CHAPITRE IV
Combats dans la matinée du 2g. — Aspect de Paris. — Héroïsme, probité et humanité des patriotes. — Lafayette cerné par les troupes royales, — Réunion chez M. Laffitte. — La victoire se déclare pour le peuple. — Les députés que cette nouvelle convertit à la liberté. — Aspect de l'hôtel de M. Laffitte. — Quelques détails d'intérieur. — Lafayette se rend à l'Hôtel-de- Ville. — Tableau de ce nouveau quartier-général. — Installation de la Commission municipale. — Ses premières mesures. — Proclamation de Lafayette à l'armée.
Le combat avait recommencé à la pointe du jour. Lafayette, revenant à son hôtel, par la rue de Surène, y fut bloqué , pendant quelques instans , par le corps royaliste qui occupait la Madelaine et qui tirait indistinctement sur tout ce qui se présentait. Le général put cependant échapper à ce danger, el, profitant plus lard d'un mouvement rétrograde opéré par un poste ennemi, il ne tarda pas à se rendre chez M, Laflitte, où l'accompagnèrent son petit-fils , Jules de Lasterie, messieurs Audry de Puyraveau , le colonel Carbonel et le capitaine, aujourd'hui colonel Poque. Le canon et la mousquelerie grondaient dans toutes les rues conliguës à celle que Lafayette parcourait à pied. C'était im spectacle touchant (pie celui du peuple
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reconnaissant avec transport le vétéran de la liberté mais ne disant qu'à voix basse : Vive Lafayette! de peur de le signaler aux soldats de Charles X ; et s'empressant d'ouvrir les boutiques, afin que les barricades ne fissent point obstacle à son passage. C'est ainsi qu'à travers mille dangers et mille preuves de la sollicitude populaire, le général parvint chez M. Laffitte, où se rendirent aussi plusieurs de ses collègues et diverses députations de braves citoyens qui venaient le prendre, pour le conduire à l'Hôtel- de-Ville, récemment emporté et définitivement occupé par les patriotes .
J'ai dit qu'à la pointe du jour le peuple et les troupes royales avaient , de part et d'autre , recommencé les hostilités avec acharnement. Pour avoir l'intelligence de ceSqui va se passer chez M. Laffitte, et apprécier la nouvelle physionomie que vont se donner messieurs les députés, il importe de se rappeler la tournure que les opérations militaires avaient prise dans cette matinée décisive, et avant môme la réunion des 35 ou 4o membres de la Chambre, qui, à onze heures, se trouvèrent assemblés chez l'honorable M. Laffitte.
Une multitude de combats partiels avait recommencé avec l'aurore, et, à l'exception de l'Holel-de-Ville , des avenues de la place de Grève, et des boulevards St-Denis et St-Martin, d'où l'ennemi avait été repoussé la veille, on se battait de nouveau sur tous les points qui avaient été le théâtre de la lutte pendant la journée du 28. Là, autour des barricades, dans les rues, dans les maisons, sur les péristyles des églises, par-
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tout, s'était reproduite avec profusion cette foule d'actes d'iiéroïsme, de magnanimité et de mépris de la vie, qui avaient déjà lait des journées précédentes la plus belle époque qui ait jamais ennobli l'espèce humaine, la plus glorieuse dont puissent se parer la liberté et la philosophie. Où trouver un burin pour retracer avec quelque vérité, ou, seulement, pour rendre croyable cette multitude de traits sublimes dont un seul suffirait pour immortaliser un siècle, et qui, aujourd'hui , passent inaperçus dans la masse de hauts-faits, qui les absorbe et ne laisse voir en relief qu'une population radieuse, comme un seul homnje, de courage et de vertu ? Ici, ce sont des barricades s'é-^ levant par enchantement derrière les soldats qui attaquent labarricade qui les arrête; là, ce sont des femmes lançant, par les fenêtres, des pavés, des meubles, des lisons embrasés, au mépris des balles qui viennent les frapper à côté du berceau de leurs fils ; des enfans qui agitent le drapeau tricolore (i) au milieu de la mi-
(i) On voit, dans le vestibule du château de La Grange, un trophée qui rappelle quelques actions d'éclat de cette incomparable époque. Il se compose du drapeau des Suisses enlevé dans le combat ; de celui pris au pont d'Arcole et sur lequel on remarque encore la trace du sang de l'héroïque enfant qui s'y fit tuer; du drapeau que les blessés de juillet portaient à la première revue, et dont ils firent hommage à Lafayetle ; d'autres drapeaux tricolores offerts par les gardes nationales des départemens; de vieux drapeaux de 89; de l'étendard du fameux 8" de hussards, du temps delà révolution ; d'un drapeau américain et polonais, et de deux petites pièces de canon , avec cette ins-
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Iraille, ou qui, se précipitant dans les escadrons ennemis, vont poignarder le cheval du cuirassier qu'ils ne peuvent atteindre; j'en ai vu, se glissant sous les pieds des chevaux, aller chercher, de la pointe d'un fleuret, le défaut de la cuirasse de l'ennemi, et tuer de la sorte un de ces soldats bardés de fer dont le poids seul eût suffi pour les écraser; j'en ai vu d'autres se cramponner à l'étrier d'un gendarme, et s'y faire hacher en s'efforçant de lui décharger un pistolet de poche dans la poitrine (i).
cription : Offerts par le peuple de Paris. Les hommes de juillet aiment surtout u contempler ces souvenirs.
(i) Ce fut un enfant de seize ans qui, armé d'un fusil à deux coups et de deux pistolets, ouvrit le premier la porte du Louvre au peuple j ce brave jeune homme , crible de douze ou quinze blessures, fut emporté dans l'éfjlise Saint-Germain-TAuxerrois transformée en anfibul.mce ; des soins lui furent prodigués, et Dieu nous l'a conservé, peut-être , car il n'en est pas de plus digne de sa protection
Un autre enfant du même âge, élève de l'hospice des Orphelins, nommé Pierre Charles Petit-Pére, escalada, lui aussi le premier, et malgré le feu des gardes royaux et des Suisses, ime autre grille du Louvre. Assez heureux pour n'avoir reçu aucune atteinte, et le palais étant rendu, il alla continuer- de se battre dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré ; une balle, après lui avoir percé la main gauche, fracassa son, bras droit, qu'il a fallu amputer. Il tomba , ce jeune héros , en poussant le cri de P'ive la Charte ! Vive la France ! ....
Auprès (le lui , un autre jeune homme de dix-huit ans, nommé Charles Bourgeois , serrurier de Rocroi , département des Ardennes, monta sur la colonnade, armé de pistolets non chargés (il manquait de poudre), pour y planter le drapeau
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Et , à côlé de ces miracles de courage , que d'actes de générosité et d'humanité! L'ennemi blessé ou prisonnier n'est plus un ennemi; c'est un citoyen, un frère que le peuple confond avec ses défenseurs, et qu'il entoure d'une égale sollicitude. Qui jamais oubliera ces excellentes femmes du peuple, si empressées, dans leurs maisons, au coin des rues , sous la mitraille, partout , à panser tour à tour et l'ouvrier que la balle royale vient de mutiler et le soldat (jui a frappé ce frère ou cet ami ! Et puis , quand la fortune eut prononcé, quel touchant spectacle que celui de cette multitude de demeures particulières, d'églises, de théâtres, que la piété citoyenne avait transformés en hôpitaux et en ambulances! Là, on voyait à chaque pas la moustache d'un Suisse blessé, entre deux lits de jeunes patriotes qui le traitaient en ami, et auquel les chirurgiens prodiguaient les mêmes secours.
Cependant , après quelques heures d'une lutte acharnée, toutes les probabilités de la victoire étaient pour le peuple. Déjà plusieurs bataillons de la ligne s'étaient détachés de l'armée royale ; la Garde et les Suisses combattaient seuls avec ténacité ; mais , successivement débusqués des postes qu'ils occupaient^ la veille, dans le centre de la capitale, ils se repliaient
tricolore; ciuq Suisses le poursuivirent, le blessèrent à coups de baïonneUe , mais ne purent mettre fin à ses jours.
La perte des troupes royales n'a jamais pu être exactement déterminée. Celle des patriotes s'élève à 6^000 liommcs environ : 1,000 à i,aoo tués , le reste en blessés.
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vers le Louvre et les Tuileries. D'un autre coté , dès le mercredi soir y les patriotes, qui se voyaient abandonnés par les députés dont ils avaient tant de fois et si vainement cherché à réveiller le courage, avaient eu l'idée hardie de proclamer un gouvernement provisoire, qu'ils avaient, de leur autorité privée, composé de MM. Lafayette, Gérard et Choiseul. Lorsque de crédules citoyens se présentaient à rHôtel-de-Ville, pour communiquer avec ce pouvoir fictif, les sentinelles répondaient : On ne passe pas, le gouvernement provisoire est en conférence .Ce gouvernement, qui ne siégeait réellement que dans l'imagination de quelques patriotes, produisit les plus heureux effets sur l'esprit public. Des compagnies entières de la garde nationale reparurent en uniforme, en armes, et tambour en tête; le peuple, enhardi par ces signes de ralliement, et persuadé , cette fois, qu'il n'était plus abandonné à lui-même, se précipitait avec confiance sur les bandes de l'absolutisme ; l'agression populaire se régularisait sur tous les points ; une multitude de colonnes d'attaque se formait et marchait à l'ennemi, sous le commandement des élèves de l'École polytechnique, véritables généraux de vingt ans, comme l'a dit si bien un poète» citoyen ; enfin , les Parisiens volaient au combat comme à une victoire certaine : le succès n'était plus douteux.
Telle était la situation des affaires le aj), à onze heures du matin. Alors eut lieu la réunion indiquée chez M. Laffitle ; et l'on concevra aisément qu'elle fut plus nombreuse que celles des jours précédens. La
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nuit avait singulièrement opéré sur les convictions, et tel député qui, la veille, était sorti légaliste incarné, revenait indigné , outré , ulcéré de l'horrible obstination avec laquelle les Bourbons faisaient couler le sang de leurs sujets : c'était atroce. Ainsi reparurent successivement MM. Sébastiani, Bertin de Vaux, Gérard, Dupin aîné, Guizol et bien d'autres champions des doléances respectueuses , du retrait des ordonnances et de la légalité à tout prix.
Dès la pointe du jour, ou plutôt dès le commencement de la nuit, l'hôtel de M. Latïîttc était devenu le point de réunion des patriotes, le centre où aboutissaient et d'où partaient le peu de mesures qu'on prenait , et toutes les nouvelles confuses et contradictoires des événemens qui se passaient sur les divers points de Paris. C'était un spectacle inouï que celui de ces somptueux appartemens encombrés de richesses , de ces tables couvertes d'argenterie , de cette caisse à millions, de cette foule, sans cesse renouvelée, d'inconnus, d'ouvriers, de soldats, de riches, de pauvres, circulant autour de tout cela, le jour, la nuit , et dans un moment où la société paraissait en dissolution, sans qu'un écu, une cuillère à café, fussent soustraits par des hommes que protégeait l'impunité la plus assurée. Souvent sans veste et sans souliers , harassés de fatigue , émus de colère, les soldats de la liberté demandaient des cartouches (i), des ordres, des chefs, quelquefois un
(i) Une distribution abondante de cartouches , provenant de la caserne de la rue Verte et apportées chez M. Laffitte dans
morceau de pain j mais ils ne voyaient ni l'or, ni les objets précieux qui, jetés pêle-mêle, sollicitaient de toute part leur héroïque pauvreté. Encore une fois , le peuple, le vi'ai peuple, celui des barricades, ne fut jamais si beau.
C'était aussi chez M. Laffîtte que les patriotes des départemens les plus voisins de la capitale accouraient, pour demander des instructions, que l'honorable député résumait en deux mots : Poussez a tinsuirection y et , si besoin est , venez au secours de Paris. Telles furent celles que reçut, par exemple, le maire de Rouen, qui, à la première nouvelle des ordonnances , était venu offrir à la capitale le concours de la patriotique cité qu'il administrait. Ce brave citoyen repartit immédiatement, accompagné de l'honorable M. Carel, pour aller insurrectionner la ville de Rouen , dont la détermination , dans cette circonstance, fut si prompte et si noble. Les dépêches, interceptées par les patriotes, les demandes de sauf-conduits et de passeports réclamés par les ambassadeurs étrangers, étaient aussi adressées à M. Laffitte, chez lequel on conduisit même quelques prisonniers faits sur les troupes royales. De ce nombre étaient, entre autres, trois officiers d'état-major, MM . Roux, de Seran et un autre, qui, reconnaissans de l'hospitalité qui leur fut accordée et des soins qu'on prit pour sauver leur vie , avouèrent à leur hôte qu'au moment même
des paniers à vin , y fut publiquement faite au peuple, dans la matinée du jeudi.
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où ils étaient tombés dans les mains des Parisiens, on délibérait , à l'état-niajor de la place , sur les mesures à prendre pour envoyer deux cents soldats, déguisés en hommes du peuple , s'emparer de lui, M. Laffitte, et le conduire au pied de la Colonne où il devait être fusillé sur-le-champ. Après 4^ heures de séjour dans les appartemens de leur condamné, ces juges expéditifs reçurent de lui des habits à l'aide desquels ils purent quitter son hôtel et se perdre dans la foule.
C'est au milieu de ce tumulte qu'eut lieu la réunion du 29, à laquelle assistèrent trente-huit ou quarante députés. Elle s'ouvrit sous la présidence de M. Laffîtte qui, après avoir exposé la situation et insisté sur la nécessité de diriger le mouvement, donna la parole à M. Mauguin. Celui-ci parla avec le même patriotisme , la même énergie qu'il avait déployés les jours précédens, et termina en disant que puisqu'on était resté si en arrière du peuple , il fallait au moins tâcher de le rattraper, en organisant sans délai un gouvernement provisoire. Un grand nombre de citoyens, accourus de l'Hôtel-de-Ville, venaient à chaque instant solliciter cette mesure, sans laquelle la fortune pouvait encore virer de bord , et cependant elle trouvait toujours des âmes incertaines et timorées. Enfin, Lafa} ette arriva , et , sur son offre d'accepter le commandement de toutes les forces militaires, la délibération fut emportée. Je dois dire que le général Gérard déclara aussitôt que , dès ce moment, il ne demandait pas mieux que de servir sous
les ordres de Lafayelte : il fut convenu que la direction des opérations actives lui serait immédiatement confiée.
Lafayette demanda la formation d'une commission civile composée de députés , et il déclina l'honneur de les désigner lui-même. Alors ses collègues nommèrent MM. Mauguin, Laffitte , de Schonen , Audry de Puyraveau^ Lobau et Casimir Périer, comme commissaires municipaux chargés de la direction des affaires générales.
Cependant le Louvre et les Tuileries venaient d'être emportés , après une résistance opiniâtre de la part de la Garde et des Suisses , et des prodiges de valeur du côté du peuple. Ce peuple, toujours lui, se promenait vainqueur dans la résidence des rois; et là, comme chez M. Laffitle, comme à l'Hôtel-de- Ville , à Saint-Cloud , partout , ce fut encore une armée de Spartiates dans le palais de Xerxès. Pour prix de sa victoire ce peuple ne voulut que placer un cadavre sur le trône de Charles X; pas une obole ne fut enlevée de ce dépôt de tant d'objets de luxe et de prix. Sur un autre point, les 5'^ et 53^ régimens d'infanterie de ligne , entraînés par un des frères de BI. Laffitte qui eut l'audace de se jeter au milieu des soldats, venaient de se détacher des troupes royales et de rentrer dans leurs casernes , à la condition de garder leurs armes et de ne point se battre contre leurs camarades.
Le combat ne continuait donc plus que contre la Garde et les Suisses en retraite sur tous les points ,
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lorsque se termina celte réunion du 29, h l'issue de laquelle Lafayette, honoré de la confiance du peuple et de l'approbation de ses collègues , se mit en marche pour l'Hôlel-de-Ville. Cette marche, moitié triomphale, moitié guerrière, présenta un des plus grands spectacles qui se puissent offrir à l'admiration des hommes. Qu'on se figure une foule immense de citoyens armés ou sans armes, portant dans leurs bras le vétéran de la liberté ; les cris confus de F'ive la Nation! Vive Lafayette ! se mêlant au bruit de mille combats partiels qui se livraient encore , aux barricades, dans les rues, dans les maisons ; qu'on se représente les acclamations d'un peuple qui, abandonné trois jours à lui-même, voit apparaître un généralissime qui lui rappelle cinquante ans de combats soutenus pour la liberté ; qu'on imagine cinq cent mille hommes, femmes ou enfans bordant les rues ou suspendus aux croisées, sur les toits, agitant leurs mouchoirs et faisant retentir la capitale de cris de bonheur et d'espérance ; qu'on se figure tout cela , et l'on n'aura encore qu'une imparfaite idée du délire populaire qui salua le passage de Lafayette.
Au moment où le cortège, avançant lentement au milieu de ces masses épaisses, arriva dans la rue aux Fers , un nuage de rubans tricolores couvrit tout le groupe au milieu duquel se trouvait Lafayette. Le général se hâta d'arborer les trois couleurs, que prirent aussi toutes les personnes qui purent obtenir une part quelconque de ce patriotique cadeau. A la Grève, le peuple fit hommage à Lafayette de quelques blessés.
qu'il pressa sur son cœur. Enfin , parvenu à l'Hoîelde-Ville, où il fut reçu par le général Dubourg qui s'y était établi avant lui , et par le colonel Zimmer, qui déjà y avait organisé un service d'état-major, son premier soin fut de déployer le drapeau tricolore sur la tour de cet antique édifice , et de faire couvrir les murs de la capitale de la proclamation suivante :
« Mes chers concitoyens et braves camarades ,
» La confiance du peuple de Paris m'appelle en- » core une fois au commandement de la force publi- » que. J'ai accepté avec dévouement et avec joie les » pouvoirs qui me sont confiés , et , de même qu'en » 1789, je me sens fort de l'approbation de mes ho- » norables collègues , aujourd'hui réunis à Paris. Je )) ne ferai point de profession de foi : mes sentimens » sont connus, La conduite de la population pari- » sienne, dans ces derniers jours d'épreuve, me rend » plus que jamais fier d'être à sa tête.
» La liberté triomphera, ou nous périrons en- » semble.
)) Vive la Liberté ! vive la Patrie !
Lafayette était donc installé dans ce même Hôtelde-Ville où, quarante ans auparavant, une autre génération l'avait placé à la tête de la révolution de 89. Quelqu'un ayant voulu lui indiquer la route : Je connais les êtres, dit-il en riant, et il continua de monter le grand escalier. Quel pittoresque tableau que
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relui de ce nouveau quartier-général de la liberté ! Que de grancis souvenirs venaient s'y marier à des souvenirs plus grands encore! Ces salles immenses, pleines d'une foule de citoyens de toutes les classes et de tous les âges ; ces combaltans enivrés par la victoire, et si beaux de leurs blessures; ces tentures fleurdelvsées mises froidement en lambeaux; le buste de Louis XVIII renversé , celui de Charles X réduit en poudre ; ces soldats citoyens accourant de tous côtés annoncer la défaite des ennemis de la liberté, l'enlèvement du Louvre, des Tuileries, de la caserne de Babylone (i); apportant les drapeaux et traînant les canons qu'ils ont arrachés aux soldats de Charles X; des orures dictés à la hâte et expédiés dans toutes les directions, pour que les royalistes fussent suivis , harcelés dans leur retraite ; ces gardes aux bras nus ; toute l'Ecole polytechnique sous les armes; des postes s'établissant sur tous les points; la place de Grève se couvrant de caissons et de débris ; ailleurs, des mains pieuses creusant déjà la tombe des héros de la liberté ; enfin, cet amalgame d'une émeute populaire et d'une bataille réelle contre des troupes et des généraux aguerris, se résolvant en une multitude d'attaques de postes et de succès partiels : tout cela vivifié , animé par le sentiment d'un grand
(i) Quelle ne dut pas être l'éniotion deLafavette, lorsqu'il apprit, dans ce moment, que des deux amis, MM. Joubert et Levasseur, avec lesquels il s'était mis en rapport en arrivant à Paris, l'un venait d'emporter les résidences royales, et que Tautrc était grièvement blessé I
2/i2 LAFAYETTE
triomphe, présentait un spectacle que la plume seule d'un Tacite ou d'un Salluste serait digne de retracer. Cependant, la commission arriva à l'Hôlel-de- Ville et s'occupa des premiers besoins du service, tandis que les généraux Gérard et Pajol parcouraient les divers points de défense; car, on s'attendait encore à une attaque générale et décisive de la part de l'ennemi. Telle était, en effet, l'intention de la Cour, dont les colonnes se mirent en mouvement, et ne renoncèrent à cette nouvelle agression qu'à la vue des mesures que le peuple avait prises pour les recevoir. Dans la nuit du jeudi au vendredi les bivouacs populaires furent encore troublés par quelques alertes, mais tout combat cessa dans Paris, et les hostilités ne continuèrent que faiblement , au bois de Boulogne et sur la ligne de retraite des troupes royales, qui se concentraient sur Saint-Cloud .
Alors un des premiers soins de Lafayette fut d'adresser la proclamation suivante à l'armée, pour la tranquilliser sur les sentimens de la nation à son égard :
« Braves soldats ,
» Les habitans de Paris ne vous rendent pas res-
» pensables des ordres qui vous ont été donnés ;
» venez à nous, nous vous recevrons comme des
» frères ; venez vous ranger sous les ordres de ce
» brave général qui a versé son sang pour la dé-
M fense du pays en tant de circonstances, le général
)) Gérard. La cause de l'armée ne pouvait pas cire
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» long-temps séparée de la cause de la nation et de » la liberté ; sa gloire n'est-ellc pas notre plus cher » patrimoine ! Mais aussi elle n'oubliera jamais que » la défense de notre indépendance et de nos liber- » tés est son premier devoir. Soyons donc amis, » parce que nos intérêts et nos droits sont communs. » Le général La ayette déclare au nom de toute la » population de Paris qu'elle ne conserve à l'égard » des militaires français aucun sentiment de haine , » ni d'hostilité : elle est prête à fraterniser avec tous » ceux d'entr'eux qui reviendront à la cause de la » patrie et de la liberté j et elle appelle de tous ses » vœux le moment où les citoyens et les militaires, » réunis sous un même drapeau, dans les mômes » sentimens, pourront enfin réaliser le bonheur et » les glorieuses destinées de notre belle patrie. » Vive la France !
» Le général Lafayette. »
Ainsi finirent les opérations actives dans le ravon de la ca})itale. Je reviens à l'Hckel-de- Ville.
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