RÉPONSE DU GÉNÉRAL LAFÂYETTE
Paris, 26 novembre i83o.
A Monsieur le comte de Siuvilliers.
a M. le Comte ,
» Les Zettres que vous m'avez fait l'honneur de » m'écrire ont été reçues avec tous les sentimens » d'affection et de respect que je dois aux bontés )) doiit vous m'avez donné des preuves dans tous les » tenps; ma reconnaissance et mon attachement » n'ont pu qu'être fortifiés par nos dernières con- » versations, lorsque nous nous sommes parlé avec » confiance du passé , du présent et de l'avenir.
» Vous aurez été mécontent de moi dans les der- » nières circonstances , non que j'eusse pris , avec » vous ni avec personne, aucun engagement ; mais )) vous aurez dit : (( Puisque Lafayetle a cru devoir » aux circonstances de se relâcher de sa préférence M bien connue, et de tout temps proclamée, pour » les institutions complètement républicaines, pour- » quoi cette concession a-t -elle favorisé une autre » famille que la mienne? A-t-il oublié que trois mil- » lions de votes avaient reconnu la dynastie impé-
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» riale? » Vous voyez, mon cher comte, que je » présenlc le reproche dans toute sa force. Je vais » m'en justifier comme je l'ai mérite , en toute in- » dépendance et pureté de conscience.
» Lorsque l'attentat de Charles X et Compagnie » eut soulevé la population parisienne, et que la » confiance publique m'eut placé à la tète de ce mou- » vement patriotique, ma première pensée, après la » victoire , fut d'en tirer le meilleur parti pour la » cause de la liberté de mon pays. Vous jugez bien » qu'aucune combinaison personnelle ne pouvait » entrer dans cette détermination.
n La première condition du sentiment républi- » cain, étant de respecter la volonté générale, il m^é- 7) tait interdit de proposer une constitution pure- » ment américaine , la meilleure de toutes , à mes » yeux. C'eût été méconnaître le vœu de la majorité, » risquer des troubles civils , appeler la guerre }) étrangère. Si je me suis trompé, c'est du moins » contre mon inclination de tous les temps, et même, » en me supposant une ambition vulgaire, contre ce )) qu'on appellerait mon intérêt actuel.
» Un trône populaire, au nom de la souveraineté » nationale, entouré d'institutions républicaines; » voilà ce que nous avons cru pouvoir : tel a été le » programme des barricades et de l'Hôtel-de- Ville » dont je me suis fait l'interprète.
» La Chambre des députés représentant 80 mille » électeurs allait moins loin que nous, mais d'accord » avec l'opinion publique pour l'expulsion de la fa-
» mille coupable , elle était , comme Paris et le reste » de la France , pressée de rassurer toutes les in- » quiétudes et de savoir à quoi s'en tenir.
» Je pourrais me borner à vous dire que votre dy- » nastie était dispersée; les uns à Rome^ vous en » Amérique, le duc de Reischladt dans les mains » autrichiennes ; mais je dois à votre amitié ma » pensée tout entière.
» Le système napoléonien a été éclatant de gloire, » mais empreint de despotisme , d'aristocratie, et de » servitude (i); et s'il était encore une combinaison » qui put rendre ce fléau tolérable et presque popu- » laire en France (ce qu'à Dieu ne plaise !), ce serait » un retour du régime impérial. D'ailleurs, le fils de » votre immense frère est devenu un prince autri- » chien, et vous savez ce qu'est le cabinet de Vienne. » Voilà, mon cher comte ^ et malgré mes sentimens » personnels à votre égard , ce qui ne m'a pas per- » mis de souhaiter le rétablissement d'un trône dont
(i) Après le départ de l'Empereur pour Waterloo, le prince Lucien eut une conversation avec Lafayette : « Espérez-vous, » lui demanda celui ci, « que votre frère soit corrigé ? Non, répondit Lucien ; deux miracles l'ont sauvé : Marengo et Austerlitz; il en fera peut-être un troisième, mais il n'est pas en lui de l'arrêter, et, en cas de chute, deux partis s élèveront : son fils et le duc d'Orléans. Moi, je suis du parti de mon neveu • et vous, général? Ni de l'un ni de l'autre , répondit Lafayette, ainsi que je viens de le dire à un orléaniste. Je reste avec le peu]^ie, indépendant des partis, pour que la liberté fasse le m'iîiUeur marché possible , sans acception de personnes. »
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» les Cent-Jours avaienî montré la constante ten- » dance vers d'anciens erremens.
)) Je connaissais à peine le duc d'Orléans. De vives » inimitiés avaient existé entre son père et moi. » Quelques rapports de parenté et de bons procédés » ne m'avaient pas même conduit jusqu'à l'entrée » du Palais-Royal ; et, néanmoins, je savais, comme » tout le monde, qu'il y avait dans cette famille des » vertus domesti(jues, des goûts simples, peu d*am- » bition, et un sentiment français auquel l'Empe- )► reur lui-même avait rendu justice. Je me rappelai » le jeune républicain de 89, le soldat de Yaliny et )) Jemmapes , le professeur de Suisse et le voyageur » aux États-Unis. Il s'appelait Bourbon, et c'est un » nom fâcheux, mais ce nom même était, plus que » le vôtre , plus que celui de république, une garan- » lie contre la guerre. Il n'empêchait point de cons- » later, d'exercer le principe de la souveraineté du (( peuple, de mettre des armes aux mains de deux » millions de citoyens nommant leurs officiers , de » rendre complète la liberté de la presse, et d'avoir )) des institutions populaires. Il m'a donc paru utile, » dans les circonstances où nous étions , pour la paix » du dedans et du dehors, que les diverses nuances » d'opinions politiques, à l'exception du parti de )j Charles X, se réunissent sur celte combinaison.
» Mon adhésion n'a pu être l'effet d'aucune pré- » vention ou affection antérieure.
» Je dois dire auj(jurd'hui qu'après quatre mois » d'intime connaissance, des sentimens de confiance.
» d'amitié et de cause commune sont venus se » joindre à mes considérations primitives. Quant à » l'assentiment général^ ce ne sont pas seulement les » Chambres et la population de Paris, 80 mille gar- » des nationaux et 3oo mille spectateurs au Champ- » de-Mars; ce sont toutes les députations des villes » et villages de France que mes fonctions me met- » tent à portée de recevoir en détail; en un mot, un » faisceau d'adhésions non provoquées et indubita- » blés, qui nous confirment de plus en plus que ce » que nous avons fait est conforme à la volonté ac- )) luelle de la très-grande majorité du peuple fran- » çais.
» J'ai vu, dans une de vos lettres, qui toutes ont été » fidèlement remises, que vous soupçonniez le duc » d'Orléans, d'alors, d'avoir eu connaissance d'un » complot contre l'Empereur à l'île d'Elbe. Il en est » incapable, et, d'après ce que m'ont dit le répu- » blicain, dénonciateur de ce complot et madame de » Staël, restée l'amie du duc d'Orléans, j'aurais, in- » dépendamment même de son caractère connu , la » conviction qu'il a été calomnié près de vous.
» Un de mes premiers soins , après son élévation )) au trône;, fut de lui exprimer le vœu que vous, )) monsieur le comte, vos enfans et leur respectable » mère, vous pussiez, si cela vous convenait, ren- » trer paisiblement en France. Cette pensée fut très- » cordialement accueillie par le Roi , mais on objecta » des traités avec les puissances étrangères, qui, » tout absurdes et insolens qu'ils sont, nécessite-
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» raient quelques négociations. La situation politi- » que a changé depuis ; l'horizon diplomatique s'est » rembruni ; on se précaulionne des deux cotés ; » mais il est superflu de s'arrêter à ces circonstances, n puisque, dans aucun cas, d'après la teneur de vos » lettres , vous n'auriez voulu prendre ce parti. Je » ne vous en parle que pour me reporter à ce que » j'avais eu l'honneur de vous dire à Burdenton.
» C'est dans la sincérité de mon cœur que j'ai » voulu avoir celte explication avec vous. Je ne vous » dirai pas que tout se soit passé comme je l'aurais » dicté. Vous savez que^ dans les affaires intérieures, » comme dans celles du dehors , personne ne voit » tout se faire à son gré. Votre incomparable frère, )) avec sa puissance, son caractère et son génie, l'é- » prouvait lui-même, et vous, son meilleur ami, en » aviez votre part ; mais je n'ai voulu rien taire de » ce que j'ai fait en pleine liberté d'esprit et de vo- » lonté, aimant mieux mériter par ma franchise la » conservation de votre amitié , cjue de la détruire » par une apologie moins sincère.
» Recevez , mon cher comte , l'hommage du res- » pect, de la reconnaissance et de l'affection que je » vous ai voués.
Tels sont les motifs qui tinrent Lafayette éloigné des trois sj slèmes dans chacun desquels les partis essayèrent en vain de l'engager.
\\vv\^\'v\xv\V'\lV^\^v^v\v\\'\lV^'V\JV^\\v\VlXiVvv\l\\\'v\\v\\'v\\w\'vv\'v CHAPITRE VII.
Lafayette prend deux grandes mesures. — L^Hôtel-de-Ville et la Chambre des députés, au i août. — Lafayette insiste pour que tout reste provisoire. — Ordre du jour. — Visite du duc d'Orléans à l'Hôtel-de- Ville. — Opposition à la lieutenance- générale. — Efforts de Lafayette pour apaiser cette opposition. — Le trône populaire et les institutions républicaines. — Charles X veut se retirer dans la V^cndée. — Expédition de Rambouillet.
Lafayette attendait que les représentans du pays prissent^ au nom du peuple^ une initiative que nul n'avait le droit de prendre avant lui. Cependant^ son arrivée au pouvoir fut marquée par deux grandes mesures que la France n'eût assurément obtenues ni du gouvernement, ni de la législature, si elles eussent été préalablement soumises à leurs décisions. Il se hâta de faire proclamer solennellement, et comme préliminaire obligé de toute combinaison ultérieure, le dogme de la souveraineté du peuple , que Napoléon et les Bourbons avaient rangé, depuis trente ans, au nombre des chimères politiques et même des mauvaises pensées v II érigea en principe et mit en pratique l'armement de la nation entière , villes et campagnes , nommant elle-même ses officiers ; principe qui datait de 89 , mais que le despotisme des trente-deux dernières années avait également re-
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poussé comme la plus dangereuse des institutions, la plus incompatible avec l'ordre public et le maintien du pouvoir. L'accueil que renonciation de ces doctrines avait reçu à la tribune, toutes les fois que Lalavelte avait osé les y professer, lui avait fait sentir la nécessité de les établir en droit et de les mettre en action , avant que personne , Chambre ou Roi, eût la parole pour les combattre ou les modifier. Et, en effet, qui peut douter aujourd'hui que si l'on eût soumis ces deux institutions capitales méthodiquement au conseil du Roi , ou aux délibérations delà législature, elles n'y eussent été mutilées? N'est-iKpas évident, surtout, que le projet de composer la garde nationale, de l'universalité des citoyens, et de l'investir du droit d'élire ses propres officiers, aurait été impitoyablement repoussé par l'ordre du jour? Cela est sivraiqueLafayette eut souvent à combattre pour la conservation du principe qu'il avait mis en vigueur, et que, dans une circonstance peu éloignée des premiers jours de la révolution, il fut obligé de démentir, par un ordre du jour, une publication du gouvernement, qui tendait à réduire l'armement des gardes nationales aux villes de trois mille âmes et au-dessus.
Je reviens à ce qui se passait le a août à la Chambre des députés et à l'Hôtel-de-Ville.
Les membres présens à Paris avaient donc élevé le duc d'Orléans à la lieutenance-générale du royaume. Une députation de la Chambre se transporta à l'Hôtel-dc-Ville, pour informer Lafayette de cette déci-
sion législative , à laquelle il n'hésita point à donner son assentiment , en exprimant toutefois sa conviction intime que tout ce qui venait de se faire ne devait être que provisoire, et qu'il n'y avait de définitif que la victoire du peuple et sa souveraineté. Cette opinion fut nettement reproduite dans l'ordre du jour qu'il publia le i août , et dans lequel il disait :
(( Dans la glorieuse crise où l'énergie parisienne » a reconquis nos droits, tout reste encore provisoire ; » // îi'r n de définitif que la souveraineté de ces droits » nationaux et V éternel souvenir de la grande semaine )) du peuple. »
La proposition de la lieutenance-générale avait été transmise au duc d'Orléans le vendredi soir. Le prince, rentré le même jour au Palais-Royal, se hàla d'envoyer complimenter THôtel-de-Ville et le général Lafayette. Le samedi matin il lui fît annoncer sa visite.
Cependant , la nomination du duc d'Orléans avait rencontré une vive opposition parmi les combattans de juillet. On n'articulait aucun grief contre ce prince; mais sa qualité de Bourbon était l'objet d'une invincible répugnance, pour la plus grande partie des citoyens dont le sang avait coulé dans les trois jours. Ce nom, contre lequel s'élevaient les cadavres qui couvraient encore la place de Grève, nourrissait d'odieux souvenirs et une vive irritation, lorsque le lieutenant-général du royaume arriva à l'Hôtel-de- Ville, où il put entendre quelques cris de : Vive le duc d' Orléans ! couverts par les cris mille fois répé-
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tés de : Vive la Liberté! Vive hafayeUtï Cette opposition se renouvela avec plus de force au momenl où le prince entra dans la salle du Trône; les jeunes gens, encore couverts de sueur et de poussière, répondaient aux cris de Vive le duc iV Orléans ï que faisaient entendre les députés, par le cri très-significatif de Vive Lafajetleï Des proclamations qui parlaient du prince avec éloge avaient été déchirées, etlesagens quiles affichaient arrêtés et maltraités par le peuple. La place de l'Hôfel-de-Ville était couverte d'une foule immense parmi laquelle on criait beaucoup : Plus de Bourbons l On attendait avec impatience l'accueil que Lafayette allait faire au lieutenant-général j tous les yeux étaient fixés sur ces deux personnages; un député, M. Viennet , lut la déclaration de la Chambre , qui n'excita aucune sensation ; mais lorque Lafayette , tendant la main au duc d'Orléans, lui remit un drapeau tricolore, et le conduisit à une des croisées de THôtel-de-- Ville, l'enthousiasme se réveilla, et des cris moins rares de Vi^e le duc d' Orléans l se mêlèrent aux cris universels de Vive La fajet/c ! Cependant les circonstances devenaient graves; dans l'intérieur de l'Hôtelde-Ville et sous les yeux mêmes du prince, le mécontentement s'exprimait en termes non équivoques ; un général (i), ouvrant une croisée, et montrant le peuple à Son Altesse Royale, alla même jusqu'à lui
(i) Le géucral Dubouig poursuivi depuis avec adjaincmcnt par le ministère public de Louis-Philippe.
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dire : « Monseigneur, vous connaissez nos besoins )» et nos droits ; si vous les oubliez, nous vous les » rappellerons. » Enfin, il élait à craindre que le peuple ne s'armât et ne reprît possession du champ de bataille.
C'est alors que Lafajette interposa sa toute-puissante autorité auprès des chefs de l'insurrection , et obtint d'eux que la tranquillité ne serait point troublée, s'obligeant, de son côté, à obtenir du nouveau pouvoir les garanties que la révolution avait le droit d'exiger, et qu'il résuma par les mots de iro/ie populaire, entouré d'institutions républicaines ; c'est-àdire , l'adoption du dogme fondamental de la souveraineté du peuple ; l'abolition de l'hérédité de la pairie; l'abolition du cens d'éligibilité; l'application du principe électoral le plus large à l'organisation municipale et communale ; le rétablissement de la garde nationale d'après les principes de la Constitution de 91 , et la suppression des monopoles contraires aux intérêts généraux du commerce et de l'industrie.
Lafayette , adoptant ces bases comme l'expression de ses propres sentimens, alla les présenter au Palais- Royal , d'où il revint avec l'assurance que telle était aussi l'opinion intime du lieulenant-général. « Fous » saluez, avait-il dit au duc d'Orléans, que je suis ré- » publicain, et que je regarde la constitution des Etats- » Unis comme la plus p ai faite qui ait existé. » — « Je » pense comme vous, répondit le duc d'Orléans; // » est impossible d'' avoir passé deux ans en Amérique
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» et de n'être pas de cet avis; mais croyez-vous y dans » la situation de la France, et diaprés l'opinion gé- » ne raie , cjuil nous convienne de V adopter? » — « JSon , répondit Lafayette ; ce qu'il faut aujourd'hui » au peuple français , cest un trône populaire en- » touré d'institutions républicaines. » — u C'est bien » ainsi que je l'entends , répartit le prince. »
Tout ce qui fut dit , dans cette circonstance, entre le prince et Lafayette, respirait les mêmes senlimens républicains de la part de Son Altesse Royale , dont les professions libérales allèrent même au-delà des espérances de son interlocuteur.
Lafayette s'empressa de publier l'engagement que le lieutenant-général venait de prendre envers lui , et, pour me servir de ses propres expressions, cet engagement, qu'on appréciera comme on voudra, acheva de rallier autour de nous et ceux qui en -voulaient pas du monarque , et ceux qui nn voulaient un tout autre qu'un Bourbon (i).
Il convient à l'histoire de cette révolution de signaler ici une des grandes préoccupations qui durent empêcher Lafayette de prêter une attention assez sévère aux premières démarches du nouveau gou-
(i)Oa a prétendu, et c'est à tort, qucLafayeUe, montrant le duc d'Oiléans au peuple, avait dit : Voilà la meilleure des repiililicjues. Lafayette a expliqué sa pensée et rétabli le sens de ses expressions dans une lettre adressée au général Bernard, et que celui-ci fitpublier dans les journaux américains. Il adit, en parlant de la uiouarcliie de juillet : f uila ce (fut' nous avons pu faire de plus républicain ; et non pus: f'oilà la meilleure des republif/ues.
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vernement et de la Chambre des députés. Pendant qu'à son quartier-général on s'occupait sans relâche de rétablir l'ordre dans la capitale^ et d'organiser de vastes moyens de défense ou d'attaque^ dans l'éventualité d'une résistance prolongée , la Cour et l'armée royale se retiraient sur Versailles et Rambouillet, où Charles X avait résolu de prendre position et de tenir ferme. De ce point, le roi déchu espérait soulever la Vendée et les départemens de l'Ouest avec lesquels il s'était déjà mis en communication (i). Lafaj elle, prévoyant cette combinaison , s'empressa de former un corps de quinze ou vingt mille volontaires, dont il confia le commandement au général Pajol, à qui il donna le colonel Jacqueminoî, pour chef d'état-major, et son fils, Georges Lafayette, pour aide-de-camp. Cette armée , si bizarre par la diversité des costumes et des armes, par la multitude à'' omnibus , de fiacres, de cabriolets, de voitures de toute espèce, qui devaient la transporter sur le champ de bataille ; mais, en même temps, si intéressante par l'ardeur et le patriotisme qui l'animaient, se mit en marche pour Versailles , après avoir été passée en revue par Lafayette, dans les Champs-Eljsées. La veille, une faible avant-garde, commandée par le colonel Po-
(i)Le général Laniarque qui fut bientôt après prendre le comraandenient de ces dépai'temens , acquit les preuves les plus convaincantes de l'existence de ce projet de guerre civile, qui ne manqua son effet que par la promptitude avec laquelle une armée populaire fut dirigée contre Ramljouillct, par l'ordre de Jjafaycttc.
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que , avait été dirigée sur ce point , pour suivre les mouvemens de l'ennemi^ et réclamer les diamans de la Couronne, que la famille royale avait emportés. Cette mission donna lieu à l'échange de quelques parlementaires, et c'est en cette qualité que le colonel Poque, dont le caractère sacré fut indignement méconnu par un général, aujourd'hui en activité de service (i) , reçut le feu d'un peloton suisse, qui tua le cheval et fracassa le pied de ce brave officier. Dans la nuit qui suivit le départ de l'armée patriote, Lafayetle reçut, à l'Hôtel-de- Ville , la visite d'un officier-général qui, s'étant trouvé à Rambouillet au moment où Charles X passait la revue de ses troupes , avait profité de cette occasion pour recueillir les détails les plus exacts sur les forces de l'armée rojale. Cette armée se composait encore de quarante pièces de canon et d'un effectif de douze mille hommes, dont trois beaux régimens de cavalerie. Lafayette ne fut pas sans inquiétude en pensant que cette artillerie et celte cavalerie, qu'on lui disait être animées du plus mauvais esprit, pouvaient, dans les plaines de Rambouillet, combattre avec avantage les patriotes, dont la formation avait été si spontanée et si incomplète. Il transmit aussitôt les renseignemens qu'il venait de rece-
(i) Je dois dire ici que lorsuue Lafayette ordonna que le général qui avait fait tirer sur un parlementaire passât à un conseil de guerre, le colonel Poquc eut la générosité d'implorer la grâce de ce Vandale, et d'insister même poui- que son nom ne fût pas mis à l'ordie du jour.
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voir au général Pajol;, en l'engageant, en cas d'attaque, à gagner les bois, où les volontaires ne manqueraient point de reprendre leur supériorité. Heureusement le mouvement rapide et hardi de l'armée parisienne en avait imposé à la famille royale, et le choc redouté n'eut pas lieu. Les trois commissaires du gouvernement provisoire, MM. Maison, Odilon-Barrot et de Schonen arrivèrent à Rambouillet, où l'on convint que les diamans de la Couronne seraient rendus , et que la famille royale se retirerait sur Cherbourg à petites journées , et suivie des troupes qui voudraient l'accompagner jusqu'à la frontière.
Ce fut encore un spectacle sans exemple dans les annales du monde , que celui que présenta cette immortelle journée. D'un côté, un roi parjure qui, après avoir déchiré le pacte fondamental , proclamé le pouvoir absolu, fait mitrailler et égorger ses compatriotes pendant trois jours , ordonné d'arrêter et de fusiller ces mêmes hommes qui le tenaient alors en leur pouvoir, traversait la France entière, sous la protection de trois commissaires revêtus de la cocarde tricolore, à travers des populations encore émues de colère, sans, cependant, qu'un seul ressentiment vînt insulter à des malheurs si mérités. D'un autre côté, quinze ou vingt mille volontaires parisiens regagnant leurs foyers, sans qu'un seul excès eût marqué leur passage. C'étaient ensuite les voitures de la Cour couvertes de dorures et traînées par huit chevaux capara- <^onnés, remplies au dedans, surchargées au dehors de patriotes riant aux éclats de se trouver assis sur les ve-
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lours de la royauté, mais respectant jusqu'à ces débris d'une vanité châtiée.
Voici Tordre du jour que Lafayette publia à l'issue de celte expédition aventureuse :
Ordre du Jour du 5 août.
« Tant de prodiges ont signalé la dernière semaine, » que , lorsqu'il s^agit de courage et de dévouement, )i on ne peut plus s'étonner de rien. Le général en » chef croit néanmoins devoir exprimer la rebon- » naissance publique et la sienne , pour la prompli- » tude et le zèle avec lesquels la garde nationale et » les corps volontaires se sont précipités sur la roule » de Rambouillet, pour mettre fin à la dernière résis- » tance de l'ex-famille royale. Il doit aussi des re- » mercîmens aux braves de Rouen, Louviers et » Elbeuf, qui , venant fraterniser avec nous, n'ont » pas cru p(}uvoir mieux remplir cet objet qu'en » s'unissant à l'armée d'expédition, sous les ordres » du général Pajol et du colonel Jaccjueminot.
» Au milieu des services rendus à la patrie par la » population parisienne et les jeunes gens des écoles, » il n'est aucun bon citoyen qui ne soit pénétré d'ad- )) miralion, de confiance, je dirai même de respect, » à la vue de ce glorieux uniforme de l'École poly- » technique, qui, dans ce moment de crise, a fait » de chaque individu une puissance pour la conquêle » de la liberté et le maintien de l'ordre public. Le » général en chef prie les élèves de l'École poly- » technique de désigner un de leurs camarades pour
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» rester auprès de lui en qualité d'aide-de-camp.
» Le colonel Poque , aide-de-camp du général en » chef, était envoyé depuis quatre jours , par la com- )) mission provisoire et par lui , pour suivre le mou- » vement des troupes royales, et remplir une mission » de patriotisme et de générosité. C'est, lorsqu'il at- » tendait le retour d'un parlementaire, qu'on a tiré » sur lui, et qu'il a été grièvement blessé. Une en- » quête sévère aura lieu sur cet attentat. Le général » en chef se borne dans ce moment à faire connaître » la conduite intrépide, intelligente et généreuse » du colonel Poque, et à rendre justice au jeune » AI. Dubois, qui a montré dans cette occasion une » intelligence et un courage remarquables, ainsi » qu'au brave brigadier de cuirassiers Pradier, et » quelques autres qui étaient près du colonel.
» Les braves volontaires qui, sous les ordres de » leur intrépide chef Joubert, ont tant fait dans les » trois grandes journées, se sont encore distingués » sous les ordres du même chef, vraiment digne » d'eux, par leur zèle dans l'expédition de Ram- » bouillet.
)) Nos frères d'armes de la patriotique ville du » Havre s'étaient aussi mis en marche pour nous se- » courir -, ils sont entrés hier dans la capitale ;, pour )) fraterniser avec nous.
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