‹ Lafayette et la révolution de 1830Chapitre 12 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

iCif^ LAFAYETTE

» mes des Français en âge d'élire. Faut-il éliminer » encore les trois quarts de ce centième? Ah ! Mes- » sieurs , si quelqu\in de mes collègues pouvait avoir » cette pensée , je lui dirais qu'il ne rend justice ni » à son propre mérite, ni à la bienveillance de ses )) concitoyens.

» Serait-ce enfin le gouvernement? Et voici,- Mes- )) sieurs, mon dernier et un de mes meilleurs argu- » mens. Dans la situation où nous sommes au dedans » et au dehors, il importe au gouvernement du Roi » de prouver qu'il n'existe aucune méfiance entre )) le peuple et le trône, et, quel meilleur moyen d'y » parvenir, que d'abolir un ordre de choses qui pour- » rait faire supposer qu'on n'a de confiance entière » et complète que dans vingt mille électeurs privi- » légiés sur une population de trente-deux millions » d'àmes? )>

» C'est par ces motifs. Messieurs, que je vote » contre l'ordre du jour et pour les conclusions de » votre commission. »

Dans la séance du 9 juillet, la Chambre s'occupant des crédits supplémentaires, Lafayelte exprima l'opinion suivante :

« Je laisse aux orateurs qui me suivront, le » soin d'entrer dans des détails qui conviennent » mieux à leurs profondes études et à leur expé- » rience locale. D'ailleurs, Messieurs, ma diplomatie » vous paraîtrait peut-être trop simple. Je ne vois » pour nous, dans la grande querelle de l'Orient, » que l'importance d'une puissance intermédiaire ;

» dans ce qu'on appelle la balance de l'Europe, que » deux catégories : les oppresseurs et les opprimés ; » dans la démarcation des états , que leurs limites » naturelles; dans le mieux-être d'un peuple, que » l'avantage de tous, et dans la politique française, » qu'un rôle d'indépendance et de libéralisme. Vous » connaissez, Messieurs, cette vaste et puissante » ligue qui voudrait asservir et abrutir le genre hu- )) main. Elle ensanglante la Péninsule, opprime l'I- » talie, trouble les autres étals; sa métropole est à » Vienne, et malgré quelques autres prétentions. Don » Miguel est son type idéal. L'Angleterre a prétendu » élever un autre fanal, tantôt éteint, tantôt ne jetant » que de fausses lueurs ; demandez-le à l'Italie , à » l'Espagne, au Portugal. C'est donc à la France, )) Messieurs , mieux en sympathie avec les idées de » la civilisation nouvelle, qu'il appartient de se mel- » tre à la tète de cette civilisation; là est sa gloire, » son intérêt ; là serait au besoin son ambition ; là , » se trouveraient aussi la dignité^ la sûreté de son » gouvernement; mais, pour remplir cette noble » tâche , il faudrait que son gouvernement se déter- » minât à ne plus craindre, ni une nation repré- » sentée, ni une nation armée; et que, renonçant » à d'anciens rapports, il put dire aux puissances >» étrangères : après Dieu, c'est au peuple français )) que je dois de m'être placé au-dessus de vos in- )» fluences et en dehors de vos spéculations.

» Je me bornerai, Messieurs, à parcourir quel- » ques-unes des sominilés du terrain sur lequel nous

l66 I.AFAYETTE

» avons été appelés par la demande même des cré- » dits. Quelques-uns de mes honorables amis ont » parlé sévèrement de l'expédition de la Morée ; » ils ont même pensé qu'on ne nous en saurait au- » cun gré. Messieurs , j'ai si ardemment désiré une » intervention quelconque , une intervention fran- » çaise en faveur de la Grèce , que je ne puis m'u- » nir à leurs critiques ; et quant à notre part de » générosité dans les secours, sans parler de la » Russie dont les motifs sont patens, il suffirait » des deux discours du trône, où la bataille de Na- » varin est appelée par Charles X glorieuse, par » Georges IV malencontreuse (^unloward), pour que » les nuances des deux intérêts à la cause des Grecs » ne soient pas plus confondues qu'on ne confon- » dra la canonnade de Terceira avec l'hospitalité de )) Brest. Mais le dernier protocole de Londres a ra- » battu mon orgueil et flétri mes espérances.

» Messieurs , pourquoi les Grecs ont-ils pris les » armes , souffert tant de maux, versé tant de sang? » C'est pour s'affranchir du tribut envers les Turcs , » pour reconstruire leur ancienne patrie, pour se )) gouverner par eux-mêmes , et suivant leurs mœurs. » Eh bien ! Messieurs , le protocole réimpose l'odieux » tribut ; la plus grande partie de la Grèce est laissée » hors de la Grèce, et, pour gouverner le peu qui » leur en reste, on va chercher je ne sais où, je ne » sais quel prince étranger, Hospodar métis de l'O- » rient et de l'Occident, dans lequel les Grecs » ne verront qu'un vassal de la Porte, et un tribut

AVANT LA RÉVOLUTlOiN UE l83o. iG^

» de plus à payer. Messieurs, cela peut convenir à la » Russie qui déjà y rêve de nouveaux sujets, à » l'Anglelerre qui y a toujours craint des rivaux de » cabotage ; mais la France , dont l'intérêt est d'à- » voir là une nation puissante et amie , une barrière » contre l'ambition conquérante et contre l'ambition » mercantile des autres puissances... Voilà sur quoi » nous attendons des explications.

» Les gouvernemens de l'Italie sont subjugués par » l'influence autrichienne j l'Italie libre serait notre » amie. L'Espagne, dont la justice distributive con- » siste à égorger tour à tour des patriotes et des » carlistes, ne sera vraiment notre alliée que lors- » qu'elle sera redevenue constitutionnelle. Q^nt au » Portugal , c'est en vain que le gouvernement an- » glais a dernièrement voulu balancer la prétendue )) souveraineté des cortès miguélisles avec les insti- » tutions qu'un ambassadeur britannique, soit dit » en passant,- avait apportées du Brésil. Messieurs, » les partisans du principe national n'acceptent point )) cette concession ; il n'y a pas de légalité là où il » n'y a que violation tyrannique du droit naturel et » social. Et d'ailleurs, ne voit-on pas comment les » prétendues cortès ont été composées; comment on » a éliminé les députés que Don Miguel n'a pas » choisis.^ Espérons , Messieurs, que l'indignation » publique et de folles attaques contre tous les pa- » villons, mettront bientôt un terme à cette usurpa- » tion, et qu'en attendant, la France protestera » toujours contre l'atlreux expédient qui livrerait

lG8 LAFAYETTE

» une jeune et innocente victime à la brutalité de » Don Miguel.

» Je ne nierai pas , Messieurs , qu'il n'y ait eu des » troubles dans l'Amérique du Sud et au Mexique, » et qu'il n'y en ait encore. Ces troubles ont pour- » tant été exagérés; je les attribue surtout à deux » causes, les menaces, quoiqu'impuissantes, de l'Es- » pagne , qui entretiennent la permanence d^armées » disproportionnées, et l'agiîation de leurs chefs; » l'autre cause est dans les intrigues européennes » qui s'obstinent à vouloir introduire de vieilles insli- )) tutions dans les nouveaux Etals. Faites cesser ces » deux causes, et la tranquillité du commerce re- » naîtra. M. le ministre du commerce disait l'autre » joui^ue les relations diplomatiques n'avaient rien » de commun avec nos intérêts commerciaux dans » ce pays. J'ai reçu, depuis, un journal de Mexico, )) du 19 mars, qui contient une proposition faite à » la Chambre des Représentans , tendante à doubler » les droits sur les marchandises provenant de pays » qui n'avaient pas reconnu l'indépendance.

» Il est temps, continua Lafayette, que legouver- » nement se rende enfin aux demandes unanimes ^du » commerce français.

» Un de mes honorables amis vous parlera de » l'affaire d'Alger, qu'il connaît mieux que moi; je » ne vous entretiendrai que d'un attentat à l'hon- » neur national, plus grave que le coup d'éventail » du Dey.

» Je ne traiterai pas ici d'une manière générale la

AVANT LA REVOLUTION DE l83o. 169

» grande question de l'extradition, et le droit que s'ar- » rogerait un gouvernement constitutionnel d'aliéner » ainsi, par des traités sans le concours des chambres, » la plus noble prérogative du sol français; mais l'ex- » tradition politique, dans l'opinion de tous les temps, » de tous les pa} s, a été unanimement flétrie. D'ha- » biles jurisconsultes m'ont prouvé que , pour l'ex- » tradition de Galolti, il a fallu violer plusieurs arti- » clés de nos lois.

» Mais je veux bien admettre qu'il n'y ait eu, du » côté des agens français, qu'erreur, précipitation, et » ensuite, il faut le dire, repentir; il y a pourtant » eu quelque part, crime, déception, outrage à » l'honneur de la France. On parle de vols, d'excès » de parti qui ont été commis , ce que j'ignore ; vous » savez bien qu'on n'est pas pour cela ce qu'on ap- » pelle voleur de grand chemin.

» On vous a parlé de jugemens ; ignorez- vous ce » que sont ou peuvent être les jugemens dans les » gouvernemens absolus? Si, par exemple, Don Mi- » guel, heureusement c'est un usurpateur, mais s'il » ne l'était pas, et qu'il vînt vous dire, un jugement » en main contre tel respectable Portugais réfugié » chez vous : C'est cet homme qui a, dans le palais » du Roi , assassiné de sa propre main le marquis de » Loulé, (i) le meilleur ami de mon père! croiriez-

(i) Tout le monde sait que le marquis de Loulé, ami de Jean Second, fut attiré dans un piège par Don Miguel qui l'assassina de ses propres mains. Ce crime fut commis dans une partie du palais éloignée des appartenions du Roi. En apprenant la

» VOUS à Don Miguel et à ses juges ? Non que je veuille^ » à beaucoup près , lui comparer François r*" ; mais » ce prince napolitain lui-même , puis-je le croire » bien libre , lorsqu'il tient encore en exil les amis » qui ont partagé ses efforts patriotiques pour la dé- » livrance du pays ; ces amis qu'il a lui-même , étant » duc de Calabre , encouragés à l'insurrection ? » Quant à son ambassadeur en France, Messieurs, » avant de lui accorder si naïvement leur confiance, » les ministres auraient dû s^informer s'il y avait » identité entre lui et un des membres de cette junte » de 1799, atroce instrument de vengeances étran- » gères, et qui a inondé IXaples du sangle plus pré- » cieux dans tous les genres d'illustration (i).

» En un mot. Messieurs, i! y a eu attentat à » l'honneur français : il faut que justice se fasse; il » faut queGalotti soit redemandé, exigé; qu'il le soit » avec vigueur, et qu'on le rende au sol de la France ; » il faut que l'honneur national trouve quelque part » une réparation éclatante. »

Le discours que Lafayette prononça au dîner américain, en commémoration de l'anniversaire du 4 juillet, tenant à l'année 1829, je crois devoir en donner ici la traduction à mes lecteurs.

(( Messieurs , dit-il , dans cette réunion nombreuse

mort du marquis qui, disait-on, venait de succomber à une attacjue d'apoplexie, ce malheureux prince s'écria: «C'est Miguel qui l'aura assassiné.»

(i) Le prince de Gastelcicala n'est autre que le fameux FabricioRuffo dont, immédiatement après la révolution, Lafayette avait demandé le renvoi , mais qu'on a maintenu à son poste.

AVANT LA RÉVOLUTION DK l8lo. I7T

)) pour la célébration de notre grand anniversaire du )» 4 juillet, j'éprouve un plaisir bien doux à respirer » en quelque sorte l'air d'une atmosphère américaine; » je suis d'autant plus sensible à votre toast obligeant » et aux expressions qui l'ont accompagné, que vous » avez bien voulu associer mon nom aux principes » et aux institutions pour lesquels nous avons, » mes camarades de la révolution et moi, et à notre » tète, no;re illustre, notre bien-aimé Washington, )) eu l'honneur d'agir, de combattre et de verser no- » tre sang. Ces institutions , Messieurs , en même » temps qu'elles ont assuré l'indépendance et la li- M berté des États-Unis , ont commencé l'ère améri- » caine d'une nouvelle civilisation politique, desti- » née à s'étendre définitivement au monde entier, » et qui est fondée, comme on vient de l'observer, » sur le sentiment des droits naturels de Thomme. » Je suis fier d'ajouter que la première déclaration » de ces droits, de ce côté-ci de l'Océan, a reçu l'in- » effaçable empreinte de son origine américaine. » Quelqu'habitués que vous ayez été dès votre en- » fance à aimer et respecter ces institutions , je suis » persuadé que vous avez encore mieux senti leur » valeur, depuis que vous avez été à portée de les » comparer à celles des autres pays. C'est ainsi que » pendant que toutes les âmes généreuses se réjouis- )) sent de voir adopter quelque amélioration libé- » raie, sur quelque point du globe que ce soit ; tan- » dis , par exemple , que nous avons tous salué de » nos acclamations le triomphe obtenu dernière-

l'jl LA FAYETTE

)) ment dans la Grande-Bretagne sur l'intolérance » religieuse, il est doux pour les citoyens des États- )) Unis de penser que depuis un demi-siècle ces grands » avantages , ces victoires signalées sont chez eux » des lieux communs de principes et des pratiques >> non contestées. Une telle pensée, Messieurs, doit » éterniser leur dévouement à ces institutions qui » ne seront jamais mieux garanties que par leur per- » sévérance dans le système et les sentimens de » l'Union fédérative.

» Espérons que l'exemple de la réunion de tant de » biens éj)rouvés par une longue expérience, ne » sera pas perdu pour les républiques récemment » fondées dans le reste de l'hémisphère américain , et » que, dans la consolidation de leur édifice constitu- )) tionnel, elles se mettront en garde contre les sug- » gestions européennes, et contre l'admission de » matériaux exotiques.

» J'aimerais, Messieurs, à vous présenter ici le )) nom du patriote distingué, du respectable minis- » tre, de l'ami personnel (i) dont le prochain départ » nous cause de si affectueux regrets ; mais je ne )) dois pas empiéter sur la prérogative de notre pré- » sident, et je vous donnerai le toast d'un cultiva- )) teur. »

» A la légitimité nationale. Elle étouffe l'ivraie )) du privilège ; elle nourrit les racines du droit na-^ » turel et social. ))

(i) M. Broun , ministre partant.

AVANT LA REVOLUTION DE l83o. I73

A la fin de la session , et après quatorze ans d'absence, Lafayette se rendit dans l'ancienne Auvergne, à Chavaniac, lieu de sa naissance et propriété de son fds, où une partie de sa famille s'était donné rendezvous, pour aller, dans le département de l'Isère, visiter sa petite-fille , M'"'' Adolphe Périer. Invité à un banquet public, à Clennont, il fit un rapprochement judicieux entre l'époque où les Gaulois, sous Vercingentorix, avaient tenté dans ce pays leur dernière résistance aux Romains, et celle où l'armée de la Loire v avait établi son dernier retrancliemcnt.

A Issoire, Brioude , Paulhaguet, Langeac, Chavaniac, les populations vinrent au devant de lui, et c'est de la même manière qu'il fut reçu au Puy, où le nouveau député, M. Bertrand , le harangua à la tète des habitans de cette ville.

Au milieu de la fête des citoyens du Puy, et lf)rsque les populations de l'Ardèche , de l'Isère et de Lyon se préparaient à le fêtera leur tour, arriva, comme un coup de foudre, la nouvelle de la création du ministère du 8 août, et de tous les projets que celte nomination elle-même n'annonçait que trop clairement. Dès lors, l'accueil fait ou préparé à un simple citoyen prit un caractère spécial dont l'influence contre les complots hostiles qui se tramaient a été évidente et universellement reconnue.

Dans son discours au banquet du Puy, Lala^elle rappela avec reconnaissance l'obligation qu'il avait à la bienveillance des citoyens, et surtout à l'administration départementale, lorsque celle-ci refusa for-

mellement , comme nous l'avons dit ailleurs , d'obtempérer à un ordre du ministère qui venait d'être créé après le lo août, et qui lui enjoignait de faire conduire madame de Lafayette à Paris^, à l'époque des massacres de septembre.

Amené à parler de la Chambre des députés, Lafayette ajouta ces paroles prophétiques qui semblaient faire pressentir l'adresse des 221

Cette Chambre, dit-il, à laquelle on a reproché, )) je le sais , quelque lenteur dans nos améliorations » libérales ; mais qui , dès qu'elle apercevra un » complot contre les libertés publiques , retrouvera, » ainsi que la nation elle-même , l'énergie nécessaire » pour le réprimer. »

Les populations et les principaux patriotes d'Annonay, de la Côte Saint- André, de Rives, etc., attendaient Lafayette aux frontières des départemens de l'Ardèche et de l'Isère, où il fut reçci en triomphe. C'est aussi au milieu d'une immense population accourue au devant de lui, qu'il fît son entrée dans Grenoble. Voici sa réponse à l'éloquent discours de M. Mallein qui était venu le haranguer au nom de cette patriotique cité :

« C'est avec une profonde émotion que j'approche » de cette illustre ville de Grenoble, où fut donné » le premier signal de la liberté française , où furent » portés les premiers coups aux prétentions du privi- » lége, où fut remportée la dernière victoire nalio- )i nale contre l'invasion étrangère. Vous jugez, Mon- » sieur, quel prix je dois mettre à l'accueil touchant

AVA.NT LA RÉVOLUTIO.N DE l83o. I75

» que je reçois ici, aux témoignages d'approbation )) que vous voulez bien donner à ma conduite poli- » tique, au nom des citoyens de Grenoble.

» Vous m'avez rappelé diverses époques de la ré- » volution ; dans ce nombre il n'en est pas une qui » ne soit un litre de gloire pour la ville de Grenoble, » pas une oii elle n'ait manifesté son amour pour la » liberté, sa haine pour l'anarchie, son ardent et » sincère patriotisme.

» Vizille, que vous avez nommé, était vénéré » par moi comme le berceau de la liberté duDauphi- » né, de la liberté de la France et par conséquent de » la liberté européenne. Après quarante ans, il m'est » doux de m'y voir attaché par les plus chères affec- » tions, par les plus tendres liens de famille et d'amilié.

» C'est avec le plus grand plaisir que je vous ai )) entendu citer les noms de plusieurs de mes anciens » et de mes nouveaux collègues, vos compalriotes. » A toutes les époques ils se sont distingués parmi » les plus fermes et les plus zélés défenseurs d'une » sage et véritable liberté. »

Une couronne d'argent , entrelacée de feuilles de chêne, lui ayant été offerte par un vénérable vieilllard: « J'accepte, dit-il, avec reconnaissance la couronne » que vous m'offrez, non pour moi seul, mais en » commun avec les patriotes dauphinois de toutes les » époques de 87, 88, 89, de toutes les années qui ont » signalé vos sentimens, ei particulièrement de cette » journée mémorable (i)où les Autrichiens apprirent (i)Allusionà la célèbre affaire de i8i5, dans laquelle la garde

» de VOUS, une fois de plus^ tout ce que peut une garde )) nationale animée de l'amour de la liberlé et de la » patrie. Acceptez, Messieurs, l'hommage de magra- » titude et de tous les sentimens dont mon cœur est » plein. »

Le soir, toute la ville fut magnifiquement illuminée et une brillante sérénade fut donnée au général. Le lendemain un banquet lui ayant été offert , il y porta ce toast :

« Au département de l'Isère et à la ville de Gre- » noble !

» Ici flottèrent le premier pavillon de la liberté, le » premier signal de l'égalité poliliquej ici se trouverait » au besoin une ancre de salut.

» Puissent toutes les prospérités se réunir sur la » belle contrée de l'Isère^ et sur l'illustre métropole » du patriotisme dauphinois ! »

Les autorités de Grenoble, et particulièrement le maire de cette ville avaient manifesté l'intention de comprimer ou au moins de modérer l'élan général, mais on reconnut h temps l'impossibilité d'y parvenir et même le danger de le tenter.

Le même enthousiasme , la môme allégresse pulilique, les mêmes témoignages de respect et de vénération attendaient le général dans la ville de Vizille^, où il alla passer quelques jours dans le sein de la

nationale de Grenoble défendit si vaillamment les murs de cette cité, contre une division autrichienne à qui elle fit éprouver des pertes considérables.

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. l'J'J

famille Périer. Là, la colère du gouvernement s'exprima par la destitution brutale du maire, M. Finant, qui avait osé venir complimenter Lafayette à la tête deshabitans de cet illustre berceau de la liberté dauphinoise ; mais , chose remarquable! le pouvoir ne trouva point alors un seul citoyen qui voulût consentir à remplacer le magistrat frappé de celte honorable destitution. Des feux de joie , allumés de toutes parts sur les sommets des Alpes, s'unirent aux illuminations de Vizille.

Le passage de Lafayette^ à travers les villes de Voiron , Latour-du-Pin , Bourgoin et toutes les campagnes , dont les populations étaient accourues sur ses pas, ne fut qu'un continuel triomphe. Toute la ville de Vienne vint au-devant de lui, et un feu d'artifice, que l'autorité avait défendu, fut transporté de l'autre côté du Rhône et tiré sur le territoire du département voisin.

Le discours dans lequel Lafayette rappela la présidence de l'archevêque de Vienne, à Versailles, produisit le plus vif enthousiasme , surtout lorsqu'il fit entendre ces mots précurseurs de la glorieuse lutte qui se préparait : (( Vous observez avec raison , Mes- » sieurs, que les senlimens politiques des habitans de » Vienne ne peuvent être manifestés plus à propos » que dans la circonstance nouvelle où nous nous » trouvons; et je suis bien sûr que toutes les fois » que la liberté publique sera menacée, on les verra » les premiers à donner l'exempU^ de la plus ('ner- )) giquc fermeté. »

Rien n'égale la magnificence de l'accueil que Lafayette reçut à Lyon^ celte seconde ville du royaume, qui, quarante-quatre ans avant, avait salué dans ses murs la jeune gloire du défenseur de la liberté américaine, qu'elle revoyait au déclin d'une carrière pleine de combats^, pleine de gloire et surtout pleine d'honneur. Et, en effet, le seul nom de Lafayette devait produire une impulsion profonde dans une cité où l'amour de la liberté est la conséquence nécessaire de l'amour de l'ordre et du travail. Cette liberté, comme l'a déjà fait un historien, celte liberté qu'on aime à Lyon , c'est elle que jadis revendiquèrent les riverains industrieux du Zuiderzée', celle que plus tard conquirent, au prix d'une lutte non moins glorieuse, les colons opprimés de l'Angleterre, celle qui , toujours pure , se fonde sur la dignité et l'indépendance de l'homme, celle, enfin, qui reconnaît pour ses héros les Guillaume-Tell , les de Witt, les Washington et les Lafayette.

Quatre-vingt mille personnes étaient accourues au-devant de Lafayette; et là, comme dans les cités américaines , le reste de la population garnissait les rues les fenêtres, les toits des maisons et des édifices publics.

Harangué par M. Prunelle, au nom des habitans de Lyon, le général répondit :

(( J'ai donc enfin le bonheur de revoir cette grande » et belle cité, dont les vicissitudes, pendant nos » orages politiques , ont excité dans mon âme de si » vives et sympathiques émotions.

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. I79

» Ce fut quatre ans avant la révolution de 89 que » je reçus dans votre ville les premiers témoignages » de la bienveillance lyonnaise. En y admirant les » prodiges de votre industrie j'aimais à penser » qu'elle serait un jour de plus en plus développée » par des institutions libres, et par l'abolition des )) entraves et des préjugés de l'ancien régime j et » lorsque j'observais la belle tenue , l'excellent esprit » de votre garde bourgeoise, nommant elle-même »> ses officiers, j'appelais de mes vœux l'époque où la » garde nationale française, fondée sur ce principe » vital d'émulation et de discipline civique, serait des- » tinée à défendre la liberté et l'indépendance de la » patrie. Dès que la révolution éclata, et que le pa- » triotisme parisien , venant au secours de l'Assem- » blée Constituante, alors menacée d'un fatal coup- » d'État , eut élevé sur les ruines de la Bastille le » drapeau national de la liberté et de l'égalité, le pa- » triotisme lyonnais fut le premier à s'unir à nos » efforts.

» Aussi , lorsqu'un an après , quatorze mille dépu- » tés de trois millions des gardes nationales vinrent » à Paris entourer l'autel de la fédération , nous ap- » plaudîmes avec transport la nouvelle bannière du )) déparlement du Rhône ; c'est h ce grand anniver- » saire que je reçus, de la ville de Lyon, le présent » symbolique dont vous avez bien voulu parler (i),

(i) Uue enseigne romaine représentant Curtius se précipitant dans un gouffre pour sauver la patrie , et surmontée d'un coq gaulois, avec cette devise : k^ Cives ingdunenses optiino ch'i.v

I,So LAlAYE-riE

» et que j'ai toujours conservé comme un précieux )) talisman , comme un indissoluble lien avec elle.

» Pourquoi faut-il qu'ensuite, et au milieu des » miracles de gloire résultant de ce pur et primitif )) élan de l'enthousiasme patriotique, la sainte cause » de la liberté ait été coin promise et dénaturée par » une époque d'anarcbique tyrannie, à laquelle la » ville de Lyon opposa une courageuse résistance j » suivie d'affreux malheurs !

» Vous avez daigné exprimer des regrets qui m'ho- » norent et me touchent profondément (i) j mais une » telle considération ne pouvait que resserrer les liens » d'une captivité , où nos augustes geôliers se ven- » geaient de nous , moins encore peut-être poTir » avoir })roclamé la première déclaration des droits » de l'homme et du citoyen, que pour avoir long- » teiTqDS maintenu l'ordre public, et voulu prévenir » les excès de la licence et du crime , devenus alors » la seule espérance des cabinets coalisés et de la fac- » tion contre-révolutionnaire.

» Vous venez de rappeler, monsieur, mon heu- » reuse visite aux vingt-quatre États de l'Union amé- » ricaine. J'y ai trouvé partout un attachement par- » ticulier pour la ville de Lyon , et le sentiment des

( I )Allusion aux expressions de M . Prunelle qui regrettait qu'au lieu de se fier aux chefs militaires de l'insurrection lyonnaise, cette ville n'eût pas eu à sa tête Lafayette , qui l'aurait dirigée dans le sens de cette véritable liberté et de cet esprit vraiment national qui furent toujours les sentimens de la population lyonnaise.

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. iSf

» avantages mutuels de leurs rapports commerciaux.

» Aujourd'hui, messieurs, après une longue suc- » cession de brillant despotisme et d'espérances cons- » titutionnellcs, je me trouve au milieu devons dans » un moment que j'appellerais critique, si je n'avais » reconnu partout sur mon passage, si je ne voyais » dans cette puissante cité, cette fermeté calme et » même dédaigneuse d'un grand peuple qui connaît » ses droits , sent sa force et sera fidèle à ses devoirs. » Mais c'est surtout dans la circonstance actuelle que » j'aime à vous exprimer un dévouement auquel jus- » qu'à mon dernier soupir votre appel ne sera jamais » fait en vain. J'enjoins, de tout mon cœur, l'hom- )) mage à celui de ma profonde et vraiment inexpri- » mable reconnaissance, pour l'accueil dont la po- » pulation lyonnaise daigne m'honorer. »

Après ce discours, dit le Précurseur ^ Lafayetîe monta dans une calèche découverte, disposée pour lui et attelée de quatre superbes chevaux, et le cortège se remit en marche pour Lyon dans l'ordre suivant :

i" Un piquet de jeunes gens à cheval;

2" Trois voitures de la dépulation ;

3" La voiture du général entourée de la cohorte des jeunes gens à pied ;

4*^ Le surplus des voitures de MM. de la Commission ;

5" Une suite de voitures particulières , si nombreuse que la tête du cortège était déjà au pont Charles X, par lequel le général entia dans la ville, quand

l8'J LAFATETTE

les derniers équipages étaient à peine arrivés au milieu de la longue rue de la Guillotière.

Une immense population, qu'on ne peut estimer h moins de soixante mille personnes , garnissait les cours, du côté des Brotteaux, et les quais, du côté de la ville. Le cortège pouvait à peine se frayer un passage à travers ces rangs épais ; et de tous côtés des cris de vive Lafajettel retentissaient dans les airs. Ces cris étaient répétés par les personnes qui encombraient les fenêtres. Les dames aussi prirent part à la joie publique : un grand nombre d'entr'elles élégamment paré, occupait les voitures formant le cortège et sa suite, ou bien agitait ses mouchoirs, aux croisées, sur le passage du général. Les mêmes acclamations, les mêmes manifestations de joie l'accompagnèrent jusqu'à l'hôtel du Nord, où il descendit. Là, il se montra au balcon, pour répondre à l'empressement de la foule qui, sur-le-champ, se dissipa paisiblement, afin de laisser prendre au noble vieillard le repos dont il avait besoin.

Une brillante sérénade occupa la soirée.

Les autorités de Lyon, dont les efforts et les proclamations n'avaient pu arrêter, ni même ralentir un seul instant ce mouvement universel , eurent recours à un autre moyen, qui ne fut guère plus heureux j elles imaginèrent de faire dépaver le jx)nt sur lequel la foule devait passer. Mais il advint que le peuple fit tranquillement un détour, pour aller traverser un autre pont, qui depuis a pris le nom de Pont-Lafajetle.

Le lendemain, dans la matinée, le général reçut

la visite des principaux citoyens de la ville. Cette atfluence de toutes les notabilités lyonnaises ne cessa pas un seul instant jusqu'au moment indiqué pour la promenade sur la Saône. A trois heures du soir, l'hôte de la cilé monta avec sa famille dans la calèche qui lui avait été préparée. Une brillante et nombreuse cavalcade lui servait d'escorte , et le cortège se rendit sur le port Neuville, en traversant les flots d'un peuple immense qui le saluait de ses hommages. Deux grands bateaux avaient été préparés , pontés et décorés à la hàle pour le trajet. Une société choisie, parmi laquelle on remarquait un 'grand nombre de dames resplendissantes de toilette, y attendait le général.

Une multitude de- petites barques , pavoisées de flammes de mille couleurs, entourait l'embarcation principale, et les quais des deux rives de la Saône retentissaient des acclamations du peuple qui les couvrait. Au sortir de la ville, la foule s'accrut encore par le concours des habitans des campagnes voisines. Mais c'est surtout aux abords de l'Ile-Barbe que le spectacle devint merveilleux. Sur les prairies de l'Ile, comme sur les rivages , c'était une forêt vivante de têtes ; au-dessus , le pont de Saint-Rambert , couvert d'une multitude pressée, formait un amphithéâtre animé; et, enfin, sur les collines pittoresques qui resserrent le lit de la Saône, et jusque sur leurs plates-formes les plus élevées , on voyait des groupes nombreux de spectateurs. Dans ce moment, le paquebot à vapeur de Chàlons à Lyon vint à passer. Les voyageurs qui le remplissaient, étonnés de

l84 LAFAYKTTE

cette scène extraordinaire, en connurent bientôt la cause. Par un mouvement spontané, en passant devant l'embarcation , ils se découvrirent et se joignirent de cœur à la fête, par le cri de vh'e Lafajettel qui, aussitôt répété par soixante mille bouches, retentit d'échos en échos (i). Le soir, une grande fête maçonnique fut donnée à Lafayette. Le lendemain, un banquet de cinq cents couverts lui fut offert dans la magnifique salle Gajet, où il ne parvint qu'à travers les flots d'une population nombreuse qui s'était portée sur son passage , malgré la pluie qui tombait par torrens.

M. Couderc, collègue du général , ajant porté ce toast :

« D'autres guerriers ont gagné des batailles; d'au- » très ont prononcé d'éloquens discours : nul ne » l'a égalé dans les vertus civiques. »

Lafayette répondit :

« Je suis fier et heureux , Messieurs , que mon pas- » sage dans cette grande et patriotique cité ait été » pour elle une occasion de plus de manifester sa » constante haine de l'oppression j son amour de la » véritable liberté, sa détermination de résister à » toutes les tentatives de l'incorrigibilité contre-ré- » volutionnaire.

» Plus de concessions, ont dit récemment les jour- » naux officiels de ce parti 3 étrange contre-sens sur » la nature des pouvoirs sociaux! Plus de conces-

(i) Relation du Précurseur.

AVANT LA RÉVOLUTION DK l83o. 1 8 J

» sions, dit, à son tour, et à plus juste titre, le peuple » français, lorsqu'il demande ces institutions silong- » temps attendues, qui seules peuvent garantir la » jouissance de ceux , du moins , de nos imprescrip- » tibles droits que la Charte a reconnus.

» Messieurs , ajouta-t-il , on nous menace de pro- » jets hostiles ; et comment les effectuerait-on ? Se- » rait-ce par la Chambre des députés. Mais mon col- » lègue et ami, votre respectable député qui est ici » à côté de moi, M. Couderc vous attestera, tous » ceux de nos collègues qui siègent à ce banquet » vous attesteront aussi, que dans un moment de )) danger notre Chambre se montrera fidèle au pa- » triolisme et à l'honneur.

» Voudrait-on dissoudre la Chambre ? Ce serait » alors l'affaire des électeurs ; et certes, ils enverraient » des députés dignes d'eux, de la nation et de la cir- » constance.

» Oserait-on, par de simples ordonnances, vicier les » élections, exercer un pouvoir illégal? Mais sans » doute les partisans de telles mesures se rappelle- » ronl à temps que la force de tout gouvernement » n'existe que dans les bras et dans la bourse de chan cun des citoyens qui composent la nation. La na- » tion française connaît ses droits ; elle saura les dé- » fendre.

» Espérons donc , Messieurs , que ces complots se- » ront dissipés; et, en attendant, veuillez agréer le » toast suivant :

» yfu dcpaiiemcnl du Rhône cl a la ville de Lyon ,

l86 LAFAYETTE AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o.

» antique métropole de l'industrie, courageuse enne- » mie de l'oppression ! Puissent sa liberté, sa dignité, » sa prospérité, être solidement fondées sur la pleine » jouissance des droits naturels et sociaux qu'elle in- » voqua dans tous les temps ! »

Le lendemain, à sept heures, le général Lafayette monta en voiture et quitta la ville de Lyon. Des torrens de pluie n'empêchèrent point la foule de se presser, une fois encore, sur son passage pour le saluer d'un dernier adieu. Une escorte de cavalerie l'accompagna jusqu'à deux lieues de la ville j et là finit cette longue série de triomphes populaires à laquelle l'illustre citoyen mit lui-même un terme , en se dérobant aux pressantes sollicitations des dcputations de Saint-Etienne et de Chàlons-sur-Saône . qui étaient venues l'inviter à visiter leurs villes : après leur avoir exprimé sa profonde reconnaissance , le général se rendit directement à sa terre de La Grange , par une autre route que celle sur laquelle l'attendaient de nouvelles populations et de nouveaux hommages.

L'impulsion patriotique , imprimée par la présence de Lafayette dans toute cette partie de la France, était si grande, que la Cour fut au moment d'envoyer par le télégraphe l'ordre de l'arrêter à Lyon ; dès lors, en effet, la révolution était commencée. Cependant on se ravisa, sans néanmoins se faire illusion sur le prodigieux effet produit par ce voyage.

Page 1