‹ Lafayette et la révolution de 1830Chapitre 14 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Arrivée de Lafovette à Paris. — Ses premières démarches. — La résistance du peuple se généralise. — Première réunion de députés chez M. Audry de Puyraveau. — Conduite et discours de MM. Lafayette, Mauguin, Laffitte, Charles Dupin, Sébastiani, Guizot , Puyraveau, etc. — Envoi d'une commission au duc de Raguse. — M. Périer propose en secret de donner quelques millions à Marmont. — Première réunion chez M. Bérard, — Abandon de îa cause du peuple par lu presque totalité des députés présens. — Divers combats. — Faiblesse de MM. Villemain, Sébastiani, Bertin-de-Vaux. — Nouvelle réunion chez M. Audry de Puyraveau. — Les députés patriotes ne sont plus que huit. — ?^uit du -28 au 29.

Lafayelte était absent de Paris au moment de l'apparition des ordonnances. Le Moiiiteur du 2G lui parvint à La Grange, dans la matinée du 27. Sa détermination ne pouvait être douteuse ; il prit la poste , et ne dut, peut-être, qu'à la rapidité de son voyage, de n'être point arrêté en route ; car, il est impossible que, dans une crise de cette nature, le gouvernement contre-révolutionnaire (i) n'eût point les yeux fixés

(i) C'est à tort qu'on accuse la Cour d'avoir manqué de prévoyance , et de ne pas avoir pris toutes les mesuies qu'il était en son pouvoir de prendre pour réprimer l'insunection que

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SUT celui qu'il appelait l'homme-révolution. Quoiqu'il en soit^ le premier soin de Lafayette^ dans la soirée du 127, fut de faire offrir aux patriotes insurgés Tapies ordonnances devaient provoquer. Les débats du procès des ministres ont démontré que le pouvoir avait pressenti le soulèvement et fait ses dispositions pour l'étouffer. Indépendamment des cours prévôtales , dont l'établissement devait compléter le système de contre-révolution, et dont l'organisation était arrêtée , l'autorité militaire s'était préparée d'avance à repousser la force par la force. Dès le 20 juillet , le duc de Raguse , alors de service comme major-général de la garde, avait transmis aux divers chefs de corps un ordre confidentiel tel qu'on n'en donne guère qu'en présence de l'ennemi ou dans les circonstances les plus critiques. Cetordre indique les divers lieux où, en cas d'alerte, ces troupes doivent se rendre; il explique ce que c'est que le cas d'alerte j il s'entend par la générale ou par une révolte quelconque d'attroupemens armés. Dans ces deux cas, les troupes se rendront de suite avec armes et bagages et les munitions nécessaires aux lieux indiqués, et sans attendre d'ordre. Les troupes , dans ce même cas^ seront en capote, le sac sur le dos , afin de déjouer le dessein que pouri'aient avoir formé les séditieux de tromper les royalistes en se présentant avec l'habit de la Garde. Défense est faite aux officiers, sous-officiers et soldats de quitter leur poste et de communiquer avec les habitans. Si le E.oi est àSt-Cloud, les corps casernes à l'Ecole-Militaire , d'infanterie, cavalerie et artillerie, s'établiront au Champ-de-Mars ; l'artillerie détachera une batterie qui se rendra aux Champs-Elysées par l'allée des Veuves et restera en colonne dans l'avenue de Neuilly.

Enfin, il était dit dans cet ordre que le lieutenant- général de service en ferait remettre une copie cachetée au chef de bataillon qui commandait les troupes casernées à la rue Verte , et que cet officier ne devrait l'ouvrir qu'en cas d'alerte.

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pui de son nom et de sa personne. Dès quatre heures du malin, une députation des élèves de l'École polytechnique était réunie chez lui , et quelques heures plus tard cet essaim de jeunes héros combattait et mourait à la tète du peuple dans tous les quartiers de la capitale.

La résistance s'établissait sur tous les points avec des chances diverses de succès et de revers ; quelques barricades commençaient à s'élever et le sang coulait déjà avec abondance, lorsque, conformément à leur convention de la veille, les députés commencèrent à se réunir chez M. Audry de Puyraveau. Il était midi; le soleil était radieux; le bruit du tocsin, mêlé à la détonation du canon et aux retentissemens de la mousqueterie, annonçait le réveil du peuple; les représentans delà France, on le croyait du moins, allaient décider du sort de la patrie ; un sentiment indicible de crainte et d'espérance agitait toutes les âmes; on ne vivait point ; on dévorait la vie ; on mourait d'impatience.

Une foule nombreuse de citoyens diversement armés ou sans armes , encombrait les alentours de la maison de M. de Puyraveau, cherchant à deviner sur la figure de chacun des députés qui passait devant elle, ce que son cœur d'homme renfermait de courage et de dévouement à la patrie. Lafayette fut salué des plus vives acclamations ; il était l'espoir de la liberté ; lui et M. Laflitte se trouvèrent des premiers au rendez-vous. Bientôt , les députés ont pris leur place ; le silence succède aux discussions })articulièrcs

on va s'occuper, enfin , de sauver la liberté pour laquelle le peuple combat d'instinct et meurt depuis trente-six heures.

Je vais recueillir mes souvenirs et raconter ce que , la tête appuyée sur le versant d'une croisée , Toreille attentive et l'œil fixé sur cette salle de rezde-chaussée où se débattent les destinées d'un peuple ou plutôt les destinées de l'Europe, j'ai vu et entendu dans ce moment suprême. Je suis à la barre de mon pays j je parlerai sans haine et sans crainte; je dirai toute la vérité.

M. Mauguin prend la parole. C'est l'homme du danger ; c'est l'orateur de la révolution ; la nature l'a fait tribun. Il trace à grands traits un effrayant tableau de la situation de Paris ; il dit l'attentat de la Cour, la colère du peuple, ses combats, ses succès, ses revers, ses craintes et ses espérances. Ecoutez, s'écriet-il avec enthousiasme , écoutez le bruit du canon et le râle des mourans ; ils viennent jusqu'à vous , c'est un grand peuple qui fait une révolution que vous devez diriger ; il n'est plus permis d'hésiter ; notre place , messieurs , est entre les bataillons populaires et les phalanges du despotisme ; gardez-vous de perdre du temps ; la garde royale n'en perd pas ; encore une fois, c'est une révolution qui nous appelle.

A ce mot de révolution, plusieurs députés se lèvent et menacent de se retirer à l'instant même ; c'est une explosion de toutes les frayeurs qui s'étaient laissé traîner dans cette réunion. MM. Charles Du-

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pin , Sébastiaiii et Guizol se distinguent au nombre des plus zélés partisans de l'ordre légal. Je proteste contre tout acte qui sortirait de la légalité , s'écrie M. Dupin; que parlez-vous de résistance? dit M. Sébasliani, avec colère et précipitation ^ il ne s'agit ici que de sauver l'ordre légal j la moindre imprudence, ajoute M. Guizot, compromettrait notre bon droit ; notre devoir, à nous, n'est point, comme on le dit, de prendre part pour ou contre le peuple , mais de nous constituer médiateurs, d'arrêter le mouvement populaire et de convaincre le Roi qu^il a été trompé par ses ministres.

Une voix connue des amis de la liberté se fait entendre, c'est celle de Lafayctte toujours aussi courageux qu'habile à ramener les questions aux véritables principes. J'avoue, dit-il en souriant, que je comprends mal la légalité avec le Moniteur d'avanthier et la fusillade qui dure depuis deux jours. Puis, reprenant l'accent calme et solennel qui convenait à la gravité de la situation , il déclara que c'était bien d'une révolution qu'il s'agissait , et proposa la création immédiate d'un gouvernement provisoire ; idée qui fut adoptée plus tard , mais qui était encore trop tranchante et trop patriotique , pour ne point paraître au moins prématuiée à bon nombre de ses collègues.

Dans ce moment , on annonce que le peuple s'est emparé del'Holel-de-Ville après un horrible carnage j mais le combat continue, les troupes royales reçoivent des renforts et il est à craindre que la vie-

toire ne leur revienne. Cet incident paraît ranimer le courage défaillant de quelques-uns des champions de la légalité. M. Guizot, passant condamnation sur la lettre respecliieiise à écrire à Sa Majesté Charles X, veut bien courir les hasards d'une protestation dont il lit le projet , et dans laquelle il était encore question de fidélité au Roi. Cette protestation est adoptée^ malgré la courageuse observation de M. Laffitte qui la déclare insuffisante et au-dessous des exigences légitimes d'un peuple qui a déjà versé tant de sang.

M . Périer propose d'envo} er une commission auprès du duc de Raguse, pour obtenir de lui une trêve durant laquelle les députés pourront porter leurs doléances au pied du trône (i) ; ifîais Lafayette demande qu'on se borne à ordonner à Marmont, au nom de la loi, et sous sa responsabilité personnelle, de faire cesser le feu. Toutefois, cette commission fut nommée; elle se composait de M M. Périer, Laffitte, Mauguin, Lobau et Gérard. Lafayette, visiblement indigné de tous ces délais, lorsque le sang de tant de citoyens coulait autour de lui, déclara à ses collègues que son nom se trouvait déjà placé par la confiance du peuple et avec son aveu à la tête de l'insurrection ; qu'il désirait ar-

(i)Il est de mon impartialité d'ajouter ici queM. Périer avait déjà proposé, en confidence, d'offrir quelques millions à Marmont pour l'attirer dans la cause du peuple; il insista même pour que M. Laffitte , qui avait eu des rapports d'intérêt avec le duc de Raguse , se chargeât de cette négociation.

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demment que sa détermination obtînt leur assentiment^ mais que, quoi qu'il advînt, il se considérait comme engagé d'honneur à établir le lendemain son quartier-général à Paris.

Ainsi finit cette première séance : pour tout résultat, une proclamation sans énergie, sans couleur, et

qui devait être publiée LE LENDEMAIN. 11

était deux heures; on s'ajourna à quatre, chez M. Bérard.

A quatre heures les députés se réunirent chez M, Bérard. Ici la tâche d'historien me devient plus pénible. J'ai à retracer des scènes qu'il faudrait peutêtre effacer de nos annales parlementaires 3 mais l'instruction de l'avenir les réclame : ma plume fera son devoir. Dans le court intervalle de temps qui s'était écoulé entre la première et la seconde réunion des députés, dans la journée du 28, l'état des affaires avait changé de face. Les patriotes avaient été battus sur plusieurs points; l'Hôtel- de-Ville, déjà pris et repris deux fois , était resté, en définitive, au pouvoir des troupes royales, aux quelles de braves cifovens le disputaient de nouveau, mais le découragement commençait à s'emparer des combattans ; l'énergie s'épuisait faute de direction , l'inquiétude était à son comble, e^la défaite du peuple généralement considérée comme inévitable. Le dirai-jc ? à peine la moitié des députés qui avaient assisté à la réunion du matin, assista-t-elle à la réunion du soir. Cependant la commission envoyée auprès du duc de Ragusc fit connaître à l'assemblée l'insolente ré-

ponse de ce séide qui exigeait la soumission du peuple comme préliminaire de toute négociation. Cette réponse souleva d'indignation l'àme des députés fidèles à la patrie , mais elle glaça d'effroi le plus grand nombre de ces messieurs qui, en face des malheurs delà France, ne s'occupaient plus que des moyens d^échapper personnellement aux conséquences de l'ordonnance qui déclarait Paris en état de siège. Alors fut apportée la proclamation arrêtée le matin, et que quelques journalistes avaient fait imprimer en la dépouillant des expressions serviles dont la peur l'avait affublée. Ici^ nouvelles faiblesses à enregistrer : cette protestation si débile, si décolorée est repoussée, par l'épouvante qui s'est emparée de messieurs Villemain, Sébastiani et Bertin-de-Vaux : nul de ces messieurs n'ose plus l'accueillir; ils se retirent malgré les vives instances de plusieurs de leurs collègues qui les adjurent de ne point abandonner ,1a patrie aux bords du précipice. C'est alors que Lafayette déclare , comme il l'a déjà fait le matin, sa ferme résolution de se jeter corps et biens dans le mouvement, et d'établir dès le point du jour, son quartier-général à l'Hôtelde-Ville, ou sur tout autre point occupé par le peuple. •

Cependant , les patriotes venaient de s'emparer de nouveau de l'Hôtel-de-Ville; les Suisses et la garde s'étaient retirés à travers les cadavres qui jonchaient la place de Grève, les quais et les ponts. Les députés n'étaient plus que dix , lorsque celte heureuse nouvelle

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leur fut apportée. Elle ranima quelques patriotismes étcinls, et M. Guizot lui-même proposa d'apposer au bas de la proclamation les noms de tous les députés absens comme présens, dont les opinions libérales étaient connues. Ici, nouvelle protestation de la part de M. Sébastiani qui avait reparu dans le salon ; et peut-élre cette tardive mesure eût-elle été rejetée ou ajournée de nouveau, sans M. Laffltle, qui, avec cette froide abnégation et ce courage vraiment civique qui le caractérisent, trancha la question, en disant : « Adoptons ce parti. Messieurs ; si nous som- » mes vaincus, ils nous démentiront et prouveront » que nous étions seulement huit ; si nous soiiimcs » vainqueurs , sovez trauiquilles, il y aura émulation » pour avoir signé. »La déclaration fut adoptée et revêlue, par présomption de patriotisme, de soixantetreize noms parlementaires, sur les quatre cent-trente dont se compose la Chambre des députés. Le nom de M. Dupin avait été porté, mais il en fut rayé sur l'observation, faite par M. Mauguin, que c'était s'exposer à de certaines et fâcheuses réclamations.

Une nouvelle réunion fut assignée pour huit heures du soir chez M. Audry de Puyraveau. Cette réunion reproduisit tous les traits de courage.et tous les traits de faiblesse qui avaient marqué les précédentes. Une lutte, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire , s'engagea entre MM. Lafayetle , de Laborde, Laffitte, Mauguin et Audry de Puvraveau , d'un coté; Sébastiani et Méchin , de l'autre. Les premiers demandaient que, coupant court

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à tant de honteuses tergiversations , les députés j)résens à Paris, revêtus de leur costume et de la cocarde tricolore , se jetassent hardiment à la tête du peuple ; les seconds osèrent parler encore d'ordre légal , de médiation et de concessions à obtenir de Charles X. C'en était trop pour l'àme citoyenne de Lafayette : il se lève et demande à ses collègues quel est le poste qu'ils lui assignent au nom de la patrie; il est prêt à l'occuper à l'instant même. Lesdissidens s'étaient éloignés , et les députés patriotes, réduits à cinq, mais résolus à relever glorieusement le drapeau tricolore, se séparent en se donnant rendez-vous pour le lendemain matin à cinq heures, chez M. Lafiitte ; il était minuit.

Quelle nuit que celle du 28 au 29 juillet î Jamais le ciel ne fut si beau ; jamais peuple ne fut si grand ! C'est un reflet de la nuit de Pharsale qui anime ce sombre et magnifique tableau. Tout veille dans la grande cité, tout s'agite, tout s'arme ou travaille aux barricades, et cependant le vaste silence qui couvre Paris n'est interrompu que par le bruit sourd du pavé qu'on arrache, les gémissemens du blessé qu'un bras ami ramène sous le toit paternel, le qui vive ? du soldat-citojen , ou ce long sentinellç, prenez garde à vous, que cent mille hommes debout pour la liberté se renvoient de quart-d'heure en quart-d'heure : non, le peuple ne fut jamais si grand.

Lafayette consacra cette nuit solennelle à l'inspection des barricades, que l'instinct et la prescience du

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peuple avaient éiablies sur tous les points menacés ; et devant chacune de ces fortifications improvisées, il ne put retenir un cri d'admiration pour un ensemble de dispositions militaires qui eut honoré la prudence de Yauban. Qui donc, répétaitil avec transport, qui donc leur a appris la guerre, en un jour, en une nuit? Entre une et deux heures du matin, un vieillard, à la marche pénible, se présente, soutenu par deux ou trois personnes, devant la barricade qui fermait la rue Cadet, du côté de celle du faubourg-Montmartre. Ici a lieu une scène dont j'emprunte le récit pittoresque à un journal (i), qui l'a rendue avec une admirable vérité. « Alte-là! s'écrie la sentinelle ; caporal, viens re- » connaître. . . Le caporal, c'était un ouvrier. Vous » allez venir au poste, vous autres cl(imj)ins , et » vous nous direz ce que vous avez à faire à vous » promener si tard... Le groupe marche vers le » poste. Là on examine chacun de ces inconnus. Un » homme d'un certain âge, figure vénérable, et de- » vant lequel il avait fallu ébrécher deux ou trois » barricades ; puis, trois autres personnes, qui sem- » blaient à ses ordres, comme des aides-de-camp : M tout cela parut fort suspect au commandant qui in- » terpella vivement le vieillard. Celui-ci lui répondit: » Mon capitaine, vous me vojcz ému jusqu'au fond » du cœur du spectacle dont vous me rendez témoin ; » venez m'embrasser, et vous saurez que je suis un

(i) La Tribu he.

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» de VOS vieux camarades. Le commandanl hésitait. . . » C'est le général Lafayette! dit quelqu'un. Tous se » jettent dans ses bras ; mais le commandant^ repre- » nant tout son sérieux : Messieurs, dit-il, aux ar- )) mes!... Et alors on se met en bataille, et le géné- » rai passe le poste en revue, comme dans l'armée )) la plus régulière. »

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