‹ Lafayette et la révolution de 1830Chapitre 13 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lafayette à La Grange. — Coup d'oeil sur la politique de la Restauration. — Progrès de la contre-révolution. — Ministère Villèle. — Ministère Polignac. — Ministère du 8 août. — Situation de la France au moment de la publication des ordonnances du 25 juillet.

Depuis 1800, époque de sa rentrée en France, Lafa} ette avait passé la plus grande partie de son temps dans sa terre de La Grange, héritage de sa belle-mère, la duchesse d'A) en , immolée sur l'échafaud de la Terreur. Le décret (lui ordonnait la restilution'des biens 'des condamnés lui avait rendu ce débris d'un grand patrimoine dont la tourmente révolutionnaire avait dévoré tout ce (juc lui-même n'avait point sacrifié aux intéréls de la liberté, qu'il voulut toujours

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servir de sa fortune autant que de sa vie. C'est là qu'au sein de sa nombreuse famille , heureux du bonheur que sa paternelle sollicitude répand sur tout ce qui l'environne , entouré d'amis et riche des bénédictions du pauvre , Lafayette se livrait à son goût dominant pour l'agriculture, aussi étranger aux Tuileries de la Restauration qu'il l'avait été à celles de l'Empire (i).

Je n'essaierai point de décrire cette antique résidence de La Grange ouverte à toutes les infortunes et à la porte de laquelle le malheur ne frappa jamais en vain. Tant de patriotes , de philanthropes ;, d'amis de l'humanité, de toutes les opinions et de tous les pays, ont , comme moi , été s'asseoir au foyer de M. de Lafayetle, que la simplicité, la franche hospitalité, les actes continuels mais toujours cachés de bienfaisance, les progrès d'industrie agricole et d'économie domestique dont on jouit, dont on s'enivre dans cet heureux séjour, sont connus de tout le monde : l'hospitalité patriarcale de La Grange est devenue proverbiale.

(i) Charles X disait souvent : « Il n'y a que deux hommes dans la révolution, Lafayette etmoi, qui soient restés inébranlables dans leurs principes. » Et en effet, la révolution de juillet a fourni une nouvelle preuve de la ténacité des principes de ces deux contemporains. Aussi, les dernières paroles que le roi déchu adressa au capitaine qui le conduisit ea Angleterre furent-elles : « C'est ce vieux républicain de Lafayette qui a fait tout cela. » C'est bien là le caractère de cet incorrigible parti , de ne voir jamais que des noms-propres dans les mouvemeus des masses populaires.

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J'arrive à cette subite convulsion du corps social , dans laquelle l'homme des Deux-Mondes va se montrer ce qu'il fut toujours, défenseur aussi zélé de l'ordre que promoteur ardent de la liberté de son pays. l\îais, avant de le suivre dans la nouvelle carrière qui s'ouvre devant lui, jetons un rapide coup d'œil sur ces évcnemens si imprévus et si grands qu'ils sortent de toute comparaison et de toute règle. Jamais plus d'humiliations ni d'outrages n'avaient allumé la colère d'un peuple et exalté dans son âme le sentiment de la liberté. Ma mémoire ne me retrace rien , mon imagination ne me peint rien de plus déloyal et de plus absurde en même temps, que les quinze dernières années du règne de ces Bourbons que la France avait couverts de sa miséricorde , et revus sans haine comme sans amour sur le premier trône de l'univers. Et si c'est pour la prem.ière fois dans le monde qu'après quinze ans de!;^atience une nation de trente-deux millions d'hommes répartis sur un vaste territoire, diversifiés par leurs mœurs, leurs besoins, leurs défauts, leurs vertus, et surtout par les degrés V d'une civilisation très-inégale, s'est trouvée réunie dans un sentiment unanime de réprobation , il est juste de dire que jamais non plus on ne vit famille souveraine plus soigneuse d'insulter à la raison publique et de révéler en elle une nature étrangère à son siècle. Que de vieux préjugés rajeunis! que de complots médités! d'ini(|uilés commises dans ce court intervalle de quinze années ! Tant de turpitude et de vanité a vraiment quelque chose de surhumain. Reportons-nous

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à l'époque du premier retour des Bourbons : quelle admirablesituationpourunrègnepacifiqueetréparateur. La France telle que la retrouva Louis XVIII n'était plus cette nation exaltée par le triomphe et les mouvemens des révolutions, que 93 avait laissée suspendue entre la souveraineté populaire qui n'existait pas encore, et le despotisme monarchique qui n'existait plus. L'esprit de turbulence démocratique s'était évanoui delassitudej le radicalisme républicain s'était modifié dans le mouvement rapide des opinions populaires; et les seuls sentimens qui eussent traversé intacts la faiblesse du Directoire, les déceptions du consulat et les gloires de l'Empire, étaient l'amour épuré de la révolution de 89, la haine des excès de 98, et une réprobation générale du joug brillant de Bonaparte. Ce soldat heureux avait trouvé le pouvoir aux prises avec l'anarchie, et son despotisme pouvait, jusqu'à un certain point, s'appuyer sur la nécessité de mettre fin à cette sanglante lutte. La Restauration avait, au contraire, trouvé la liberté aux prises avec le despotisme, et toutes les intelligences, tous les intérêts en travail pour revenir aux principes de 89, et se fixer dans la constitution de 91. A Dieu ne plaise que je veuille concilier de fâcheuses condescendances avec mon devoir d'écrivain patriote ! Napoléon trahit la sainte cause de la liberté; c'est un fait démontré. Cependant , il est juste de lui tenir compte des circonstances et de dire qu'il eut au moins pour prétexte de son usurpation de la souveraineté populaire l'anarchie à étouffer , l'ordre à rétablir, des craintes à cal-

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mer, des partis en présence et tous les élémens d'une guerre civile qu'allaient couronner peut-être les dévastations de la guerre étrangère. Mais pour les Bourbons, quelle ditférence ! Quelques vanités humiliées, quelques ambitions trompées étaient les seuls obstacles qu'ils eussent à vaincre; mais à côté de ces résistances individuelles, toute la force morale de la France , le torrent des opinions et un besoin universel de calme après vingt-cinq ans de tempête. Que fallait-il faire pour adapter la liberté à cette admirable disposition des esprits ? Rien autre chose qu'épouser franchement les principes généreux d'une révolution dont le peuple avait éprouvé encore plus de violences que de bienfaits. Que fit-on au contraire ? A peine assise sur un trône tout humide du sang de Louis XVI, la famille de ce prince avait déjà produit des factions et des calamités publiques ; tous les vieux préjugés , tous les intérêts fondés sur l'erreur relevaient une tête insolente ; on marchait à front découvert à toutes les iniquités du dernier siècle : tel était le but de tous les actes ; l'esprit de tous les discours et de tous les écrits qui signalèrent la courte existence de la première Restauration.

La force des choses amena le résultat que le simple bon sens faisait prévoir. Un esquif apparut sur les côtes de la Provence, et ce trône à racines de huit siècles , entouré d'un peuple et d'une armée, s'écroula devant un seul homme que protégeaient des souvenirs de gloire , mais que l'assentiment de la nation n'appelait plus à elle. Je ne parlerai pas du règne des Cent

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Jours. La liberté^, reniée une seconde fois par Bonaparte^ ne voulut plus se ranger sous sa dictature; la nation se relira de lui, et un jnur, un combat malheureux , firent contre ce grand capitaine ce que trois années de revers et vingt batailles perdues avaient à peine pu faire, tant que la nation lui avait prêté quelque appui ; ainsi périt Bonaparte, comme périra toujours en France l'œuvre de l'égoïsme et de l'ambition.

Ici commence un nouvel ordre de faits dont il faut parcourir les sommités, pour avoir l'intelligence de la crise qui a déterminé notre émancipation. Je ne rappellerai point ces premières années de sanglante réaction et de terrorisme royal , durant lesquelles le sang le plus pur de la France coula sur l'échafaud. On ne sait que trop de combien de plaies et de chaînes les Bourbons couvrirent alors notre malheureuse patrie , et ce n'est point de si lot que l'image du R;)i trèschrétien, dévorant ses enfans, comme le Saturne des Carthaginois, s'effacera de la mémoire des Français. Je ne veux m'arrêter que sur les traits généraux du vaste plan de contre-révolution dont les ordonnances du 25 juillet n'étaient que le complément.

La première atteinte portée à la Charte de 1814? consécration informe des principes proclamés par l'Assemblée constituante, fut l'ordonnance en vertu de laquelle Louis XVIII changea, de son chef, les conditions primitives de l'électorat et de l'éligibilité. Dès lors, chaque jour vit naître un nouveau projet de contre-révolution. On commença par établir deux

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gouverncîncns dans l'état : l'un ostensible et destiné à figurer les formes du gouvernement représentatif ; l'autre occulte et agissant despotiquement sur toutes les branches de l'admlivislration. Toutefois la contrerévolution ne faisait encore (jue marcher à son but; elle voulut y courir. Alors fut formé le ministère Villèle dans le but évident d'accomplir la contre-révolution, en la fortifiant de toute l'énergie de sept individus couverts de stigmates et dévoués au parti. Alors . aussi, eut lieu cette guerre impie qui offrit au monde le spectacle d'une armée française allant étouffer en Espagne les premiers germes de cette liberté pour laquelle elle avait elle-même long-temps combattu. Dès ce moment la politique réactionnaire de la Restauration ne connut plus de bornes. L'ordonnance d'Andujar fut aussitôt révoquée que publiée. La révolution avait frappé le fanatisme au cœur , en faisant rentrer le clergé dans le domaine de l'Evangile; on lui donna satisfaction par une loi de sang, la loi du sacrilège. La Charte avait consacré l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux; on jeta un milliard à la voracité des émigrés. Elle garantissait la liberté de la presse ; on tenta de l'abolir par la/o/ d' amour. ~Le jury était l'unique palladium de la vie et de l'honneur des citoyens ; on essaya de le supprimer par un projet de loi qui lui enlevait la connaissance des crimes de baralterie et de piraterie. Un autre projet de loi sur lc$ écoles de Médecine et les jurys médicaux ne laissait plus de doute sin l'intention d'asservir successivement toutes

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les professions libérales. Enfin, quelques velléités d'indépendance s'étaient manifestées dans la Chambre des pairs ; on se hâta de la peupler des créatures de la Restauration et des plus serviles débris du sénat de jB^ l'Empire.

Les choses en étaient là, lorsque la contre-révolution hautement avouée, tous les intérêts menacés, l'indignation de tout ce qui avait un cœur droit, et , surtout, le cri de l'opinion publique, firent craindre au ministère la perle de la majorité qu'il s'était créée dans les Chambres, à l'aide de tant de fraudes et de corruptions ; il convoqua les collèges électoraux d'où sortit, malgré tous ses efforts, la Chambre plus populaire de 1828.

Vaincue dans les élections , la Restauration fit de l'hypocrisie; l'administration Villèle fut renversée; le Roi vint, à l'ouverture de la session, balbutier des paroles de liberté , promettre un meilleur avenir; et la France , toujours follement confiante , eut foi en ses promesses, pardonna et espéra. Le ministère Martignac ramena la politique ostensible du gouvernement dans des voies plus libérales , et il est juste de dire que son premier soin fut de donner au pays quelques-unes des garanties qu'il réclamait en vain depuis si long-temps. La loi électorale, destinée à réprimer les fraudes ministérielles qui avaient si profondément gangrené la représentation nationale; la loi sur la liberté de la presse, quoiqu'imparfaite puisqu'elle déclinait en cette matière la juridiction du jury; enfin, les ordonnances du 1 6 juin contre les con-

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grégations religieuses, donnèrent à la session de 1828 un caractère réparateur, et concilièrent au pouvoir l'intérêt et l'appui de la nation. On se rappelle ce vojage d'Alsace, durant lequel les populations, oublieuses des ressenlimens les plus légitimes, venaient payer de leurs hommages le mal qu'on avait cessé de leur faire. Ce simple changement de ministère semblait avoir rendu la nation à l'exercice de ses droits, et le trône à l'affection des Français. 11 restait bien à faire plusieurs conquêtes légales, mais le gouvernement représentatif se montrait avec ses caractères essentiels, et le peuple était persuadé qu'il ne s'agissait plus que de les développer.

Rien ne paraissait donc plus facile que de nous affermir dans les voies nationales dans lesquelles la législature et le ministère venaient de rentrer. Mais si les Chambres et les dépositaires du pouvoir étaient de bonne foi, il n'en était pas de même de la Cour. Celleci, toujours dominée par une idée fixe, n'avait fait qu'ajourner son projet favori de contre-révolution. Soupçonneuse et dissimulée, elle ne voyait que des ennemis dans les ministres que la force des circonstances lui avait seule imposés ; en dehors du cabinet se formaient des conseils (jui en paralysaient l'action et rendaient sa marche indécise et pénible. La session de 1829 s'écoula dans de nouveaux tiraillemens auxquels il fut facile de reconnaître les complots qui s'ourdissaient dans l'ombre. La séparation des Chambres laissa le champ libre à la contre-révolution. Aussi les députés étaient-ils à peine rentrés dans leurs

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dépai temens , que la formation du ministère du 8 août, préparée de longue main dans les conciliabules des Tuileries, vint frapper la France entière de stupeur. Jamais cette France n'avait été plus ii:»dignement trahie, et, comme l'a dit M. de Bérenger , il était réservé à notre héroïque nation de recevoir de son Roi plus d'outrages , en un seul jour, que l'étranger n'eût jamais osé lui en faire.

Cependant, dans ce grave danger, le pa} s , se relevant dans une attitude imposante, regarda en face, avec indignation , avec courage , la facîion impie entre les mains de laquelle on venait de jeter ses destinées, et de toutes parts on n'entendit qu'un cri d'anathême contre cette génération renaissante de favoris, de maîtresses et de flatteurs, qui venait de se loger au pouvoir.

Alors l'opinion prit un à un les membres du nouveau ministère, et retrouva dans chacun d'eux l'imao^e des plaies les plus hideuses qui eussent affligé la France depuis trois siècles. Et, en effet, quels étaient ces ministres ? Un prince romain , nourri des maximes ultramontaines et dont la triste destinée était de naître et de mourir dans l'habitude des complots (i); l'homme aux sanglantes catégories (2) ; le préfet débonnaire qui , voyant de ses croisées la guillotine se promener dans les campagnes du Rhône, disait que les erreurs des gouvernemens devaient être ensevelies

(i) M. de Poligoac.

fa) M. de La Bourdonnaie.

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dans les entrailles de la terre (3); l'enfant gâté de la Congrégation, dont l'incapacité était devenue proverbiale (4); le promoteur des cours prévotales (5) ; un traître, un transfuge dont l'épée avait stigmatisé la gloire du nom français (6); et puis — un Mangin.

Telle était la composition du nouveau cabinet. Ici, l'hjpocrisie et le fanatisme; là, la violence; ailleurs, la trahison , la servilité ; chez tous, la mauvaise foi et la haine de nos institutions. Les choses suivirent de près les hommes^ Toutes les passions aristocratiques s'agitèrent; point de ressentiment qui ne se réveillât^ point de fol espoir qui ne renaquit à ce signal.

Que craindre ; qu'espérer d'une situation semblable? Elle ne promettait au pays qu'un avenir de sang; car, il était évident qu'il fallait nécessairement du (iespotisme à des hommes inhabiles et impuissans à faire jouer les ressorts du gouvernement représentatif. Dans une telle crise, l'inaction eût été la mort. Aussi une généreuse émulation s'empara de tous les citoyens. De tous côtés on se prépara à combattre à outrance ce mépris de toute civilisation et cette horreur pour toute liberté, tout progrès national, qui étaient l'àme du cabinet du 8 août. En vain, effrayés par les cris d'indignation qui les saluèrent comme une calamité générale, les nouveaux ministres hésitèrent-ils à

(3) M. Chabrol.

(4) M. deMontbel.

(j) M. de Courvoisier.

(G) M. de Bourmont.

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se jeter ouvertement dans l'arbitraire ; en vain affectèrent-ils delà sécurité dans la crainte et les angoisses qui les dévoraient ; en vain protestèrent-ils que la nation n'avait rien à craindre : la nation^ sachant que ses alarmes n'avaient jamais été plus légitimes, se prépara de toutes parts à la défense de ses droits menacés. Un noyau d'association formé pour le refus de l'impôt se propagea avec une prodigieuse rapidité ; la presse, s'élevant à toute la hauteur de sa mission , s'engagea dans une guerre de tous les instans contre les projets avérés du gouvernement j elle éveilla la crainte des coups d'état , et pénétra toutes les existences du sentiment d'un grand danger prochain ; enfin, tout ce qui en France, avait un cœur pour la patrie, se prépara à la résistance. Neuf mois s'écoulèrent en récriminations et en préparatifs d'attaque et de défense. IVlai» il fallut bien, après tout, se déterminer à voir la nation en face j les Chambres furent assemblées.

Jusqu'ici la faction avait grimacé du patriotisme et fatigué la nation de ses louanges; son langage changea; Charles X vint, à l'ouverture de la session, dénoncer la France comme un foyer de révolte et de sédition ; la contre-révolution commença à penser tout haut dans le discours royal. u Si de coupables manœuvres , » disait- le Roi , suscitaient à mon gouvernement des » obstacles que je ne veux pas , que je ne puis pas M prévoir, je trouverai la force de les surmonter dans )) ma résolution. »

De toutes les sessions, aucune n'avait commencé sous d'aussi tristes auspices. La faction qui, après quatorze

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siècles d'une rébellion permanente contre les droits du peuple, avait traversé dans l'ombre la république et l'Empire, venait de se montrer toute vivante j il ne s'agissait plus de craintes plus ou moins vagues , de bruilsplus ou moins fondés: la contre-révolution avait dit son secret, et il demeurait avéré que désormais il fallait que la liberté domptât une oligarchie insolente, ou que cette oligarchie étouffât la liberté. En un mot, il était évident que ce que le 8 août avait commencé par la fraude, il se préparait à l'enlever de vive force.

Dans le discours rojal , imprégné de tant de fiel et de mépris pour les droits de la nation , la France ne vit qu'une raison de plus de ne jamais traiter. avec des ennemis qu'il fallait vaincre , et de persister à repousser, de toute l'énergie de sa volonté, des hommes que tant de complots et une aversion séculaire pom- la liberté, signalaient à son effroi comme les plus irréconciliables ennemis du gouvernement représentatif.

La Chambre des députés comprit dignement le danger de la situation • elle sentit qu'il ne s'agissait point, comme on le soutenait, d'une question de personnes et d'une querelle d'individus ; car, si, lorsque des institutions fortes et vigoureuses reposent sur une longue durée, l'administration des affaires publiques peut passer sans péril dans des mains perverses ou malhabiles , parce qu'il n'y a plus possibilité de destruction , il n'en est point de même lorsque les lois organiques sont encore une question de droit plus qu'une question de fait, et que les institutions qui

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forment la vie de la liberté sont encore à obtenir. Alors la question de choses se résout en une question d'hommes , et l'existence d'un mauvais ministère, ne fùt-elle que d'un an, d'un mois, d'un jour, est une calamité publique.

La majorité de la Chambre crut devoir faire entendre cette vérité au monarque : (( L'intervention » du pays, lui dit-elle, fait, du concours perm.anent » des vues politiques de votre gouvernement avec » les vœux du peuple , la condition indispensable de » la marche régulière des affaires publiques. Sire, » notre loyauté, notre dévouement nous condamnent » à vous dire que ce concours n'existe pas.

» Entre ceux qui méconnaissent une nation si n calme, si fidèle, et nous qui, avec une conviction » profonde, venons déposer dans votre sein les dou- )) leurs de tout un peuple , que la haute sagesse de » Votre Majesté prononce (i).))Que répondit lahaute sagesse de Charles X ? Que les résolutions annoncées dans le discours du trône étaient immuables.

Dès ce moment, les symptômes d'une crise prochaine se succédèrent avec une effrayante rapidité. L'ajournement de la Chambre et bientôt sa dissolution; l'emploi le plus criminel de toutes les espèces de fraudes , pour vicier les élections ; un vaste et atroce complot promenant l'incendie dans nos provinces; une grande entreprise militaire conçue et exécutée dans le seul but d'opérer, dans l'esprit public, une di-

(i) Adresse des aat.

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version favorable à la contre-révolulion ; la nomination d'un généralissime couvert d'un ineffaçable opprobre; l'emploi d'énormes capitaux sans le contrôle des Chambres ; le retour de M. de Pcyronnet au ministère et la nomination de MM. Capelle et Chantelauze, en remplacement de deux ministres qui reculaient devant les projets de contre-révolution; la proclamation royale; l'ajournement de vingt collèges électoraux; la nouvelle de la prise d'Alger; les chants de triomphe du ministère ; la réélection presque intégrale des aai; les triomphes de l'opposition constitutionnelle dans l'immense majorité des collèges; la défaite des ministres, l'envoi des lettres closes, afin d'attirer les députés à Paris et, sans doute, de pouvoir s'emparer plus facilement de leurs personnes ; enfin , la publication d'un Mémoire dans lequel l'émigration sollicitait Charles X aux coups d'état : tels furent les événemens qui précédèrent les ordonnances du 26 juillet, expression active de la pensée du^8 août. La première de ces ordonnances, attentat direct contre la représentation nationale, prononçait la dissolution de la Chambre avant sa réunion ; la seconde annulait les lois électorales en vigueur , réduisait le nombre des députés de 43o à 258 , ne laissait aux collèges d'arrondissement que le droit de présenter des candidats, abolissait le secret du vote, l'intervention des tiers, et la juridiction des cours royales en matière d'élections; la troisième convoquait les nouveaux collèges pour les 6 et i8 septembre, et les Chambres pour le y.8 du même mois ;

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enfin j la quatrième ordonnance abrogeait les lois qui consacraient la liberté de la presse^ et remettait en vigueur les dispositions de celle du 2 1 octobre i8i4 (i)-

Ces ordonnances parurent dans le Moniteur du 26 juillet.

(i) En vertu de cette loi , nul journal périodique ne pouvait paraître sans l'autorisation préalable du gouvernement. L'ordonnance du 26 j uillet portait en outre que les presses et les caractères des journaux pris en contravention , seraient saisis ou mis hors de service.

/v\\\\vm\\\vwvv\\vvv\\\w\iv\v\v\\/m\wwv\v\\\v\\m\wiv\wv\i CHAPITRE II.

Effet produit par les ordonnances. — Physionomie de Paris. — Calme effrayant pendant la journée du 26. — Conduite delà Presse. — Réunion des journalistes chez M. Dupin. — Première réunion des députés chez M. de Laborde. — Courage de ce représentant. — Praveurs de M, Périer. — Réunion du 27, chez M. Périer. — Conduite collective et individuelle des députés dans cette réunion.

Ici commence une nouvelle série de faits qui me ramène à l'objet principal de cet ouvrage : la conduite de Lafayelte et sa coopération dans ces grands événemens.

Les patriotes se rappellent encore avec effroi le premier effet que produisirent les ordonnances : ce fut une morne stupeur qui tenait de l'incrédulité. Le Moniteur circulait depuis plusieurs heures ; les citoyens de la capitale avaient lu et relu vingt fois l'insolent manifeste, et ils ne pouvaient croire encore à tant d'audace et de délire. Les lieux publics restaient ouverts comme à l'ordinaire ; les habi*ans de Paris vaquaient à leurs affaires j aucun symptôme d'insurrection ne se manifestait; enfin, le calme le plus désespérant régna jusqu'au soir clans celte vaste cité au sein de laquelle le gouvernement seul organisait ses moyens d'attaque et de défense.

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Cependant la presse périodique, qui était la première atteinte par la conti e-révolution , puisque les ordonnances bnsaient coup sur coup son existence , se réfugia hardiment dans l'insurrection. Placés enlre la servitude et la révolte , tous les journaux de l'opposition, à quelques exceptions près, furent fidèles à leurs doctrines. Leurs gérans et rédacteurs en chef se réunirent d'abord, mais inutilement , chez M. Dupin aîné(i); puis, dans les bureaux du National ou. fut

(i) Un joui'nal qui alors défendait la cause de la liberté, le Journal de Paris, dans sou numéro du 8 septembre, rend compte, de la manière suivante, des premiers efforts de la presse périodique pour organiser la résistance qui, plus tard, décida du sort de la Restauration :

« Ce fut le lundi , 26 , que parurent les ordonnances : le » coup d'état ne fut révélé que par le Moniteur , c'est-à-dire, » entre huit et neuf heures du matin. M. Sarrans jeune, rédac- »> teur en chef du Courrier des Electeurs , et le gérant du Nou- » veau Journal de Paris , étaient déjà en course , chacun de » leur côté, pour réunir le plus tôt possible tous les gérans. » Après avoir vu le gérant du journal du Commerce , qui s'é- » tait aussi mis en marche pour le même motif, ils se rendi- » renX. enscaûAe. diVi Constitutionnel , pour y arrêter , s'il était » possible , l'heure du rendez-vous. Là , ils apprirent que M. » Evariste Dumoulin, qu'on était allé prévenir de ce qui se » passait, n'était pas encore revenu de la campagne. 11 fut » convenu qu'immédiatement après son retour, on en doni^- » rait avis aux gérans des autres feuilles, qui convinrent de se » tenir exprès dans le voisinage. A onze heures, M. Sarrans et » le gérant du Journal de Paris retournent au bureau du » Constitutionnel, et apprennent avec une surprise qu'ils 110 » dissimulent pas , que , sans les consulter, ce rendez-vous avait

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disculée, et, après d'étranges résistances sur lesquelles je jette un voile oOîcieux , arrêtée cette énergique protestation qui devait mettre les armes aux mains des citoyens et déterminer la résistance à l'oppression.

» été pi'is chez M. Dupiu aîué , avocat du journal, et que » l'avis venait d'en être donné à tous les journaux. Telle fut » alors la confiance de ces messieurs et de presque tous ceux de » leurs collègues qu'ils rencontrèrent^ que, par mesure pré- » ventive contre M. Dupin, ils convinrent de ne se rendre à )) la réunion qu'avec le secours de jurisconsultes moins pru- » dens; et chacun d'eux mit en réquisition, de son côté, celui )> des membres du barreau avec lequel il avait le plus de rela- » lions. C'est à cette sorte de précaution impromptu que l'on » dut la présence, dans le cabinet de M, Dupin, de MM. Mé- » rilhou , Barthe, et Odilon-Barrot. Tel fut l'hommage » que nous rendîmes au caractère de M. Dupin : de nombreux » témoins sont prêts à l'attester... Ce qui faisait l'objet réel de » la consultation^ les moyens de résistance sur lesquels chacun » de nous réclamait des conseils d'hommes fermes et dévoués, » M. Dupin aîné viendra-t-il nous dire aujourd'hui qu'il osa » prendre sur lui de nous les indiquer. Chaque fois qu'un de » nous le poussait sur cette question , ne s'empressait-il pas de » lui objecter sur-le-champ , avec toute la brusquerie d'un » homme qui craint de se compromettre, que ceci devenait du » domaine de la politique, et que s'il avait bien voulu ouvrir » son cabinet à une consultation purement de droit , il ne Tau- » rait point ouvert à une consultation politique. Ce fut alors » que le gérant de cette feuille lui objecta qu'en venant dans » sou cabinet on n'était pas venu pour apprendre une chose » que personne ne pouvait ignorer, c'est-à-dire, que des ordon- » nances n'abrogent pas des lois j mais que tout en s'adressant » au jurisconsulte , on avait voulu aussi parler au déjjuté. Sur » quoi le gérant de cette feuille fut interrompu par cette cxcla- » mation lente et textuelle : Je ne suis pas dévuté ! »

Cette protestation courageuse, imprimée au mépris des ordonnances , et répandue avec profusion malgré lesefforts des satellites de la tyrannie, produisit un effet électrique sur toute la population. Dès ce moment, l'opinion se replie sur elle-même ; à la surprise succèdent la colère et l'indignation; les intérêts le plus immédiatement attaqués font explosion : les ouvriers imprimeurs se présentent en armes avec une audace incroyable ; les élèves de l'Ecole polytechnique se jettent héroïquement à la tête des citoyens insurgés; ceux des écoles de Droit et de Médecine marchent sur leurs traces, et cet exemple soulève la capitale: alors tout s'émeut , tout pousse à l'insurrection ; une magnifique défense s'improvise en quelques heures ; les soldats de l'absolutisme se présentent sur le champ de bataille des libertés publiques; le combat s'engage aux cris de /7(^e la Charte! vive la liberté! le sang coule ; tout espoir de conciliation est détruit , et ce n'est plus désormais qu'à la victoire à prononcer entre la liberté et le despotisme.

La lutte entre le peuple et les troupes royales s'était ainsi engagée dans la soirée du mardi 27 juillet; alors fut poussé le véritable cri de l'insurrection. Mais cette journée , prélude des grands événemens des jours suivans , n'eut d'autre résultat que deux ou trois charges de gendarmerie, la dispersion de plusieurs groupes de jeunes gens et d'ouvriers qui s'étaient formés dans la rue Saint-Honoré , la place Vendôme et aux environs du Palais-Royal. Le peuple ne faisait encore que s'exciter à la conquête de ses libertés et

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préluder aux combals des 28 et 29, sur lesquels je reviendrai après avoir rappelé en peu de mots la conduite des députés qui se trouvaient à Paris les 26 et 27 juillet. Témoin des faits que je raconte, je n'accorderai rien à l'esprit de parti, et, s'il advient que je me trompe, ce sera la faute de ma mémoire, jamais celle de ma volonté ; mais ma mémoire, j'en ai la conviction , ne peut me retracer aujourd'hui que de fidèles et ineffaçables souvenirs.

Le premier membre de la Chainbre, qui osa se mettre en évidence et jouer sa tête , dans la première phase de la lutte , c'est-à-dire au moment où l'insurrection n'avait encore pour elle que les probabilités de la défaite et la perspective de l'échafaud, fut M. le comte Alexandre de Laborde. Dès le 26, lundi, cet honorable et courageux député se présenta parmi les journalistes, et accepta la présidence de cette réunion dans laquelle furent hautement et publiquement arrêtés le principe de la protestation et celui delà résistance aux ordonnances. Il n'est aucun de mes anciens collègues qui ne se rappelle avec admiration laréponse qu'il fit à une députation de l'école de Droit, chargée d'insister auprès de nous sur la nécessité de recourir aux armes. «Messieurs, leur dit M. de Laborde, » vous avez raison ; ce ne sont plus de vaines paro- » les que réclame de nous le pays ; une action unan nime, forte et puissante peut seule sauver ses liber- » tés. Allez dire à vos camarades que vous nous avez » trouvés animés des mêmes sentimens que vous , » et prêts à remplir les mêmes devoirs et à courir les

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» mêmes dangers. Allez, messieurs, réunissez-vous n en plus grand nombre, ce soir, à dix heures j nous » vous ferons connaître ce que nous aurons ré- » solu. »

A l'issue de la réunion des journalistes , dans laquelle chacun s'engagea sur l'honneur à employer tous les moyens à sa disposition, pour provoquera la résistance et généraliser l'insurrection, M. de Laborde convoqua une réunion des députés présens à Paris; elle était indiquée, pour sept heures, au domicile de l'honorable député. A huit heures, quelques membres seulement avaient répondu à l'appel de l'honneur; de ce nombre étaient MM. Bavoux, Daunou, Vassal, Marschal , de Schonen , Lefevre, Bernard et Villemain. Pressé par les événemens et, peut-être aussi, fatigué d'attendre en vain l'arrivée de ses autres collègues, M. de Laborde ouvrit ce mémorable débat. Après avoir fait le tableau de la disposition des esprits, et raconté ce qu'il venait de voir et d'entendre dans la réunion des journalistes, il montra la nécessité d'une déclaration énergique en réponse aux ordonnances, et il insista vivement pour que les membres présens la rédigeassent, séance tenante, au nom de la Chambre des députés. M. Bavoux ouvrit l'avis que les députés présens dans la capitale se constituassent en assemblée nationale ; le vénérable M. Daunou parla avec une noble chaleur des devoirs que l'attentat d'un pouvoir oppresseur imposait aux mandataires du pays ; il dit que les dangers mêmes qui pouvaient accompagner l'accomplissement de ces

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devoirs les rendaient plus impérieux et plus sacrés ; que puisque la liberté de la tribune était violée , Vap~ ])el au peuple était le seul mo} en de salut public que la tyrannie eût laissé à la disposition des représentans du pays, et (ju'il ne fallait point balancer à remployer, sous peine de forlaire à l'honneur et de trahir la confiance et les plus chers intérêts de la nation ; M, de Schonenparladansle même sens ; il dit que le moment était décisif, qu'il s'agissait de la liberté dupa\ s , que le devoir des députés était clairement tracé, qu'il fallait, dans cette grande circonstance, savoir faire abnégation du moi humain, et, si besoin était, crier auoc armes. Telle était la pensée de tous les membres de cette réunion, et déjà M.Villemain avait, je crois, été engagé à la formuler en protestation, lorsque M.Périer fut annoncé. Les dernières paroles de M. de Schonen : crier aux armes! avaient frappé son oreille; l'anxiété la plus vive était peinte sur sa figure. Ah ! Messieurs, dit-il, quel est votre égarement et qu'allez-vous faire? y songez-vous bien? Vous constituer en assemblée nationale! crier aux armes!...

Mais trop de légitimes ressentimens poursuivent aujourd'hui M. le président du conseil, pour que ma tâche d'historien ne me fasse point un devoir de dépouiller les sentimens que de tels souvenirs réveillent dans mon âme. Je ne rapporterai point les paroles qu'il opposa à la noble résistance de ses collègues ; je me bornerai à résumer son opinion ; il pensait que la Chambre était légalement dissoute ; •]ue les ordonnances n'étaient que l'exercice d'un

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droit consacré par la Charte, et que, depuis la publication du Moniteur du jour, il n'y avait réellement plus de députés ; supposant que le droit invoqué par Charles X fût susceptible de contestation, ce qu'il n'admettait point, il demandait où était le juge entre le pouvoir et le peuple ; dans tout état de choses , il déclarait que la Chambre devait s'abstenir de prendre l'initiative sur les événemens; que pousser à l'insurrection serait de sa part un acte de délire; qu'il était impossible que le Roi ne se déterminât pas au retrait des ordonnances , et que c'était dans ce sens qu'il fallait rédiger la déclaration^ si on persistait dans ce projet auquel, du reste, il ne donnait point son assentiment. Quant à la confiance qu'on paraissait avoir dans la puissance de l'opinion publique, lui, M. Périer, ne la partageait point. Accoutumée à s'exprimer légalement , cette opinion , disait-il, ne voudrait plus s'armer de la force brutale, et, si elle l'osait, elle serait vaincue, anéantie : témoin le résultat des événemens de 1 820, 1 82 1 et 1 827 ; témoins, enfin, toutes conspirations essayées et avortées depuis quinze ans . Ensomme, M. Périer pensait qu'il était de la sagesse et du patriotisme des députés d'atlendre les événemens, et de prendre les faits accomplis pour règle de leur conduite. Pendant ces débats , et sur la proposition de M. de Laborde, trois députés présens s'étaient rendus à la réunion des journalistes, qui s'était accrue d'un grand nombre d'électeurs de Paris. Ces députés, qui étaient MM. de Laborde, Villemain et de Schonen, avaient trouvé tous ces honorables citoyens animés

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du plus ardent patriotisme j et plus déterminés que jamais à opposer une vive résistance aux envahissemens du pouvoir. M. deLabordc, encore sous l'empire des impressions qu'il venait de recevoir, dit vivement à ses collègues qu'une plus longue hésitation de leur part serait fatale à la liberté , que la victoire du peuple dépendait duconcoursdes députés avec les citoyens qui s'étaient dévoués les premiers, et qu'il fallait se rendre sur-le-champ à la réunion des journalistes. Cette opinion fut combattue par M. Périer qui reproduisit ses premiers argumcns contre toute démarche qui tendrait à un but autre que celui de ramener Charles X dans de meilleures voies. Cependant , désespérant de faire adopter cette opinion à ses collègues , il eut recours à un moj en préjudiciel qui lui réussit : il fit observer qu'il y aurait de la légèreté et de l'inconvenance à prendre une détermination de cette nature , sans consulter les autres députés présens à Paris , et il prit l'engagement de les convoquer chez lui pour le lendemain de très-bonne heure. Des lettres de convocation furent, en effet, adressées par M. Périer à plusieurs membres de la Chambre. Mais, sans doute, d'après l'irritation toujours croissante de la population, et les dispositions hostiles qu'elle prit pendant la nuit et le lendemain matin, M. Périer se hâta d'engager les députés qu'il avait convoqués à ne point se rendre à son invitation de la veille.

Telle fut, pendant la journée du uG juillet, Faiiitude des députés présens à Paris.

La journée du 27 ne commença pas sous de plus heureux auspices. Des députés, en très-petit nombre, réunis de nouveau chez M. de Laborde, se donnèrent rendez-vous, chez M. Périer, à deux heures après midi. Ce choix parut inspirer quelques inquiétudes visibles , mais telle était l'imminence des dangers qui menaçaient les libertés du payS;, qu'on la crut assez puissante pour retremper le patriotisme de M. Périer, tant soit peu altéré depuis deux ans. On savait bien que la vivacité du libéralisme de ce député s'était émoussée au contact de la gracieuseté royale , mais on espérait que le tribun renaîtrait à la vue des dangers de la patrie , et que le rhume de Démoslhènes ne résisterait pas au soleil de juillet.

Cette assemblée fut précédée par une scène de carnage. Un grand nombre de jeunes gens attirés dans la rue Neuve du Luxembourg, par le bruit de la réunion des députés, y fut cerné et sabré par deux détachemens de cavalerie. C'est en vain qu'obligés de chercher un refuge dans les maisons voisines, ils frappèrent à l'hôtel de M. Périer : la prudence en tenait les portes fermées, pour quiconque n'avait point un nom de député à décliner. Plusieurs de ces jeunes patriotes, grièvement blessés, furent transportés au poste du ministère des Affaires étrangères. Cependant que se passait-il dans l'intérieur de l'hôtel de M. Périer? les députés réunis, cette fois, en assez grand nombre, sous la présidence de M. Labey de Pompières , s'étaient , dès l'ouverture de la séance ,

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divisés en deux camps opposés : l'un défendait la constitutionnalité de la dissolution de la Chambre , le maintien de la puissance royale de Charles X, la nécessité de ne point sortir des limiles de la légalité, et de se borner à provoquer le retrait des ordonnances, par de respectueuses remontrances appuyées sur la manifestation de l'opinion publique. L'autre camp soutenait que la qualité de député n'avait point été détruite par l'ordonnance de dissolution; que, du reste, Charles X, en violant la Charte par toutes et chacune des ordonnances, s'était dépouillé du droit même de dissoudre la Chambre, et que les députes restaient , par ce fait , investis de toute la plénitude du mandat électoral ; qu'il était absurde d'invoquer la légalité en faveur d'un pouvoir qui venait d'en briser tous les liens, et que lorsqu'il s^agissait de la liberté ou de l'esclavage de la France, du gouvernement représentatif ou de la tyrannie d'un seul, le salut de la chose publique ne résidait plus que dans le succès d'une résistance ouverte à l'oppression.

La première de ces deux opinions avait pour champion M. Dupin ; la seconde était énergiquement soutenue par M. Mauguin. MM. de Laborde, Audry de Puyraveau , Labey de Pompières , Persil , Villeret , Bertin de Vaux et Yillcmain, se prononcèrent dans le sens de M. Mauguin; les deux derniers soutenant toutefois qu'il fallait séparer Charles X de ses ministres , et ne les point confondre dans une commune réprobation. MM. Sébasliani et Casimir Périer s'étaient rangés sou,s la bannière de M. Dupin.

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Cependant il est juste de dire que M. Périer ne se prononça d'abord que par des signes muets auxquels il était facile de reconnaître l'incertitude qui le tourmentait.

Ces débats s'animaient de part et d'autre, lorsqu'un incident imprévu vint interrompre la discussion et lui donner une physionomie nouvelle. Une députation des électeurs de la ville de Paris demande à être introduite. M. Périer voit déjà le glaive des Bourbons et le poignard populaire suspendus sur les têtes parlementaires. « Remarquez dans quelle position on nous » place, s'écrie-t-il ! Si nous recevons la députation, )) on le saura aux Tuileries, on s'en irritera peut- » être, et qui sait les mesures qu'on arrêtera contre » nous? Si la députation n'est pas reçue, elle se plain- » dra , elle pourra se répandre au milieu du peuple » et, dans l'état d'exaspération où sont les tètes, qui » peut répondre. . . . (i). » Messieurs Dupin et Sébastiani s'opposèrent aussi de toutes leurs forces à la réception de cette députation qui, jointe à la nomination d'un président, faisait, disaient-ils, d'une réunion de famille une véritable assemblée délibérante.

Cependant la députation est introduite. Elle se compose des plus honorables citoyens de la capitale, qui viennent déclarer aux députés, par l'organe de messieurs Mérilhou et Boulay de laMeurthe, que tous les liens qui attachaient la France au trône des Bour-

(ï) Histoire des Trois Jours, par M. Marast.

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bons sont brisés; que la nation ne doit plus, ne peut plus en appeler qu'à l'insurrection contre une autorité qui a foulé aux pieds toutes les lois , et que le peuple compte sur le patriotisme et le courage de ses représcntans. Un silence absolu succède à cette déclaration, et la dépulation se retire dans une pièce voisine , pour laisser aux députés la faculté de délibérer en toute liberté. Sur ces entrefaites, une nou velle dépulation, composée de jeunes gens, demande à être admise. M. Périer court à elle, et l'adjure de ne point persister dans une démarche qu'il considère comme étant de la plus haute imprudence ; il représente à ces jeunes gens la folie de leurs efforts contre les mesures de répression que le gouvernement n'aura pas assurément manqué de prendre ; il les exhorte à rentrer dans la légalité et à ne point chercher dans la rue une victoire qu'ils n'y trouveraient point. Les jeunes gens , bien décidés à ne plus compter que sur l'énergie du peuple, se retirent, et M. Périer va rejoindre ses collègues.

Les députés étaient entrés en délibération ; ils délibèrent longuement. . . qu'il serait opportun et prodigieusement patriotique d'écrire une lettre à Charles X, pour supplier Sa Majesté de vouloir bien changer son ministère et retirer les fatales ordonnances. Cet avis, ouvert par messieurs Berlin-de-Vaux, Dupin, Sébastiani, Périer et Villemain prévalut, sans néanmoins amener aucun résultat. On se sépara sans avoir rien fait , rien tenté pour ce peuple héroïque dont le sang coulait déjà par torrens dans les rues

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de Paris. Je me trompe ;, on fît quelque chose : on se donna rendez-vous pour le lendemain A MIDI , chez M. Audry de Pu} raveau qui^ sur le refus de M. Périer d'ouvrir une seconde fois son hôtel aux députés réunis^ s'empressa de leur offrir sa maison, en ajoutant qu'ils y seraient sous la sauve-garde du peuple.

Les hostilités entre le peuple et les troupes royales, commencées dans la soirée du 27, se renouvelèrent le 28 au matin, et ne prirent qu'alors ce caractère d'ensemble et de ténacité qui annonçait une guerre dont l'issue devait être la vie ou la mort des libertés de la France. C'est aussi dès ce moment que Lafayette lie inséparablement son existence aux vicissitudes de cette grande lutte. La patrie va encore une fois se placer, au sein des orages, sous l'égide du grand citoj en, dont les lauriers cueillis dans l'un et l'autre hémisphères , furent toujours ceux de la liberté , du courage et de la philosophie. Comme aux premiers jours de la révolution de 89 , comme à toutes les époques de sa longue carrière, l'autorité de son nom va vaincre le despotisme et imposer à l'anarchie.

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