CHAPITRE IX
Espérances vaines. — Lafavette s'oppose à ce que le nouveau roi prenne le nom de Philippe V. — Intronisation de Louis- Philippe. — Pourquoi Lafavette accepte le commandement général des gardes nationales. — Ce qu'il fait pour cette institution.— Revue du 29 août i83o. — C'était, alors,, à l'Europe à demander la paix j à la France à l'accorder.
Telle qu'on venait de l'improviser, ou, pour me servir du mot consacré, telle qu'on venait de la bâcler, la nouvelle Charte était assurément au-dessous des exigences de la victoire j au-dessous, surtout, des espérances qu'un si beau triomphe avait fait concevoir. Cependant la dislance était déjà grande entre la nouvelle Constitution et la Charte octroyée j enlre les formes républicaines qu'on respectait encore et les formes serviles de la Cour, qui, quelques jours plus tôt pesait sur la France. Les amis les plus ardens de la révolution pouvaient encore rêver la justice, la liberté, la gloire, un trône protecteur des droits du peuple, un pacte indissoluble entre le gouvernement et la nation. Quant à moi, je le confesse, je les croyais réalisés les rêves de ma jeunesse j car, c'était au bruit des airs de la Parisienne et de la Mar-
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seillaise exécutés sous le péristyle même de la Chambre, que le lieutenant - général venait de paraître, pour la première fois, au sein de la représentation nationale, et moi, confiant dans la durée d'un avenir si long-temps attendu, je croyais pouvoir m'écrier, comme le vieillard Siméon : Nunc demittes . . . . Hélas !
Il avait été décidé que le trône serait offert au duc d'Orléans ; que le nouveau monarque prendrait le nom de Philippe V. C'était la première tentative de la contre-révolution, pour renouer cette chaîne des temps que les barricades avaient si brusquement interrompue. Lafayette s'opposa à cette dénomination qu'il appela indigne d'une monarchie républicaine qui ne devait avoir rien de commun avec les prétentions et les oripeaux des anciens rois de France ; la franchise l'emporta cette fois sur la courtisanerie doctrinaire, et le duc d'Orléans lui écrivit de sa main ces mois anglais : You haue gained jour point : il sera fait comme vous l'avez voulu.
Ce fut un beau spectacle que cette intronisation d'un rui sorti des mains du peuple , entrant dans le sanctuaire des lois, au bruit des chants populaires de fj-2, mariés aux inspirations patriotiques de i83o ; attendant, sur un modeste tabouret, que les mandataires de la nation lui eussent permis de s'asseoir dans le fauteuil du trône. Qui l'oubliera jamais ? Le peuple était encore là dans toute la dignité de sa puissance, et jamais les rapports de la créature au Créateur n'avaient été plus religieusement observés 3 des cris de : /- /Ve
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le duc d'Orléans! et non pas de : F'ive le Roi! retentissant sur les bancs et dans les tribunes \ le président de la Chambre (c'était M. Casimir Périer), lisant la nouvelle Charte au duc d'Orléans ; le prince déclarant qu'il l'acceptait; l'intègre Dupont de l'Eure la lui présentant à signer et recevant son serment ; un roi debout parlant au peuple assis , et ce roi autorisé , enfin, à se placer sur le trône où, pour la première fois, il est salué du tilre de monar(jue : tels sont les derniers hommages qui furent rendus à la souveraineté du peuple français.
Lorsque le lieulenant-général était arrivé à l'Hùtel-de-Ville , son premier soin avait été de prier instamment Lafayelte de conserveries fonctions de commandant-général des gardes nationales du royaume. Le prince réitéra cette demande en montant sur le trône, ajoutant que c'était le moyen le plus efficace, le seul, peut-être, de consolider son ouvrage. Larfayelte, croyant qu'en effet les circonstances exigeaient que ce commandement restât encore dans ses mains, consentit à le garder provisoirement, quoique, comme je l'ai déjà dit, il l'eût refusé quarante ans auparavant, comme donnant à un seul homme un pouvoir exorbitant et dangereux.
Voici l'ordre du jour qu'il publia à cette occasion :
» Au milieu des pouvoirs improvises par les né- » cessilés de notre situation, la réorganisation des » gardes nationales est un besoin de défense et » d'ordre public réclamé de toutes parts. La pensée
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» du Prince exerçant la haute fonction de lieute- » nant-général du royaume , bien honorable pour )) moi, a été que je devais, pour le moment, prendre » ce commandement. Je m'étais refusé, en 1790, au » vœu de trois millions de mes camarades , parce que » cette fonction eût été per.nanente, et pouvait un » jour devenir dangereuse. Aujourd'hui que les cir- » constances sont différentes , je crois devoir, pour » servir la liberté et la patrie , accepter l'emploi de » commandant général des gardes nationales de » France.
C'est ici le moment de rappeller les services que Lafa} ette rendit à son pays dans le court exercice de son vaste commandement. Au nom de leur général, les gardes nationales renaquirent et se formèrent de toutes parts comme par enchantement. Toutes ses veilles , toutes ses sollicitudes étaient acquises à ce réarmement national hors duquel il a toujours pensé qu'il n'existait point de garantie pour la liberté. Une grande partie de son temps était absorbée par la correspondance immense qu'il se hàla d'établir entre son (luartier-général et les états-majors de toutes les gardes nationales du Royaume. Il attacha surtout une grande importance à la création d'une artillerie citoyenne , dont un grand nombre de compagnies étaient déjà organisées et en possession de 35o pièces de canon, au moment de sa retraite. Obligé de nommer lui-même les chefs des légions , afin qu'ils pus-
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sent servir de noyau à l'organisation ultérieure^ mais fidèle aux principes de gi , il se hâta de rendre ces nominations à l'élection des citoyens^ aussitôt que les circonstances le permirent (i). Ce droit^ essentiellement national j Lafayette le défendit plus tard contre l'opinion de la Commission qui en a fait une prérogative de la couronne j et il soutint aussi à la tribune que la formation des bataillons canlonnaux devait être érigée en principe général et rigoureux, et non pas abandonnée à la disposition du Roi. Chaque semaine, Lafayette réunissait, à son état-major, les colonels etleslieutenans-colonels des légions, de l'artillerie et de la cavalerie, pour se concerter avec eux non-seulement sur les moyens de perfectionner l'organisation de l'armée citoyenne , mais encore sur les mesures à prendre pour le maintien de l'ordre public et la meilleure répartition du service.
Ses matinées étaient généralement employées à la réception des nombreuses députations des gardes nationales et des municipalités départementales qui affluaient de toutes parts, pour lui présenter leurs hommages, et solliciter des armes dont la délivrance ne manquait jamais de lui coûter des démarches et des luttes que ses officiers seuls ont pu connaître et apprécier. Enfin ; grâce à la confiance sans bornes qu'il
(i) Par un ordre du jour du 22 août, il autorisa les colonels à faire procéder dans leurs légions respectives à la nomination des colonels et des lieutenaus-colonels , en se conformant aux formes voulues par lu loi de 91.
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inspirait au pays , à ses soins assidus , à sa patriotique obstination j et peut-être aussi à la crainte que le gouvernement avait de lui résister, dans un moment où l'héritier du trône venait lui demander la permission de servir comme simple artilleur dans la garde nationale. Grâce à tout cela , la France comptait déjà dix-sept cent mille gardes nationaux organisés, nommant leurs officiers , armés , habillés en grand nombre et pleins d'ardeur et de patriotisme.
Qui ne tressaille encore d'un reste d'enthousiasme en se rappelant cette revue du 29 août, où 60,000 gardes nationaux organisés comme par miracle, parfaitement armés et équipés, vinrent au Champ-de- Mars recevoir leurs drapeaux des mains de Louis-Philippe qui, alors, s'honorait encore de n'être que leur premier magistral? Que de garanties ! que de gloire! que de liberté ! que de prospérités promettait ce magnifique tableau ! Cinquante-deux bataillons ou escadrons de soldats-citoyens, dignes de rivaliser, de tenue et de précision militaire, avec les vieilles bandes de la grande armée , accueillis aux acclamations de 3oo,ooo spectateurs, présentaient un spectacle plus brillant encore que celui de la fédération de 1 790. C'est alors que, Louis-Philippe, s'étant jeté dans les bras de Lafajette, en s'écriant : Ceci vaut mieux pour moi que le sacre de Reims , les troupes et le peuple répondirent à ces embrassemens par mille cris de Vivele Roi! Vive Lafajette l Touchante et grande union qui promettait au trône de Louis-Philippe des bases de granit ! Et cette autre revue qui , quel-
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ques semaines après , présenta 70,000 gardes nationaux réunis sous le drapeau :; et puis ces 20,000 hommes du déparlement de Seine-et-Oise que le Roi et Lafayette vinrent inspecter à Versailles , tous soldats et citoyens , tous demandant et inspirant la confiance , qui les oubliera jamais? Avec quelle assurance le trône de juillet ne pouvait-il pas, alors, promettre et commander la paix! La paix! c'était aux rois de l'Europe de la demander; à Louis-Philippe de la donner.
Quinze jours après la chute d'un roi parjure qui, à pareille heure, faisait égorger son peuple, une armée irnmense s'était levée pour la liberté , l'ordre et l'indépendance, et derrière ces phalanges civiques, 100,000 valeureux ouvriers prêts à sauver la patrie , comme ils avaient sauvé la capitale ; et dans tout le reste de la France, 3, 000,000 de citoyens s'organisant à l'envi contre les ennemis de notre indépendance, de la liberté et de l'ordre public!! Oui, ce jour devait fermer le cours de nos longues vicissitudes; le nom de Roi était réhabilité en France par un prince qui tendait la main à tous les citoyens, et que tous les intérêts saluaient comme leur protecteur. Oui, au 29 août, un mois après l'expulsion de Charles X, la révolution, commencée quarante ans auparavant, pouvait se clore par le principe de la souveraineté populaire et delà monarchie citoyenne ; on ne l'a point voulu : la révolution est de nouveau en travail ; la couronne et la liberté ont encore peur l'une de l'autre ; la France ne grandit plus ; elle se rapetisse.
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Qui, alors, en lisant les pièces suivantes, n'eût cru à une alliance indissoluble entre Louis-Philippe et Lafayette?
Ordre du jour du 3o août i83o.
« La belle revue d'hier, l'admirable apparence de » l'armée citoyenne dont la rapide formation est en » harmonie avec la rapidité du triomphe de la liberté , » la manière dont la garde nationale s'est présentée » sous les armes et a défilé devant le Roi, ont excité » l'enthousiasme de l'immense population qui nous » entourait et les justes éloges des généraux que » la victoire a depuis long-temps qualifiés comme » étant les meilleurs juges militaires. La présence de » nos braves blessés de la grande semaine , et de » plusieurs députations de nos frères d'armes des dé- » partemens, complétait les jouissances de cette mé- » morable journée. Le général en chef se borne au- » jourd'hui à se féliciter avec ses camarades de la » garde nationale parisienne, du superbe et patrio- » tique spectacle qu'elle a donné dans cette mémo- » ralDle journée. Quelles expressions d'ailleurs pour- » rait-il trouver après celles du discours prononcé » par le Roi en nous remettant les drapeaux , et » après la lettre dont il s'empresse de faire part à » ses frères d'armes? »
Discours prononcé par le Roi en donnant les drapeaux.
u Mes chers camarades , » Ces! avec plaisir que je vous confie ces drapeaux,
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» et c'est avec une vive satisfaction que je les remets » à celui qui était, il y a quarante ans, à la tête de » vos pères , dans cette même enceinte.
» Ces couleurs ont marqué parmi nous Taurore » de la liberté -, leur vue me rappelle avec délices mes » premières armes. Symbole de la victoire contre les » ennemis de l'État, que ces drapeaux soient, à l'in- » térieur, la sauve-garde de l'ordre public et de la li- » berté ! Que ces glorieuses couleurs, confiées à vo' »> tre fidélité, soient notre signe de ralliement !
» Vive la France ! )>
Lettre du Roi au général Lafayetle.
« 11 me tarde d'abord, mon cher général, de sa- » voir comment vous vous trouvez après cette belle » journée, car je crains que vous ne soyez bien fa- » tigué ; mais j'ai encore un autre objet qui me tient » bien à cœur : c'est de vous demander d'être mon » interprète auprès de cette glorieuse garde nalio- » nale, dont vous êtes le patriarche, et de lui témoi- » gner toute l'admiration qu'elle m'inspire aujourn d'hui. Dites-lui que non-seulement elle a surpassé » mon attente , mais qu'il n'est pas en mon pouvoir » de lui exprimer tout ce qu'elle m'a fait éprouver )) de joie et de bonheur. Témoin de la fédération de » 1790, dans ce même Champ-de-Mars j témoin aussi » de ce grand élan de 1792, lorsque je vis arriver » à notre armée de Champagne quarante-huit ba- » taillons que la ville de Paris avait mis sur pied en » trois jours, et qui contribuèrent si éminemment
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» à repousser l'invasion que nous eûmes le bonheur » d'arrêter à Valmy , je puis faire la comparaison , et » c'est avec transport que je vous dis que ce que je » viens de voir est bien supérieur à ce qu'alors j'ai » trouvé si beau, et que nos ennemis trouvèrent si )) redoutable. Veuillez aussi, mon cher général, ex- » primer à la garde nationale combien j'ai joui de ce » qu'elle m'a témoigné , et combien mon cœur en » est pénétré.
» Votre affectionné,