si considérable. Laennec n'était

pas assez robuste pour vivre longtemps une pareille existence. Les quelques jours qu'il passait chaque année à Kerlouarnec étaient insuffisants pour le reposer d'une vie qui ne pouvait convenir à la faiblesse de sa constitution. 11 lui aurait fallu Texistence campagnarde simple et tranquille, non le tourbillon de Paris et les fatigues du médecin célèbre et travailleur.

Le portrait de Laennec n'est pas celui d'un homme robuste, ni beau. Il était de taille très petite, au-des~ sous de la moyenne, et excessivement maigre. Toute sa personne grâle avait une allure timide, gauche^ un aspect étriqué qui l'avait fait surnommer le petit Laennec. La figure est osseuse, les pommettes saillantes, les joues creuses, le teint très pâle. Le nez piucé, effilé, et légèrement relevé du bout est d'une ligne vraiment laide; la bouche a des lèvres minces, mais bien dessinées, le menton est peu prononcé. Les yeux sont méditatifs^ calmes, d'un bleu gris peu agréable, mais le regard est observateur et très fin. Sa tète^ allongée, terminée en cône en haut et en arrière, est fortement dolichocéphale, les cheveux sont abondants, châtains, mais inculte3, mal peignés, à la diable. Une seule partie de sa figure est belle, c'est son front, qui est vraiment superbe : haut et large, les rides ont la place do s'y étaler glorieusement, à leur aise, c'est le front vaste du penseur. Les portraits et les bustes qui restent de lui sont tous plus ou moins inexacts, si bien qu'en les comparant on aurait souvent de la peine à reconnaître le même personnage. Depuis la statue de Quimper jusqu'au

buste de Maillard, fait en 1892, et qui n'est qu'une fantaisie de mauvais goût^ aucune œuvre récente ne l'a reproduit tel qu'il est. Les deux seuls portraits qui soient des documents certains, c'est la peinture à l'huile du musée de.Quimper, dont une copie est dans la salle des thèses n^ 2 de la Faculté de Paris, et la lithographie d'Ambroise Tardieu, qui paraît avoir été tirée d'après un portrait fait par Laennec lui-même où il s'est dessiné consciencieusement,8ans tricherie, comme il faisait toutes choses. C'est cette lithographie que je reproduis au frontispice de cette thèse.

Un autre portrait précieux est celui publié par le D"^ Gélineau en 1902 dans la Chronique médicale et qu'il a trouvé à Bordeaux chez un marchand de bric à brac. C'est une lithographie faite à Bordeaux en 1824, signée Légé, et qui représente Laennec en pied, son stéthoscope à la main. Mais l'aspect caricatural de ce dessin inûniment curieux doit faire penser plus à une charge qu*à un portrait. Le bonhomme est en efifet tout petit, avec la tête que j'ai décrite, le cou engoncé dans le col de l'époque qui remonte jusqu'à ses joues et dans une large cravate blanche. II porte un frac à la française à pans carrés, à vastes poches sur les côtés, trop long et beaucoup trop large pour son maigre corps, qui flotte dans cet habit qui ne parait pas fait pour lui. La culotte courte laisse voir l'exiguité des mollets, vraies jambes de Breton, aussi larges en bas qu'en haut; du reste épaules, coudes, jambes, pieds sont articulés à angle droit comme un pantin de bois. Il tient son stéthos-

cope des deux maÎDs, c'est un instrument très long qui fait tout de suite sourire, son extrémité supérieure touche son menton et est mince, son extrémité inférieure est plus évasée et repose sur son ventre. On dirait, comme le remarqui très bien M. Gélineau, tout en protestant de toute intention de moquerie, d'un aveugle qui joue de la clarinette.

Malgré cette faible constitution, Laenuec était doué d'une certaine vigueur et d'une force musculaire qu'il était impossible de lui soupçonner, et, comme toujours en pareil cas, il aimait à faire ses preuves à cet égard : « Homme rare, dit Pariset, que recommandaient avec tant de talents, tant de qualités respectables, surtout la justice et la tolérance; homme singulier d'une petite stature et d'une complexion frêle qui, dédaignant Tintelligence subtile et forte dont l'avait doué la nature, mettait son orgueil à exceller dans les exercices du corps, dans les arts d'agrément et dans quelques industries mécaniques. Mais quoi! à entendre Cuvier, Cuvier n'était point naturaliste, ilétait administrateur; à entendre Girodet, Girodet n'était point un peintre sublime, il était poète ; David, le grand peintre, était musicien ; de même Laennec n'était qu'un souffle et se croyait un Hercule. Il transposait les choses ; la vigueur de son esprit, il la mettait dans ses muscles. »

Non, il était peu robuste, et la confection de son Traité répuisa complètement. Il a, de plus, le malheur au cours de l'autopsie d'un phtisique, de se blesser au doigt avec une scie pour ouvrir le rachis; la blessure se guérit mal et un tubercule anatomique per-

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sista. Cette infection le débilite complètement, peutêtre même le germe d une tuberculose commençante contribuait-il déjà à ruiner sa santé, mais est-il tuberculeux dès cette époque, ou ne le deviendra-t-il que plus tard, c'est un point resté douteux, faute de témoignages valables. Ce qui estsûr,c'estqu'ilreconnaitqu'il a besoin d'un repos complet, que les fatigues de sa vie sont trop grandes pour ses forces ; aussi met-il à exécution un projet qu'il avait médité depuis longtemps, celui de se retirer à Korlouarnec déGnitivement.

II aimait beaucoup cette petite propriété, comme son père qui, nous l'avons vu, ne l'appelait jamais que que mon cher Kerlouarnec. Elle avait été achetée par le grand'père Michel-Marie-Alexandre en 1753. A sa mort, elle était échue en héritage à son père qui, toujours à court d'argent, ne put en prendre le soin nécessaire. Il est probable qu'il lui en fit don, car, lo 18 octobre 1810, René-Théophile écrivait de Paris à M. do Longraye : « Jugez des réparations à faire à Kerlouarnec. Cette espèce de dépenses est du nombre de celles que je fais avec le plus de plaisir. Je tiens beaucoup à ce que cette petite propriété ne se dégrade pas. J'espère un jour aller y oublier le tourbillon de Paris, et j'ai le dessein de placer, le plus près de là que je pourrai, le fruit de mes économies. » Ce petit manoir est situé dans la commune de Ploaré« à deux kilomètres seulement de Douarnenez. L'endroit est l'un des plus beauxde cette magnifique baie de Douarnenez. Bordée déterres arides etde rochers sauvages, la baie a l'aspect sévère, grandiose et un peu triste de toutes les côtes de Bretagne, mais Tin-

térieur des terrés offre une situation exceptionnelle et un contraste charmant. Là, en effet, abondent les prairies verdoyantes, les grands arbres, les délicieux ombrages. Tout autour de Kerlouarnec, ce n'est que verdure, et la mer est à deux pas, à la grève du Riz, toujours calme au fond de la baie, à Tabri des bourrasques et des vents. Le petit manoir était de peu d'importance; les quelques fermes qui en dépendaient étaient d'un mince rapport et la maison d'habitation doDt M. Lallour nous a donné la reproduction dans sa plaquette est très modeste relie ne se compose que d'un seul étage, c'est la vraie maison campagnarde, bâtie de moellons et blanchie à la chaux avec des sarments de vigne, qui grimpent sur les murs.

C'est dans cette solitude que Laennec va retrouver la santé. Sa vie va s'écouler monotone dans le calme physique et intellectuel dont il avait besoin. Il passe ses journées à se promener aux environs, à visiter ses rustiques voisins, s'occupant de leur santé, de leurs cultures, do leurs intérêts. Il leur parle leur langue, répand à pleines mains ses bienfaits sur les indigents, si misérables dans les campagnes bretonnes. Partout il est respecté et aimé, c'est un seigneur intelligent et bon qui réconforte et console avec les paroles qu'il faut dire. Le dimanche il se rend à la messe à Ploaré dont on aperçoit à travers les arbres le délicieux clocher. Les paysans y sont tous vêtus de leur antique et magnifique vêtement, de la large braie et du chapeau rond à grands rebords d'où s'é-

chappe leur longue chevelure, ils le saluent et Teotourenl de leur chaude et respectueuse aflection. Et quand, avant la messe, la procession traditionnelle se déroule en dehors de l'église, on voit Laennec télé nue, comme les autres, le visage grave et recueilli et le chapelet à la main.

Souvent il était venu se reposer quelques semaines à Kerlouarnec pendant les mois de vacances. Il se livrait alors à ce plaisir de la chasse qu'il aimait en bon marcheur et en tireur habile. M. Duchâtellier se rappelle avoir passé plusieurs journées en sa compagnie. Voici l'anecdote qu'il raconte :

« Je me reporte involontairement surquelques souvenirs que j*ai conservés du docteur, quand il venait tous les ans passer quelques semaines à sa terre de Kerlouarnec pour se reposer de ses travaux. Chasseur et très bon marcheur, comme le lui avait recommandé son père... le docteur aimait à se livrer au plaisir de la chasse et j'eus plusieurs fois rhonneur de raccompagner. J'avais un très beau chien d^arrêt à cette époque, et, réuni à deux épagneuls, plus ou moins bien dressés, qu*il amenait de Paris avec lui, nous eûmes la chance plusieurs fois, de remplir nos carniers de bon nombre de perdreaux. — Tout en chassant, il s'arrêta une fois au coin d'un fossé, prenant mon braque entre ses jambes pour Tausculter des deux côtés, après s'être livré à des percussions répétées sur les côtes du pauvre animal. — Cette fois la chasse se prolongea plus que d'habitude ; nous étions en septembre, pas très éloignés de sa demeure de Kerlouarnec— Il est tard, me dit-il, et vous ne serez pas rentré à Douarnenez pour l'heure de votre souper (car on soupait alors). Venez avec moi et vous retournerez par Ploaré avec mon vénérablecuré qui,j'en suis sûr, est déjà rendu et nous attend. On se mit à table, et la conversation roula presque exclusivement sur la littérature

•;«ito-bretonne. Quand le docteur, s^adressaut tout à coup à son curé, lui dit : Vous avez un bien beau nom, M. Guézengard. — Comment donc? reprit lecuré. — Oui; traduit en français, votre nom veut dire : arbre d'amour. — Allons! allons! répartit le pauvre curé qui avait plus de 80 ans. —N'en doutez pas, insista le docteur. Guez^ arbre, en gard, du coeur ou d'amour, ce qui veut dire, cher curé, comme tous vos paroissiens peuvent l'attester, que vous avez été toujours très charitable. — En nous retournant à Douar nenez, en compagnie du curé, celui-ci me répéta plusieurs fois : Il est par trop plaisant, le docteur, il a beaucoup de dictionnaii^es et de livres bretons, mais ils ne lui servent guère. U n'entend, ni ne parle le breton.

Je crois, en efiet, que le bon curé ne se trompait guère et je ne saurais dire^ au fait, si le docteur, qui avait écrit une Histoire des Yenèles, parlait ou non la langue de nos ancêtres; mais je puis attester qu'il aimait au moins cette langue avec une sorte de passion qui lui rappelait son origine, car il s'était entouré de beaucoup de livres bretons, parmi lesquels se trouvait un dictionnaire du R. F. Maunoir, auquel il ne manquait pas moins de 30 feuillets. Le docteur les avait reropiacés par autant de feuilles écrites tontes de sa main. Ce joli dictionnaire, parfaitement relié et doré sur tranches, est aujourd'hui dans ma bibliothèque et m'a été donné par M""® Laennec, sa veuve. »

M. Duchâtellier s'est trompé, Laennec n'aimait pas seulement la langue bretonne, il la connaissait parfaitement. Depuis son enfance, il la parlait couramment, et plus tard pour se reposer de ses travaux, c'est à la philologie de la langue celtique qu'il demandera des distractions .Ce langage est en effet fort curieux ce n'est pas un patois vulgaire, mais une véritable langue dont la source se perd dans le lointain des temps. Cette origine se confond avec celle des idio-

mes collatéraux dont Tensemble constitue la langue celtique; il paraît incontestable, dit Le Gonidec, que la langue celtique a eu l'Asie pour berceau et que de là elle s'est répandue dans PEurope avec les nations qui ont peuplé cette partie du monde.

Antique rameau des langues aryennes, elle rattacherait à une commune origine l'Inde, la Grèce, l'Italie et la Bretagne. Pariset dit à ce sujet : « ...Et comme on tentait alors pour sa langue maternelle ce qu'on avait tenté vainement pour l'hébreu, pour le slave, pour le basque, comme une école nouvelle voulait faire de la langue celtique la langue primitive du genre humain, Laennec, prenant à cœur la gloire de son pays, s'engagea dans l'examen scrupuleux de ce singulier idiome. Pour en mieux pénétrer la structure intérieure et les secrets caractères, il en rapprochait les principaux dialectes, ceux que l'on parle encore aujourd'hui dans une partie du nord-est de l'Europe, le gaëhque et le cymrique, ou, si Ton veut, d'une part l'erse et l'irlandais ; de l'autre, le gallois, le comique, et, le plus distingué de tous, le bas-breton. Qui le dirait? le celtique, au sentiment des plus habiles, serait, de toutes les langues indo-européennes, celle qui, après l'arménien, se rapprocherait le plus du sanscrit; c'est-àdire de la langue la plus simple et la plus composée, la plus flexible et la plus fixe, la plus sage et la plus hardie, la plus positive et la plus abstraite, la plus harmonieuse et la plus âpre; en un mot, de la langue la plus artistement travaillée qui soit au monde. Le celtique ne serait donc qu'un amas de fragments

mutilés d'une langue si parfaite; et cela posé, n'estil pas naturel, mais aussi n'est-il pas étrange d'entendre encore aujourd'hui parler bas-breton sur la rive du Gange et du Bourampoutter ? et de rencontrer, même dans Homère et dans les conteurs de France et d'Italie, jusque dans La Fontaine et Molière, des fictions d'origine indienne ? Quelle route les a conduites, d'une extrémité du monde à l'autre ? Ces étroites affinités, et de grammaire et d'inventions, aujourd'hui si clairement démontrées, suscitaient dans l'esprit de Laennec une suite de problèmes sur le berceau commun des nations et sur leurs émigrations à la surface de la terre; mais ces problèmes, pris dans leur ensemble et sous les ténèbres qui les enveloppent, qui les résoudra jamais ? »

Quand les Bretons, chassés de la Grande-Bretagne par l'invasion saxonne, émigrèrent sur le territoire de la vieille Armorique, ils importèrent, avec leurs mœurs et leurs usages, leur langage national, et depuis, la langue bretonne est restée attachée au sol breton, parlée aujourd'hui encore comme il y a 2000 ans. Les différences qui se présentent dans la prononciation du breton suivant les cantons n'altèrent en rien le fond de la langue dans ses radicaux ou sa construction. Ce ne sont que des nuances à peu près semblables à celles qui distinguaient les anciens dialectes delà Grèce. Elles consistent principalement dans la terminaison des infinitifs dos verbes, des singuliers et pluriels de quelques substantifs.

Laennec n'apprit pas seulement la philologie des divers dialectes bretons, il en cultiva aussi la litté-

rature. Il prit des leçons de maîtres en cette matière, de Johanneau, de Le Bridant, de Cambry, il entra en relations de correspondance avec Le Gonidec, qui a donné une grammaire et un dictionnaire qui font autorité. Il existait à la Bibliothèque de Quimper, parmi les volumes légués par Laennec, un exemplaire de la première édition de la Grammaire de Le Gonidec à laquelle il avait joint à chaque feuillet une feuille de papier blanc où il avait consigné ses observations ; ce petit volume n'est plus à Quimper, il a été égaré. Dans sa deuxième édition, Le Gonidec publie une longue lettre de Laennec, où il regrette la corruption du breton par des mots et des tournures françaises que les prêtres ignorants y ont introduits ; ce qui fera dans l'avenir au lieu d'une langue unique, vingt jargons barbares. La différence des dialectes actuels, dit-il, n'empêche pas deux hommes qui savent bien leur langue de s'entendre. Â Paris, dans un hôpital (à la Salpètrière évidemment), il a vu des conscrits de tous les cantons de la Basse-Bretagne, il leur a parlé breton de Léon, ils l'entendaient tous parfaitement. Les Vannetais et les Léonais s'entendaient fort bien et la grande différence de leurs dialectes ne les obligeait qu'à se répéter de temps en temps mutuellement quelques mots ou à changer de tournure de phrases. Il ne faut pas détruire la langue bretonne, écrit-il encore, c'est grâce à elle que la foi, les mœurs et les vertus sociales des paysans bretons se sont conservées au milieu des orages de la Révolution ; il faut la conserver dans le degré de pureté où elle existe encore.

Que les jeunes ecclésiastiques apprennent donc avec soin le dialecte de Léon qui est le plus pur.

Pendant ses années d'étudiant, son père lui écrivit un jour et lui demanda si les leçons de breton qu'il prenait lui avaient appris la signification du nom de Laennec : « Laennec, qu'on prononce Lennec, vient de Lenn^ leçon, lecture. Il se traduit par liseur, homme d'études; ainsi «S^coar/i^c veut dire un homme à longues oreilles; Laonec un homme qui a des poux, de laon pou ; Mésec, un homme honteux, do mez, honte ; Kerlouarnec, village des renards", de Ker^ lieu, et louarrij renard. » Je ferai remarquer qu'on ne doit pas, comme tout le monde le fait, mettre de tréma sur le nom de Laennec. Ni lui, ni son père, ni aucun membre de sa famille n'en mettaient. Le tréma ne fut ajouté que dans ces toui derniers temps par le professeur Théophile-Ambroise de Nantes.

Laennec n'abandonne pas non plus les vieux classiques latins et grecs, il médite souvent aussi sur sa découverte et forme le projet d'une 2® édition de son Traité. Quand les distractions intellectuelles l'ont lassé, il reprend son tour et façonne des bois, il se remetà la musique. Savie s'écouleainsi dans un calme reposant,rair pur et vif de la mer en qui il avait une si grande confiance lui redonne une force nouvelle. Sa dame de compagnie, M"^» Guichard,est près de lui, l'entourant toujours de sa sollicitude; quant à son père et à sa famille, j'ignore s'ils habitaient aussi à Kerlouarnec. C'est possible, car le père Laennec n'avait plus depuis 1814 de poste officiel et son grand âge (il avait 73 ans) Tobligeait à la retraite. Mais si

la vieillesse pouvait diminuer ses forces, elle ne diminuait pas sa faconde poétique. A l'avènement de la Restauration il lance chansons sur chansons, il célèbre les Bourbons, la concorde qui doit ramener Tà^e d'or, les princes qui doivent sécher toutes les larmes et fermer les plaies saignantes de la Révolution. Ce sont des chansons quand le comte et la comtesse de Saint-Luc vont venir dans les Côtes du Nord prendre possession de la préfecture; quand en 1819 survient la naissance de Mademoiselle, fille du duc de Berry, quand en 1820 naît le duc de Bordeaux. Son oncle Guillaume -François avait eu à subir de la Restauration un coup douloureux. En 1808, ainsi cjue je l'ai dit, il avait été nommé professeur de clinique interne et de matière médicale de l'Ecole secondaire de Nantes; pendant 8 années il continua cet enseignement avec distinction. En 18io,ilfaitun rapport sur les travaux de cette Ecole « qui est un modèle d'érudition, d'éloquence et de concision ». Mais il a la maladresse, — ou la franchise — de laisser voir ses regrets de la chute de l'Empire et son admiration pour Napoléon. Le gouvernement s'émeut et il est révoqué de ses fonctions de professeur. « Il se résigna avec peine à se séparer de ses chers élèves, cl quoiqu'on lui eût conservé son litre de médecin en chef de l'Hôlel-Dieu; quoique sa vieille expérience Teùt rendu le médecin consultant le plus recherché de Nantes, il ne se consola jamais complètement de ce qu'il regardait et de ce qui avait été, en effet, une Jurande injustice à son égard. » Mais il ne fut écarté (jue peu de temps de l'enseignement et il eût la con-

soIatioQ deux ans avant de mourir, en 1822, âgé de 74 ans, de rentrer en possession de sa chaire de clinique.

Son fils aine, Christophe-Pelage^ était avocat à Nantes depuis 1806.Âmbroise-François avait été reçu docteur en 1816 à Paris, après avoir profité des premières applications de l'auscultation au diagnostic des maladies du poumon et du cœur; médecin distingué, il succédera à son père comme médecin en chef de l'Hôtel-Dieu et professeur à TEcole de Nantes. Mériadec, venu à Paris en 1816, avait appris la médecine sous la direction de son cousin le grand Laennec; il passa sa thèse en 1821 pendant le séjour de son cousin i Kerlouarnec. Nous le reverrons, au retour de Laennec à Paris, prendre ses cours et ses leçons en fidèle collaborateur. Emmanuel euGn, quand son père meurt,étudie le droit ; il sera plus tard avocat et juge d'instruction; en 1840 il deviendra bâtonnier de Tordre des avocats de Nantes.

Pendant que Laennec refait sa santé en Bretagne, paraissent dans la presse médicale parisienne les comptes-rendus de son ouvrage.Les grandes publications de cette époque étaient les suivantes : d'abord le nouveau Journal de médecine^ qui continuait le Journal de médecine de Corvisart, Leroux et Boyer. La Bibliothèque médicaley qui publiait surtout des extraits des ouvrages à Tordre du jour et qui avait inséré les premiers travaux de Laennec, de 1803 à 1806. Le Dictionnaire des Sciences médicales^ où

me pulmonaire, le pneumothorax, l'apoplexie pulmonaire sont des descriptions neuves. Malgré tout, c'est avec mauvaise humeur qu'il parle de la nouvelle séméiologie : ces signes sont très délicats, leur connaissance est difficile à acquérir, ainsi Mérat n'a pu arriver à entendre la pectoriioquie chez la malade présentée par Laennec à laSociété de l'Ecole de médecine le 14 mai 1818, et, chez quatre malades où il a essayé d'entendre larespiration pectorale — il appelle ainsi le murmure vésiculaire — , il n'a pas pu y arriver ! Il redoute que cette méthode ne fasse oublier la véritable étude des maladies pour en faire une médecine de signes, une méthode mécanique. « Nous sommes persuadés, d'ailleurs, que, paternité à part, il no regarde sa méthode d'auscultation que comme un auxiliaire utile qui ne doit pas nous détourner un instant de l'observation de la nature. » N'était-ce donc pas observer la nature que de décrire les signes physiques et l'anatomie pathologique des poumons? Ënfin,avant de se prononcer sur la valeur de l'auscultation, il faut qu'elle soit répétée par beaucoup de médecins ; c'est tout à fait sage, mais il aurait pu ajouter par des médecins qui ne seront pas des sourds. — En 1821, au mot stéthoscope, un nouvel article paraît, écrit cette fois par de Lens et excessivement élogieux. [Il est visible que de Lens veut racheter le méchant compte-rendu de Mérat et détruire l'efFet qu'il dut faire près des lecteurs du grand Dictionnaire. Il critique d'abord le mot pectoriloque, condamné par Laennec, et adopte celui de stéthoscope. Dans l'article pectoriloque, on a parlé.

dit-il, comme de simples assertions des résultais de Laennec, car ^expérience n'avait pas encore sanctionné Texactitude des nouveaux signes. Aujourd'hui on peut dire que l'ouvrage de cet auteur est précieux autant en ce qui concerne ce nouveau moyen d'exploration que par les vues qu'il contient sur divers points de î'anatomie pathologique et de l'étude pratique des maladies. Loin de faire oublier l'étude des maladies considérées en elles-mêmes, le stéthoscope éclaire leur diagnostic, et. par là [i^

même, leur traitement. Enfin il réfute l'argument de la difficulté d'éduquer son oreille : « Je terminerai eo disant qu'une étude de quelques mois dans un grand hôpital suffit communément pour en faire acquérir Thabitude ; que son usage exige, il est vrai, du tact, du jugement et du dévouement pour les malades, mais qu'on n'est point médecin sans ces trois qualités; qu'enfin le stéthoscope jugé et apprécié par d'excellents esprits ne peut avoir désormais pour détracteurs que les sourds ou ceux qui ne veulent pas entendre. »

En 1819 le Journal complémentaire du Dictionnaire des Sciences médicales avait inséré deux articles de Bricheteau qui étaient déjà plus favorables àLaennec que le compte-rendu de Mérat. Bricheteau analyse consciencieusementleTraité de l'auscultation médiate. « L'auteur inspire beaucoup de confiance, dit-il, et malgré que les résultats qu'il dit avoir obtenus paraissent surprenants, on a lieu d'espérer que d'autres lesconfirmeront. Nous n'avons fait que peu d'expériences sur co points mais nous pouvons dire que dans

une circonstance où nous avons fait appeler M. Laennec en consultation, il a montré dans le diagnostic d'une pleurésie chronique très obscure autant d'exactitude que de sagacité. » Ce satisfecit est vraiment bien aimable. Et quand il parle des différentes sortes de ràles^ veut-on savoir quelle critique il en donne : « Certains esprits pourront juger qu'il a poussé un peu loin les divisions, et regarder les comparaisons qu'il emploie comme trop rigoureusement précisées. » N'est-ce pas déconcertant? Enfin il loue l'anatomiepathologiquesiremarquableduTraité^mais il faut croire que cet étrange médecin n'aimait pas la précision, car il ajoute, en parlant du chapitre des maladies du cœur : a Nous dirons seulement que, pour noter tant de phénomènes divers, saisir tant de nuances, apprécier tant d'effets différents, distinguer et analyser tant d'actions vitales, d'anomalies pathologiques procédant des parties d'un même organe, il a fallu une patience peu commune et une manière d'analyser que beaucoup de lecteurs regarderont comme trop minutieuse. »

Dans la Revue médicalCy historique et philosophie que, l'analyse que donna Rouzet est consciencieuse, bien faite et élogieuse. Il débute en montrant que la science ne progresse que par la découverte de nouveaux moyens d'investigation, il expose les grands progrès qu'a faits, depuis une vingtaine d'années, l'anatomie pathologique grâce aux travaux notamment de Dupuytren, de Laennec, de Cruveilhier. Mais la connaissance de ces lésions ne servait en rien au diagnostic par l'impossibilité de les constater ôhez

le vivant par des signes certains. L'auscultation précisément comble cette lacune et son importance esL bien jugée par Rouzet. La seule critique qu'il adresse au Traité de Laennec est son plan qui ne lui semble pas heureux.

Le Journal universel des Sciences médicales^ dévoué à la doctrine de Broussais, dédaigna absolument l'œuvre de Laennec, et aucun compte-rendu n'en Fut donné, tant les rédacteurs jugèrent que c*était chose de peu d'importance.

Enfin, dans la Bibliothèque médicale^ un remarquable compte-rendu parut sous la signature d'un jeune médecin distingué, Lojumeau de Kergaradec. Ce compte-rendu ne commença qu'en juin 1820 et se continua en cinq articles jusqu'en août 182). Cest une analyse complète, très étudiée, formant comme unrésumé du livre de Laennec ; elle fut commencée tardivement, car de Kergaradec prit soin pendant un an de vérifier les nouveaux signes en compagnie de son ami de Lens. Assuré de la grande valeur deTauscultation^il en commença alors le compterendu. C'est cette critique savante et élogieuse qui fut le point de départ de son amitié avec Laennec, qu*îl ne connaissait pas encore à cette époque. La carrière de ce médecin sera, d'ailleurs, assez belle ; en 1823, il fera partie de la première promotion d'agrégés de la Faculté,et se liera si bien avec Laennec que cette amitié, jointe à l'analogie de son nom breton Je fera croire son parent. 11 a laissé une notice nécrologique de Laennec et un article sur l'illustre maître dans la Biographie bretonne que j'ai utilisés bien

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souvent. ËQ 1868, lors de rinaugiiralion de la Statue i Quimper, il prononcera un discours excellent où j'ai puisé également bien des détails. — Il montre d'abord, dans ce compte-rendu,la confusion qui existait avant Tauscultatiou dans le diagnostic des maladies du poumon. « La réputation méritée de savant anatomiste, d'écrivain judicieux et d'habile praticien dont jouit M. Laennec semblait devoir disposer les esprits à accueillir sa découverte avec quelque intérêt; cependant, c'est avec peine que jeledis, on a vu des médecins estimables, des écrivains dont le sentiment pouvait être d'un grand poids dans la balance se prononcer contre l'auscultation médiate, à une époque où, de leur propre aveu, leur ignorance complète sur la matière ne leur permettait pas de se former une opinion en connaissance de cause. » Il analyse ensuite pas à pas l'ouvrage, critiquelui aussi son plan, partage l'opinion de Laennec sur la curabilité de la phtisie et termine ainsi : « Quant au nouveau moyen d'exploration, j'avais d'abord résolu de discuter les objections de ses détracteurs et d'en faire sentir la faiblesse, ce qui assurément aurait été facile. Mais tels ont été les progrès de l'opinion à l'égard du stéthoscope depuis l'époque où mon premier article a paru dans ce journal, qu'il serait aujourd'hui superflu d'en embrasser la défense. »

L'opinion en effet commençait à se retourner. Avant la publication du Traité, seul un petit nombre de médecins, parmi lesquels Cayol et Récamier, ses deux fidèles amis, avait expérimenté le stéthoscope. Puis, à sa publication, tandis que la plupart.

^ènés dans leur routine, et sans doute efFrayés devant la multitude des faits, l'infinité des détails qu'il fallait apprendre et vérifier, ne voulaient pas considérer l'auscultation comme une découverte capitale, et bien digne d'attention et d'étude, quelques-uns, comme Husson, Lerminier, Ândral, de Lens,deKergaradec et bien d'autres s'étaient mis soigneusement à l'expérimenter et à en apprécier la merveilleuse utilité. La critique perdait pied peu à peu, et quand, le 16 juin 1821, parut la thèse de Mériadec Laennec, qui réduisait à néant les arguments des détracteurs, la partie était définitivement gagnée, et l'auscultation, recevant gain de cause, passait dans l'arsenal de la Médecine comme un outil indispensable et prestigieux.

La thèse de Mériadec a pour titre : F Auscultation médiate peut^elle servir aux progrès de la médecine pratique? Les phrases suivantes d'Hîppocrate, qu'il prit comme exergue, indiquent tout de suite le but de son travail : « Découvrir quelque chose qu'il vaille mieux connaître qu'ignorer, amener à leur fin des travaux encore imparfaits, sont à mon avis le propre de l'intelligence et un butdignede ses efforts... Mais s'efi'orcer par de malignes paroles de déprécier les découvertes d'autrui, les exposer sous un mauvais jour aux yeux de ceux qui ne les connaissent pas, et ne rien perfectionner, loin d'être un but digne des efforts de l'intelligence, ce n'est autre chose, suivant moi, que l'annonce d'un mauvais naturel ou de l'incapacité. »

Cette thèse est, en effet, une réfutation des argu-

ments qu'on mil en avant un peu partout contre l'emploi do l'auscultation. Mériadec développe d'abord les propositions suivantes: l'auscultationmédiate a fourni à la médecine pratique des signes d'une certitude égale et quelquefois supérieure à celle des signes des maladies chirurgicales. Elle a augmenté la valeur de tous les autres signes des maladies de poitrine et particulièrement de ceux que donnent la percussion, la succussion et la mensuration du thorax. Elle a fait connaître la fréquence de plusieurs maladies regardées jusqu'ici comme fort rares^ et a fait mieux connattre leur nature ainsi que celle de plusieurs autres. Elle a jeté enfin quelque lumière sur le traitement des maladies de poitrine et a fourni des données utiles pour celui de plusieurs affections étrangères aux organes thoraciques. Puis, venant aux objections faites contre l'auscultation, il les range sous quatre rubriques : !<" cette méthode d'exploration est difficile à apprendre, elle demande beaucoup d'étude et d'exercice. Il est certain, répondil, qu'un sourd ne pourra en tirer aucun avantage,et il affirme qu'en moins d'un an on doit acquérir toute la précision de diagnostic que donne l'usage du stéthoscope; 2^ elle exige beaucoup de temps dans son application. En commençant à l'apprendre peut-être, mais une fois l'oreille éduquée, non; on peut arriver à saisir l'état de la respiration, de la voix, de la toux en quelques secondes, comme machinalement; en quelques minutes toute la poitrine d'un malade peut être explorée ; 3^ ses résultats sont inexacts ou peu concluants : de ce que, au début, quelques médecins

n'ont pu enteudre certains signes (allusion probable à Mérat), il ne s'ensuit pas qu'ils n'existent pas et vingt témoignages négatifs ne valent pas, pour la constatation d'un fait, un seul affirmatif; d'ailleurs, des médecins tels que Cayol, Récamier, de Lens, de Kergaradec, qui ont expérimenté les divers signes décrits par Laennec, en ont affirmé la' rigoureuse valeur séméiologique ; 4^ elle déshabitue les médecins de conjecturer. Cet argument est du genre bouffon; autant vaudrait, dit spirituellement Mériadec, conseiller aux hommes de renoncer à l'usage des bateaux, afin de se rendre plus habiles dans l'art de nager.

Laennec n'était pas là, mais il dut être content du travail de son cousin. C'était une bonne réponse aux critiques adressées à son œuvre et lui-même n'eût pas mieux dit.

Après deux ans d'un repos salutaire, la santé de Laennec s'était considérablement améliorée. Quand il avait quitté Paris, il pensait que c'était pour touours, maisbientôt, a beaucoup trop tôt, hélas! pour lui comme pour nous, le souvenir de ses nombreux emplois et le sentiment des devoirs qui y étaient attachés, sans doute aussi l'amour de la science, qu'il ne pouvait cultiver dans sa retraite, l'arrachaient au séjour qu'il aimait tant; et il reprenait courageusement le chemin de Paris ». Certainement ce qu'on a appelé la nostalgie de la chaire dut exercer son empire sur lui. Ses travaux, qui l'avaient

passionné, devaient revenir sans cesse à son esprit. Dans la solitude, il dut penser que son œuvre était encore incomplète ; discutée par quelques-uns, insuffisamment comprise par la plupart, il lui fallait l'imposer de façon défmitive et indiscutable. Quel inventeur n'a pas à cœur de faire triompher son invention ? Il comprenait qu'il avait un rôle à remplir, d'enseignement et de propagande, et il lui manquait la joie de la vie scientifique, le labeur du savant à la féconde curiosité. Aussi, le corps rétabli et l'esprit reposé, il reprend, en janvier 1822,1e chemin de Paris.

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