LE MINISTÈRE VIGER-DRAPR — SA FAIBLESSE
Session de 1844 — LaFontaine réclame l’amnistie des exilés politiques et la réintégration de la langue française dans ses droits au Parlement — Départ de Metcaife.
La session de 1844, ouverte à Montréal le 28 noverre, mit en présence deux groupes d'hommes placés dans des attitudes bien différentes. A la droite du président, un ministère de rencontre, incolore et incohérent à raison de la divergence d'idées de ses membres, ministè.e faible, repré. + sentant plutôt les opinions du gouverneur que celles du h: peuple, ne pouvant compter sur une majorité certaine et obligé, par conséquent, de pourvoir chaque jour à son existence du lendemain. Il était done lui-même sa propre fin, incapable de songer aux véritables fonctions gouvernez1entales. En face de ce condamné à une mort prochaine, une opposition homogène, sûre de la victoire déjà en perspective et qu’elle anticipe, non pour réaliser les profits que le pou-
voir comporte, mais pour rendre à nos institutions leur fonctionnement normal. Si le désintéressement est la mesure du patriotisme, LaFontaine et Morin avaient atteint le plus haut degré de cette vertu. Depuis longtemps, leur travail était entièrement consacré aux intérêts publics au détriment de leur avantage personnel, “ar i:8 n'avaient pas de lendemain assuré, comme tant de parlementaires anglais que ne préoccupent point les soucis matériels de l'existence. Un politique avisé, à l’esprit délié et fertile en expédients, aurait, à la place de LaFontaine, louvoyé à travers les écueils dont Metcalfe barrait sa route et temporisé en laissant son adversaire agir à sa guise. Cette habileté n’entrait point dans les manœuvres de LaFontaine et ne cadrait pas avec sa franchise et sa loyauté, ennemies des petits moyens. Il estimait que, en toutes choses, l'honnêteté est la meilleure politique, et que le plus court trajet entre une contestation à régler et sa solution, c’est encore la ligne droite.
La session accusa, dès les premiers jours, la lamentable faiblesse du gouvernement, non seulement au point de vue du nombre de ses amis mais aussi à l’égard du talent. M. Viger, défait aux dernières élections, occupait la position anormale de n’avoir de siège ni à la Chambre, ni au Conseil où se trouvait Draper dont la brillante éloquence eût été si utile à l’Assemblée législative. Restaient dans ce dernier corps D.-B. Papineau, homme de talents ordinaires, affligé d’une surdité absolue, Sherwood, remarquable surtout par sa grande loquacité et Sullivan, le meilleur “ debater ” des trois, sinon le mieux renseigné.
Le choix du président de l’Assemblée mit les adversaires aux prises; le gouvernement ne fit élire son candidat, sir
Allan McNab, qu'avec une majorité de trois voix. Après cette passe d’armes préliminaire, les débats s’engagèrent à fond sur les agissements du Souvernement qui, durant neuf mois, avait administré le Pays au mépris de la constitution, des usages parlementaires anglais et des droits du peuple. La question ainsi posée offrait un large champ à un tournoi oratoire. Du côté du ministère, l’on se sentait dans un embarras visible, car les défenseurs de Metcalfe, sans foi dans leur cause, devaient tenir un langage contraire à leurs opinions. En effet, à ce moment, la Chambre ne comptait plus de tenants sincères du gouvernement personnel, selon les vues de Sydenham. 11 ne restait donc aux ministres, comme moyens de défense, que des arguties d’avocats en détresse, des échappatoires de sophistes, des exceptions à la forme dont l’opposition fit prompte justice.
LaFontaine prit une part importante à la discussion et avec beaucoup de succès. Jamais son autorité, sans cesse grandissante sous l’impulsion d'événements qui en faisaient l’homme de plus en plus nécessaire, ne s'était affirmée avec autant de prestige. Il ne se révèle Pas l’orateur aux grands mouvements, à la parole enflammée ; Mais quelle force de raisonnement ! quelle logique dans la manière d’enchaîner les arguments, Pour en tisser une trame impénétrable ! Ses harangues politiques, ses plaidoyers judiciaires invoquaient toujours des principes plutôt susceptibles de frapper la raison que les sentiments. Si ce n’est pas la meilleure façon de plaire et d’émouvoir, c’est le plus sûr moyen de faire naître une impression durable.
Baldwin prit aussi part à la discussion, avec beaucoup plus d’éclat que son ami et son fidèle allié, sinon avec plus de raison et de science. Sous le souffle puissant de CT A
éloquence pleine de vivacité, les subterfuges des ministres s’écroulaient les uns sur les autres aux éclats de rire de toute la Chambre. Aylwin, alors le debater le plus mordant dans l’enceinte parlementaire avec sa fougue et sa verve irlandaises, et Chauveau, à la parole élégante et soignée, soutinrent aussi avec entrain l’attaque de l’opposition qui, en dépit de sa victoire intellectuelle, n’en fut pas moins mise en minorité, en raison de la pression exercée par Metcalfe sur quelques députés indécis, que les journaux anti-ministériels du temps traitaient de “ loose fishes ”.
Lorsque LaFontaine fut appelé, pour la première fois, à prendre la parole à la session de 1842, il parla en français, pour affirmer le droit, émanant du traité de Paris, que nous avions de faire usage de notre langue, et pour protester contre l’article de la constitution de 1840 qui nous en privait. La persévérance dans cette voie le porta de nouveau, en 1845, à réclamer la restitution de ce droit aux Canadiens.
On crut que Metcalfe obligerait ses ministres, qui ne s'étaient pas tout d’abord prononcés, à combattre vivement la proposition de LaFontaine, faite le 9 décembre, lorsque, quelques jours plus tard, D.-B. Papineau, à la surprise générale, reprenant pour son compte et celui de ses collègues la demande du chef de l’opposition, exprima le vœu que le Parlement impérial reconnut la légitimité de la réclamation. Rendons cet hommage à la mémoire de Metcalfe que, malgré ses errements en matière de droit constitutionnel, il se montra toujours disposé à faire justice aux Canadiens. C’est lui qui, en l’absencr d'instructions du bureau colonial, prit l'initiative, à la suite de la revendication de LaFontaine, de presser les autorités de Londres de restituer à la langue française ses droits de cité au Parlement.
Ce même esprit de libéralité s’est manifesté, à plusieurs reprises, notamment lorsqu'il s’agit de rapatrier les victimes des agitations politiques de 1838, exilées aux terres australes, L'on ouvrit, dans ce dessein, en 1845, une liste de souscription sur laquelle le gouverneur voulut bien s’inscrire pour la somme de cent louis. Un groupe de ces malheureux était rentré au foyer en vertu d’amnisties individuelles, mais la sentence avec sa tache de réprobation imméritée planait toujours sur la tête d’un certain nombre. De tous les cœurs montait une clameur de pitié, à la pensée de ces infortunes prolongées. Plus que tout autre, LaFontaine se sentait ému de la pénible condition faite aux exilés dont le sort l’avait menacé Personnellement. Avant 1837, n’avaient-ils pas été ses Compagnons de lutte, soulevés par le même souffle Patriotique ; n’avaient-ils Pas caressé les mêmes rêves de liberté, brutalement anéantis par les réalités de l'oppression ? La justice, associée à Ja miséricorde, l’inclinait à plaider la cause des malheureux qu’un héroïsme mal dirigé avait porté, jusqu’au risque de la vie, de la fortune, du bien-être domestique, à la défense de la cause nationale. Aussi bien LaFontaine renouvela-t-il, en 1845, dans une supplique à la reine, ses revendications auprès des autorités impériales en vue d'obtenir la réintégration des exilés dans leurs droits civils et politiques. 1 Vers la fin de la session, un article budgétaire souleva une discussion acrimonieuse. Le gouvernement demandait à la Chambre de voter un crédit de £10,000 pour indemniser certains habitants du Haut-Canada des pertes qu’ils avaient subies durant les journées révolutionnaires de 1837. La-
1 L’amnistie fut enfin accordée en 1847.
Fontaine et ses amis se déclarèrent disposés à accueillir cette proposition, à condition que la mesure de justice qu’elle comportait s’étendit au Bas-Canada.
Le gouvernement, par l’entremise de D.-B. Papineau, reconnut la justesse de l’objection sans vouloir en tenir compte pour le présent, parce que l’on ne savait pas encore à quel chiffre s’élevaient les réclamations du Bas-Canada. Ce refus de Papineau de juxtaposer au crédit demandé pour l'Ouest une somme équivalente pour l’Est, constitue la plus lourde faute que l’on peut reprocher à Viger et Papineau, outre leur entrée dans le cabinet Metcalfe. C’était d’abord un aveu de leur faiblesse, c1r : our peu qu’on leur fasse crédit d’une intelligence ordinaire, on est fondé à croire qu'ils avaient demandé, sans l'obtenir de leurs collègues, l’acte de simple équité que réclamaient LaFontaine et ses amis. Ils se virent, après cet incident, dans la fâcheuse posture d’être à la merci de Draper. Quelle occasion ne perdirent-ils pas, en ne donnant point alors leur démission, de redresser leur erreur et de se réhabiliter dans l’estime de leurs concitoyens ! Leur faiblesse et leur manque de clairvoyance devaient, quelques années plus tard, avoir une triste répercussion.
La session se termina le 29 mars 1845. M. Viger réussit, peu après, à se faire élire par la ville des Trois-Rivières. Durant les vacances parlementaires il se fit de nouvelles tentatives pour fortifier le ministère, lorsque lord Metcalfe, élevé à la pairie, l’année précédente, partit soudainement pour l’'Augleterre. Depuis longtemps, une terrible maladie — un caucer à la figure — empoisonnait chez lui les sources de la vie et le força à demander d’être relevé de ses fonctions. 1i mourut à Londres, en 1846, avant le dénouement
de la crise que son interve nistration avait fait naître.
rant sa façon d’ moins hommage qu’à son bon cœur toujours enclin à la charité et à la misé. ricorde.
“ Lord Metcalfe ne M. Chauveau
. — “ Ce n’est her la guérison d’un mal que on dit incurable que je vous laisse, c’est uniquement “parce que j'ai cessé d’être utile au 8ouvernement du pays.” —Ces paroles sont Caractéristiques au plus haut degré. Lord Metcalfe est un de ces impassibles instruments de la politique anglaise, qui aCComplissent leur tâche jusqu’au bout avec tant de résignation que l’on est porté à douter qu'ils
Un Cœur comme celui des
les possessions au-delà des mers n'étaient rien, sinon un bénéfice exclusif. C’est Pitt
qui émit, un jour, l’inacceptable prétention que l’Angleterre ne saurait permettre que la Virginie et la Nouvelle-Angleterre eussent le privilège de fabriquer quoi que ce fût, pas, même un clou. A l’Angleterre revient le droit de leur fournir tous les produits industriels. Metcalfe, bien que libéral avancé, se rattachait, par les idées économiques et constitutionnelles, à cette école surannée. Pour lui, les intérêts de la Grande-Bretagne priment ceux des colonies, lesquels n’existent pas quand les premiers viennent en conflit avec les seconds. De ces prémisses découle la nécessité de restreindre au minimum les libertés des pays qui dépendent de la métropole, de ne concéder que l’ombre du pouvoir pour en conserver la réalité à l'Angleterre. Afin de remplir ce dessein, il convenait d'établir dans la colonie un gouverneur muni de pouvoirs illimités à côté d’un Conseil exécutif et d’un Parlement qui seraient réduits à l’inaction par mille entraves, lorsqu'ils voulaient se servir des privilèges mis en apparence à leur disposition. Sydenham et Metcalfe firent tous leurs efforts, sans même dissimuler leur intention, pour se créer à la Chambre une majorité servile; avec son concours il aurait été fi.cile de diriger l’administration par l’entremise de ministres, réduits au rôle de secrétaires ou exécuteurs des commandements du gouverneur.
Le malheur voulut aussi que Metcalfe se soit mépris sur la valeur intellectuelle des Canadiens, et qu’il n’ait pas fait état de leur expérience en matière de science constitutionnelle. Aux lumières de l’expérience et grâce à l’étude des institutions anglaises, les défauts de la constitution ue 1791 leur étaient apparus depuis longtemps. Les esprits dirigeants, parmi les Canadiens de l’époque, s'étaient bien
vite rendu compte qu’elle laissait la porte trop largement
les mains d'hommes bien disgaranties d’
se allait succomber. L'histoire oupérience montre que lorsque On, l’autre moitié g’i
ment de la prospérité nationale, dans le passé, par les agitations po
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