CHAPITRE XIV
Nous voici en l’année 1851. Depuis vingt ans, la carrière de LaFontaine n’a été qu’un enchaînement de traverses et
de luttes tardivement Couronnées d’ il pas en droit d’em
désormais à l’abri des o
tout son fécond labeur,
de jours plus sereins ?
le peuple sur le régime
un fait établi
s’attend à les voir surgir. Gouverner ses semblables est bien l’entreprise la plus digne de tenter l’humaine ambition, car le premier rôle dans l'Etat engendre mille occasions de se rendre utile. Mais, quelles amères déceptions ce noble rôle ne réserve-t-il pas souvent à ceux qui en sont chargés ? Et que l’envers de la gloire est souvent fait de désillusions.
Les projets de rénovation économique et sociale, dont l'exécution avait commencé avec le retour de LaFontaine aux affaires, suivirent leur développement durant les sessions de 1850 et de 1851. Au grand financier Hincks échut la tâche de refondre la loi de 1849 concernant les chemins de fer, pour lui donner plus d’ampleur.
L’on décida alors de construire la grande artère destinée à faire circuler la vie par tous les points du pays; telle devait être l’œuvre du Grand-Tronc. Et en le prolongeant au-delà des frontières jusqu’à Portland, on assurait au Canada un port de mer ouvert toute l’année,
Les dissentiments entre LaFontaine et quelques-uns de ses amis s’accusèrent au cours de la discussion engagée sur un projet de transformation de la tenure seigneuriale en tenure libre. A la session de 1850, il avait été en principe décidé que c'était là une réforme urgente à opérer. De l’aveu des esprits les plus éclairés ce vestige du régime féodal avait fait son temps. Aux beaux jours de !: Nouvelle- France, il avait rendu de grands services. C'était, à l’époque, un mode de colonisation aussi simple qu’efficace. On le connaît dans ses grandes lignes, Le roi érigeait un fief au bénéfice d’un seigneur qui était tenu de concéder, à sonttour, des terres aux colons, moyennant une rente ou cens, d’un sou ou d’un soù et demi, par arpent. Le seigneur jouait le
en fidéi-commis.
ntaine prit une
LaFo sujet si important.
un côté, il
acquis des
: autre, on prétendait que, entaritisme, les Concessions seigneu-
res, sembl a fameuse maxime de Proudhon : t le vol. ”
Les députés Davignon, Bouthilier, intimes amis de LaFontaine, sans pousser leurs revendications aussi loin que les plus violents adversaires des seigneurs, représentaient les exigences extrêmes des censitaires que combattaient Cartier, Drummond et Cauchon. En tête du parti favorable aux seigneurs, se distinguait Papineau, d’accord sur cette question avec LaFontaine. C'était l’avocat le plus ardent du système battu en brèche par la majorité populaire. Aux yeux de Papineau, les seigneurs détenaient leurs fiefs en propriété abs lue. Nulle loi ne les contraignait à opérer des concessions, et, s’il leur semblait avantageux de détacher de leur domaine'des parcelles de propriété, il leur était loisible de fixer à leur gré la rente à payer. Tout acte attentatoire aux droits actuels des seigneurs prenait pour lui les couleurs d’un fait de spoliation. Comme ce plaidoyer néanmoins semblait inconciliable avec ses protestations de dévouement au peuple, il s’écria : “ Je suis un grand réformiste pour les changements politiques, mais un grand conservateur pour la conservation du droit sacré de prop » Cette emphatique déclaration fit un peu sourire, car M. Papineau, seigneur lui-même, se trouvait dans la posture d’un avocat qui défendait sa propre cause; et son discours ne produisit que l’effet d’un plaidoyer pro domo sua.
Malgré ces débats et ceux de l’année précédente, le règlement définitif fut ajourné. Eïfrayé par les prétentions révolutionnaires des avocats des censitaires, LaFontaine voulut attendre une accalmie dans les régions populaires avant de juger ce grand procès. Il fut d’avis qu’une fois l'agitation apaisée, il serait plus facile d'atteindre une solution équitable pour tous les intéressés. Cette solution
D’arrivera qu’en 1854. L'on va voir, à l'instant, quelle triste répercussion eut la sage résolution de LaFontaine,
grande réforme judiciaire, l’œuvre aussi de Baldwin. À la session précédente, il avait organisé une Cour de
majorité des députés anglais embrassa l'avis de l’adversaire de Baldwin. La Cour ne fut sauvée du naufrage que grâce au vote des députés du BasCanada. &e sentir défait par la députation de sa Province fut une humiliation que Baldwin ne put endurer, et qui lui inspira un insur. montable dégoût de la politique ; il résolut dès lors d’y renoncer !
Rappelons, Pour mémoire, que sa démission constituait
del at se alliées
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une application de ce que l’on appelait alors le système de la double majorité, préconisé par LaFontaine et par ses amis. Selon ce système, tout cabinet aurait dû posséder, vuur l’appuyer, la majorité des députés de chaque province. C'était un moyen d'empêcher l’une des deux parties du pays d’imposer ses volontés à l’autre et de conserver ainsi l’autonomie respective. Dans la présente éventualité, le pacte, accepté tacitement par quelques hommes, se trouvait violé, puisque le Bas-Canada contribuait à imposer à son allié une loi qu’il voulait mettre de côté. L/’on conçoit que, en pratique, la théorie de la double majorité aurait créé une source d’embarras inextricables.
D’une voix tremblante d'émotion, LaFontaine annonça à la Chambre la démission de son collègue. Après avoir exposé, en les déplorant, les causes de sa retraite, il fit part aux députés de sa détermination de suivre l’exemple de Baldwin, à la clôture de la session. Le pays — nous ne disons pas la Chambre — apprit avec une surprise douloureuse ce regrettable événement. il eût pu pénétrer le secret des coulisses parlementaires, il aurait été encore plus indigné que surpris de découvrir que c'était le dégoût, conséquence des agissements de quelques amis, qui chassait de la vie publique les grands politiques, surnommés les Pères du gouvernement
Le nom de Baldwin — honest Robert — évoque l’un des plus touchants souvenirs de notre histoire parlementaire : l'amitié de cet homme de cœur et de LaFontaine, rappelle celle de Montaigne et de La Boëtie. Nous aimons à y saluer quelque chose de supérieur aux sentiments qui rapprochent d'ordinaire les politiques. Dans ce milieu l’on se crée plus souvent des complices que des amis véritables. L'élément de cohésion y tient plus de l’intérêt 2ersonnel
que de la similitude des goûts et des principes, Divisés par euses et les différences d’
tervir leur
ainsi que dans une ««tir : réel.
affection inébranlabl: 11 ini
Possible de louer la fidélité de l’un à ce. sentiment ua ns exalter celle de l’autre, et il convient d’avouer que, converge également à l’honneur de ces deux hommes .ou jours dispo sés à faire passer leurs avantages personuels après ver» de l’amitié, et à se donner des preuves mutuelles de dévousment. Après l’échec de LaFontaine à Terrebonne :;: iS41, Baldwin lui trouve un mandat dans la province de l'Ouest. Plus tard, c’est Baldwin qui reçoit à Rimouski, à la demande de son ami, une faveur analogue. Le chef des libéraux de l’Ouest remet son portefeuille de solliciteur-généra]l à Sydenham, lorsqu'il saisit les desseins hostiles de ce der. nier à notre égard, pour appuyer les réclamations de La-
Fontaine. Plus tard, celui-ci déclare à sir Charles Bagot qu’il renonce à accepter un portefeuille dans tout cabinet dont Baldwin serait exclus, et cette persistance de n’arriver aux affaires qu’en tenant par la main son ami, triomphe des préventions que nourrissait Bagot à l'endroit du chef libéral anglais,
parti libéral à cette
proclamé lui-même son chef et deman:-
dait à ses adhérents du Haut-Canada de se soumettre à sa direction.
“Quant à M. LaFontaine, disait Baldwin en 1844, j'ai re-
marqué en lui un sens si vif du droit, une détermination si prompte à l’affirmer, un éloignement si profond, si énergique pour tous les petits artifices et les intrigues de parti, ressources ordinaires des esprits médiocres qui s’en servent pour cacher leur stérilité, que j'ai été heureux de lui donner mon amitié et ma confiance. ÆEn ce qui me regarde, je suis aussi fier de l’avoir pour guide et pour chef que content de l’avoir pour ami. Je le dis au peuple du Haut- Canada, à mon avis il ne saurait trouver un homme comme chef du parti uni de la réforme, plus attentif à ses intérêts, plus décidé à lui donner une administration qui puisse le satisfaire.”
Cet appel fut-il entendu dans la province voisine? Il est à croire que l’écho ne le répéta que faiblement, tant les préjugés anti-français faisaient rage dans ces régions. Proposer à ces aveugles volontaires de suivre un Frenchman dénotait chez Baldwin une âme pleine de courage et un ami tout dévoué.
Il n’y a rien comme la politique pour exaspérer les ressentiments et faire dévier le jugement. Qu’un chef adulé de ses partisans les vienne désappointer, ose opposer un refus à des requêtes irraisurnables, il s’en trouvera quelques-uns qui attribueront les pires mobiles à sa conduite. Est-il admissible, par exemple, que tels amis de La:- Fontaine se soient égarés au point de l’accuser d’être passé au parti des seigneurs, parce qu’il se refusait à régler la question pendante entre eux et les censitaires, au point culminant de l’agitation quasi-révolutionnaire que souleva ce différend? On en vint, le croirait-on, jusqu’à murmurer tout bas le mot “ trahison ” à l’adresse de cet homme, la droiture incarnée et la probité en personne.
Que la politique lui fut devenue un fardeau, il ne faut
Pas en douter, lorsqu'on l'entend exprimer à Berthelot “l’espoir d’être bientôt délivré des chaînes de la vie publique”. LaFontaine sentait depuis quelque temps la po- Pularité s’éloigner de lui. &i nombre de ses amis reconnaissaient toujours sa valeur, ils se déprenaient toutefois de sa Personne, sans doute parce que ?’impatience de cer. taines convoitises voyait en lui un obstacle qui leur bar-
déclaration inattendue qui, ce semble, était propre à consterner le gros de son parti, vint réjouir l'espoir des plus ambitieux ; elle ouvrait, en effet, une porte par laquelle se précipita le torrent des convoitises. La cruelle réalité le désillusionng alors en augmentant son désenchantement.
Après la session, LaFontaine remit son portefeuille au gouverneur, et sortit de la vie publique. Il retourna à son bureau d'avocat. Dans une étude précédente, nous avons, sur 1]? (oi d’un ami personnel de LaFontaine, affirmé que !4 division au sein du parti libéral avait été la seule cause déterminante de sa retraite. A ce motif, il faut en ajouter un autre : le dégoût que lui suscitaient quelques amis. Sans doute, il n’est pas probable qu’il ait pu voir d’un œil indifférent la fondation du parti démocratique à Montréal, sous les auspices de l'Avenir, journal d’un radicalisme avancé, et de l’Institut Canadien, foyer de propagande révolutionnaire et succursale des clubs jacobins de Paris. Mais les confidences de LaFontaine à son intime ami, Amable Berthelot, le montrent bien plus sensible aux critiques d’un certain nombre de députés libéraux qu'aux attaques des démocrates. N'oublions pas que ceux-ci n’a.
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