CHAPITRE X
Motifs qui détournent l'attention de Tiafayette de la formation du conseil du Roi, — Il demande l'affranchisscinent des hommes de couleur. — Il présente au Roi les condamnés pour délits politiques. — Conduite du Pouvoir envers ces braves.
Les nombreuses occupations que de si grands et si rapides résultats imposèrent à Lafavelle avaient du nécessairement détourner son attention de la formation du conseil du Roi. On l'accuse même;, et peutêtre avec justice, d'avoir laissé tomber le pouvoir aux mains des doctrinaires et, en général, des hommes de la Restauration. Cette indifférence, devenue si fatale s'explique par le caractère de Lafayetle à qui l'aulorité pesa toujours, et pour qui les affaires courantes n'eurent jamais d'attrait. Habitué à retrouver ses avantages dans les crises, il eut à toutes les époques le tort, grave chez un homme d'état, de prendre les intrigues en pitié et de dédaigner surtout celles dont il pouvait être personnellement l'objet. Cet éloignement pour les petites machinations de palais devint une faute capitale à Tissue d'une révolution qui s'était faite contre les hommes autant au moins que contre les choses. Cependant, si on fait abstraction de plusieurs
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noms associés à de tristes souvenirs , on conviendra que la direction imprimée aux affaires, par le premier ministère de Louis-Philippe , n'offrait d'abord rien d'alarmant pour la révolution , au moins en ce que la politique de ce cabinet avait , alors , d'avoué et d'ostensible.
La faclion qui s'érigea bientôt en arbitre de nos destinées n'avait pas encore tenté de refaire la Restauration j elle ne paraissait en travail que pour trouver à la France une assiette convenable , un point d'appui sur le nouveau terrain où les événemens de juillet l'avaient jetée.
La révolution de i83o avait , elle aussi, froissé une foule d'intérêts , déplacé de nombreuses existences , blessé beaucoup de vanités ; la situation était semée d'écueils, et le pouvoir chancelant demandait force et appui à tous venans. De leur côté, les patriotes expérimentés se rappelaient que notre précédente révolution avait commis des fautes ; que la lutte où elle s'était vue engagée l'avait rendue violente ; qu'elle avait effrayé beaucoup de monde, dépassé son but, entraîné souvent le bien avec le mal, et fini par ramener le despotisme à travers l'anarchie.
Cette pensée dominante commandait des ménagemens , et exigeait au moins qu'avant d'attaquer le nouveau gouvernement, on attendît qu'il fût assis, et qu'il eût mis son système à découvert. Tous les organes de l'opinion libérale, quelle que fût d'ailleurs la nuance de leurs doctrines , se rallièrent avec franchise à l'autorité sortie des barricades , et
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ce n'est point une des moindres preuves du véritable progrès que la raison politique avait fait parmi nous, que ce concours presque unanimement prêté aux dépositaires du pouvoir, pendant les six premiers mois de leur administration. Alors beaucoup d'hommes de juillet , et on peut dire le plus grand nombre de ceux qui avaient fait la révolution , soutenaient le ministère , tout en gémissant sur la tendance dangereuse à laquelle il s'était abandonné. De rares exceptions ne détruiraient point cette observation.
Depuis ce temps ces hommes ont beaucoup appris ; ils ont été trompés, et l'expérience les a condamnés à la condition d'opposans prononcés ; mais alors seulement qu'ils ont vu le système de la Restauration , se développant sans crainte , faire beaucoup de mal et en méditer encore davantage. Voilà aussi pourquoi Lafajelte s'abstint d'abord de faire à la politique intérieure du gouvernement de juillet une guerre qui , de sa part, eût pu devenir le signal de nouvelles résistances, et susciter de graves obstacles.
Toutefois , au milieu des travaux dont l'accablait la réorganisation de la garde nationale , il ne perdit point de vue quelques points importans sur lesquels il était nécessaire que le gouvernement s'expliquât sans délai. De ce nombre étaient la fixation et la reconnaissance définitives des droits des hommes de couleur libres, dans nos colonies; question importante et que tous les efforts de l'opposition n'avaient pu faire résoudre sous le gouvernement précédent. Interpellé par Lafayette , le ministre de la marine
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répondit, à la tribune, que la nouvelle royauté considérait tous les citoyens de nos colonies, comme parfaitement égaux , et qu'elle repoussait toute espèce d'infériorité ou de supériorité fondée sur la différence de couleur. C'était beaucoup pour la cause de l'humanité , beaucoup aussi pour le patriote qui, le premier en France, avait tenté l'affranchissement graduel des esclaves, et consacré une notable partie da sa fortune à cette œuvre philantropique.
Un des premiers soins de Lafayette fut aussi de connaître la pensée du nouveau Pouvoir, sur le sort des patriotes condamnés pour délits politiques sous les règnes de Louis XVIIÏ et de Charles X. 11 voyait dans la décision qu^il provoquait de la part du gouvernement à l'égard de ces nobles victimes, nonseulement une satisfaction à accorder à la justice, mais une nouvelle consécration du principe de la résistance à l'oppression et à la violation des lois. Aussi ce fut au grand scandale de la domesticité doctrinaire, qui déjà s'était abattue sur la jeune Cour de Louis-Philippe, qu'un jour, où les salons du Palais-Royal étaient pleins de députations accourues de toutes les parties de la France , on entendit un aide-de-camp de service appeler à haute voix messieurs les condamnés pour délits politiques , et Lafayette , s'avançant à leur tête , dire au Roi : (( Voilà les condamnés politiques ; ils vous sont pré- » sentes par un complice. » Le Roi les reçut avec la plus touchante affabilité, et, rappelant à plusieurs de ces généreux citoyens les persécutions qu'ils
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avaient éprouvées , à son grand regret, il promit à tous le plus vif intérêt et un prompt dédommagement de leurs longues souffrances. Quel a été l'effet de ces promesses? les plaintes de ces braves l'ont appris au pays ; leur misère le lui redit chaque jour. Hepoussés de tous les ministères, en bulle aux dédains des S} cophantes de toutes les couleurs qui assiègent la royauté des barricades, les condamnés politiques vont mourant de faim sous les yeux du trône auquel ils ont servi de piédestal. L'histoire dira que des hommes qui, durant quinze ans, avaient tout sacrifié à leur patrie , n'y retrouvèrent que la terre et l'eau, après la glorieuse révolution de juillet. Quel monument de la reconnaissance des rois !
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